AOT
J^fvn
Légende de saincte Agnes,
bNES très saige vierge, sicommesainct Ambroise tesmoigne, qui escripvit sa Passion, souffrit mort au xxiii^ an de son eage et trouva vie. L'enfance estoit conté par ses ans, mais elle estoit ancienne de sens et de grant pensée, jeune de corps et vieille de courage, belle de face, mais plus belle de foy.
Et si comme elle retournoit des escolles, le filz du prevost layma et luy promit pierres précieuses et richesses sans nombre mais qu'elle se ottroyast à estresa femme. Auquel Agnes respondit : « Va hors de moy, pasture de mort, commencement de péché et nourrissement de félonie, car j'ay jà autre amy. » Et lors commença elle à louer son amy et espoux de cinq choses qui sont bien convenables entre espoux
etespouse. Et premièrement, de la noblesse de lignaige et de la manière de beaulté, de l'abondance de richesse, de la vigueur de force et puissance et de excellence d'amour. Et dit ainsi : « Je ayme celluy qui est de trop loing plus noble que toy par lignaige et par dignité, duquel la Mère est Vierge, et le Père ne congneut oncques femme, auquel les anges servent, la beauté duquel soleil et lune s'esmerveillent, duquel les richesses ne faillent point ne décroissent, par l'odeur duquel les mortz revivent et les malades sont reconfortez par son atouchement, duquel l'amour est chaste, l'atouchement est Chasteté, et rassemblement est Virginité. Celluy a aourné de son annel ma dextre et mon col aourné de pierres précieuses. Il m'a vestu ung mantel tissu d'or, et si m'a atourné de très nobles fermeaulx. Il m'a mis son signe en ma face si que je ne preigne nul autre amy que luy, et m'a aourné mes joues de son sang. Il m'a jà estraincte de ses chastes acolements, et le corps de luy est jàacompaigné au mien. Et m'a monstre ses trésors que nul ne peut nombrer, lesquelz il m'a promis se je persévère et me garde de luy. »
Et quant le forcenné jouvencel ouyt ces
choses, il acoucha au lit. Et les médecins dirent qu'il estoit malade d'amour. Si que le père d'icelluy le dist à la vierge, et luy recorda tout. Et elle luy dist qu'elle ne pouvoit corrompre les aliances de son premier espoux. Et le prevost commença à enquerre qui ce premier espoux estoit, de la puissance duquel Agnes se vantoit. Et aucuns luy dirent qu'elle disoit que Jésucrist estoit son espoux. Le prevost l'admonesta premièrement par belles parolles, et puis la menassa par espouvantemens.
Auquel Agnes dist : « Que veulx tu faire? car tu ne peus avoir ce que tu quiers, Je ne prise pas plus toy par bel parler que par menasses »Et le prevost luy dist:
a Eslis une chose de deux:
ou tu sacrifies a vecques les vierges à notre déesse Veste si virginité te plaist, ou avecques les ribaudes tu seras au bordel comme les autres folles femmes. » Car, pource qu'elle estoit noble, il ne luy pouvoit faire nulle force, fors pource qu'il luy mist sus qu'elle estoit crestienne. Auquel elle respondit : « Ne je nesacrifieray à tes dieux, ne je ne seray jà conchiée d'es-
tranges ordures, car j'ay avec moi ung garde de mon corps: c'est l'ange deNostre Seigneur. » Et lors le prevost commanda qu'elle fut despoillée et menée toute nue au bordel. Et tantost notre Seigneur Jesucrist si fist ses cheveulz telz et si espès qu'elle estoit mieulx vestue de cheveulx que de vestemens. Et quant elle fut entrée en ce lieu delaidure, elle trouva l'ange de Nostre-Seigneur appareillé, qui enlumina tout le lieu de clarté, et luy apporta ung très blanc vestement. Et ainsi ce bourdel fut fait lieu d'oraison, et que par la grant lumière Ion en yssit plus net que Ion n'y entra. Lors le filz du prevost vint en ce bourdel et autres jouvenceaux, et les admonesta de aller avant àelle. Etilz entrèrent dedans, et ilz furent repentans par miracles- Hz s'en retournèrent, et il les appella maleureux et alla à ycelle tout forccnnant. Et quant il la voulut atoucher, celle lumière trébucha contre luy, et il n'en dit oncques grâces ne honneur à Dieu, si que il fut tantost estranglé du diable et mourut. Et quant le prevost rouyt,il vint vers elle à grans pleurs, et enquist diligemment la cause de la mort de son filz. Auquel Agnes dit : « Celluy de qui il vouloit parfaire la voulonté print pouvoir sur luy
et l'occit, car ses compaignons veirent tous le miracle de Dieu, et s'en retournèrent tous espouvantés et sans nul mal. » Lors dit le prevost : « En ce apperra il que tu ne l'as pas fait par art magique, se tu veulz impetrer que il ressuscite. » Et lors Agnes alla à oraison, et le jouvencel ressuscita de mort. Et Jesucrist fut prêché de luy appertement. Et lors les evesques des ydoles esmeurent grant contention au peuple et l'escrierent : « Oste nous ceste enchanteresse qui mue les pensées et estrange les couraiges. » Et quant le prevost eut veu si grant miracle, il la voulut délivrer. Mais il doubta l'estrif des gens et establit ung vicaire qui avoit nom Aspasien, et lui commanda qu'elle futgettée en ung très grant feu. Mais la flambe se despartit en deux parties et commença à ardoir le peuple des mescréans. Et lors Aspasien commanda que on luy boutast un glayve parmy la gorge. Ainsi son espoux blanc et vermeil la consacra à soy espouseet martyre. Et elle souffrit mort, si comme l'on croyt, au temps de Constantin le grant, qui commença en l'an deNostre Seigneur troys cens et neuf.
Et si comme les crestiens et les parens d'icelle enterroyent le corps à grant joye.
ilz eschapperent à peine des payens qui gettoyent pierres contre eulx. Une très sainte Vierge nommée Emerenciane, compaigne d'icelle, jaçoit ce qu'elle estoit encores nouvelle en la foy, si comme elle estoit delez le sepulchre d'icelle, et reprenoit les payens de leur mauvaistié, ilz la lapidèrent. Et tantost la terre trembla. Et esclers et foudres furent si fors que plusieurs des payens moururent, si que oncques puis après ilz ne blessèrent nulz de ceulx qui venoyent au sepulchre de saincte Agnes.
Et si comme les parens d'icelle veilloyent au huitiesme jour au tombel, ilz veirent une compagnie de vierges vestues de vestemens dorés, entre lesquelles ilz veirent la benoiste Agnes vestue de semblables vestemens. Et ung aignel plus blanc que neige estoit à sa dextre. Et elle leur dit: (c Regardés. Ne me plourés pas comme morte, mais esjouyssés vous avecques moy,
car j'ay receu les très resplendissans ' sièges avecques tous ceulx cy. » Et pour ceste vision est célébrée secondement la feste de saincte Agnes.
i!j^e0enoe-9uoit faint Mien»
Légende de sainct Julien.
IULiEN fut evesque du Mans. Et dit on que ce fut ' Simonie lépreux queNostre Seigneur guérit du lèpre, et convia Nostre Seigneur Jesucrist au disner, quifut ordonné evesque d'Emmaus des Apostres après l'Ascension de Nostre Seigneur... Et fut martyr. II fust ung autre Julien qui avoit occis son père et sa mère par ignorance : car si comme celluyjulien, jeune et noble, estoit allé ung jour chasser, il trouva ung cerf qu'il ensuyvit. Et le cerf se tourna soubdainement, et luy dist : « Tu me suys, toy qui occiras ton père et ta mère ! » Et quant il l'ouyt, il se doubta forment que ce ne advenisl que il avoit ouy du cerf. Et lors, laissa tout, et se partit secrètement. Et vint en une moult loingtaine contrée
et se mistlàà servir ung prince, et se porta noblement par tout en batailles et en palays. Et lors le prince le fist chevalier et lui donna une chastellaine vefve à femme, et luy donna ung chastel pour son douaire. Entretant, les parens de Julien estoyent moult doulans pour l'amour de la perte de leur filz, etalloient par tout folians, et enqueroyent en chascun lieu de leur filz curieusement. Et en la parfin, ilzvindrent au chastel dont Julien estoit seigneur. Et Julien, par fortune, estoit party du chastel. Et quant la femme de Julien les veit, et les eut enquis qu'ilz estoient et ilz eurent conté tout ce qui estoit advenu de Julien, leur filz, elle entendit que ilz estoient père et mère de son mary. Par adventure, elle avoit ouy de son mary souventesfoys, si les receut debonnairement, et leur laissa son lit pour l'amour de son seigneur, et fist ung autre lit ailleurs pour elle. Et l'endemain, au matin, la chastellaine alla à l'église. Etjulien vint au matin en la chambre pour esveiller sa femme.
Et trouva deux dormans ensemble, etsuspectionna que ce fust sa femme et ung ribaulx, si tira tout souef son espée, et les occist tous deux ensemble. Et quand il yssit de sa maison, il veit sa femme
venant de Teglise, dont il se esmerveilla. Et demanda de ceulx qui estoient en son lit, et elle dist : « Ce sont vostre père et vostre mère, qui vous ont quis treslonguement, et je les avoye mis en vostre chambre. » Et quand il ouyl ce, il fut à bien peu de demy mort, et commença à plourer tresamerement, et dire : a Lasf chetif, que feray je? car jay occis mes tresdoulx père et mère. Or est la parolle du cerf acomplie, et quant la cuiday eschever à faire, je tresmaleureux, l'ay acomplie. A Dieu, ma tresaimée seur, car je ne reposeray doresenavant que je sache que Nostre Seigneur Jesucrist aura receu ma pénitence. » Auquel elle dist : « Doulx frère, jà ne soit que tu me laisses et t'en voises sans moy ; car j'ay esté participante à la joye, si que je seray participante à la douleur. »
Et lors s'en allèrent ensemble delez ung moult grant fleuve où moult de gens perissoient, et firent ung hospital en ce désert pour faire illecques pénitence et pour porter oultre tous ceulx qui y vouldroient passer, et pour recevoir en hospital tous povres. Et moult de temps après ce, quant Julien se reposoit, tout lassé, entour la minuyt que la gelée estoit griefve, il ouyt
une voix qui plouroit piteusement, et appelloitjulien aie passer àvoixpiteuse.Etquand il ouyt, il se leva tont esmeu, et trouva icelluy qui mouroit de froid, si le porta dedans sa maison, et alluma du feu, et se estudia à l'eschauffer. Et ainsi, comme il ne se povoit eschauifer, et doubta que il ne defaillist par froid, si le porta en son lit, et le couvrit diligemment. Et peu après, celluy qui luy apparut ainsi malade et comme lépreux, monta resplendissant es cieulx, et dist à son hoste : « Julien, Nostre Seigneur m'a envoyé à toy, et te mande qu'il a receu ta pénitence, et vous deux reposerés en Nostre Seigneur dedans peu de temps. » Et tantost celluy esvanouyt. Et lors, ung peu après, Julien et sa femme, plains de bonnes œuvres et de aumosnes, reposèrent en Nostre Seigneur.
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Légende de saincte Agathe.
"^GATHE, noble vierge, fut très belle de corps *et de pensée. Et adoroit toujours Dieu en toute saincleté en la cité de Catane. Quintien, qui estoit lors consul de Sicile, si n'estoit pas noble, ainsi estoit luxurieux et avaricieux, et adoroit les ydoles. Si s'efforça de prendre Agathe, pource que celluy nom noble fust doubté en prenant une noble femme, et aussi afïin qu'il usast de la beaulté d'icelle et que luy, qui estoit avaricieux, prenist ses richesses, et, en après, luy qui estoit ydolatre, la fist sacrifier aux ydoles. Si la fist amener devant luy. Et quant elle fut amenée devant luy, et il la veit, il congneut que son propos estoit non muable. Si la bailla à une mauvaise femme qui avoit nom Affrodisie et à neuf filles qu'elle avoit, et que parleur
folle laidure et mauvaistié, elles muassent son couraige en luy promettant maintenant liesse, et maintenant tristesse, si que par promesses et par espouventemens, elles la pensoient oster de son bon propos.
Auxquelles Agathe dist : « Ma pensée est plus ferme que terre, et est fondée en Jesucrist. Voz paroles sont vens, voz promesses sont pluyes, voz espouventemens sont fleuves; et quelque chose que vous me faciez, vous ne pourrés faire cheoir le fondement de ma maison. » Et, en ce disant, elle plouroit chascun jour et sçavoit bien qu'elle viendroit à gloire de martyre. Et quant elle eust esté là trente jours, et AfFrodisie veit qu'elle estoit sans mouvoir son propos, si dist à Quintien : ce Une pierre seroit plustost amollie et le fer converty en plomb que la pensée de ceste pucelle fust rapellée de la loy crestienne. » Lors Quintien la fist amener devant luy, et luy dist : « De quelle condition es-tu? » Et elle luy dist : « Je ne suis pas tant seulement noble femme, mais suis de noble lignaige, si comme tout mon parentaige tesmoigne. » A laquelle Quintien dit :
c( Si tu es noble, pourquoy monstres tu par tes meurs estre personne serve ? » Et elle respondit : ce Pource que je suis an-
celle de Jesucrist à qui je sers. » Et Quintien luy dist : « Se tu es noble, pourquoy affermes tu estre ancelle? » Et elle responditque c'est souveraine noblesse qued'estre au service de Jesucrist. Et Cluintien luy dist : cr Eslis ce que tu voudras: ou sacrifier aux dieux, ou souffrir tourment. » Et Agathe dist : « Telle soit ta femme comme Venus, ta déesse, est, et tel soyes tu, comme Jupiter, ton dieu. » Lors Qjuintien commanda qu'elle fust batue de buffes, disant : « Ne janglepas de ta folle bouche l'injure du juge. » Et Agathe dist : « Je m'esmerveille que toy, homme saige, es enveloppéde sigrande folie que tudisceulx estre tes dieux, lesquelz toy et ta femme ne vouldriés ressembler, et dis que c'est injure de vivre à leur exemple, car se ilz sont tes dieux, je t'ay désiré bonne chose, et si tu blasmes leur compaignie, tu sens ce que je sens. » Quintien dist : « Que ay-je affaire de tes vaines parolles ? Mais sacrifie aux dieux, ou je te feray mourir par tourmens. » Et la benoiste Agathe respondit : « Se tu me livres aux bestes saulvaiges, et elles oyent le nom de Dieu, elles s'apprivoiseront. Se tu me bailles au feu, les anges du ciel me administreront souefve rosée. Et si tu me faictz playes ou
tourment, j'ay le Sainct Esperit pour qui je desprise ces choses. » Lors commanda qu'elle fust tirée en chartre (car elle le confondoit parsa paroUe devant le peuple), à laquelle alloyt lyement etjoyeusement, ainsi comme si elle fust convoyée à ung disner, et si commandoit sa contractation à Dieu.
Le jour ensuyvant, Quintien luy dist :
« Renie ton Christ, et adoure les dieux. » Et quant elle l'eut refusé, il la commanda à prendre, et à estre lyée et tourmentée illecques. Et Agathe dist : « Je me délecte ainsi en ces tourmens, comme celluy qui oyt bonnes nouvelles, ou qui veoit ce qu'il a longuement désiré, ou qui a trouvé moult de trésors. Le froment ne peut estre mis au grenier, se la paille ne est tresfort défoulée; et aussi ne peut entrer mon ame en paradis avecques couronne de martyre, si je ne suis bien tourmentée en ma chair des carnaciers. » Et lors, Quintien commanda que ses mammelles fussent torses, et quant elles auroyent longuement esté torses, qu'elles fussent couppées. Et Agathe luy dist : « Félon, pervers et cruel tyrant, n'es tu pas confus, qui as fait couper à une femme ce que toymesmes sussas de ta mère? J'ay dedans mon ame les
mammelles entières desquelles je nourris tous mes sens, lesquelz j'ay, dés mon enfance, consacrez en Nostre Seigneur Jesucrist. » Et lors commanda estre mise en chartre, et défendit que nul médecin n'y entrast, et que pain et eaue ne luy fust administré. Et entour minuit, ung homme ancien vint à elle, et alloyt ung enfant devant luy qui portoit lumière et divers medecinemens, lequel homme dist : « Jaçoit ce que le prevost te ait tourmentée de ses tourmens, tu l'as plus tourmenté de tes paroUes, car jaçoit ce qu'il t'a tors les mammelles, la grant planté de tes tourmens luy tournera en amertume. Et pource que je estoye là quant tu souffroyes, je veis bien que tes mammelles povoyent recepvoir cure de salut. » Auquel Agathe dist : a Je ne mis oncques médecine charnelle en ma chair, et je seroye bien marrie s'il me convenoit perdre ce que j'ay tant gardé. » Et le vieillart dist : « Fille, je suis crestien . N'ays vergoigne, car je suis ancien et de grant eage. — Et je suis ainsi derompue si cruellement, que nul homme ne pourroit prendre volupté en moy. Mais je le rens grâces de ce que tu veux mettre ta cure en moy. » Et il dist : ce Pourquoy ne souffres tu que je te cure ?» Et elle
dist : c( J'ay mon seigneur Jesucrist qui, par sa parolle, cure tout et restaure toutes choses par son commandement : s'il luy plaist, il me pourra tantost guérir. » Le vieillart soubriant dist : « Je suis apostre de luy : si m'a envoyé à toy. Et saches que au nom de luy tu es guérie. » Et tantost Pierre l'apostre se desapparut. Lors la benoiste Agathe s'agenouilla et rendit grâces à Dieu de ce qu'elle se trouva guérie partout, et ses mammelles restablies à sa poitrine. Et si comme les gardes esbays pour la iresgrande lumière, s'en fussent partis, et eurent laissé la chartre ouverte, î'ung luy requist qu'elle s'en allast.Et elle dist : c( A Dieu ne plaise que je m'en fuye et perde la couronne qui m'est appareillée, et que je mette mes gardes en tribulation. »
Et quatre jours après, Qjuintien luy dist que elle adourastles dieux ou qu'elle souffriroit griefz tourmens. Et Agathe luy dist : c( Tes parolles sont vaines et folles et conchient l'air. Maleureux! sans sens etsans entendement, corn ment veux-tu que je adore les pierres et laisse le Dieu du ciel qui m'a guérie? » Qjuintien dist: « Et qui t'a guérie? » Et Agathe respondit : « Jesucrist Filz de Dieu. » Et duintien dist :
« Oses tu nommer Crist de rechief? celluy que je ne vueil pas ouyr. » Agathe dist : « Tantost comme je vivray, je appelleray Crist par cueur et par bouche. » Et Quintien dist : « Or verray je si Crist te guérira. » Lors commanda espandre tez et briser et espandre feu ardant soubs les tez et la tourmenter toute nue par dessus. Et si comme on faisoit ce, ung si grant tremblement de terre fust fait qui tourmenta tellement la cité, que une grant partie en trébucha et aggraventa et tua les deux conseillers de Quintien. Et tout le peuple qui là estoit, courut à Quintien, disant : « Nous souffrons telles choses, pource que tu tourmentes ainsi Agathe sans raison. » Et adonc Quintien doubta, d'une partie le tremblement de la terre, et d'aultre partie Tesmouvement du peuple.
Si commanda que Agathe fust remise en la chartre là où elle pria àNostre Seigneur Jesucrist en disant : « Sire Dieu, qui me formas, et m'as gardée dés mon enfance, qui as gardé mon corps de macule et as osté d'avec moy l'amour du siècle, et m'as fait vaincre les tourmens, et m'as donné contre eulx vertu de pacience, reçoys mon esperit, et me commande parvenir à ta miséricorde. » Et quand elle eut ce dit à
haulte voix, elle mist hors l'esperit en Tan de Nostre Seigneur deux cens cinquante troys, soubz Datien empereur.
Légende de sainct Benoist.
ENOiST fut né de la province de Mursie. Et quant il fust mis de ses parens à Testude des ars iberaulx à Romme, il délaissa dés son enfance les lettres, et s'en alla au désert. Et sa nourrisse, qui l'aimoyt tendrement, le suivit jusques à ung lieu qui est dit Eside. Et demanda ung crible à puiser le froument, mais elle le mist follement sur la table, et cheut et se despeça, et sa nourrice ploura. Et quant Benoist la veit plourer, il print les pièces de ce crible, et se mist en oraison, et quant il fut levé, il le trouva entier.
