ANVERS
pas diminuée. Ses ateliers ressemblaient à un palais. Il attacha les plus savants professeurs de l’Europe au succès de son entreprise; et, pour la correction du texte des auteurs elassicpies, il avait recours au talent d'érndits de premier ordre. Telle était la célébrité don! il jouissait, (fiie le roi d’Espagne, maître des Pays-Bas, lui conféra le titre d’arclu-imprimenr. Il avait [)ris pour devise ces deux mots: Labore et consfantia, qui doimeni le secret de son succès, en même temps qu’une excellente leçon à tous ceux qui veulent imiter son exemple. Il mourut le *2 juillet 1589, laissant son imprimerie à son gendre Moret, j)our lequel Rubens, son ami, peignit une Résurrection du Sauveur, un de ses chefsd’œuvre et un des ornements de la cathédrale d’Anvers.
Tous les hommes du monde, les voyageurs, les artistes connaissent les [)rincipaux titres de gloire de l’antique cité d’Anvers. Ils redisent les vicissitudes qu’elle eut à sulhr depuis l’invasion des Normands, les guerres de religion , les luttes désastreuses du xviii'’ siècle, (jui arrosèrent de sang les villes et les champs du Brabant, du Hainault et de la Flandre, jus- (}u’aux sièges de 18 09, de 1815 et de 1831. Ils n’ignorent aucune des causes de sa prospérité ou de sa décadence. Ont-ils la moindre idée du monumeni grandiose élevé à la gloire des saints [)ar les jésuites d’Anvers? Les érudits apprécient à sa juste valeur la collection des Actes des Saints, l’ouvrage le [)lus étonnant que la science et la persévérance de plusieurs générations aient jamais exécuté, et dont les vastes
4iO
NOTRE-DAME
proportions elïVaient à bon droit rirnj)atience et la légèreté des littérateurs d’aiijourd’luii. Cinqnante-qnatre volumes in-folio ont montré an monde savant comment les Bollandistes ’ conq)renaient Tliistoire et respectaient la vérité. « L’écrivain, dit le plus habile peut-être des Bollandistes , le P. Papebrocb, l’écrivain qui pénètre dans le forum où se débattent les actes des saints, est à la fois le juge, rinstrncteiir, l’avocat des parties; il faut (pi’il évo(]ue à son tribunal la cause de tons les Ages et de tous les lieux, (pi’il pèse des témoignages contradictoires, qu’il déchiffre et confronte des titres de tout Age et de tout pays; droit écrit, droit traditionnel, histoire, diplomaticfue, archéologie, chronologie, géographie, tout devient instrument de ce vaste procès L »
Le siècle de Bollandus était nue digne audience à ce noble et pieux procès. La jiiiblication des [iremiers volumes fut reçue avec enthousiasme. iMème au sein du protestantisme, l’accueil fut bienveillant et l’admiration sincère. On mit sur la table de Christine, reine de Snc'de, encore luthérienne, les actes de saint Anschaii*e, l’apôtre du Nord. Llle écrivit au bas, dans son style laconique : Lc/y/, el fjrafum fuit (j’ai lu, et avec plaisir). C’est sa première jiarole catholique. Le pape Alexandre Vil prononça, au sujet de cette admirable
1 Les Acfa Sanrtorurn , dont la première idée appartient an P. Héribert Rosweyde, furent commencés par le P. Bollandus, qui arrêta le plan de l’ouvrage. Bollandus a eu l’honneur de donner son nom à ses collaborateurs et successeurs.
- Actn iSS. meus. Mort., tom. I, p. 33, n" 38.
AWLBS.
collection, un mot (jiii l’ésnnie tous les éloges. « Nul, (lit-il, n’a fait ni entrepris jusqu’ici une œuvre plus utile et plus glorieuse à l’h^glise. »
De son ancienne splendeur, Anvers garde des témoins éloquents. Des édifices importants, parmi lescpiels la cathédrale, dédiée à Notre-Dame, occupe la première place, en sont un vivant souvenir. On ignore (piel fut le fondateur de cette église; on sait seulement (ju'elle fut bâtie en un lieu où l’on découvrit une image de la sainte Vierge après la retraite des Normands. D’abonl une modeste chapelle fut élevée par la piété des habitants de la contrée; elle fut agrandie par de |)ieux serviteurs de Marie, et transformée en collégiale, en 109 i, par Godefroy de Bouillon. A{)i*ès [)lusieurs changements dont riiistoire n’a pas gardé le souvenir, elle fut réédifiée vers le milieu du xiii*" siècle. C’était alors le triomphe de l’architecture à ogives. Le monument d’Anvers rivalisait en grandeur et en hardiesse avec les églises les plus célèbres de la chrétienté. Il devint la proie des flammes en 15B3; le chœur et le clocher furent seuls préservés. Le ch(nur avait été rebâti en 1521, et l’empereur Charles-Quint en avait posé la première pierre. La tour, commencée en l i22, sous la direction de l’architecte Jean Amélius, fut achevée, dit-on, en 1518, par Appelmans de Cologne.