Apres ce, il s'enfuit secrètement de sa nourrice, et vint en ung lieu où il fut trois ans sans estre congneu de nul homme, fors de Rommain, ung moyne qui luy administra entièrement ses nécessités. Et
pource que la voye estoit longue du monastère de Rommain jusques à la fosse où il estoit, il lioit le pain à une longue corde, et ainsi celluy î'avoit accoustumé à oster. Et si avoit mis en celle corde une sonnette pource que l'homme de Dieu sceust quant Rommain luy bailloit le pain et yssit hors pour le prendre. Mais l'ancien ennemy eut envie de la charité de l'ung, et de la réfection de l'autre, si getta une pierre et despeça la sonnette, mais toutesfoys Rommain ne laissa pas à luy administrer. Et après ce, apparut Nostre Seigneur à ung prestre en vision qui appareilloit sa réfection le jour de Pasques, et luy dist : a Tu appareilles délices pour toy, et mon serviteur est tourmenté de faim en tel lieu ! » Et lors se leva tantost et à grant difficulté le trouva et luy dist : (c Levé toy d'icy et prenons la viande, car il est aujourd'huy Pasques. » Auquel Benoist dist : ce Je sçay bien qu'il est Pasques, car j'ay deservi à te veoir. » Et certes il ignoroit qu'il fust celluy jour la solennité de Pasques, car il estoit mis loing des hommes. Auquel le prestre dist : « Vrayment il est aujourdhuy la solennité de la résurrection de Nostre Seigneur. Il ne te convient pas faire abstinence, et pource
suis je envoyé à toy. » Et lors bénirent Nostre Seigneur et prindrent la viande.
Ung jour vint ung oysel noir qui est appelle merle, et voletoit entour la face, que il le peust bien avoir prins. Mais il fist le signe de la croix et l'oysel s'en partit.
Et tantost le diable luy ramena par devant les yeulx de sa pensée une femme qu'il avoit aucunesfoys veue, et si esprint son couraige en la beaulté d'icelle que, par ce delict, il vouloit, comme vaincu, laisser le désert. Mais tantost, par la voulentéde Dieu, il retourna à soy, et se getta entre roches et espines qui là estoient tout nud, et s'en yssittout plain de playes par le corps, si que les playes du cuir osterent celles de la pensée. Et ainsi vainquit son péché, car il mua l'ardeur, et despuis ce temps nulle temptation ne creut en son cueur.
Le renom de luy devint si grant que, quand l'abbé d'aucun monastère fut mort, tout le collège des frères si vindrentà luy, et dirent et requirent qu'il fust leur maistre. Et il attendit longuement à eulxescondisdissant, et dist qu'il ne povoit accorder aux meurs d'iceulx. Mais il fut vaincu en la parfin, et leur consentit. Et si comme
il les contraignoit à garder leur reigle plus estroictement, ilz se repentoient eulx mesmes pource qu'ilz en avoient fait leur maistre, par la force duquel la reigle de leur droicture les forçoit. Et adoncques, quand ilz veirent que les choses desacoustumées leur nuysoyent, et que il leur faisoit laisser leur acoustumance, ilz luy meslerent le venin au vin, et le luy offrirent au disner. Mais sainct Benoist fist le signe de la croix et ce vaissel de verre où ce venin estoit, rompit en pièces, ainsi comme ung gect d'une pierre. Et adoncques entendit qu'il yavoit breuvaige de mort, que le signe de la vie avoit destruict, si que il se leva tantost, et dist paisiblement : « Frères, Dieu le vous pardoint. Je vous avoye bien dit que mes meurs n'estoient pas convenables aux vostres. Allés doncques, et selon vos meurs querés à vous ung père, car, après ce, vous ne me povez avoir. » Et adoncques s'en alla au lieu où il habitoit seul, et là flourit, et ses signes coururent, et plusieurs vindrent à luy et firent douze monastères.
Commet véronique awoz^
rala mtclmk C^eDe tu>Qvz (aulueur it^(ucm pour 0ii4nr (empereur toaip^fiett 9e(4me(êU[erie»
De la Passion
Nostre Seigneur Jesuchrist
[Légende de Pilate.]
ES Juifs livrèrent Jesuchrist à mortparen-
vie, Judas par avarice, Pylaieparpaour,pource appertient il avoir delà pêne que Dieu envoya à iceulx pour la desserte de ce péché. Mais de la pêne et de la naissance de Judas, tu trouveras en la légende sainct Mathias; de la peine et de la destruction des Juifz, tu trouveras en la légende de sainct Jacques le Mineur; de la peine et de la naissance dePylate, en une histoire, jaçoit ce qu'elle soit apocrife, est il leu ainsi :
Il fut ung roy, Titus par nom, qui congneut charnellement la fille d'ung munier
qui avoit nom Atus, et la fille avoit nom Pila, et eut ung filz de elle. Et celle mère de l'enfant si composa ung nom du nom de son père et de elle, et le mist à l'enfant, et le nomma Pylate. Et quant Pylate eut troys ans, elle l'envoya au roy, et le roy avoit ung filz de la rpyne sa femme, qui estoit de l'âge de Pylate. Et quant ces enfans vindrent aux ans de discrétion, ilz s'entrejouoyent ensemble à esbatre à la fronde, à la paulme, et à moult d'autres faictz. Mais ainsi comme le filz légitime si estoit plus noble par lignage, aussi estoit il trouvé plus noble en tous lieux, et plus convenable en toutes manières d'estrif. Et pource Pylate fut esmeu d'envie et de douleur amere et occist ouvertement son frère. Et quand le roy le sceut, il assembla ses gens, et fut forment doulent, et enquist que Ton feroit du filz homicide et tresmauvais ? Et tous dirent que il estoit coulpable de mort. Et adoncques le roy se revint à luy et ne voulut pas doubler iniquité, mais l'envoya en ostage pour le treu que l'on devoit chascun an aux Rommains.
Et, en ce temps, estoit à Romme le filz d'ung roy de France que le roy avoit envoyé pour les treuz. Et Pylate s'acom-
paigna i\ luy. Et quant il veit qu'il le surmontoit de meurs et de saigesse, il fut aguillonné d'envye, et Toccist. Et quant les Rom main s enquirent que l'on feroit de luy, aucuns dirent : « Celluy qui a tué son frère et occis celluy qui estoit en ostage, se il vit, il sera encores proufitable au commun de Romme. » Et donc dirent les Rommains : « Cestuy est coulpablede mort. Envoyons le en l'isle de Ponthos, à ces gens qui ne souffrent nul juge, et soit fait juge d'eulx, pour sçavoir se par aucune adventure, il pourroit oster la cruaulté d'eulx, et s'il ne peut, si souffre ce qu'il a desservy. » Et adoncques Pylate fut envoyé juge à celle gent cruelle qui occisoit ses jiiges. Et sçavoit bien où il estoit envoyé et comme sa vie estoit en doubte : si considéra à garder sa vie. Tant par promesses comme par dons et par menaces et par tourmens, il soubmist les gens à luy. Et pource qu'il avoit esté vainqueur de si dure gent, il fut nommé de ceste isle Ponce Pylate.
Herodes, adoncques roy, ouyt la sagesse de celluy homme, et s'esjouyt de ses maulvaistiés, si que luy qui estoit maulvais, le admonnesta à venir à soy par dons et par promesses, et luy donna sa puis-
sance sur Judée et sur Hierusalem. Et quant il eut assemblé pecune sans nombre, si s'en alla à Romme, sans que Herode en sceut riens, et offrit très grant pecune qu'il tenoit de Herode à Tiberien empereur et impetra de luy pardon. Et pour ceste cause furent faictz ennemys Pilate et Herode jusques au temps de la passion de Nostre Seigneur Jesucrist, et Pylate, au temps de Nostre Seigneur, reconcilia à soy Herode pource qu'il envoya Nostre Seigneur à luy.
Et après ce, quant Pilate eut baillé aux Juifz Nostre Seigneur à crucifier, il se doubta que Tiberien empereur ne fust courroucé de ce qu'il avoit livré le sang innocent : si envoya à Tiberien ung sien amy pour luy excuser. Et entre temps Tiberien fut malade d'une tresgriefve maladie. Si luy fut dit que ung médecin estoit en Hierusalem qui curoit toutes maladies par sa seule parolle (et ne sçavoit pas que Pylate et les Juifz l'eussent occis). Et doncques il distàVolusien, son prevost : « Va tost aux parties de oultre mer, et dis à Pylate qu'il m'envoye ce médecin pour me rendre ma première santé. » Et quant celluy vint à Pylate, il luy dist ce mandement de l'empereur dont Pylate fut espo-
vanté et demanda dilation de quatorze jours.
En celle espace, Volusien trouva une dame qui avoit esté familière de Jesucrist, Véronique par nom, et luy demanda où Jesucrist pourroit estre trouvé. Et elle dist : « Las! il estoit mon Seigneur et mon Dieu. Et Pylate à qui il fut baillé par envie, le condemna et commanda estre crucifié. »
Et celluy Volusien fut moult doulent, et dist : « Je me dueil forment que je ne puys accomplir ce que mon seigneur m'a commandé. » Et Véronique luy dist :
« Quand mon Seigneur alloit çà et là preschant, j'estoye moult envis que je n'eusse sa présence. Et pource je vouloye faire paindre une ymage qui fust faite en sa figure, si que quant je ne seroye en sa présence, l'ymage me donneroit confort.
Et si comme je portoye ung drap au paintre, Nostre Seigneur Jesucrist m'encontra et me demanda où je alloye. Et quand je luy eus dit la cause, il demanda le drap, et le me rendit semblable à sa honnorable face tout figuré. Et si ton maistre regarde dévotement ceste figure, tantost il sera guéri. » Et celluy demanda : « Celle ymage est elle à vendre pour or ne pour argent? »
Et celle dist : « Que non pas, mais est à veoir seulement par bonne dévotion de couraige. Et iray avec toy et porteray à l'Empereur l'ymaige à veoir et puis m'en retourneray. » Etadoncques vintVolusien à Romme, et dit à Tiberien : « Jesucrist que tu avoyes longuement désiré à veoir, et Pylate et les Juifz l'ont livré à mort sans cause et pendu par envie au gibet de la croix. Et une dame si est venue avec moy, qui apporte une ymaige de celluy Jesucrist : et se tu la regardes dévotement, tu auras tantost le bénéfice de ta santé. >> Et adoncques l'Empereur fist estendre en la voye drap de soye, et se fist présenter à celle ymaige. Et tantost comme il eut regardé, il eut sa première santé.
Et lors, pource, Pylate fut prins par le commandement de l'Empereur et fut amené à Romme. Et lors, quand l'Empereur eut ouy que Pylate estoit venu, il fut rempli contre luy de trop grande forcennerie, et le fist amener à luy. Et Pylate avoit apporté avec luy la robe de Nostre Seigneur qui estoit sans couture, et la portoit vestue devant l'Empereur. Et tantost comme l'Empereur le veit, il osta toute sa felonnie et se leva contre luy, et ne peut oncques parler à luy durement en
nulle chose. Et luy qui estoit en l'absence dePylate si espoventable et si cruel, estoit trouvé en la présence de luy débonnaire et en bonne manière. Ht tantost, comme il luy eusl donné congié, il s'eschaufla contre luy horriblement, et se clamoit maleureux pour ce qu'il ne luy avoit pas monstre sa forcennerie qu'il avoit au cueur. Si le fist tantost rappeler, et juroit et disoit qu'il estoit filz de mort, et que ce n'estoit pas bien qu'il vivoit sur terre. Et quand il revint, il le resalua tantost, et osta vers luy toute sa cruaulté. Et tous s'esmerveillerent, et luy mesmes s'esmerveilla. Et s'eschaufloit ainsi contre Pilate quant il n'y estoit, et quant il le voyoit, il ne luy povoit rien dire asprement. En la parfin, par la voulenté de Dieu, ou par adventure à l'admonnestement de aucun bon crestien, il luy fist despouiller ceste robe, et tantost il print contre luy ceste mesme cruaulté de couraige. Et si comme l'Empereur s'esmerveilloit forment de celle robe, il luy fut dit qu'elle avoit esté à Nostre Seigneur Jesucrist. Et lors l'Empereur commanda que Pilate fust mis en chartre tant qu'il eust ordonné par le conseil des saiges qu'il en appartiendroit à faire. Et donc fut la sentence donnée contre Pylate, qu'il
seroit condemnéà treslaide mort. Et quant Pylate ouyt ceste chose, il se occist de son propre cousteau, et par celle mort finit sa vie. Et quant l'Empereur le sceut, il dist : « Vrayment il est mort de treslaide mort, quand sa propre main ne l'a pas espargné. »
Et donc fut lyé à une grande pierre et getté au fleuve du Tibre. Et adoncques les maulvais esperitz s'esjouyrent du maulvais, et le prenoyent, et le portoyent, maintenant en l'eaue, maintenant en l'air. Etesmovoyent merveilleusement les undes des eaues et engendroyent fouldres, tempestes,et tonnoirres et pluyes en l'air horriblement, si que tous estoyent tenus de
paour treshorrible. Pour laquelle
chose les Rommains Tosterent
du Tibre et le portèrent à
Vienne, et le getterent
au Rosne.
Légende de saincte Marie égyptienne.
ARiE égyptienne qui fut appelée pécheresse mena tresestroicte vie quarante sept ans au désert. Et, estant en ce désert, ung abbé, qui avoit nom Zozimas, si passa le fleuve Jourdain.
Et si comme il alloit parmy cegrant désert pour sçavoir s'il trouveroit par adventure aucun sainct père, si veit aller par le désert une créature toute nue, et le corps noir et bruslé par l'ardeur du soliel, et estoit Marie égyptienne. Et, tantost comme elle le veit, elle commença à fuyr. Et Zozimas commença à courre hastivement après. Et lors dit elle: « Père Zozimas, pourquoy me poursuys tu ? Pardonne moy, car je ne me ose monstrer devers toy, ne ma face tourner, car je suys une femme
toute nue. Mais baille moy ton mantel, si que je m'en couvre, et te puisse veoir sans vergoigne. » Et quand il se ouyt nommer, lors fut moult esbahy, et luy bailla son mantel, et se mist à deux genoulx à terre, et la pria qu'elle le benist. Et elle luy dist : « Il appartient mieux à toy, qui est aorné de dignité de prestre. » Et quand il ouyt qu'elle sçavoit le nom et la dignité de luy, il s'esmerveilla plus encores, et la pria de rechief plus curieusement qu'elle le benist. Et lors elle dist : « Benoist soit Dieu rédempteur de noz âmes. » Et si comme elle avoit les mains estendues au ciel, et elle prioit, le vieil homme veit qu'elle fut levée de terre par la mesure d'une couldée de hault. Et lors commença à doubter que ce ne fust ung esperit, et faignit à faire oraison. Et celle luy dist : ce Dieu le te pardoint : tu as cuidé que je, vile pécheresse, fusse ung malin esperit. » Et lors la conjura il de par Nostre Seigneur Jesucrist, qu'elle luy dist toute sa condition. Et elle luy respondit : « Père, pardonne le moy, car si je te disoye mon estât, tu t'en fuiroys de moy, tout espoventé, ainsi comme d'ung serpent. Et tes oreilles seroientconchiées de mes paroUes, et l'air seroit honny de mes ordures. »
Lors dist elle à celluy qui se hastoit forment : « Je suys née d'Egypte. Et au douxiesme an de mon eage, je m'en vins en Alexandrie, et me mis dix et sept ans à commune luxure, et ne me desniay oncques à nul. Et si comme les hommes de ceste région se misrent en la voye pour aller en Hierusalem pour adourer la saincte Croix, je priay les mariniers qui les menoyent, qu'ilz me laissassent entrer avecques eulx. Et quand ilz me demandèrent le loyer de moy porter, je leur dis : a Frères, je n'ay que donner pour le portage, mais prenés mon corps pour vostre loyer. « Et ainsi me prindrent, et firent leur voulenté. Et quand nous venismes en Hierusalem, et je fus venue avecques les autres aux portes de l'église pour adourer la Croix, soubdainement et sans riens veoir, je fus Refusée à entrer dedans, et n'y peuz pas entrer. Et si alloye par plusieurs foys à l'uycel de la porte, et y estoye boutée arrière ; et tous les autres avoyent entrée franchement, et ne trouvoyent empeschement nul. Lors je regarde en moymesmes, et me pense que ce m'estoit advenu pour la maulvaistié de mes péchés : et commençay à batre mon corps de mes mains, et espandre larmes très-
ameres, et à souspirer tresgriefvement. Et adoncques regarday au portai, et veis une ymage de la benoiste Vierge Marie mère de Jesucrist. Adoncques la commençay à prier trespiteusement qu'elle me impetrast pardon de mes péchés, et me laissast entrer pour adourer la saincte Croix, et luy promis de renoncer au monde et remaindre en chasteté doresnavant. Et tantost, comme j eu fait ma prière, je prins fiance en la benoiste Vierge Marie, etallay de rechief aux portes de l'église, et entray dedans sans nul empeschement. Et quand je eu adouré tresdevotement la saincte Croix, ung homme me donna troys deniers, desquelz je achetay troys pains.
Lors ouy une voix qui me dist : Se tu passes le fleuve Jourdain, tu seras saulvée. Lors passay le fleuve Jourdain, et vins en ce désert, où j'ay esté quarante et sept ans sans veoir nul homme. Et les troys pains que je apportay avecques moy s'endurcirent par long temps et meont donné souffisance par l'espace de quarante et sept ans que je en ay mengé. Mais mes vestemens sont pieça pourris. Et ay esté en ce désert moult molestée des tentations de la chair dix et sept ans, mais, par la grâce de Dieu, je les ay vaincues. Maintenant voicy que
je l'ay raconté toutes mes œuvres, et jeté prie que tu faces prière à Dieu pour moy. » Lors rhomme ancien se mist à terre, et benist Nostre Seigneur Jesucrist en sa chamberiere.
Lors dist elle : « Je te prie que, le jour de la Cène de Nostre Seigneur, tu reviennes au fleuve de Jourdain, et que tu apportes avecques toy le corps de Nostre Seigneur. Et je iray à rencontre de toy, et recevray le sainct corps de ta main, car despuys le jour que je vins icy, je ne receu la communion de Nostre Seigneur. ))Et lors l'ancien homme retourna à son monastère. Et quant Tan fut passé, et le jour de la Cène vint, il print le corps de Nostre Seigneur, et vint jusquesàla rive du fleuve de Jourdain. Et veit celle femme qui estoit sur l'autre rive : et elle fist le signe de la croix, et vint par dessus l'eaue à l'homme ancien. Et quant il veit ce, il se esbahit et se agenouilla humblement aux piedz d'icelle, et elle luy dist : « Garde que tu ne le fasses jamais, car tu as les sacremens de Nostre Seigneur avecques toy, et si resplandis par dignité de prestrise. Mais je te prie que, l'autre année, tu daignes retourner à moy. » Et quant elle eut receu le sacrement, elle fit le signe de la croix, et retourna arrière
par dessus Teaue au désert, et l'ancien homme s'en retourna à son monastère. Et, l'année ensuyvant, il revint au lieu où il avoit parlé à elle et trouva qu'elle estoit morte.
Et lors commença à plourer, et ne l'osa atoucher, mais dist à soymesmes : « Je vouldroys ensevelir ce sainct corps, mais je doubte qu'il ne luy despleust. » Et si comme il pensoit ce, il veit de costé son chief telles lettres escriptes dedans la terre qui contenoyent ainsi : « Zozimas, ensevelis le corps de Marie, et rens à la terre sa pouldre. Et prie pour moy Nostre Seigneur, par le commandement duquel j'ay laissé le monde en la seconde kalende d'Avril. » Et lors sceut l'ancien homme pour certain que, tantost comme elle eut receu son sacrement, et elle fut retournée au désert, elle finit là sa vie. Et Zozimas estoit à grant peine allé en ce lieu parmy le désert par trente journées, et elle retourna en une seule heure, et finit sa vie en Nostre Seigneur. Et lors, comme l'ancien homme fouissoit la terre, et ne povoit plus, il veit ung lion debonnairement venir à luy, et luy dist : « Geste saincte a commandé son corps ensevelir, et je ne puis fouyr la terre, car je suis viel, ne
aussi je n'ay convenable ferrement à ça faire. Toy doncques, fouys la terre, et grate tant, si que nous puissions ensevelir son sainct corps. » Et lors commença le lyon à fouyr, et fist une convenable fosse. Et quant il la eut parfaicte, et elle y fut mise, le lyon s'en alla comme ung débonnaire aignel.Et le bon homme vint en son monastère, glorifiant Nostre Seigneur Jesucrist,et misten son escript la vie et la pénitence d'icelle et la publia partout.
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Légende de sainct George,
^ des Capadociens. Et vint une foys en la province de Libie, en la cité de Silène.
Et delez celle cité estoit un estang auquel il y avoit ung dragon qui se tapissoit là. Et ce dragon av^oit maintes foys chassé le peuple qui alloit armé contre luy, et venoit aux murs de la cité, et tuoit par son souffler tous ceux qu'il trouvoit. Pour laquelle chose les gens de la cité furent contrains, et luy donnoientchascun jour deux brebis pour apaiser son ire ; car, quant il ne les avoit, il assailloit la cité qu'il corrompoit Fair par son souffler, si que plusieurs en mouroient. Et lors luy donnèrent tant que les bestes estoyent à bien peu faillies, et mesmement qu'ilz ne peurent avoir nulles herbes pour les bestes. Et doncques eurent conseil entre eulx, et
luy donnèrent chascun jour ung homme et une beste, tant qu'ilz donnoient par sors enfans, filz et filles, et que le sort n'espargnoit nul, mais estoient tous les enfans de ce peuple gastez. Si que une foys fut esleu par sort et jugé à donner au dragon la fille du roy; et donc le roy fut espovanté, et dist : « Prenez mon or et mon argent, et la moistié de mon royaulme et me laissés ma fille, qu'elle ne meure en telle manière. «Auquel le peuple respondit par grant forcennerie : « O toy, Roy, tu as faict cest edict, et maintenant tous noz enfans sont mortz, et tu veulx espargner ta fille ! Se tu n'acomplis de ta fille ce que tu as ordonné des autres, nous te arderons, toy et ta maison. » Et quand le roy veit ce, il commença à plourer sa fille, et dist : « Las ! ma chiere fille, que feray-je de toy et que dirayje? car je ne verray plus jamais tes nopces. » Lors se tourna au peuple et dist : « Je vous prie que vous me donnés espace de huyt jours à plourer ma fille. » Et quant le luy eut octroyé, en la fin de ces huyt jours, le peuple retourna à luy à grant forcennerie, en disant : « Pourquoy pers tu tout ton peuple pour ta fille? Et nous mourrons tous par ce dragon. » Et lors le roy veit
qu'il ne pouvoit délivrer sa fille : si la fist vestirde royaulx vestemens, et Tembrassa, et dist en pleurant : « Las! ma treschiere fille, je cuydoye avoir de toy royale lignée, et tu vas pour estre dévorée du dragon ! Las ! treschiere fille, je esperoye à inviter mes princes à tes nopces, et que tu fusses aornée de royaulx vestemens et de pierres précieuses, et d'avoir timbres, tabours et orgues, et tu t'en vas estre dévorée du dragon. » Et lors la baisa, et la laissa aller, disant : « Par ma voulenté, fille, fusse je mort avant que toy, que je te perdisse ainsi ! » Et lors, elle se mist aux piedz de son père, et requist sa bénédiction, et il la luy donna en plourant. Et adoncques elle s'en alla au lac.
Et quant le benoist George, qui passoit par là, la voit plourant, il luy demanda qu'elle avoit, et elle luy dist : « Beau jouvencel, chevauchehastivement, ett'en fuys, que tu ne périsses avec moy. » Et George luy dist : « Ne te doubtes, fille, mais ditz moy que tu attens icy, et que tout ce peuple regarde? » Et elle luy dist : a Bon jouvenceau, si comme je voy, tu es de grant cueur noble. Mais pourquoy desires tu mourir avec moy? Va t'en hastivement. » Et George luy dist : « Je ne me
partiray d'icy devant que tu me ayes dit ce que tu as. » Et quant elle luy eut tout exposé, George luydist : « Fille, ne doubtes, car je te garderay au nom de Jesucrist. » Et elle luy dist : « Bon chevalier, ne te periz pas avec moy; il me souffist se je pery seule, car tu ne me pourras ayder ne délivrer, mais tu periroys avecques moy. » Et si comme ilz parloyent, vecy le dragon qui vint et leva le chief de l'eaue. Lors dist la pucelle en tremblant : « Fuy toy, sire, fuy toy hastivement. » Et George monta sur son cheval, et se garnit du signe de la croix, et assaillit hardiment le dragon qui venoit encontre luy, et brandit forment la lance et se recommanda à Dieu et navra le dragon et le getta à terre. Et dist à la fille : « Gettes luy ta sainture entour le col et ne le doubtes en rien, belle fille. )> Et quant elle eut ce fait, le dragon la suyvit, ainsi comme ung tresdebonnaire chien. Et lors, quand ilz l'eurent mené en la cité, le peuple le veit; si commença à fouyr parmontaignes et par valées, et disoyent : « Las! nous sommes tous perdus! » Et lors le benoist sainct George leur monstra et leur dist : « Ne doubtes, car Nostre Seigneur m'a envoyé pour vous délivrer des peines de ce dragon. Croyés
en Dieu tant seulement, et chascun de vous soit baptisé, et jeocciray ce dragon. » Lors le roy et tout le peuple furent baptisez. Et donc George tyra le glaive et occist le dragon et commanda qu'il fut porté hors de la cité. Et doncques q uatre paires de beufz le menèrent hors en ung grand champ. Et doncques, en celluy jour, furentbaptisésvingtmille hommes, excepté femmes et enfans. Et lors le roy, en l'honneur de la benoiste Vierge Marie et du benoist George, fit faire une église de merveilleuse grandeur, et de l'autel d'icelle église, il sourt une fontaine vive qui guerist tous malades qui en beuvent. Et le roy offrit à sainct George grant pecune sans nombre, laquelle il refusa de prendre, et commanda qu'elle fust donnée aux pouvres. Et adoncques baisa le roy, et se partit de luy.
En ce temps estoyent empereurs Dioclecien et Maximien. Et fut si grant persécution de crestiens soubz Dacien prevost que, en ung mois, ilz furent douze mille couronnez par martyre, et entre tant de tourmens moult de crestiens defailloyent et sacrifioyent aux ydoles. Et quand George le veit, il fut dolent au cueur, et despartit aux povres tout ce qu'il avoit.
Et mist hors l'habit de chevalerie et vestit habit de crestien, et saillit au milieu des tyrans, et dist : « Tous les dieux des gens sont diables, et Nostre Seigneur fit les cieulx. » Auquel le prevost dist : « Par quelle presumpiion oses tu appeler noz dieux diables ? dy moy dont tu es, et comment tu as nom ? » Et il dit : « Je suis appelle George, et suis de noble lignage de Capadoce, et suis venu en Palestine par la volonté de Nostre Seigneur, et ay tout délaissé affin que je puisse servir franchement au Dieu du ciel. »
Et comme le prevost ne le pouvoit incliner à soy, il le commanda estre levé en ung tourment qui est ainsi comme une croix qui est fichée par les deux bouts en terre, qui est dit eculée, et fut desrompu aux ongles membre à membre.
Et luy fist mettre aux costés brandons ardans, tant que les entrailles luy paroissoyent. Et commanda que les playes fussent arrosées et frottées de sel. Et en celle mesme nuyt, Nostre Seigneur s'apparut à George et le conforta doulcement.
Et quand Dacien veit qu'il ne le povoit surmonter, il commanda que le benoist George fust mis en une roue garnie tout entour de glaives tranchans. Mais tantost la
roue fut froissée et George fut trouvé tout sain.Htadonc le prevost fut courroucé, et commanda qu'il fust getté dedans une chauldiere plaine de plomb fondu. Lors George fit le signe de la croix, et entra dedans et par la vertu de Dieu, il y estoit comme en ung bain. Et quand Dacien veit ce, il prononça telle sentence, que George fust trayné par toute la cité, et puis eust lechief detranché. Et adoncques George pria Nostre Seigneur que quiconque requerroit son aide, il eut sa requeste exaulcée; et la voix divine vint du ciel et luy dist qu'il seroit faict selon ce qu'il avoit requis. Et quand il eut son oraison acomplie, il acomplit son martyre par avoir le chef couppé. Et ce fut soubz Dioclecien et Maximien, qui commencèrent environ l'an de Nostre Seigneur deux cens quatre vingtz et sept.
^Zcscndc 9c famct alcjrien.
Légende de sainct Alexien.
KTi^M^H ^ut fi Iz de ^^k^^ très noble homme Eufemien, qui avoyt soubz luy troys mille jouvenceaulx ceincts dé ceintures d'or, vestus de soye.
Et ledit Eufemien estoit moult piteux, et chascun jour avoit trois tables en sa maison : pour povres orphelins, pour pèlerins et pourvefves, lesquelz il servoit noblement. Et à l'heure de none, il prenoit viandes avecques les religieux en la paour de Dieu. El sa femme qui avoit nom Aglaé, estoit de ce propoz et de celle religion.
Et si comme ilz n'avoient nul filz, toutesfoys Nostre Seigneur leur en donna ung par leurs prières, et adoncques jurèrent, après ce, vivre en chasteté. Et Tenfant fut mis aux ars liberaulx et fut ennobly de tous les ars de philosophie, et vint en eage parcreu.
Et lors luy esleut on une belle pucelle de la maison de l'Empereur, et luy fut donnée à femme. Quand la nuyt vint qu'il fut avecques son espouse paisiblement et en secret, adonc le jouvencel commença à enseigner sa femme en la paour de Dieu, et à la attraire à l'honneur et à la vertu de virginité : si luy bailla à garder son anneau et les ornemens qu'il avoit et luy dist : « Prenés ces choses, et les gardés, tant comme à Dieu plaira. Et Nostre Seigneur soit avecques nous. »
Et après, il print de ses biens, et se mist secrètement en une nef, et s'en alla en Laodice, et de là vint en la cité de Edesse en Syrie, la où l'image de Nostre Seigneur est faicte sans nulle œuvre humaine. Et quant il vint là, il vendit tout ce qu'il y avoit porté, et le donna aux povres : si print vilz vestemens, et s'en alla seoir avecques les povres au portai de Teglise de la benoiste Vierge Marie mère de Dieu. Et des aumosnes qu'on luy donnoit, il retenoit ce qui luy appartenoit, l'autre, il donnoit aux povres.
Et son père estoit moult triste de la despartie de son filz, si envoya messagiers par tout le monde pour le quérir diligemment. Et quand aucuns d'iceulx vindrent
en la cité de Edesse, ilz ne le congneurent pas, et luydonnerent aumosneavecquesles autres povres. Il la print, et rendit grâces à Dieu, et dist : a Sire, je te rens grâces pource que tu m'as fait recevoir Taumosne de mes serviteurs. » Lors retournèrent les messagiers et vindrentau père, et luy dirent qu'ilz ne le povoient trouver en nul lieu.
Et la mère, dés le jour qu'il partit, se mist en ung sac en lieu de lit sur le pavement, où elle plouroit et disoit : ce Je reviendray icy tousjours en pleur, tant que je auray trouvé mon filz. » Et son espouse dist au père de son mary : « je resteray avec toy seule comme torterelle, tant que je oye aucunes bonnes nouvelles de mon tresdoulx et aymé espoux. »
Et quand Alexien eut esté quinze ans en la cité dessusdicte au service de Dieu, l'image de la benoiste Vierge Marie dist à celluy qui gardoit l'église : « Fais entrer l'homme de Dieu dedans, car il est bien digne d'avoir le royaulme des cieulx, et l'esperit de Dieu se repose avecques luy, car son oraison monte devant Dieu, ainsi comme encens. » Et lors, quand il luy demanda qu'il estoit et qu'il ne le congnoissoit pas, elle luy dist : « C'est celluy qui se siet hors en l'atre. » Et adonc celluy
yssit hors hastivement et mist Alexien dedans Téglise. Et quand chascun sceut ce faict, tous le honnorerent : si fuyt la gloire humaine et se partit de là et vint à Laodice où il monta en une nef. Et quand il cuida aller en Sicile, la nef, par la voulenté de Dieu, fut grandement déboutée des vens, et vint aux portes de Rome. Et quand Alexien veit ce, il dist : « Je demoureray mescongneu en la maison de mon père et ne querray autre. » Et lors rencontra son père revenant du Palais, environné de grant multitude de serviteurs.
Et lors commença à crier après son père, disant : a Serviteur de Dieu, commande que je soye receu en ta maison, et que je soye sustenté, comme pèlerin et estrange, des miettes de ta table, si que Dieu daigne avoir pitié du tien pèlerin. » Et quand son père ouyt ce, il commanda qu'il fust receu pour l'amour de son filz, et luy bailla lieu en sa maison, et luy establit viandedesa table etparsonpropreministre.
Et il persévéra en oraisons, et amaigrissoit son corps par jeusnes et par vigiles. Et les varlets de Thostel se mocquoyent moult de luy, et luygettoyent moult souvent les laveures sur son chef. Et il estoit moult pacient à tous, tant qu'il demoura
mescongneu à la maison de son père dix huict ans. Et lors, quand il congneut en esperit que le temps de sa fin approchoit, il requist avoir du parchemin et de l'encre, et escripvit par ordre toute sa vie.
Et ung dimanche, après la solennité des messes, unevoixducielvint,etdist: a Venez à moy vous tous qui labourez et estes chargez et je vous referay . » Et quand ilz ouyrent ce, ilz furent tous espovantez, et cheurent tous les faces contre terre. Et lors la voix dist : « Querez l'homme de Dieu, si que il prie pour Rome. » Et ilz le quirent et ne le trouvèrent point. Et adonc leur fut dit de rechef : ce Querez le en la maison de Eufemien. » Et lors les empereurs Archadien et Honorien, avecques l'evesque Innocent, vindrent en la maison de Eufemien, et lors le ministre de Alexien vint à son seigneur, et luy dist : « Gardez que ce ne soit nostre pèlerin, car il est homme de bonne vie et de grant pacience. » Et adonc courut Eufemien à luy, et le trouva mort. Et le visage de luy estoit cler comme ung ange. Et lors voulut Eufemien prendre l'escript que il avoit en sa main, mais il ne le peut avoir. Adonc se partit de là, et le dit aux empereurs et au pape. Et ilz vindrent à luy et luy dirent : a Jaçoit que
nous soyons pécheurs, toutesfoys nous avons le gouvernement du royaulme, et cestuy a la cure du gouvernement du peuple comme pasteur. Donne nous l'escript, si que nous sçachions qu'il y a dedans. » Lors le pape alla et print l'escript en sa main, et tantost il le luy laissa prendre, et lors le fist lire devant le peuple. Et quand Eufemien son père Touyt, il euttresgrant paour et s'esbahit et fut ainsi comme mort, si perdit toute sa force et cheut à terre. Et quand il fut retourné à soy, il desrompit ses vestemens, et se print à arracher ses cheveuk et sa barbe, et crioit : « Las ! filz, pourquoy m'as tu tant courroucé, et m'as fait avoir tant de pleurs et tant de si grans douleurs si longtemps ? Las! chetif, quand je te voy gésir mort, toy qui estoyes garde de ma vieillesse, et ne parles pointa nous, quelle consolation pourray je avoir doresnavant ? y>
Et quand la mère de luy ouyt ceste chose, tout ainsi comme une lyonnesse rompt ses retz, tout ainsi elle rompit ses vestemens. Et tiroit ses cheveulx, et levoit les mains au ciel pource qu'elle ne povoit aller au corps sainct pour la grande multitude des gens. Elle crioyt, disant : « Ha! hommes, donnez moy entrée, que je voye
mon filz, le confort de mon ame, qui teta mes mammelles. » Et quant elle vint au corps, elle se coucha dessus et crioyt : « Las! trescher filz, la lumière de mes yeulx, pourquoy as tu ce faict? Pourquoy nous as tu esté si cruel? tu veis ton chetif père, et moy, plourant, et tu ne te monstroyes point à nous ! Tes serviteurs te faisoyent injures, et tu le supportoyes ! » Sise laissoitcheoiret recheoir sur le corps, et puis elle estandoit les bras sur luy, et crioyt: « Plourezavecques moy, vous tous qui estes icy. Las! je l'ay eu par dix et sept ans en ma maison, et je ne congnoissoye pas que ce fust mon seul filz! Las! qui donnera à mes yeulx fontaines de larmes? si que je ploure nuyt et jour. » Et sa femme, qui estoit vestue de dueil, acourut, disant : « Helas ! moy, que je suis désolée aujourd'huy, et en estât de vefve! Las ! je n\v que j'ose regarder, ne contre qui je lieve mes yeulx! Ores est mon mirouer rompu, et mon espérance est perie ! Ores est commencée ma douleur qui jamais ne périra ! » Et quant le peuple ouyt ces choses, il ploura tresfort.
Adonc le pape et les empereurs mirent le corps en une bière honnorable, et le menèrent au milieu de la cité, et dirent
au peuple que Thomme de Dieu estoit trouvé, et celluy que toute la cité queroit. Et tous alloyent à l'encontre de luy, et quant aucun malade touchoit au sainct corps, il estoit tantost guery : les aveugles recevoyent veue, les demoniacles estoyent délivrés, et tous malades, de quelconque maladie que ce fut, qui touchoyent au corps, estoyent guéris. Et lors le pape et les empereurs qui voyoient tant de merveilles, commancerent à porter la bière entre eulx, si que ilz fussent sanctifiez d'icelluy corps : et lors commandèrent que on gettast parmy les places grant abondance d'or et d'argent, affin que les gens fussent ententifz à cueillir les pecunes, et laissassent porter le corps à l'église. Mais le peuple laissoit la pecune et venoyent de plus en plus à toucher le sainct corps. Et ainsi à grant peine le menèrent ilz jusques à l'église de sainct Boniface martyr. Et là furent sept jours es louenges de Dieu et firent faire ung monument d'or et de pierres précieuses, auquel ilz mirent le corps sainct. Et si tresdoulce odeur yssit du monument qu'il sembloit à tous estre plein de précieux oignemens. Et il trespassa en l'an de Nostre Seigneur trois cent nouante huict.
Légende de saincte Marguerite.
ARGUERITE fut de
la cité d'Antioche, fille deTheodosien, ung patriarche payen. Geste fille fut baillée à nourrice, et quant elle fut en l'âge parcrue, elle fut baptisée. Et pource, fut elle forment haye de son père.
Et, ung jour qu'elle avoit jà quinze ans, et qu'elle gardoit avecques les autres vierges les brebis de sa nourrice, le prevost Olibrius passa par là et considéra la beaulté de la pucelle, et fut tantost esprins de son amour. Et tantost envoya tout esmeu ses messagiers, et leur dist : « Allés et la prenés. Et se elle est franche, je la prandray à femme, et se elle est ancelle, j'en feray ma concubine. » Et quant elle fut présentée devant luy, il luy enquist de son lignage, et de son nom, et de sa reli-
gion. Et elle respondit qu'elle estoit noble de lignage et avoit nom Marguerite et estoit de la religion crestienne. Et le prevost luy dist : « Les deux premières choses te appartiennent droictement, car tu es amiable, noble, et es esprouvée estre la belle Marguerite. Mais la tierce chose ne te appartient pas, que toy, pucelle si belle et si noble, ayes Dieu crucifié. » Auquel elle dist : « Dont sçais tu que Dieu est crucifié ? y> Et il dist : « Par les livres des crestiens. » Auquel Marguerite dist :
« Quelle honte est ce à vous, quant vous lisez la peine et la gloire de Luy, que vous croyez l'une chose, et desniés l'autre? » Si comme Marguerite affermoit que de son gré II avoit esté crucifié pour nostre rédemption, le prevost commanda qu'elle fust mise en chartre. Et le jour ensuyvant, il la fit appeler devant soy, et luy dist : « Vaine et vuyde pucelle, ayes pitié de ta beaulté, et adore noz dieux. » Auquel elle respondit : a Je adore Celluy par qui la terre et la mer doubtent, et les vens et toutes créatures craignent. » A laquelle le prevost dist : « Si tu ne consens à moy, je feray desrompre ton corps. » Et Marguerite luy dist : a Jesucrist se bailla soymesmes à mort pour nous. Et pour ce ne
doublé je pas à mourir pour luy. * Et adoncques le prevostcommanda qu'elle fust estandue au tourment de eculée, et qu'elle fust si forment batue que le sang courut tout ainsi de son corps comme d'une fontaine trespure. Et ceulx qui là estoyent plouroyent et disoyent : « Marguerite, nous te plaignons moult, pource que nous voyons si laidement desrompre et destrancher ton corps ! Ha ! ha ! quelle beaulté tu as perdue par ta mescreantise! Croyau moins orendroit, si que tu vives! » Ausquelz elle dist : « Ha ! maulvais conseilliers, partes vous en d'icy et vous en allez : ce tourment de ma chair est saulvement de mon ame. » Et lors elle dist au prevost : « Chien desvergondé et non soulable, tu as bien puissance en la chair, mais Dieu garde l'ame. » Et le prevost couvroit sa face de son mantel, parce qu'il ne povoit veoir si grant effusion de sang. Et après ce, il la fit oster et enclorre en la chartre, et merveilleuse resplendeur y vint. Et quand Marguerite fut en la chartre, elle pria Nostre Seigneur qu'il luy monstrast visiblement celluy qui se combatoit à elle. Et lors un tresgrant dragon se apparut là : il luy mist la bouche sur la teste et la teste et la langue sur les piedz et l'englou-
tist. Elle fit le signe de la croix; par la vertu de la croix, le dragon creva tantost, et la vierge s'en yssit toute saine.