Le clocher est le plus bel ornement de Notre-Dame d’Anvers, dont l’extérieur se distingue par une noble simplicité. Il est divisé en plusieurs étages, et se pare d’une d(‘Coration de plus en plus recherchée à mesure cpi’il monte dans les airs. Naj)oléon en comparait les
NOTRE-DAME
sculptures aux fines dentelles de Malines. On doit le compter parmi les plus beaux ouvrages d’architecture; il n’a pas moins de cent trente mètres d’élévation, y compris la croix qui le surmonte. On arrive au sommet à l’aide d’un escalier de six cent vingt-deux degrés. De là le regard embrasse une immense étendue de pays. La vue n’est arrêtée par aucun obstacle, et lorsque le soleil lirille, ou découvre Bruxelles, Gand, Malines, Louvain, Breda, Plessingiie, et l’on aperçoit la fumée des navires à vapeur qui entrent dans l’Escaut, à soixante kilomètres au moins de distance. C’est un des plus beaux points de vue du monde. A l’intérieur du clocher se trouve un des carillons les plus complets des pi'oviuces du xNord : il se compose de quatre-vingtdix-neuf cloches de dilférentes grosseurs, dont le son |)roduit toutes les notes de la gamme, à plusieurs octaves. Un clavier sert aux carillonneurs habiles, qui exécutent des morceaux de musique fort compliqués, avec une rapidité et une aisance extraordinaires. Un mécanisme ingénieux , analogue à celui des orgues à cylindre, met en mouvement les marteaux qui frappent sur les cloches, et permet de faire entendre un chant d’église ou un air de musique [)our annoncer les heures et les divisions |)rincipales de clui(|ue heure. La mélodie des cloches et les bruyantes harmonies des carillons sont une des particularités (pii frappent les étrangers dans les pays du iNord.
La cathédrale d’Anxers a cent soixante mètres de longueur et quatre-vingts mètres de largeur. La nef j)rinci])ale est accompagnée de doubles ailes. On [lour-
ANVEBS.
rait même dire que Tédifice est composé de sept nets parallèles, depuis (pie les chapelles latérales n’existent plus. Deux cent trente arcades, sup[)ortées par cent vingt-six piliers, donnent à l’ordonnance générale l’aspect le plus imposant. I.a lanterne, ou coiqiole gotlii(|ue, (pli s’élève au centre du transsejit, augmente encore la richesse de la })erspective et l’etïèt que produisent les lignes de rarchitecture , si grandes et si multipliées. Cette coiqiole repose sur d('s pendentifs à ogives et découpés. Une lumière abondante, dont l’éclat trop vif n’est pas adouci par des vitraux peints , se jirécipite dans la nef et éclaire les grands tableaux de Riiliens, attachés aux murs du transsept.
Cette église était autrefois remplie de meubles jirécieiix et de vases d’or et d’argent. Il y avait (|uatre devants d’autel en vermeil, un ostensoir d’or massif, cent chandeliers d’argent , de nombreux autels en marbres rares , des tableaux des principaux maîtres d’Anvers , et des ornements de tout genre et de la plus haute valeur. Les révolutions ont tout emporté : les riches métaux ont été fondus, plusieurs tableaux déchirés, les perles et les diamants vendus, les ornements dispersés. La chaire, ouvrage de Yerl)ruggen, d'une composition moins compliquée que celle de Sainte-Gudule , représente l’Europe, l’Asie, l’Africpie et l’Amérique sous la forme de quatre statues, avec des attributs propres à les faire distinguer ; la [)artie supérieure est formée d’arl)risseaux entrelacés, portant sur leurs brandies des oiseaux sans nombre, non imités de la nature, mais imaginés }>ar l'artiste, l.’ensemble produit un etiet
NOTRE-DAME
étrange, (|iii peut amuser les yeux du vulgaire, mais (jiii ne mérite que le dédain des vrais artistes et des gens instruits.