Et lors le diable de rechef vint à elle et se mua en forme d'homme pour la décevoir. Et quant elle le veit, elle se mist en oraison. Et quant elle fut levée, le diable vint à elle et la print par la main, et luy dist : ce Cesse toy de ma personne et te souffise ce que tu as fait. » Et lors elle le print par les cheveulx et le getta à terre, et luy mist le pied dextre sur la cervel et luy dist : « Estens toy, ennemy, soubz les piedz d'une pucelle. » Et le batoit. Et le diable crioit : « Ha! benoiste Marguerite, je suis surmonté! Se ung jouvencel me eust batu, ne m'en chausist, mais je suis surmonté d'une pucelle tendre, et pource me doulé je plus, quant ton père et ta mère ont esté mesamys. » Lors le contraingnittant qu'il luy dist pourquoy il tentoit si souvent les crestiens. Car il respondit qu'il avoit naturelle hayne contre les hommes plains de vertus. Et encores il dist que Salomon avoit encloz en ung vaissel de voirre tresgrande multitude de diables. Mais après sa mort, les diables mettoyent du feu hors du vaissel, si que les hommes cuiderent qu'il y eust un grant
trésor : si rompirent le vaissel, et les diables s*en yssirent et emplirent Tair. Quant il eut ce dit, la vierge leva son pied en disant : Fuyst'en, chetif. Et le diable s'esvanouyt. Et lors fut elle seure, car qui a vaincu le prince, sansdoubte il peut bien surmonter le ministre.
Et le jour ensuyvant, le peuple s'assembla, et elle fut présentée au juge. Et donc elle ne voulut sacrifier à leurs dieux. Et le corps d'elle fut brullé de charbons ardans, si que tous s'esmerveilloyent comment si tendre pucelle povoit souffrir tant de tormens. Et après, il la fit lier et mettre en ung vaissel plaind'eaue bouillante, si que pour le changement de peines, la force de la douleur creust. Et tantost soubdainementla terre trembla, et fit tresfort temps, et la vierge en yssit sans lésion. Lors cinq mille hommes creurent en Dieu, et furent décollez pour le nom de Jesucrist.
Et lors le prevost doubta que les autres ne se convertissent, et fisthastivement décoller la benoiste Marguerite. Et elle requist espace de prier pour elle et pour ses persécuteurs, et pour tous ceulx qui feroyent mémoire d'elle et la reclameroyent dévotement. Et pria moult doulcement et dist que quiconque femme qui la requer-
mit en enfantement qu'elle mit hors sa
lignée sans blessure, et demourast la
femme toute saine. Et, son oraison faicte,
une voix vint du ciel, et dist qu'elle estoit
ouye et entendue en ses oraisons. Et dist
au decolleur : « Frère, prends ton glayve,
et fiers. » Et alors ferit et luy osta la
teste à ung coup, et ainsi receut
couronne de martyre. Et elle
souffrit mort en la
kalende tierce
de juillet.
Légende de saincte Christine,
^blifïinC fut née de tresnobles parens, en Tyr d'Italie. Et la mist son père en une tour avec douze chamberieres, et aussi avoit avec elle les dieux d'or et d'argent. Et pource qu'elle estoit tresbelle, elle estoit requise de plusieurs à femme, et ses parens ne la vouloyent octroyer, mais vouloyent qu'elle demourast à honnorer les dieux. Mais elle, qui estoit inspirée du Sainct Esperit, doubtoit les sacrifices des idoles, et mussoit l'encens dequoy on sacrifioit en une fenestre. Etquand son père vint une fois là, ses chamberieres luy dirent : Ta fille, qui est nostre dame, ne veult pas sacrifier aux dieux, et dist qu'elle est crestienne. Et le père essayoit de Tatraire aux sacrifices. Auquel elle dist : « Ne me appelle point ta fille, mais fille de celluy à qui sacrifice de louenge appartient car je offre sacrifice à Dieu du ciel, et non
pas aux dieux mortelz. » Et le père luy dist : « Ma fille, ne offre pas sacrifice à ungdieu tant seulement, que les autres ne se courroucent à toy. » Et elle dist : « Tu es non sçavant de vérité : car je offre sacrifice au Père, au Filz et au Sainct Esperit. » Et le père luy dist : « Se tu adores troys, pourquoy ne adores tu les autres ? » Auquel elle dist : « Les troys sont une seule deité. » Et lors le père s'en partit.
Et Christine brisa tous les dieux, et donna l'or et l'argent aux pauvres. Et lors le père retourna pour adorer les idoles, mais il ne les trouva pas. Et les chamberieres luy dirent ce que sa fille en avoit fait. Et lors la commanda à despouiller et batre de douze hommes, tant qu'ilz fussent lassez. Lors Cristine dist à son père : « C'est chose abhominable et sans honneur que ceulx qui me battent desfaillent : requiers à tes dieux qu'ilz leur donnent vertu ! » Et lors commanda qu'elle fust enchaînée et mise en prison. Et quant la mère de la vierge entendist ceste chose, elle desrompit ses vestemens, et courut en la chartre ; si se laissa cheoir à ses piedz, et luy dist : « Ma fille Christine, la lumière de mes yeulx, ayes pitié de moy. » Et elle luy dist : « Pourquoy me appelles tu ta fille ? Ne
scés tu pasque j'ay le nom démon Dieu?» Et quand elle ne peut rien faire, elle s'en retourna à son mary et luy dist ce que Christine a voit res pondu. Et lors le père commanda qu'elle fust amenée devant luy en jugement, et luy dist : « Sacrifies à noz dieux ou sinon, tu seras tourmentée de moult tourmens et ne seras pas appelée ma fille. » Auquel elle dist : « Tu m'as donné grant grâce, car tu ne me appelleras plus fille de diable, car qui est né du diable est diable, et tu es père deSathan. » Et lors il commanda que la chair luy fust rasée aux ongles et que ses tendres membres fussent rompus. Et lors Christine print de sa chair à plain poing, si la getta à son père et luy dist : « Prens, tyrant, et menge la chair que tu as engendrée. » Et lors le père la mist sur une roue, et puis mist dessoubz feu et huylle; mais une flamme en saillit qui occist mille et cinq cens personnes. Et son pereattribuoit tout ce aux ars magiques, si la fist mettre de rechef en la chartre. Et commanda à ses serviteurs que, quand il seroit nuyt, ilz luy missent une grande pierre au col et la tresbuchassent dedans la mer. Et quant ilz eurentcefaict,tantostlesangeslaprindrent.
Et Jesucrist descendit à icelle et la baptisa
en la meren disant : «Je te baptise au nomde Dieu mon Père et au nom de Jesucrist son filz, et au Saint-Esperit. » Et puis la commistàMichelarchangequilaramenaàterre.
Et quant son père l'ouyt, il se ferit au front, et dist : « Par quelz maléfices fais tu telles choses ? » Et adonc elle luy respondit : a Malheureux que tu es, j'ay receu ceste grâce de Jesucrist. » Et lors la fist mettre en la chartre, et dist qu'elle seroit décollée au matin. Et celle nuyt Urbain son père fut trouvé mort.
Et adonc vint après luy ung juge félon qui avoit nom Dius, lequel fist appareiller une cuve de fer et mettre dedans huylle et poix résine. Et quant tout fut ardant, il fist getter Christine dedans et fit mouvoir la cuve à quatre hommes pour ainsi la faire périr. Et lors Christine loua Nostre Seigneur Jesucrist pource qu'elle qui avoit esté regeneréede nouveau, il vouloitqu'elle fust bercée comme enfant au berceau. Lors le juge luy fit raire le chef, et la fit mener toute nue jusques au temple de Apollon ; et là elle commanda à l'idole qu'il trebuschast, et il cheut et devint pouldre. Et quant le j uge l'ouyt, il eut peur, et mourut.
Et à cestuy succéda Julien qui fist embraserune fournaise, et fist getter Chris-
line dedans, où elle fut par l'espace de cinq jours chantant avecques les anges, puis s'en yssit sans lésion. Quant Julien congneut ceste chose, il tint tout à enchantement, si luy laissa aller deux couleuvres, deux guivres et aussi deux aspides, mais les serpens luy lechoyent les piedz, les aspides luy pendoyent au mammelles sans mal faire et les couleuvres couroyent entour son col et lechoyent sa sueur. Et lors Julien dist à son enchanteur : « N'es tu pas enchanteur? Esmeuz ces bestes. » Et tantost, comme il les esmeut, les serpens firent un assault contre luy et l'occirent tantost. Et lors Christine commanda aux serpens qu'ilz allassent en lieu désert, et ressuscita l'homme qui estoit mort. Et adoncques Julien commanda que elle eust les mammelles trenchées, et il yssit laict en lieu de sang. Et puis après il luy fist trencher la langue, mais elle ne perdit oncques pource la parolle, mais print ce qui luy fut trenché, et lors le getta à Julien au visage et luy greva tous les deux yeux. Et lors fut courroucé Julien et luy tira troys sagettes vers le cueur et une au costé. Et quant elle fut frappée, elle rendit l'esperit à Dieu, environ l'an de Nostre Seigneur deux cens quatre vingtz et sept, soubz Dioclecien.
Légende du glorieulx martyr sainct Christofle.
I^nltofle ^^'^^"^
" "^^ neen par lignage, ei fut de trèsgrant stature et avoit le visage espovantable, et si avoit douze couldées de long. Et si comme l'on dit en aucuns gestes, quant il estoit avecques le roy des Cananées, il luy vint incontinent en pensée que le greigneur prince du monde seroit quisde luy, et que il yroit demourer avecques luy et il luy obeyroit.
Et lors vint à ung tresgrant roy, duquel la grand renommée générale estoit que c'estoit le greigneur prince du monde. Et quant le roy le veit, il le receut voulentiers et le fit demourer avec luy en la court. Une foys advint que ung jangleur chantoit devant le roy une chanson en laquelle il
no
nommoit souvent le diable. Et quant le Roy oyoit nommer le Diable, il faisoit tantost le signe de la croix, car il estoit crestien. Et quand Christofle luy veit ce faire, il fut tout esmerveillé quel signe ce povoit estre, et pourquoy il le faisoit, et le luy demanda. Et pource que le roy ne le luy vouloit dire, il dist : « Se tu ne me le dis, je ne demoureray plus avecques toy. » Et lors le roy luy dist : « Toutes les fois que je oye nommer le diable, je me doubte que il ne preigne puissance sur moy, et que il me nuyse, et je faiz ce signe. » Et Christofle luy dist : « Se tu doubtes que le diable te nuyse, il est doncques plus puissant et plus grant que toy. Je fus doncques deceu de mon espérance, car je pensoye avoir le plus puissant du monde, mais à Dieu te commans, car je le veulx querre pour estre mon seigneur et que je soyeson serviteur. » Et lors se partit de ce roy et se hasta de querre le diable.
Et si comme Christofle alloit parmy ung grant désert, il veit une grant compaignie de chevaliers desquelz ung chevalier cruel et horrible vint à luy demander où il alloit. Et Christofle luy respondit : ce Je voys querre le diable pour estre mon
maisirc et seigneur. » 1:1 le diable luy dist : «Je suis celluy que tu quiers. » Et adoncques Christofle tust joyeulx et se obligea à estre son serviteur perpétuel. Lors, si comme ilz alloient ensemble parmy ung grant chemin commun, ilz trouvèrent là une croix dressée. Et tantost, comme le diable veit celle croix, il fust espovanté et s'enfuyt, et laissa la voye droicte et mena Christofle par ung cruel désert. Et après qu'ilz eurent passé la croix, il le mena en la bonne voye. Et quand Christofle veit ce, il s'en esmerveilla, et luy demanda pourquoy il doubtoit tant qu'il avoit laissé la plaine voye et estoit allé par si aspre désert; et il ne luy vouloit dire en aucune manière. Et Christofle luy dist : « Se tu ne me le dis, je m'en partiray tantost de toy. » Pourquoy le diable fust contrainct, et luy dist : « Ung homme qui est dist Crist fut pendu en la croix, et quand je voy son signe je m'enfuys. » Auquel Christofle dist : a Doncques il est plus puissant que toy. Et je travaille en vain, car je n'ay pas encores trouvé le greigneur. Va t'en doncques! Je te vueil laisser et querre celluy Crist. »
Et quand il eut longuement quis et demandé qui luy enseigneroit celluy Crist,
il vint à la parfin à ung désert à ung hermite. Et celluy luy prescha Jesucrist, et le introduyt diligemment en la foy, et luy dist : c( Ce roy à qui tu desires servir, requiert le service de jeusner souvent. » Et Christofle luy dist : « Requiers moy autre chose, car ceste je ne pourroye faire. » Et l'hermite luy dist : « Il te conviendra donc veiller et faire moult oraisons. » Et Christofle luy dist : « Je ne sçay que ce est, je ne pourroye faire telle chose. » Lors l'hermite luy dist : « Sçais tu tel fleuve? » Et Christofle luy dist : « Moult de gens y passent qui périssent. » Et l'hermite luy dist : « Tu es de noble stature et fort vertueux. Se tu demeures delez ce fleuve et tu passoies tous les gens, ce seroit chose moult agréable à Dieu. Et j'ay espérance que Celluy que tu convoites servir se apparestra à toy . » Et Christofle dist : « Certes, je puis bien faire ce service, et je prometz que je leferay. » Doncques Christofle s'en alla à ce fleuve, et fist là ung habitacle pour luy. Et portoit une perche en sa main, qui estoit grande, en lieu de baston, et se appuyoiten l'eaue d'icelle, et portoit toutes gens oultre sans cesser, et le fit plusieurs jours. Et si comme il dormoit en sa maisonnette, il ouyt la voix d'ung enfant qui
l'appelloit, et disoii : a Christofle, viens hors, et me porte oultre. i> Et lors s'esveilla et yssit hors, mais il ne trouva ame. Et quand il fut retourné en sa maison, il ouyt celle mesme voix, et il courut hors, et ne trouva nul homme. La tierce foys, il fut appelle et vint là, et il trouva ung petit enfant delez la rive du Jfleuvequi luy pria bonnement qu'il le portast oultre î'eaue. Et lors Christofle leva Tenfant sur ses espaules et print son baston et entra au fleuve pour passer I'eaue du fleuve qui s'enfloit petit à petit et l'enfant pesoit tresgriefvement comme plomb. Et de tant comme il alloit plus avant, de tant croissoit plus I'eaue, et l'enfant pesoit plus fort sur ses espaules, si que Christofle avoit moult grant angoisse et se doubtoit forment de se noyer. Et quant il fut eschappé à grant peine et fut passé oultre, il mist l'enfant à la rive et luy dist : a Enfant, tu m as mis en grant péril, et pesoyes tant que se je eusse eu tout le monde sur moy, je sentisse à peine greigneur fais. » Et renfantrespondit:«Christofle,neteesmerveille,car tu n'as pas tant seulement eu tout le monde sur toy, mais tu as porté sur tes espaules Celluy qui créa tout le monde ! Je suis Crist, ton roy à qui tu sers en ceste
œuvre. Et pour que tu saches que je dis vray, quand tu seras passé, fiche ton baston en la terre delez ta maisonnette, et demain tu verras que il portera fleur et fruict. » Et tantost il s'esvanouyt de ses yeux. Lors Christofle alla et ficha son baston en terre, et quand il se leva au matin, il le trouva ainsi comme ung palmier, portant fueilles et fruict.
Et lors Christofle s'en alla en la cité de Licée, et il n'entendit point leur langue, et adoncques pria Nostre Seigneur que II luy donnast d'entendre leur langue, et II le fit. Et comme il estoit en celle prière, les juges cuidoyent que ce fut un fol, et le laissèrent illec. Et quand il entendit leur langage, il s'en alla au lieu où ilz martyrizoyent les crestiens, et les confortoit en Jesucrist. Et lors l'ung des juges le frappa en la face. Et Christofle luy dist : « Se je ne fusse crestien, je vengeasse tantost mon injure. » Et lors Christofle ficha sa lance en terre et pria Nostre Seigneur Jesucrist que, affin de convertir le peuple, elle portast blanches fleurs, et il fut ainsi fait. Et lors se convertirent huit mille hommes.
Et le roy envoya deux cens chevaliers pour le amener à luy. Et ilz le trouvèrent priant, et luy doubterent à dire. Et lors le roy en
envoya encores autant, etilz se mirent a prier avecques luy. El quand le benoist Christofle se leva, il leur dist : a Que cherchez vous? » Et quand ilz le veirent au visaige, ilz luy dirent : « Le roy nous a envoyés pour que nous te menions lié. » Et Christofle leur dist : « Se je vouloye, vous ne me meneriés lié ne deslié » Et ilz luy dirent : « Se tu ne veulx, va tout quicte là où tu vouldras, et nous dirons au roy que nous ne te avons point trouvé. » « 11 ne ira pas ainsi, dist il, mais je iray avecques vous. » Et lors les convertit à la foy, et commanda que ilz luy liassent fort les mains derrière le dos et le menassent au roy.
Et quand le roy le veit, il fut espovanté et cheut de dessus son siège, et ses serviteurs le relevèrent. Et lors luy demanda son nom et son pays. Et Christofle luy dist : a Avant le baptesme, je avoye nom reprouvé, et après je eus nom Christofle. ©Et le roy luy dist : « Tu te mis fol nom, c'est assavoir de Dieu crucifié, qui ne prouffita point à luy, ne à toy prouffiteront cananées maléfices, pourquoy doncques ne sacrifies aux dieux? » Auquel Christofle dist :
« Tu es à droit nommé Dagnus, car tu es mort du monde, et compaignon du diable.
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et tes dieux sont fais des mains des hommes. » Et le roy luy dist : « Tu fus nourry entre les bestes saulvaiges etpource ne peulz tu dire que saulvaiges parolles et qui sont mescongneues aux hommes, et se tu veulx orendroit sacrifier aux dieux, je te donneray grans honneurs, ou sinon je te degasteray par griefz tourmens. » Et Christofle ne voulut sacrifier, si fut envoyé en la chartre. Et lors le roy fist décoller pour le nom de Nostre Seigneur Jesucrist ses chevaliers qui avoyent esté avec sainct Christofle.
Et après ce, le roy fist mettre avec Christofle deux tresbelles pucelles, dont Tune avoit nom Nicena, et l'autre Aquiline, et leur promist moult de grans dons se elles le attroyoient à pécher avecques elles.Et quant Christofle veit ce, il se mist en oraison. Et quant il fut contrainct par l'accoller et Tesjouissement des pucelles, il se leva, et dist : « Que querés vous ? Pour quelle cause estes vous venues icy ? » Et elles, qui furent espovantées par la clarté de son visaige, respondirent : « Sainct de Dieu, ayés pitié de nous, si que nous puissions croyre à Dieu que tu presches. » Et quand le roy l'ouyt, il les fist mettre hors, et leur dist : « Donc estes vous de-
ceues, et je jure par mes dieux, que se vous ne sacrifiés, vous perirés de maie mort. » Et elles luy dirent : « Se tu veulx que nous sacrifions, commande que les places soyent nettoies, et que tous s'assemblent au temple. » Et quand ce fut fait, elles entrèrent au temple et prindrent leurs saintures et les mirent entour les colz des dieux et les trainerent à terre, et les despecerent tous en pièces et dirent à ceulx qui là estoyent : « Allés, appelles les médecins qui guériront voz dieux. » Et lors, par le commandement du roy, Aquiline fut pendue et une tresgrant roche mise à ses piedz, si que ses membres furent tous desrompus. Et quand elle fut trespassée en Nostre Seigneur, sa seur Nicena fut gettée en ung feu mais elle en yssit sans lésion, et puis fut tantost décollée. Et après ce, Christofle fut mené au roy et celuy cy commanda qu'il fust batu de verges de fer, et que l'on luy mist une cotte de ferchaulde et ardant sur la teste. Et après fist faire ung grand siège de fer, et il fist lier Christofle, et puis allumer le feu dessoubz, et getter de la poix dedans, mais ce siège fondit comme cire, et Christofle yssit hors tout sain. Et lors le roy commanda qu'il fust lié à une
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atache et qu'il fust percé de sagettes par quatre cens chevaliers, mais les sagettes pendoyent en l'air et ne pouvoyent atoucher à luy. Et lors le roy cuida qu'il fust percé des sagettes des chevaliers, si se adressa à aller à luy : et une sagette vint soudainement de l'air et se tourna arrière et frappa le roy en l'œil, et l'aveugla. Auquel Christofle dist : « Tirant, je trespasseray demain ; fais ung peu de boue de mon sang, et oing ton œil, et tu recevras santé. » Et lors fut mené décoller par le commandement du roy. Et là fit son oraison, et puis fut décollé. Et le roy print ung peu de son sang et le mist dessus son œil, et dist : « Au nom de Nostre Seigneur et de sainct Christofle », et il fut tantost guery. Et le lors le roy creut en Dieu, et donna commandement que se aucun blasmoit Dieu ou sainct Christofle, que tantost il fust féru d'ung glaive.
Sïartbe
Légende de saincte Marthe.
ARTHE, hostesse de Jesucrist, descendit de royale lignée. Son père eut nom Sirus, et sa mère Euthaire. Son père fut duc de Sirie, et Marthe, avec sa seur, possedoyt du droit heritaigedesa mère, troys chasteaux : Magdalon, Bethanie, et une partie deHierusalem. Etn'est point leu qu'elle eut oncques mary, ne compaignie de homme.
Et celle noble hostesse administroit à Nostre Seigneur Jesucrist, et sa seur ne vouloit administrer, car il luy estoit advis que elle n'estoit pas suffisante à administrer à si grand Hoste.
Apres l'Ascension de Nostre Seigneur, quand la despartie des disciples fust faite, elle, son frère, le Lazare, Marie Magdaleine sa seur, et sainct Maximin qui les avoit
baptisés, et à qui ilz avoyent esté commandés par le Sainct Esperit, et moult d'auitres, furent mys en une nef sans gouvernail et voille et sans soustenemens de vivres, et les y misrentles mescreansjuifz. Et par le conduit de Dieu, ilz vindrent à Marseille, et puis allèrent à Ays, et là convertirent le peuple à la foy. Et la benoiste Marthe estoit moult gracieuse à tous.
Et en ce temps, avoit en ung boys sur le Rosne, entre Arles et Avignon, ung dragon, demy beste et demy poisson, plus gros que ung beuf, et plus long que ung cheval. Et avoit les dents agues comme une espée, et estoit cornu de chascune part et se tapissoit en l'eaue, et tuoyt les passans, et noyoit les nefz. Et estoit venu par la mer de Galathie, et avoit esté engendré de Leviathan, ung serpent trescruel d'eaue, et de une beste qui est appellée onaque, que la région de Galathie engendre. Et quand on le suyvoit par une espace de temps, il mettoit hors l'ordure du ventre, ainsi comme ung dart et brusloit tout ce à quoy il touchoit. Et ^Marthe, à la prière du peuple, alla là, et le trouva mengeant ung homme en sa bouche. Et lors getta dessus luy l'eaue benoiste, et luy monstra
une croix : et tut tantost vaincu, et se tint comme une brebis, et lors Marthe, le lya de sasainture. Ht fut tantost tué du peuple à lances et à pierres, et ce dragon estoit appelle de ceulx du pays tarascon. Et encores, en la remembrance de ce, est ce lieu appelle Tarascon, et avant, estoit appelle Nazolus, c'est à dire Noir lieu, pource que il y avoit boys ombrageulx et noirs.
Et lors, la benoiste Marthe, du congié de xMaximin. son maistre, et de sa seur, demoura là d'ores en avant, et entendoit sans cesser aux jeusnes, et aux oraisons. Et après ce, assembla ung grant couvent de seurs, et fut édifiée une église en l'honneur de la benoiste Vierge Marie, et menèrent là assez aspre vie.
Une foys qu'elle preschoit entre Avignon et le Rosne, ung jouvencel, qui estoit ouït re le Rosne,desiroitouyr sa parolle, si n'avoit point de navire : il se despouilla et se print à nager, mais il fut incontinent surpris de la force de l'eaue, et fut tantost noyé. Et le corps fut à peine trouvé le second jour et fut présenté aux piedz de saincte Marthe, qui se estandit à la terre en croix, et pria en ceste manière : « O Adonay, sire Jesucrist, qui ton amy mon frère ressuscitas jadis, regarde à la foy de
ceulx qui sont icy, et ressuscite cest enfant mort. » Et lors print la main d'icelluy, et il ressuscita tout vif, et receut le sainct baptesme.
Nostre Seigneur révéla à Marthe son trespassement ung an avant que elle mourust, et toute celle année, elle fut malade de fièvres. L'huytiesme jour avantson trespassement, elle ouyt la compaignie des anges qui portoyent l'ame de sa seur es cieulx. Et lors elle assembla tantost tout le couvent des frères et des seurs, et dist : « Mes compaignons, esjouissés vous avec moy pourquoy je voy la compaignie des anges portans l'ame de ma seur aus cieulx. O tresbelle seur et amye, viens avec ton Maistreet mon Hoste au benoist séjour. » Et tantost la benoiste Marthe, qui sentist sa mort prochaine, admonnesta ses gens que ilz allumassent le luminaire et veillassent à son yssue. Et à minuyt, avant son trespassement, les gardes furent grevez de sommeil, et il y entra dedans ung tresfortvent qui estaignit toute la lumière. Et elle veit une foule de malins esperitz, et elle commença à prier et dire : « Mon père Hely, mon hoste cher, mes séducteurs sont assemblés pour moy dévorer, tenans en leurs mains les maulx que j'ay
faitz ! Ne t'eslongne de moy, mais entens à moy ayder. » Lors veit venir à elle sa seurqui tenoit ung brandon en sa main, et allumoit lampes et cierges. Et quand Tune appeloit l'autre par son propre nom, Nostre Seigneur Jesucrit vint, et dit : « Ma chère hostesse, là où je suis, tu seras avec moy. Tu me receus en ton hostel, je te recevray en mon ciel, et ouyray ceulx et celles qui te requerront pour l'amour de toy. »
Et quand l'heurede son yssueapproucha, elle se fist porter hors, que elle peust veoir le ciel, et commanda qu'elle fust mise à terre dessus la cendre, et que Ton tenist devant elle la figure de la croix, et pria en ces parolles : « Mon cher hoste, garde ceste tienne pouvre, et ainsi comme tu daignas estre hostelé avec moy, si me reçoys aussi en ton hostel celestiel. » Et lors commanda que la Passion selon sainct Luc fust leue devant elle, et quand l'on dist : Père, je commande mon esperit entre tes mains, elle mist hors l'esperit.
Et le jour ensuyvant, qui futdimenche, quand ilz disoyent les laudes, environ tierce, Nostre Seigneur s'apparut à Peirregort à sainct Front qui celebroit la messe. Et après l'espitre, quand il dormoit en sa
chaire, Nostre Seigneur s'apparut à luy, et luy dist : « Mon amy Front, se tu veulx accomplir ce que tu promis jà pieçà à nostre hostesse, lieve sus hastivement, et me suys. » Et il fist son commandement. Et ilz vindrent tous deux à Tarascon, et se prindrent à chanter entour le corps, et firent tout l'office, et les autres respondoyent. Et puis mirent le corps de leurs mains propres en sépulture. Et vrayement, quand le chant fut finy à Pierregort, que le diacre deust dire l'évangile, il esveilla l'evesque pour dire sa bénédiction. Il fut à grant peine esveillé, et dist : « Frères, pourquoy me esveillés vous ? Nostre Seigneur Jesucrist m'a mené au corps de Marthe, son hostesse, et l'avons mis en sépulture. Envoyés les messaigiers tantost, qu'ilz apportent mon annel d'or et mes gansque, quand je me attournoye au corps ensevelir, je ay baillez au secretain, et les ay laissez par oubliance, pource que vous me hastés tant. » Et lors envoyèrent les messagiers, et trouvèrent tout, ainsi comme il avoit dit, et apportèrent l'annel et ung gant seulement, et l'autre demoura en signe de ceste chose, et le retint le secretain.
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Légende de saincte Justine.
^■•-"^^ lacitéd'Antioche, fille d'ung prestre des ydoles. Et chascun jour, elle se seoit à une fenestre, et ouyt ung prestre qui lisoit Tevangile, et, en la parfin, elle fut convertie par icelluy. Et quand sa mère l'eut dit à son père en son lit, Jesucrist s'apparust à eulx avec ses anges, disant : « Venés à moy, je vous donneray le royaulme des cieulx. » Quand ilzs'esveillerent,ilz se firent tantost baptiser avec leur fille. Et ceste vierge Justine fut fort molestée de Cyprien, et en la parfin, elle le convertit à la foy. Et Cyprien, dès son enfance, avoit esté enchanteur, car, n'ayant que sept ans, il avoit esté sacré au diable par ses parens. Et il se servoit de art d'enchanteur et faisoit les femmes par advis convertir à jumens, et faisoit moult d'aultres sem-
blances.Et il convoita l'amour de Justine vierge, et se print à faire les ars magiques, si qu'il la peut avoir pour soy, ou pour ungautre qui la convoitait aussi, nommé Acladien. Et adoncques appella le diable, et il vint, à luy, et il luy dist : « Pourquoy m'apelles tu? » Et Cyprien luy dist :
« J'ayme une vierge : pourras tu faire que je l'aye, et que je face ma volonté d'icelle. » Et le diable luy respondit : « Moy, qui ay peu getter l'homme hors de paradis, et procuray que Cayn occist son frère, et fis aux Juifs occire Crist, et trouble les hommes, ne pourray je pas faire que tu ayes une pucelle et en faces à ton plaisir? Prens cest oingnement et Tespand entour sa maison par dehors, et je viendray dessus, et embraseray son cueur en ton amour, et la contraindray consentir à toy. » Et la nuyt ensuyvant, le diable alla à icelle, et il s'esforça à esmouvoir son cueur à amour non licite. Et quand elle sentit ce, elle se commanda dévotement de tout son cueur à Dieu, et garnit tout son corps du signe de la croix. Et le diable espouvanté du signe de la croix s'enfuyt et vint à Cyprien, et se tint devant luy. Et Cyprien luy dist : « Pourquoy ne m'as tu amené celle vierge? »
Et il luy dist : « Jeveisen elle ung signe, et toute vertu me défaillit. » Et lors Cyprien laissa celluy, et appella ung autre plus fort. Et celluy dist : « J'ay ouy ton commandement et ay veu le non pouvoir de luy, mais je l'amenderay et acompliray ta volonté. Je iray à elle et navreray son cueur en amour de luxure, et en feras à ta volonté. » Et le diable vint à elle, et s'efForçoit d'esmouvoir son cueur en amour et defîamber son couraige en chose non licite. Et celle se recommandoit à Dieu dévotement, et elle bouta hors toute celle tentation par le signe de la croix, et souffla contre le démon, et le getta hors. Il s'enfuyt tout confus et vint devant Cyprien. Et Cyprien luy dist : ce Oii est la vierge à laquelle je t'envoyay? » Et le diable luy dist : « Je confesse que je suis vaincu, et doubte à dire comment, car je veis en elle ung signe terrible et je perdy tantost toute ma vertu. » Et lors Cyprien le laissa et appella le prince des diables. Et quand il fut venu, il luy dist : « Pourquoy est vostre vertu si petite, qui est vaincue d'une pucelle? » Et lors le prince luy dist : « Je iray et la travailleray de diverses fièvres, et enflamberay son cueur plus ardamment, et arroseray tout
son cueur de hastive ardeur, et la feray frénétique, et luy offrirai diverses fantaisies et te l'ameneray à minuyt. » Et adonc le diable se transfigura en forme d'une tresbelle pucelle, et vint à celle vierge, et dist: «Je suis venu à toy, car j'ay convoité vivre avec toy en chasteté. Et je te prie que tu me dies quelguerdon nous aurons pour nous garder. » Et la vierge luy dist : (c Le guerdon est grand, et le labeur petit. » Et le diable respondit et dist : « Qu'est ce doncques que Dieu commanda ? Croisses et multipliés et remplisses la terre. Et adonc, bonne sœur, je doubte que, si nous restons en virginité, nous facions la parolle de Dieu vaine, et, comme ainsi desplaisantes et inobedientes, nous ne tombions en ung grief jugement. » Et lors, par l'abbaiement du diable, le cueur de la vierge fut débouté de graves pensées, et forment enflambée du péché de convoitise de chair, si que elle s'en vouloit aller. Et lors la vierge s'en revint à elle, et considéra qui c'estoit qui parloit à elle, et tantost se signa du signe de la croix, et souffla contre le diable, et tantost il s'enfuyt et courut comme cire fondue, et incontinent elle fut délivrée de toute tentation. Et lors après il se transfigura
en forme d'ung beau jouvenceau, et entra en sa chambre, et la trouva en son lict et saillit desvergondement au lict, et voulut avoir affaire à elle. Et quand elle veit ce, et cogneut que c'estoyent les maulvais esperitz, elle se signa comme devant, et comme cire le diable fondit. Et lors, le diable, par la permission de Dieu, la tourmenta de fièvres, et tua plusieurs hommes et bestes, et faisoit dire par les possédés que tresgrande mortalité seroit en Antioche, si Justine neconsentoit à mariage ; pour laquelle chose ceulx de la cité languissoyent par maladie et crioyent aux parens de Justine à leur porte que ilz la mariassent et ainsi délivrassent la cité de ce grand péril. Mais Justine ne se voulut consentir en nulle manière, et pour ce chascun la menassoit de la mort. Au septiesme an de celle mortalité, elle pria poureulx, et chassa toute celle pestilence. Et quand le diable veit que il n'y prouffiteroit rien, il se transfigura en la forme de Justine pour conchier sa renommée.
Et en mocquant Cyprien, il se vanta qu'il luy avoit amené Justine. Et alla à luy en forme de Justine, et le voulut baiser, ainsi comme si elle languist de son amour. Et quand Cyprien le veit, il cuyda
que ce fut Justine, et fut tout remply de joye, et dist : ce Bien soyés vous venue, Justine, la plus belle de toutes les femmes. » Et tantost, comme Cyprien nomma Justine, le diable ne peust souffrir ce nom, mais, dés que il l'ouyt, il s'esvanout comme fumée. Et quand Cyprien se veit deceu, il demoura tout triste, et donc fut plus ardant en l'amour de Justine et veilla longuement à l'huys de Justine. Et si comme il luy estoit advis, il se mussoit aucunesfoys en femme, en oysel, par son art magique, mais si tost qu'il estoit venu à l'huys de la vierge, il ne apparoissoit ne femme, ne oysel, mais Cyprien. Et Acladien fut mué aussi en ung oysel nommé passereau, par un art du diable, et comme il voila à la fenestre de Justine, il apparut Acladien et non passereau, sitost comme la vierge regarda. Et lors commença à trembler et angoisser, car il ne povoit ne fuyr ne saillir. Et lors Justine se doubta qu'il chust et crevast, si le fit oster par une eschelle. Et luy admonnesta que il se cessast de sa forcennerie, qu'il ne fust pugny selon les loix. comme plain de maléfice. Et toutes ces choses estoyent faictes selon les faintises du diable.
Et adoncques le diable vaincu en toutes
choses retourna à Cyprien, et se tint tout confus devant luy. Et Cyprien luy dist : « Et toy, ne es tu pas vaincu? quelle maleureté est vostre vertu, que vous ne povés pas vaincre une pucelle, ne avés puissance sur elle, mais au contraire elle vous vainc et vous aggravante tresmaleureusement? Dy moy, je te prie, en quoy elle a si grande force. » Et le diable luy dist : ce Si tu me jures que lu ne partiras point de moy, je le monslreray la vertu de sa victoire. » Et Cyprien dist : « Par qui jureray je ? » Et le diable luy dist: « Jure moy par mes grans vertus que tu ne partiras pas de moy. » Et Cyprien dist :
<x Par ces grans vertus, je le jure que je ne despariiray de toy. » Et le diable luy dist : « Comme celle pucelle fait le signe du crucifié, tantost nous perdons toute force, et fondons comme la cire devant le feu. » Et Cyprien luy dist : a Le crucifié est donc plus grand que toy ? » Et le diable luy dist : a Voire certes, il est plus grand que tous. Et il nous baillera à la fin tous ceulx que nous décevons cy à tourmenter à feu non extinguible. » Et Cyprien dist : « Donc doy je estre fait amy du crucifié, que je n encoure aucunesfoys ceste peine. » Et le diable luy dist : « Tu m'as
juré par la force de mes vertus que nul ne peut parjurer que tu ne partiras de moy. » Auquel Cyprien respondit : « Je desprise toy et toutes les vertus de fumée, et renonce à toy, et à tous les diables, et me garnis du signe de salut du crucifié. » Et tantost le diable s'en partit tout confus. Lors Cyprien alla à l'evesque. Et quand l'evesque le veit, il cuyda qu'il fust venu mettre les crestiens en erreur, et dist : « Suffise toy, Cyprien, de ceulx qui sont dehors. Tu ne pourras rien contre l'église de Dieu, car la vertu de Jesucrist n'est point vaincue. » Et Cyprien luy dist: «Je suis certain que la vertu de Jesucrist est non vaincue. » Et lors raconta ce qui luy estoit advenu, et se fit baptiser. Et après ce, il proffita moult en science, si que quand l'evesque fut mort, Cyprien fut ordonné. Et mist la benoiste Justine en ung monastère, où elle fut abesse de moult de vierges. Sainct Cyprien envoya adonc epistres aux martys, et les confortoit. Et le comte de ceste région ouyt la renommée de Cyprien et de Justine : si les fist présenter devant luy, et leur demandas'ilzvouloyent sacrifier. Et quand ilz le refusèrent il les fit mettre en une chauldiere plaine de cire et de poix et de sang, et ce ne leur fit nul
tourment. Ht le prestre des ydolesdist au prevost : « Commande que je me oste de devant la chauldiere, et je vaincray tantost toute leur vertu. « Et adonc vint devant la chauldiere, et dist : « Grand est le dieu Hercules, et Jupiter, le père des dieux. » Et tantost le feu yssit dessus la chauldiere, et brusla tout ce prestre. Et lors l'on mist hors Cyprien et Justine, et fut sentence donnée sur eulx, et furent décollez ensemble. Et leurs corps furent gettés aux chiens, et y furent sept jours, et après furent portés à Romme, et maintenant ilz reposent à Plaisance.
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Légende de sainct François,
TRanCOiS serviteur et amy du tres-hault Seigneur fut né en la cité de Assise, et fut marchant jusquespres dexxans de son âge, et gasta son temps à vivre en vanité. Et Nostre Seigneur le corrigea par batement de maladie et le mua soubdainement en autre homme, si qu'il resplendit par esprit de prophète. Car une foys qu'il fut prins des Perusiens et fut mys en cruelle prison, et les aultres estoyent tous doulens, luy s'esjouissoit. Et quant il en fut reprins de ses compaignons encaptivez comme luy, il respondit :
« Sachez, mes frères, que je me esjouys pour ce que je seray encore adoré sainct par tout le monde. »
Il alloit une foys à Romme pour cause de devocion, si osta ses vestemens et ves-
til la robe d'ung pouvre et se assist entre les pouvres devant l'église Sainct Pierre et mengoit glotement ainsi comme les aultres, et il l'eut fait souvent si la vergoigne de ses cognoissans ne luy eust esté empêchement. L'ancien ennemi s'efforçoit de l'ester de son propolz de saulver, et luy monstra une femme monstrusement bossue et contrefaicte qui estoit en sa cité et luy dist que se il ne laissoyt ce qu'il avoit entreprins, il le feroit semblable à elle. Mais il fut conforté de Dieu et ouyt : François, prens les choses ameres pour les doulces et mesprises toy mesmes si tu me veulx congnoistre.