Il n’en est pas de même des stalles modernes dessinées j)ar l’habile professeur Geets de Louvain, e1 exécutées par Durlet. On peut les comparer aux stalles de la cathédrale d’Amiens. C’est la même richesse de décoration, la même finesse d’exécution. Des groupes de statuettes , des statues isolées, des bas-reliefs représentent difierents traits de la vie de .Tésus-Christ. L’expression de ces sculptures est digne des plus belles époques de l’art chrélien. M. Geets a puisé aux meilleures sources, et, ce qui est préférable, il a su trouver dans ses sentiments religieux l’inspiration véritable, celle (]ui a créé tant de chefs-d’œuvre dans les Ages de foi. De délicates moulures encadrent les sujets. Partout se détachent des feuillages, des tleiu’ons, des (lécoiq)ures gothicpies , des banderoles d’une légèreté surprenante. Mille ajustements ingénieux se relien I ensemble avec une exquise élégance. Les dais et les pinacles (]ui couronnent les hauts-dossiers sont travaillés avec ramour de la perfection dont les anciens imcif/icî's possédaient le secret ; Geets et Durlet ont prouvé (pie ce secret n’est pas perdu. Au-dessus de chacpie siège, à une hauteur égale, on a incrusté des écussons d’armoiries appartenant aux donateurs de ces magnifi(|ues chaii’es.
Les artistes viennent à la cathédrale d’Anvers admirer trois des plus célèbres tableaux (je Rubens: la Descente de croix, l’Elévation en croix et l’Assomption de la sainte
ANV L K S.
V^ierge. Lo [)rejiiier fut exécuté dans des circonstances assez curieuses pour être rapportées. Rubens, ayant conçu le [)rojet de se faire bâtir une maison à Anvers , en jeta les fondations entre son jardin et celui de la confrérie des Arquebusiers. Ceux-ci, se croyant lésés dans leui’s droits et se plaignant d’empiétements faits sur leur terrain, voulurent intenter un [)rocès au peintre, i\m de son côté paraissait bien décidé à épuiser toutes les ressources de la chicane. Le meilleur procès ne vaut pas un mauvais accommodement : tel était Lavis du bourgmestre Rockox, ami de Rubens et chef de la confrérie. Par d’adroites négociations , il réussit à faire conclure un excellent accommodement entre les deux parties. Les anjuebusiers cédèrent à l’artiste les ten*ains objet du litige, à condition que celui-ci peindrait de sa propre main un tableau destiné à la chapelle de leur confrérie, dans la cathédrale d’Anvers. On choisit pour sujet un trait de la vie de saint Christophe, patron des arquebusiers.
D’après l'étymologie du mot grec Chrisloplw (qui porte le Christ), Rubens conçut le dessein d’une vaste composition où tous les personnages mis en action seraient employés à porter le Christ. Il choisit la Descente de croix, et réussit à exprimer admirablement sa pensée; tous les personnages sont, en quelque sorte, des C7/r/stophores, contribuant à soutenir le corps du Christ détaché de la croix. Sur les volets intérieurs, la même idée est reproduite par deux grou[)es charmants , la sainte Vierge visitant sa cousine Élisabeth, et le vieillard Siméon tenant l'enfant Jésus enti’e ses bras.
un
NOTRE-DAME
O tableau , placé dans le croisillon méridional du Iranssept, passe pour être le chef-d’œuvre de Rubens. On y voit briller, en efïét, toutes les qualités du talent de l’artiste: composition savante, coloris vigoureux, tons harmonieux , touches faciles et légères , carnations vives et fraîches, lumières et ombres habilement distribuées. Aucun tableau n’a jamais été l’objet de pareilles louanges. On a vanté l’expression des têtes, le jeu des draperies, la distinction des figures, la pose hardie des personnages. Aux yeux de certains critiques, rien n’égale la dignité de la conception générale, la magnificence et la pureté de l’exécution. Commencée en 1611, cette peinture était terminée en 1612. Nous n’enlèverons rien aux éloges qu’elle a mérités, en avouant que nous lui préférons les tableaux des hautes écoles italiennes, dont l’ordonnance est plus calme, le coloris |)lus doux, l’expression moins violente. On a prétendu qu’un tableau de Daniel de Yolterra, à la Trinité-du- Mont à Rome, représentant également la Descente de croix, n’était pas inconnu à Rubens. H y a beaucoup de resseml)lance entre les deux œuvres.
L’Elévation en croix est placée dans l’autre branche du transsept. Ce tableau est le |)remier ouvrage que Huljens ait exécuté après son retour d’Italie : il fut peint pour l’église Sainte-Walburge, dont il ornait le maître-autel. Il est impossible d’imaginer un sujel mieux disposé pour faire valoir le talent de l’artiste, lœ corps du Christ est très-beau ; l’expression du A-isage est touchante et tire les larmes des yeux. Au pied de la croix, une foule de personnages, dans des attitudes