Il rencontra une foiz ung lépreux (et telz hommes sont naturellement doublez) mais il lui souvint de la parolle divine qui lui avoit esté dicte, et lors le courut baiser et celluy se desapparut tantost : pour laquelle chose il alla à l'habitation des malades et baisoit dévotement leurs mains et leur donnoit de la pecune.
Il entra une foiz en l'église de saint Damien pour adorer, et l'ymage de Jesucrist l'araisonna par miracle et dist : François, va et refais ma maison qui est toute destruicte, sicomme tu vois. Et dés celle heure, l'ame de luy fut toute fondue et
la passion de Jesucrist luy fut fichée au cueur si qu'il se mist curieusement à reparer l'église et vendit tout ce qu'il avoit et donna à ung prestre tout son argent qu'il avoyt acquis et il ne l'osoit prendre pour peur de ses parens, et il la gecta devant luy en la desprisant comme de pouldre. Et donc fut pource prins de son père et lié et luy rendit sa pecune et luy laissa 'toute sa robe et s'en voila tout nu à Nostre Seigneur et se vestit de haire.
Et lors le serviteur de Dieu s'en alla à ung simple homme qu'il prinst en lieu de son père et luy pria que ainsi comme son père gectoit les malédictions sur luy que au contraire il le benist. Et son frère charnel qui le veoit au temps d'yver couvert de vieulx drappeaux, tremblant et entendant à oraison, dist à ung compaignon : Dis à François qu'il te vende une denrée de sa sueur. Et quant il ouyt, il respondit joyeusement : Je la vendray à Nostre Seigneur.
Ung jour il ouyt dire en l'église ce que Nostre Seigneur dist à ses disciples quant il les envoya prescher. Et tantost il se dressa de toute sa vertu à faire et à garder toutes ces choses. Il osta son chaussement de ses piedz, il se vestit d'une seule robe
vile, et print une corde pour saincture. Il alloit par les foretz au temps de neige, et fut prins des larrons, et luy demandèrent quel il estoit et il leur dist qu'il estoit messagier de Dieu et ilz le prindrent et le getterent en la neige disans : Couches toy, vilain messagier de Dieu.
François escripvit pour soy une règle selon l'Evangile et à ses frères qu'il avoit et qu'il auroit, laquelle le pape Innocent confirma. Et dés lors il commença à espandre plus ardamment les semences de la parolle de Dieu et avironnoit cités et chasteaux par moult merveilleuse ardeur.
Il estoit ung frère de tresnoble saineteté qui gardoit silence si estroictement que il ne se confessoit pas par parolles mais par signes. Et si comme chascun le louoit comme sainct, l'homme de Dieu vint illec et dist : Frères, laissez le à louer ne je ne loueray encores point que ce ne soit par faintise du diable. Soit admonnesté de soy confesser une foiz ou deux la sepmaine par parolle, et se il ne le fait, c'est tentation diabolique et déception frauduleuse. Et lors les frères l'admonnesterent et il mist son doy en la bouche et hocha son chief et monstra qu'il ne se
confesseroit point en nulle manière. Et ung peu après ce il retourna à son vomissement comme chien et yssit de l'ordre et finist sa vie en maulvais faictz.
Et comme le serviteur de Dieu estoit travaillé d'aller, il chevauchoit ung asne. Et frère Lionard son compaignon pensa et dist en soy mesme : Tes parens et les miens n'estoient pas pers. Et tantost François descendit de l'asne et dist à ce frère : « Il ne me appartient pas chevaucher, et tu ailles à pied, car lu fus plus noble que moy. » Et lors fut esbahy le frère et se agenouilla et requist pardon.
Une foiz qu'il passoit par ung lieu, une noble dame courut hastivement alencontre si qu'elle estoit si lasse qu'elle ne povoit parler. Et il luy demanda qu'elle vouloit et elle dist : « Prie pour moy, Père, car je ne puis acomplir le propoz de salut que j'avoye commencé, pour mon mari qui m'empesche et me fait beaucoup dadversitez au service de Dieu », et il luy dist : « Fille, va t'en, car tu auras tantost confort de luy et luy dis de par Dieu et de par moy qu'il est orendroit temps de salut, et après ce temps sera de raison. » Et quant elle luy eut dist, l'homme fut soudainement mué et promist à Dieu continence.
Ung vilain qui labouroit, deffailloit une foys de soif en ung boys, et le sainct impetra là une fontaine par ses oraisons.
Il dist une foiz à ung frère qui estoit moult son familier et secret par révélation du Saint Esperit : Il est aujourd'huy aulcun serviteur de Dieu sur terre pour lequel, tant comme il vivra, Nostre Seigneur ne laissera venir famine sur les hommes. Mais sans doubte quand il fut mort, toute celle condition fust muée au contraire, car après sa mort, il s'apparut à ce frère, et dist : Voicy la famine venir que tant comme il vesquit sur terre, Nostre Seigneur ne laissa venir.
Le jour de Pasques, les frères avoyent mis la table au désert plus curieusement que aultrefois et les voirres appareillés, et quand Françoys le veit, il se retrahit et aifeubla le chapeau d'un pouvre qui là estoit, et portoit son baston à sa main, et yssit hors des portes et attendoit à l'huys. Et quand les frères mengeoyent, il crioit à la porte qu'ilz donnassent pour l'amour de Dieu une aumonne au pouvre pèlerin malade. Et donc le pouvre fut appelé et entra dedens et s'assist seul à terre et mist son escuelle en la pouldre. Et quand les frères le veirent, ilz eurent
grant paour, et le benoist sainct François leur dist : Je veis la table appareillée et ornée et cogneu bien que ce n'estoit pas table de pouvres querans pain d'huys en huys.
Il aymoit povreté en soy et en aultres, si que il appelloit tousjours Povreté sa Dame, et maistresse. Mais quand il veoit ung plus pouvre que luy, il en avoit tantost envie et se doubtoit qu'il ne fust vaincu d'icelluy. Ung jour qu'il rencontra une pouvre femme, il la monstra à son compaignon et dist : « Geste nous fait grande vergoigne et reprent grandement nostre povreté, et elle reluit plus en ceste femme que en moy. »
Un povre homme passoit devant luy une foys, et le bon homme estoyt esmeu en pitié de luy, son compaignon luy dist : « Et se cestuy est pouvre, paradventure est il plus riche de voulenté en la province. » Et François luy dist :
« Despouille tantost ta robe et la donnes au pouvre et te clames coulpable et t'agenouille à ses piedz. » Et celluy obeist tantost.
Il encontra ung jourtroysfemmes toutes semblables de face en toutes choses et d'habit, qui le saluèrent en telle manière :
« Bien viengnes madame Povreté. » Et tantost elles se disparurent et ne furent plus veues.
Comme il venoit une foys à la cité d'Arête et une bataille estoit esmeue dedans la ville, Françoys veit sur la terre du bourg les diables se resjouyssant. Et donc appella son compaignon qui avoit nom Silvestre et luy dist : « Va à la porte de la cité et commande à ces diables, de par Dieu tout puissant, qu'ilz yssent hors de la cité. » Et lors alla là hastivement et cria : « Tous diables, despartés vous d'icy, de par Dieu tout puissant et par le commandement de sainct Françoys nostre père. » Et ilz s'en allèrent et les citoyens vindrent tantost à accord.
Et si comme Silvestre estoit encore prestre séculier, il veit en dormant une croix dorée yssant hors de la bouche de Françoys de laquelle le bout du hault touchoit au ciel. Et les bras du large se estendoient à Tune et à l'autre partie du monde; et Silvestre fut contraint et laissa le monde et ensuyvit parfaictement Françoys.
Si comme l'homme de Dieu estoit en oraison, le diable l'appella troys foys par son prénom. Et quand le sainct luy eut respondu, il dist : ce Nul est en ce
monde si grant pécheur à qui Nostre Seigneur ne luy pardonne s'il se convertit ; mais qui se occira par dure pénitence, il ne trouvera jd miséricorde. » Et tantost le serviteur de Dieu cogneut par révélation la fallace de l'ennemy comment il le vouloit alentir à bien faire.
Et lors, quand l'ennemy veit qu'il n'y povoit rien faire ainsi, le tenta de charnalilé; et quand Françoys le sentit, il osta son vestement et se bâtit d'une corde, disant : « Hà sire asne, il te convient ains rester et estre batu. » Et comme celle tentation ne se despartoit point, il yssit hors et se plongea tout nud en la neige et fit sept mottes de neige ainsi comme pelotteî? et les proposoit de les appliquer à son corps et dit : « Celle greigneur est ta femme, et ces quatre, les deux sont tes deux filz et les autres tes filles. Ces deux cy, l'une est ta chamberiere et l'autre ton varlet. Haste toy de les vestir, car ilz meurent de froit et la cure mullipliable d'icelle te moleste : si serves curieusement à ung seul seigneur. » Et tantost le diable se partit confus, et le sainct glorifiant Dieu retourna en sa celle.
Si comme il demouroit une foys avec monseigneur Léon, cardinal par sa prière,
les diables vindrent une nuyt à luy et le bâtirent griefvement. Et donc appella son compaignonet luydist : « Ce sont diables geôliers de Nostre Seigneur qu'il envoyé à pugnir les excès, mais il ne recorde nulle offense que j'aye faicte, que par la miséricorde de Dieu, je n'ay lavée par satisfaction. Mais par avant il les m'a envoyés que je ne souffre pas tresbucher pource que je demeure en la court des grans seigneurs, laquelle chose par adventure n'engendra pas bonne suspection à mes frères trespouvres qui cuident que je habondeen richesses et en délices. » Et adoncques se leva bien matin et s'en partit. Quand il estoit aucunesfoys en oraison, li veit sur la couverture de leurs maisons assemblés diables qui couroyent çà et là, à grant estroyssement, et il yssit hors et fist sur luy le signe de la croix et dist : « Je vous dy de par Notre Saulveur et Rédempteur tout puissant que vous, diables, faciès en moy tout ce que vous sera souffert et je soustiendray tout paisiblement. Car je n'ay nul greigneur ennemy que mon corps, et vous me vengerés de mon adversaire tant comme vous prendrésdeluyvengenceen mavie. »
Et donc se esvanouirent tout confus.
Ung frère compaignon de sainct Françoys, si estoit ainsi comme esperit, si vit entre les autres sièges du ciel ung tresdigne siège et resplendissant de noble gloire plus que les autres. Si comme il s'esmerveilloit à qui si noble siège estoit gardé, il ouyt que l'on dist : « Le siège fut à ung des princes qui tresbucha et il est maintenant appareillé à l'amiable Françoys. » Et quand Françoys yssit d'oraisons, celluy demanda : « Père, que cuides tu de toy ?» et il luy respondit : « Je suis, se m'est advis, grant pécheur. » Et tantôst Tesperit vint au cueur du frère et dist : a Regarde quelle fut la vision que tu veis, car humilité lèvera le treshumble au siège perdu par orgueil. »
En la vision de Dieu, le serviteur de Dieu veit sur luy séraphin crucifié lequel emprint en luy signes de son crucifiement qu'il estoit advis qu'il estoit crucifié, et que les piedz et les mains et coulé luy estoyent signes des signes du crucifié. Mais il les cachoit tant comme il povoit que nul ne les veist : et toutesfoys aucuns les veirent en sa vie, et à la mort ilz furent veuz de plusieurs. Et aussi fut monstre par moult de miracles que ces signes estoyent vrays.
Les deux clers luminaires du monde
sainct Dominique et le benoist sainct Françoys estoyent en la cité de Romme devant monseigneur d'Ostiense qui fut pape après, et il leur dist : ce Pourquoy ne faisons nous de voz frères evesques qui valent mieulx que ces autres prelatz par enseignement et par exemple? » Et lors il y eut longue contention entre les sainctz pour respondre. Et d'ung cousté, humilité vainquit Françoys qu'il ne se mist premier à respondre, et de l'autre costé si vainquit Dominique humilité que il obeyst premier à respondre, et dist : « Sire, noz frères sont surhaultés en bon degré se ilz congnoissent, ne je ne souffriray jà à mon povoir qu'ilz ayent autres espérances de dignité. » Et sainct Françoys dit : « Sire, noz frères sont appelles mineurs, pource qu'ilz ne veulent pas estre greigneurs. »
Et donc le benoist Françoys, plain de tresgrande simplesse colombine, admonnestoit à toute créatures à aymer leur Créateur. Il prescha aux oyseaulx et fut ouy d'iceulx; il les applainioit et ilz ne s'en osoyent aller sans congié. Et les arundes qui gazouilloyent tant comme il preschoit se teurent tantost par son commandement. Ung oysel qui se nomme
sigalle estoit en ung figuier delez sa chambre, qui chantoit souvent, et Françoys estendit sa main et appella celluy oysel et tantost il obeist et vint sur la main. Et il luy dist : a Chante, ma sœur et loue mon Seigneur. » Et lors chanta tantost et ne s'en alla devant qu'il eut congié.
Il espargnoit à toucher aux lumières, comme lampes, chandelles qu'il n'en laideist la resplendeur de sa main. Il alloit honnorablement sur les pierres pour le regard d'icelluy qui est ditPierre.il cueillyl les vers et ostoit de la voye qu'ilz ne fussent foulés des passans. Il commandoit en yver donner le miel aux mouches faisans le miel qu'elles ne périssent de fain. Il appelloit toutes bestes ses frères. Il estoit remply de merveilleuse joye pour l'amour de son Créateur. Il regardoit le soleil, la lune et les estoilles et les sermonnoit à l'amour de son Créateur. Il deffendoit que l'on ne luy fist grande couronne, disant : « Je vueil que mes frères simples ayent part en mon chef. »
Ung homme moult séculier veit Françoys preschant à sainct Severin et veit par révélation de Dieu que Françoys estoit estendu en la croix faicte de deux très-
cleres espées, dont l'une venoit du chef jusques aux piedz l'autre s'estendoit de l'une main à l'autre si que il n'avoit oncques vu telle demonstrance et donc fut esmeu en cueur et entra en l'Ordre et finit bonnement sa vie.
Si comme saincl Françoys estoit malade des yeulx par plourer souvent, ses frères luy dirent qu'il se abstenist de plourer. Et il respondit : « La Visitation de lumière pardurable n'est pas à débouter pour l'amour de la lumière que nous avons commune avec les mouches. » Et quant ses frères le contraignoyent qu'il mist médecine à ses yeulx et le cirurgien tenoit ungferardant en sa main, l'homme de Dieu dist : « Mon frère feu, soyés moy à ceste heure débonnaire et curable. Je prie Nostre Seigneur qui te créa que tu tempères ta chaleur. » Et lors fist le signe de la croix contre le feu, et adonc luy fut bouté en la chair tendre, de l'oreille jusques au sourcilz, et il ne sentit oncques douleur.
Et le serviteur de Dieu ne voulut oncques tant seigneurier comme estre subject, ne tant commander comme obéir.
Et pource laissa il d'estre gênerai et demanda gardien à la voulenté duquel il
fut soubmis en toutes choses. Il promettoit tousjours obéissance au frere avec qui il avoit acoustumé d'aller et la luy gardoit.
QjLiand ung frere avoit faict aucune chose contre la reigle d'obéissance, il avoit signe de pénitence; toutesfoys Françoys pour les aultres espovanter, commandoit getter au feu le chapperon d'icelluy. Et quant il avoit esté une pièce au feu, il commandoit l'oster et rendre au frere. Et le chapperon fust osté du milieu du feu sans brusler.
Il alloit en aucun temps par les marais de Venise, et trouva grande multitude d'oyseaulx chantans, et il dist à son compaignon : « Nos frères, ces oyseaulx louent leur Créateur. Allons au milieu d'eulx et chantons noz heures canoniques à Nostre Seigneur. » Et ilz entrèrent entre les oyseaulx qui ne bougèrent, mais pource qu ilz ne se pouvoyent entreouyr, luy et son compaignon, pour la noise des oyseaulx, il dist : « Mes seurs oyseaulx, cessés vostre chant, tant que nous ayons rendu à Nostre Seigneur louanges deues. » Et ilz se teurent. Et quand il eut finy les Laudes, il leur donna congé de chanter, et ilz reprindrent tan-
tost après leur chant comme de coustume.
Et comme il approchoit de ses derniers jours, il se fist mettre en la terre nue et fist appeler tous ses frères. Et quand ilz furent tous presens, il les benist, et leur mist à chascun la main dessus. Et aussi au repas, donna à ung chascun ung morceau de pain, et les admonesta, comme il avoit de coustume, de louer leur Créateur. Et la Mort mesme, qui est horrible et hayneuse à tous, il l'admonnestoit à venir à luy, et disoit : « Mort, ma seur, bien venue soyes tu. »
Et quand il vint à sa dernière heure, il s'endormit en Nostre Seigneur Jesucrist.
Zegcndc 9e la "^ictc faaiac t^ais.
Légende de saincte Thais.
I^ats
si comme l'on lit en la Vie des Pères, fut femme commune. Et estoit de si grantbeaultéque plusieurs la suyvirent, et vendirent toutes leurs substances et se mirent à pouvreté. Ceulx qui l'aymoyent se combatoyent par jalousie et s'entretuoyent, si que souvent, par leurs meslées, la maison d'icelle estoit toute playne du sang des jouvenceaulx qui venoyent là. Tant que ung sainct homme nommé Panuncius, qui estoit abbé, print habit de séculier, et print ung soulz, et s'en alla à celle femme en une cité d'Egypte, et luy donna xij deniers, ainsi comme si ce fust pour cause de péché. Et quand elle eut prins l'argent, elle luy dist : « Entrons en la chambre ensemble, d Et quant ilz furent dedans elle luy dist qu'il entrast au lict,
qui estoit aorné de précieuse couverture. Et il dist : « S'il y a nul plus secret lieu céans, si y allons. » Et quand elle l'eut mené par plusieurs lieux, il luy disoit tousjours que il doubtoit toujours estre veu. Et elle dist : « 11 y a ung lieu céans où nul n'entrera, et ne nous sçaura, fors Dieu. Mais se tu doubtes Dieu, il n'est nulz lieulx qui puissent estre musses à sa divinité. » Et quand le vieillart ouyt ce, il luy dist : « Sçais tu que Dieu soit ? » Et elle respondit : ce Je sçay bien que Dieu est, et sçay bien le règne advenir et les tourmens d'enfer pour les péchez. »Et luy dist : « Se tu sçais donc ce que tu dis, pourquoy as tu perdu tant d'ames ? Et saches que tu ne seras pas tant seulement condennée pour ton péché, mais te conviendra rendre raison pour ycelles. » Et quand elle ouyt ceste chose, elle s'agenouilla aux piedz de l'abbé alarmes et luy cria mercy et qu'il la receust à pénitence. Et dist : (( Père, je sçay que pénitence est, ay fiance que par tes oraisons, je puis avoir pardon. Je te demande tant seulement terme trois heures, après ce que je iray là où tu vouldras et feray ce que tu vouldras, et feray ce que tu commanderas. » Et quand il luy eut donné terme, et assigné
le lieu où elle devoit venir, elle cueillit toutes ses choses qu'elle avoit acquises en péché, et les apporta au milieu de la cité devant tout le peuple, et les ardit et en fit feu, disant : a Venés avant, tous ceulx qui avez péché à moy, et voyez comment je ars ce que vous m'avez donné. » Et le pris de l'or et des choses estoit prisé à xl livres. Et quand elle eut tout ars, elle alla au lieu que l'abbé Panuncius luy avoit estably. Et là avoit monastère de vierges, où il l'enclouyt en une petite chambre, et scella l'huys de plomb, et la chambre estoit petite et estroicte. Et luy laissa tant seulement une petite fenestre par laquelle l'on luy administroit son povre vivre. Et commanda l'abbé aux autres que ilz luy baillassent ung peu de pain et ung peu d'eaue. Et quand l'abbé s'en deust partir, Thays luy dist : « Père, où commandes-tu que je espande ce qui vient par les conduilz de nature? » Et il luy dist : « En ta chambre, si comme tu es digne. » Et après ce, elle luy demanda comment elle adoureroit Dieu. Et il luy dist : c( Tu n'es pas digne de nommer Dieu, ne que le nom de la Trinité soit en ta bouche, ne de estendre les mains au ciel, par ce que tes lèvres sont plaines
d'iniquité, et tes mains sont plaines de maulvais atouchemens et d'ordures. Mais regarde tant seulement contre Orient, en recordant souvent ceste paroUe : Sire, qui me formas, ayés pitié de moy. »
Et quant elle eut esté trois ans enclose, il remembra et souvint à l'abbé d'icelle. Si s'en alla adonc à l'abbé Anthoyne, pour enquerre se Dieu luy avoit encores pardonné ses péchez, et luy raconta sa cause. Et lors sainct Anthoyne appella ses disciples, et leur commanda que celle nuyt ilz veillassent et fussent en oraison, si que Dieu declarast à aucuns d'iceulx la cause pour laquelle l'abbé Panuncius estoitvenu. Et si comme ilz prioyent sans cesser, l'abbé Paul, qui estoit le greigneur disciple de Anthoyne, veit soubdainement au ciel ung lict appareillé de precieulx vestemens que trois vierges à claires faces gardoyent. Et ces troys vierges furent pour la peine qui retrahit celle Thays de mal et de honte, et de péché qu'elle avoit fait, qui luy fist desservir pardon et amour de justice qui la porta aux lieux souverains. Et quant Paul leur dist que la grâce de celle vision estoit par le mérite de sainct Anthoyne tant seulement, la voix divine respondit : « Ce
n'est pas à ton père Anthoine, mais à Thays pécheresse. » Et au matin, quand Tabbé Paul leur raconta ceste vision, et ilz eurent congneu la voulenté de Dieu, l'abbé Panuncius se despartit à grande joye, et alla tantost au monastère et ouvrit l'huys de la selle. Et elle luy requeroit qu'elle demourast encores enclose. Et Tabbe luy dist : « Ist hors, car tes péchez te sont pardonnez de Dieu. » Et elle respondit : « Je appelle Dieu en tesmoing : des que je entray icy je mys tous mes péchez devant moy en une somme devant mes yeulx. Et tout ainsi comme l'ame se part de la bouche ou des narilles, aussi ne partirent puis mes péchez de devant mes yeulx, mais les ay tousjours plourez. » A laquelle Panuncius dist : « Dieu ne t'a pas pardonné tes péchez par ta pénitence, mais pource que tu as tousjours eu ceste paour en ton courage. » Et donc il la mist hors d'illec par xv jours que elle vesquit tant seulement. Et lors reposa enNostre Seigneur en paix.
ZLcjcivck^cfamtc ccde vierge et marri
Légende de sainte Cécile vierge.
E5dle
fut très noble vierge, née du noble lignage de Romme et fut dés le berceau nourrie en la foy de Jesucrist, et portoit tousjours en sa poitrine l'Evangile de Nostre Seigneur mussée dedans son cueur. Elle ne cessoit jour ne nuyt de prier ne de parler de Nostre Seigneur et de le prier qu'il luy gardast virginité. Et toutesfoys ses amys la donnèrent à femme à ung jouvencel nommé Valerien^ Et quand le jour des nopces fust estably, elle avoyt la haire vestue à sa chair, et estoit dessus parée de vestemens d'or. Et quand les instrumens chantoyent, elle chantoit à Nostre Seigneur en son cueur : « Sire, mon cueur et mon corps soyent sans macule, si que je ne soye confuse. » Et jeusna troys jours en se commandant à Nostre Seigneur que elle doubtoit. Et
lors vint la nuyt qu'elle entra en la chambre avec son espoux. Et elle l'araisonna ainsi : « O tresdoulx amiable jouvencel ! Je sçay ung maistre que je te diray si tu me jures que tu le garderas en secret de tout ton pouvoir. » Et lors Valerien jura qu'il ne le descouvriroit pour nul besoing. Et lors celle luy dist : « J'ay ung ange de bien amy qui garde mon corps à trop grant amour. Et se il sentoit que tu me touchasses pour nul amour desordonné, il te frapperoit tantost, si que tu perdroyes tantost la fleur de ta jeunesse. Et il se sçavoit que lu m'aimes de pure amour, il t'aymera, ainsi comme moy, et si te demonstrera son amour. » Et Valerien, corrigé par la voulenté de Dieu, dit : ce Se tu veulx que je te croie, monstre moy celluy ange. Et se je voy proprement que ce soit ange, je feray ce que tu requiers; et se c'est ung autre homme,je teocciray, et luy, d'ungglaive. » Auquel Cécile dist : « Se tu croys en Dieu vray, et tu es baptisé, tu le pourras bien veoir. Va en la voie qui est nommée Apienne, à troys miliares de la cité de Rom me, et diras aux povres que tu trouveras : Cécile m'a envoyé à vous, que vous me monstres Urbain, ung sainct
homme ancien, car je luy ay à dire ung secret qu'elle luy manda. Et quand tu le verras, dy luy toutes mes parolles, et quant tu seras baptisé de luy, tu verras l'ange que je t'ay dict. »
Et quand Valerien s'en alla à Urbain pape qui se mussoit es sépulcres des martirs, et luy eust dict toutes les parolles de Cécile, Urbain tendit les mains au ciel, et dist : a Sire Jesucrist, semeur de conseil droicturier, reçoy le fruict de la semence que tu semas en Cécile. Sire Jesucrist, Cécile, ta chamberiere, te sert ainsi comme la mouche à miel, en accroissant tousjours : car son espoux, que elle print cruel comme ung lyon, elle l'envoyé à toy comme ung aignel tresdebonnaire ! » Et tantost s'apparut entre eulx ung ancien homme, vestu de blancz vestemens, qui tenoit ung livre escript de lettre d'or. Et quand Valerien le veit, il cheut de paour, ainsi comme mort. Et celluy ancien homme le releva, et luy leut : « Ung Dieu, une croyance, ung baptesme. Ung est Dieu, père de tous, et est sur tous et en nous tous aussi. » Et quand il luy eut leu, il luy dist : « Croys tu estre ainsi, ou doubtes tu encores? » Valerien dist : « Il n'est chose qui puisse
estre creue plus vrayment soubz le ciel. » Et tantost l'ancien homme se desapparut. Et Valerien receut baptesme et retourna, et trouva en sa chambre Cécile parlant à l'ange. Et l'ange tenoit en sa main deux couronnes de roses et de lis, et bailla Tune à Cécile et l'autre à Valerien, et dist : «Gardés ces couronnes de cueuret decorps net sans macule, car je les vous apporte du paradis de Dieu : ne elles flétriront, ne elles perdront leur odeur, ne elles pourront estre vues d'autres, se ilz n'ont chasteté. Et toy, Valerien, pource que tu as creu proffitable conseil, demande ce que tu vouldras. » Et Valerien dist : « Il ne m'est rien tant doulce chose en ceste vie, comme la bonne volonté d'ung mien frère, que j'ay: je te prie que il congnoisse avec moy la voye de vérité. » Et l'ange luy dist : « Ce que tu requiers plaist à Nostre Seigneur, et vous viendrés tous deux à luy par martyre. »
Et après ce, Tiburcien, frère de Valerien, entra en la chambre, et sentit trop grand odeur de roses, et dist : «Jem'esmerveille que je sente en ce temps odeur de roses et de lis, car si je tenoye roses et lis en ma main, si ne me pourroient ilz donner plus grande odeur. Je vous confesse
que je me sens soubdainement changé. »
Auquel Valerien dist : a Nous avons couronnes que tes yeulx ne peuvent veoir, qui sont de couleur rosinc, et blanches comme lis : et comme tu sens l'odeur, par moy tu le pourras veoir, si tu croys. » Et Tiburcien dist : « Est ce songe que tu as ouy, ou si tu le dis en vérité ? » Valerien respondit : « Nous avons esté jusques icy en songe, mais nous sommes maintenant en vérité. » Et Tiburcien dist : « Où l'as tu apris ? » Et Valerien dist : ce L'ange de Dieu me l'a apris, que tu pourrois le veoir si tu estoys purifié et tu avoyes renoncé à toutes tes ydoles. » Et donc Cécile leur monstra clerement que tous les ydoles sont muetz et sans sens, si que Tiburcien respondit et dist : «dui ne croit ainsi, il est beste. » Et donc Cécile luy baisa la poictrine et dist : « Au jour d'huy te confessé je estre mon cousin : tout ainsi comme l'amour de Dieu a faict conjoindre ton frère à moy, tout ainsi le mespris des ydoles te fera cstre mon cousin. Va donc avec ton frère pour recevoir purification, que tu puisses veoir le visage des anges, d Et lors Tiburcien dist à son frère : « Je te prie, mon frère, que tu me dies à qui tu me veulx mener. »
Et Valerien dist : « A Urbain evesque. » EtTiburciendist: « Parles tu de celluy Urbain qui tant de fois a esté condamné, et demeure encores en ung lieu secret?
et s'il estoit trouvé, il seroit ars, et nous ensemble avec luy. Et quand nous querons la divinité qui se tapist es cieulx, nous encourons la forcennerie ardant es terres. » Et Cécile dist : « Si ceste vie estoit seule, par raison doubterions nous à la perdre, mais il est une meilleure vie qui ne peut estre perdue. y> Et alors Tiburcien dist à son frère : « Ayés pitié de moy, et me meine à Thomme de Dieu, si que je reçoive purification. » Et alors le mena, et fut purifié, et après il veoit souvent les anges de Dieu.
Et lors Valerien et Tiburcien faisoyent aumosnes et ensevelissoient les corps sainctz que Almachien faisoit décoller. Et Almachien les appela, et leur dist : (c II m'est advis que vous foliés trop, qui reffusés les joyes et convoités les choses contraires à la joye. » Et lors Valerien luy dist : « J'ay veu au temps de glace jouer les oyseulx, et se mocquoyent des ouvriers et des laboureulx ; mais, au temps d'esté, quand les glorieux fruictz estoyent venus, les laboureulx s'en esjouis-
soyent, et cculx qui les avoyent mocqués plouroyeni. El ainsi faicles vous maintenant: vous vous mocquez de ce que nous supportons les tristesses et les labeurs. Et au temps advenir nous en aurons gloire pour loyer, et vous aymés maintenant joye transitoire, aurés alors la mort pardurable. » Et lors les sainclz furent mys en prison, et le lendemain, ilz furent menez à quatre milles de la cité, à l'ydole de Jupiter, et ilz furent décollés ensemble pource qu'ilz ne vouloyent sacrifier. Et Cécile enterra leurs corpz. Et Almachien print tous les biens d'iceulx, et fîst venir Cécile comme femme de Valerien, et dist qu'elle sacrifîast ou qu'elle reçeust sentence de mort. Et lors Almachien luy dist : « De quelle condition es tu? » Et elle dist : « Je suis de noble lignage. » Et Almachien respondit : « Sçais tu de quelle puissance je suis ?» Et elle dist : « Vostre puissance est vostre ventre, qui est tout plain de vent, que si une aiguille le picquoit, toute sa force plieroit, et toute sa rondeur courberoit. » Et Almachien dist : « Pourquoy parles tu à si grant orgueil ?» Et elle dist : « Ce n'est pas orgueil, mais fermeté. » Et Almachien dist : « Chetive, ne scés tu pas que la
puissance de vivifier et de mortifier m'est baillée ? » Et Cécile dist : « Je preuve maintenant que tu as menti : tu peuz bien oster la vie aux vifz, mais tu ne peuz pas donner la vie aux mors. Et adonc tu es ministre de mort, et non pas de vie. » A laquelle Almachien dist : « Oste ta forcennerie, et sacrifie aux dieux. » Et Cécile dist : «Je ne sçay si tu as les yeulx perdus, car ceulx que tu dis estre dieux, nous voyons tous que ce sont pierres.
Metz donc ta main et taste et aprens à taster ce que tu ne peuz veoir, »
Et lors Almachien courroucé la commanda mener en sa maison, et la fist estre nuyt et jour en ung bain tout bouillant. Et elle estoit là tout ainsi comme en ung lieu froid, et elle ne sentit oncques ung peu de sueur. Et quand Almachien l'ouyt, il commenda que elle fust décollée en ce bain. Et le bourreau frappa troys fois sur elle, et ne luy peust oncques coupper le col. Et pource qu'il estoit ordonné que celluy qui estoit decolleur ne ferit le quart coup, celluy la laissa demie morte et elle survesquit troys jours et donna tout ce qu'elle avoit aux pauvres. Et sainct Urbain ensevelit son corps entre les evesques, et dédia sa maison en une église.
iCXcjeiioedcfmntc UatÇcrinc
Légende de saincte Katherine.
royCosti, fut instruite en tous les ars liberaulx. Et comme TempereurMaxence eut assemblé en Alexandrie touspovres et riches pour sacrifier aux ydoles et faisoit mourir les crestiens qui ne vouloyent sacrifier, Katherine, qui estoit en lage de dix huict ans, et estoit en son palays demeurée, seule de parens, playne de richesse et de serviteurs, ouyt le bruyt de diverses bestes, et la joye de ceulx qui chantoyent. Et lors, elle envoya ung messager pour enquérir haslivemcnt que ce estoit. Et quand elle le sceut, elle print aucuns des gens de son palais, et se garnit du signe de la croix. Et s'en alla et trouva moult de crestiens allant sacrifier par peur de mort, dont elle fust troublée de douleur. Et s'en alla hardiment devant l'empereur.
et dist : « Se tu congnoissoyes le Créateur du ciel, tu renonceroyes aux dieux. » Et lors disputa de moult de choses avecques César devant les portes du temple. Et lors elle commença à luy dire : « Pourquoy as tu assemblé maintenant ceste multitude de gens pour adorer la folie des ydoles? Tu admires ce temple qui est faict de main d'ouvrier et ces precieulx ornemens lesquelz sont ainsi comme pouldre. Mais esmerveille toy plus du ciel, de la terre et de toutes les choses qui y sont, et du soleil, de la lune et des estoilles et des planètes qui y sont dés le commencement du monde et seront jusques à la fin. Et quand tu auras toutes ces choses aperceues, demande après qui est le plus puissant de tous. Et quand tu auras sceu que le créateur de tout ce, est souverain, tu ne pourras trouver semblable à luy, et pource adore icelluy, et le glorifie, car il est Dieu des dieux. »
Et quand elle eut disputé de moult de choses de l'Incarnation du Filz de Dieu, César fut esbahy, etne luy peutrespondre. Et en la parfin, il luy dist : « O femme, laisse nous parfaire nostre sacrifice, et après nous te rendrons responce. » Et lors commanda il qu'elle fust menée au
palavs et gardée à grand diligence. Et s'esmerveilloit moult de sa grande sagesse et de sa grand beaulté, car elle estoit tresbelle à veoir à tous.
Et après. César vint au palays, et dist : « Katherine, nous avons ouy ton beau parler, et sommes esmerveillez de ta sagesse. Mais nous estions occupés es sacrifices, si ne peusmes pas plainement tout entendre. Si te demandons au commencement de quelle lignée es tu? » Et la saincte respondit : « Il est escript : Ne te blasme, ne te loue, car ce sont les folz qui de vaine gloyre travaillent. Je te diray toutesfoys ma lignée, non pas par vantance, mais par humilité. Je suis Katherine, fille du roy Costi. Et bien que je soye née en pourpre et instruicte es ars liberaulx, si ay je tout desprisé et suis femme à Nostre Seigneur Jesucrist. Et les dieux que tu adores, ne peuvent ayder à toy, ne à aultre. » Et l'empereur luy dist : « S'il est ainsi comme tu dis, tout le monde est fol et toy seule dis vray? » Et elle dit à César : a Le poète dit : Si tu gouvernes par bon courage, tu seras roy, et si tu gouvernes autrement, tu seras serviteur.
Et toy, comme je voys, tu nous ordonnes enlacer en ta mortelle subtilité quand tu
nous veux démener par exemple des philosophes. »
Et quand César veit qu'il ne pouvoit en nulle manière résister à sa sagesse, il manda secrettement par lettres que tous les grammairiens et tous les autres orateurs venissent hastivement en Alexandrie, et que il donneroit merveilleux dons, s'ils pouvoyent surmonter une vierge bien emparlée. Et lors furent amenés de diverses provinces cinquante maistres qui surmontoyent tous aultres mortels en toute sagesse mondaine. Et lors demandèrent pour laquelle cause ilz avoyent esté appeliez de si loingtaines parties. Et César respondit : « Nous avons une pucelle non comparable en bon sens et en sagesse, qui confond tous les sages, et dit que noz dieux sont diables. Et si vous la surmontez, je vous renvoyray avec honneur. y> Et l'ung de ceux en eut despit, et respondit : « C'est bel conseil d'empereur, qui pour une pucelle jeune et fresle, a fait assembler tant de sages et de si loingtaines parties ! Et l'ung de noz garsons la pourra vaincre aiséement. » Et l'empereur luy dist : « Je la pourroye bien contraindre à sacrifier, mais j'ayme mieux qu'elle soit vaincue par plusieurs argumens. » Et ilz
luy dirent : « Qu'elle soit amenée devant nous, si que quand elle sera convaincue de folie» elle sache bien qu'elle ne veit onc telz sages. »
Et quand la très vertueuse vierge saincte Katherine sceut l'eslrif de la disputation qui l'attendoit, elle se recommanda à Dieu, et l'ange de Dieu s'apparut à elle, et luy dist qu'elle se tenist fermement, car elle ne seroit pas vaincue, mais les envoieroit à peine de martire. Ht quand elle fut amenée devant les maistres elle dit à l'empereur : « C'est bel jugement ! vous mettez cinquante maistres contre une pucelle, et si leur promettes grand guerdon pour leur victoire, et vous me contraignes à disputer avecques eulx sans espérance de guerdon ! Mais Jesucrist, qui estvray guerdon de ceulx qui luttent, sera avecques moy. »
Et lors, quand les maistres eurent dit que c'estoyt impossible que Dieu eust esté faict homme et qu'il eust souffert la mort, la vierge leur monstra que les payens l'avoyent dit avant que ce fust faict, car Platon le dit, et la Sibile aussi le dist que celuy estoit bien heureux qui pendoit au fust hault. Et la vierge, quand elle eut tressagement disputé avec les
maistres, et qu'elle eut confondu leurs dieux par appertes raisons, ilz furent esbahis, et ne seurent que dire, mais se teurent tous. Et l'empereur, remply de courroux contre eulx, les blasma, pource que i'iz s'estoyent laissé vaincre si laidement d'une pucelle. Et donc, l'ung qui estoit maistre sur tous les autres, dist : « Empereur, saches que oncques nul ne se peut tenir contre nous qu'il ne fust vaincu tantost ; mais ceste pucelle en laquelle l'esperit de Dieu parle, nous donne si grant merveille que nous ne sçavons du tout dire rien contre Jesucrist. Et nous confessons fermement que si tu ne donnes sentence plus prouvable des dieux que nous avons adorés jusques cy, nous sommes tous convertis à Jesucrist. »
Et quand le tyran ouyt ce, il commanda qu'ilz fussent tous bruslez au milieu de la cité. Et la vierge les confortoit et les instruisoit diligemment en la foy. Et pource qu'ilz se doutoyent qu'ilz mouroyent sans baptesme, la vierge respondit : ce Ne vous doubtés, car l'effusion de vostre sang vous sera réputée pour baptesme, et vous garnisses du signe de la croix, et vous aurés couronnes es cieulx. » Et quand ilz furent gettés en
flammes, ilz rendirent les âmes à Dieu, mais oncques cheveulx, ne poil, ne vestement n'eurent mal.
Et quand les crestiens les eurent ensevelis, le tyrant parla à la vierge, et luy dist : a O tresnoble vierge, ayes pitié de ta majesté, et tu seras appellée dame après la royne en mon palays, et ton ymage sera placée au milieu du palays, et adorée de tous comme déesse. » Et Katherine respondit : « Laisse à dire telle chose, car c'est maulvaistié de les penser. Je suis donnée à espouse à Jesucrist : c'est ma gloire, c'est m'amour, c'est ma doulceur. Ne belles parolles ne tourmens ne m'en pourront rappeller. x> Et lors, celluy plain de forcennerie, commanda qu'elle fust despoillée et batue, et puis mise en une obscure chartre, et là fust tourmentée de faim par douze jours.
Et le roy alla dehors celle contrée pour aucunes causes. Et la royne fut esprise par grant amour de la benoiste vierge, si alla par nuyt à la chartre avec Porfire, prince des chevaliers. Et quand la royne fut entrée dedans, si veit la chartre resplendissant par tresgrant clarté, et veit les anges qui oingnoient les playes de la vierge. Et lors la vierge prescha à la royne
les J03TS de paradis et la convertit à la foy et luy prédit qu'elle auroit couronne de martyre. Et ainsi parlèrent ensemble jusques à minuyt. Et quand Porfire eut tout ouyt, il cheut aux piedz de la vierge et receut la foy de Jesucrist avec deux cens chevaliers.
Etpource que le tyrantavoit commandé qu'elle fust douze jours sans boire et sans manger, Jesucrist envoya du ciel une blanche colombe qui la repessoit de viande celestielle. Et après ce, Jesucrist s'apparut à elle avec grande compaignie d'anges et de vierges, et luy dist : « Fille, congnois ton Créateur pour qui tu as entrepris ceste travaillante bataille. Soyes ferme, car je suis avec toy. »
Et quand l'empereur fut retourné, il la fist amener devant luy. Et quand il veit si resplendissante celle qu'il cuydoit estre tourmentée par grant jeusne, il cuyda que aucun l'eust repeue en la chartre, si commanda que les gardes fussent tourmentés.
Et elle luy dist : « Vrayment, je n'ay pas prins viande d'homme, mais Jesucrist m'a repeue par son ange. — Je te prie, dist l'empereur, metz en ton cueur ce que je admonneste. Nous ne voulons pas te tenir comme chamberiere, mais tu seigneurie-
ras en mon royaulme comme royne de beaulté. » Auquel elle dist : « Entens, je te prie, et juge loyaulment. Lequel dois je mieux eslire : ou le Roy puissant éternel, glorieux et bel, ou ung roy infirme et mortel, non noble et laid ?» Et lors l'empereur plain de rage, luy dist : « Eslis de deux choses une : sacrifier et vivre, ou souffrir tourmens et périr. » Et elle dist : ce Ne retardes pas à faire quelconques tourmens que tu vouldras, ne vueilles icculx différer, car je désire offrir à Dieu mon sang et ma chair, comme il le offrit pour moy. Il est mon Dieu, mon pasteur et mon espoux. »
Et lors ung maistre admonnesta au roy forcennant que il fist faire quatre roues de fer avironnées de doux tresgrans, si qu'il la fist horriblement detrencher en ce tourment pour espouvanier les aultres crestiens par l'exemple. Et fut ordonné que deus de ces roues courroyent contre les autres deux par grant force, si qu'elles desromproyent tout ce qui seroit entre elles. Et lors la benoiste vierge pria Nostre Seigneur que il desrompist ces engins à la louenge de son nom, et pour convertir le peuple qui estoyt là. Et tantost, comme la vierge fust mise en ce
tourment, l'ange de Nostre Seigneur desrompit ce tourment par si grant force qu'il occist quatre mille payens.
Et la royne qui regardoit ces choses de hault et estoit cachée jusques alors, descendit tantost, et blasma l'empereur de sa tresgrant cruaulté. Et lors le roy fut remply de rage pource que la royne ne vouloit sacrifier, et luy fist premièrement arracher les mammelles, et puis décoller. Et comme on la menoit au martyre, elle pria Katherine qu'elle priast Nostre Seigneur pour elle, et celle cy respondit : c( Royne aymée de Dieu, aujourd'huy tu auras leroyaulme pardurable pour cestuy mortel, et acquerras à toy l'espoux immortel pour le mortel. y> Et la royne fut ferme et admonnesta les martyreurs de faire ce qui leur avoit esté commandé, Et lors les ministres la menèrent hors de la cité, et luy arrachèrent les mammelles avec tenailles de fer, et puis luy coupperent le chef. Et Porfire ravit le corps et l'ensevelit.
Le jour ensuivant, le tirant demanda où le corps de la royne estoit, et commanda que plusieurs fussent mis à tourment pour enseigner où estoit le corps. Porphire vint tout devant, et s'escria : « Ce suis je qui
ensevely le corps de l'ancelle de Jesucrist et ay receu la foy. » Et lors Maxence commença à frémir comme forcenné, et s'escria espouventablement : a O chetit et malheureux! Véez cy Porphire qui estoit seule garde de Tame de moy et confort de mes maux, qui est deceu ! » Et quand il le dist â ses chevaliers, ils luy dirent : a Et nous sommes crestiens, prêts à mourir pour Jesucrist. » Et lors Tempereur enivré de rage, commanda que tous fussent décollés avec Porphire, et que les corps fussent gettés aux chiens.
Et lors il appella Katherine, et luy dist : (( Bien que tu ayes faict mourir la royne par art magique, si tu te repens, tu seras la première en mon palays. Car tu sacrifieras aujourd'huy ou tu périras. » Et elle luy dist : c< Fais ce que tu as en pensée. Je suis appareillée de tout soustenir. » Et il donna sentence contre elle et la commanda à décoller.
Et quand elle fut menée au lieu ordonné à ce, elle leva les yeulx au ciel et pria en disant : « O Jesucrist, bon roy, qui es honneur et gloire des vierges, espérance et salut des bons croyans, je te prie que quiconque fera mémoire de ma passion, soit à la mort, ou en quelque nécessité
qu'il me appellera, qu'il ayt prouffit de sa prière. » Et une voix vint à elle, disant : « Vien, m'amye, ma belle, la porte des cieulx t'est ouverte. Et tous ceulx à qui célébreront ta passion, je leur prometz le confort des dieulx. »
Et quand elle fut décollée, il yssit de son col laict pour sang. Et les anges prindrent son corps, et l'emportèrent jusques à la montagne de Sinay, plus de vingt journées loing, et l'ensevelirent honorablement.
Elle souffrit mort soubz Maxence le tirant qui commença l'an de Nostre Seigneur trois cens et dix.
^TSefonctoIRtcoIao
Légende de sainct Nicolas.
niiiCOlflS Çitoyendelacité de Fatras, fut ne de grans et saiges parens. Et son père eut nom Epiphanus et sa mère Jehanne. Et ses parens l'engendrèrent en la fleur de leur âge et puis vesquirent en continence et menèrent vie celestielle.Et le premier jour quand il fut né que l'on le baignoit, il se dressa dans le baing. Et si ne prenoit la mamelle que une foys le mercredy et une au vendredy et luy qui estoit jeune evitoit les jolivetés des autres jeunes. Il hantoit volontiers l'église et tout ce qu'il pouvoit entendre là de la saincte Escripture, il le mettoit en œuvre.
Et quand ses parens furent trespassez, il commença à penser comment il distribueroit ses richesses, et non pas à la louenge humaine, mais à la gloire de Dieu. Et ung sien voysin avoit adoncques
troys filles vierges, mais il estoit noble homme et pour la pouvreté de eux ensemble elles estoient contrainctes d'aler en péché, si que du gaing de leur infameté, elle fussent soustenues et nourries. Et quand le sainct homme le sceut, il eut horreur de ceste felonnye et getta la nuyt secrètement en la maison d'iceluy une masse d'or envelopée en ung drapel. Et quand l'homme se leva du matin il trouva celle masse, et rendit grâce à Dieu, et maria son aisnée fille. Et par moult peu de temps après le serviteur de Dieu fist semblable œuvre : celuy le trouva et rendit grâces à Dieu et proposa veiller pour sçavoir qui estoit celuy qui luy avoit aidé en sa pouvreté. Et peu de jours après, Nicolas doubla la masse d'or et la getla en la maison d'icelluy qui s'esveilla au son du cheoir et suyvit Nicolas qui s'enfuyoit et luy disoit ainsi : « Sire, ne t'en fuyz pas, si que je te voye. » Et lors courut plus hastivement et congneut que c'estoit Nicolas. Et lors se agenouilla à terre et luy vouloit baiser les piedz. Et il le luy denya et luy requist qu'il ne dist ceste chose tant comme il vequist.
Apres ce, l'evesque de la cité de Mirre
fut mon et les evesques se assemblèrent pour pourvoir d'evesque à celle église. Et là estoit entre les autres ung evesque de grande auctorité et toute l'élection estoit à luy. Et si comme il les eut tous admonestez de estre en jeusnes et en bonne prière et oraisons, celuy evesque ouyt celle nuyct une voix qui luy dist que, à l'heure de Matines, il gardast les portes de l'église, et que celuy qui premier viendroit à l'église, qui auroit nom Nicolas, il le sacrast evesque. Et adoncques révéla ceste chose aux autres evesques, et les admonnesta d'estre tous en dévotion et il garderoit la porte. Ce fut merveilleuse chose, car à l'heure de matines, ainsi comme envoyé de Dieu. Nicolas se leva devant tous les autres. Et Tevesque le print quand il vint là, et luy demanda : (f Comme est ton nom ? » Et luy, qui estoit simple comme columbe, enclina son chief, et disi : « Nicolas, serviteur de vostre saincteté. » Et ilz l'emmenèrent à l'église, jaçoit qu'il refusast la grande dignité, et le mirent en la chaire. Et il ensuivoit, ainsi comme devant, humilité et honesteté de meurs en toute choses, veilloit en oraisons et amaigrissoit son corps. Il evitoit compaignie de femme, il
estoit honorable et humble en recevant tous, prouffitable en parler, joyeulx en admonestant, dur en corrigeant.
L'on list en une cronique que le glorieux sainct Nicolas fut au conseil de Nice. Et ung jour que aucuns mariniers perissoient, si le prièrent ainsi avec larmes : « Nicolas, serviteur de Dieu, si lés choses sont vrayes que nous avons ouyez, si les esprouve maintenant. » Et tantost ung homme s'apparut à la semblance de luy, et leur dist : « Veez moy cy, ne me appelez vous pas? » Et leur commença à aider en leur exploit de la nef, et tantost la tempeste cessa. Et quand ilz furent venuz à son église, ilz le congneurent sans demonstrer, et si ne l'avoyent oncques veu. Et lors rendirent grâces à Nostre Seigneur et à luy de leur délivrance. Et il leur dist que ilz attribuassent à la miséricorde de Jesuchrist et à leur créance et non pas à ses mérites.
Il fut ung temps que toute la province de sainct Nicolas souffrit si tresgrande famine que viande failloit à tous. Et lors l'homme de Dieu ouyt que les navires chargées de froument estoient arrivées au port, et tantost il alla là et prioit les mariniers que ilz aydassent au peuple qui
perissoit au moins de cens muis de chascune nef, et ilz luy dirent : a Père, nous n'oserions car il est mesur en Alexandrie et il nous convient rendre aux greniers de l'empereur selon la mesure. »
Et le sainct leur dist : « Faites ce que je vous dy et je vous prometz par la vertu de Dieu que il n'apetissera de rien quand vous viendrez aux greniers, d Et quand ilz l'eurent baillé, ilz vindrent aux greniers de l'empereur et rendirent celle mesme mesure que ilz avoienl receue en Alexandrie. Et lors racontèrent les miracles aux ministres de l'empereur et louèrent grandement Dieu et son serviteur. Et l'homme de Dieu distribua ce froument à chascun selon son besoing, si que il suffisoit pour deux ans non pas seullement à vivre, mais aussi à semer.
Et comme celle contrée servoit aux ydoles et le peuple adoroit le faulx ymage de l'excommunie Diane, si que jusques au temps de l'homme de Dieu plusieurs de celle excommuniée région hantoyent aucunes mauvaises coustumes des payens soubz ung arbre sacré à Diane : mais l'homme de Dieu chassa hors celles coustumes de toute la contrée et commanda couper cest arbre. Et lors le diable fut
courroucé contre luy : si fist ung huylle qui brusle contre nature en eaue et brusle les pierres. Et lors se transforma en la forme d'une religieuse femme et se mist en ung batel et rencontra pèlerins qui alloyent par nef à l'homme de Dieu, et elle les arraisonna ainsi : « Je aymasse mieulx à aller à l'homme de Dieu que vous, mais je ne puis, je vous prie, portez cest huylle en son église et que pour la remembrance de moy vous en oingniez les paroys de sa salle. » Et tantost s'esvanoyt. Et adonc ilz veirent une autre nef avecques personnes honnestes, entre lesquelles il en y avoit ung tressemblable à sainct Nicolas qui leur dist ainsi : c< Ha ! ha! que vous a dit ceste femme, et que vous a elle apporté? » Et ilz luy dirent tout par ordre, et il leur dist : a C'est la mauvaise Diane et pour esprouver se je vous dy vray, gettez cest huylle en la mer. » Et quand ilz l'eurent getté, ung grant feu se print en la mer et le veirent longuement ardoir contre nature. Et lors vindrent à l'homme de Dieu et luy dirent : « Vrayment tu es celluy qui nous apparuz en la mer, et nous délivras de l'aguet du diable. »
En celluy temps se rebellèrent aucunes
gens contre Tempire de Romme. Et Tempereur envoya contre eulx troys princes : Nepotien, Visin et Apolin. Et ils vindrent au Port Adrien pour le vent qui leur estoit contraire. Et saint Nicolas les convia à disner avecques luy, car il vouloit garder ses gens de leur rapine qu'ilz faisoyent. Et si comme le sainct homme Nicolas n'y estoit pas. le consul corrompu par pecune avoit commandé troys chevaliers innocens estre décollez. Et quand le sainct homme le sceut, il pria ces princes qu'ilz allassent là avecques luy hastivement. Et quand il vint au lieu où ceulx à décoller estoyent, il les trouva à genoulx les yculx bandez. Et le decolleur brandissoit lespée sur leurs chiefz. Et lors Nicolas, embrasé de l'amour de Dieu, s'entrebatit hardiment contre le decolleur, et luy osta le glayve de sa main et le gecta bien loing et si deslia les innocens et les amena avecques luy tous sans mal avoir. Et tantost il s'en alla au jugement au consul et trouva les portes closes que il ouvrit par force. Et le consul vint tantost à luy et le salua, et le sainct homme en eut despit et luy dist :
« Ennemi de Dieu, corrompeur de sa loy, par quelle folie as tu esté consentant de
si grande felonnie? comment nous oses tu regarder? » Et quant il l'eut forment tencé et reprins, toutefoys receut il à pénitence iceluy repentant, à la prière de ces princes.
Et adoncques, quand les messagiers de l'empereur eurent receu sa bénédiction, ilz parfirent leur chemin et soubmisrent leurs ennemis à l'empereur sans nullement faire aucune effusion de sang. Et lors retournèrent a l'empereur lequel les receut bien honnorablement. Et aucuns eurent envie des biens de ces princes, si dirent en trayson à l'empereur et firent tant par prières et par dons que faulcement et mauvaisement furent accusez du blasme de sa Majesté. Et quant l'empereur ouyt ce, il fut plain de grande forcennerie et commanda que incontinent ilz fussent mis en chartre, et sans autres informations ne demande faire, il commanda qu'ilz fussent occis et faire mourir celle nuyt. Et quand ilz sceurent par le portier qui les gardoit, ilz desrompirent leurs vestemens et plourerent bien amèrement. Et lors Nepocien se remembra comment le bon sainct Nicolas avoit délivré de mort les troys innocens, si admonesta les autres qui estoyent là
qu'ilz requissent son aide. Ht ainsi comme ilz estoyent en oraison, sainct Nicolas se apparut celle nuyt à Constantin empereur et luy dist en ceste manière : « Fourquoy as tu pris ces princes à, si grant tort et jugez à mort sans qu'ilz ayent aucunement rien mesfait contre toy ? Lieve sus hasiivement ei commande qu'ilz soient laissez ou si non, je prie à Dieu qu'il esmouve bataille contre toy en laquelle tu tresbuche et soyes fait viande aux bestes. » Et l'empereur luy demanda : « Qui es tu qui es par nuyt entré en mon palays et me oses dire telles parolles ? » Et luy dist : « Je suis Nicolas, evesque de la cité de Mirre. » Et aussi espouvcnta le prevost en disant : « Toy qui as sens et pensée perdue, pourquoy te es tu consentu à la mort de ces troys innocens? Va tost et penses de les délivrer, ou si non ton corps sera pourry et mangé de vers, et ta mesnie sera toute destruicte. » Et il luy dist : « Qjui es tu qui tant me menaces ?» Et il luy respondit : « Saches que je suys Nicolas, evesque de Mirre. » Et lors s'esveilla l'ung et l'autre, et dirent l'ung à l'autre leurs songes et mandèrent tantost ces prisonniers, et l'empereur leur dist
« Quelz ars magicques sçavés vous que nous avez ennuyt tant eslues par songes? » Et ilz dirent quilz n'estoient pas enchanteurs, et si n'avoient pas deservi sentence de mort. Et lors dist l'empereur : « Cognoissez vous ung homme qui a nom Nicolas? » Et quand ilz ouyrent ce nom, ilz tendirent les mains au ciel et prièrent Nostre Seigneur que par les mérites de sainct Nicolas, il les delivrast de ce présent péril. Et quand l'empereur eut ouy d'iceulx la vie et les miracles de sainct Nicolas, il leur dist : « Allez vous en et rendez grâces à Dieu qui vous a délivré par la prière de celluy et luy portez de noz biens et luy priez qu'il ne me menasse plus, mais prie pour moy et pour mon royaulme à Nostre Seigneur. » Et peu de temps après les devant ditz princes allèrent au serviteur de Dieu et s'agenoillerent à ses piedz humblement, disant : (( Vrayement tu es serviteur de Dieu et vray adorateur et amateur de Jesucrist. » Et quand ilz luy eurent tout conté par ordre, il leva les mains au ciel et rendit grans louenges à Dieu, et envoia les princes bien enseignez en leurs pays.
Et quand Nostre Seigneur le voulut prendre, il pria Dieu qu'il luy envoiast
ses anges, et il inclina le chef et veit les anges venans à luy et il dit le pseaulme : Sire je espère en toy, jusques à ce verset : Sire en tes mains je commande mon esperit. Et lors rendit l'esperit, en l'an de Nostre Seigneur troys cens quarante et trois à grans mélodies dictes des celestielles compaignies.
Quand il fut ensevely, en ung tombeau de marbre, une fontaine d'huilledecourut du chevet de sa teste, et une d'eaue es piedz, et jusques au jourd'huy sault de son corps huille saincte qui vault au salut de moult de gens.
Ung bon homme de bonne volonté fut successeur de luy qui fut mis hors de son siège par gens envieulx. Et quand il fut mis hors, la fontaine délaissa à courre, et quand il fut rappelle, elle decourut arrière et long temps après les Turcs destruirent celle cité de Mirre. Et lors vindrent là quarante et sept chevaliers de Bari, et quatre moynes leur monstrerent le sepulchre du glorieux et amy de Dieu sainct Nicolas, lequel ilz ouvrirent et trouvèrent les os de luy nageant en huille et les emportèrent honnorablement en la cité de Bari.
Et Tan de Nostre Seigneur Jesucrist
mille octante et sept, ung homme avoit prins d'un Juif une somme de pecune et jura sur l'autel de sainct Nicolas que, le plustost qu'il pourroit, il le luy rendroit, car il ne povoit avoir aultre plege. Et lors tint la monnoye moult longuement, tant que le Juif la luy demanda et il luy dist qu'il la luy avoit rendue. Et lors le Juif le iit venir en jugement, et le serment fut mis sur le debteur. Et il avoit apporté avecques luy ung baston creux où il avoit mis la pecune en or, comme si il se soustenist du baston. Et quand il voulut faire le serment, il bailla au Juif le baston à garder. Et lors jura qu'il luy avoit plus rendu qu'il ne debvoit. Et quand il eut fait le serment, il demanda le baston, et le Juif qui ne sceut pas la malice, le rendit. Et lors celluy s'en alla qui avoit fait la fraude et il eut sommeil et s'endormit en ung carfour. Et ung char vint à grant force et le tua et rompit le baston plain d'or, et l'or respandit. Et quand le Juif ouyt ce, il vint là tout esmeu, et veit la fraude. Et comme plusieurs luy disoient qu'il reprinst l'or, il refusa du tout, si celluy qui estoit mort ne revenoit en vie par les mérites et prières de sainct Nicolas, et dist que si il revenoit, il recevroit
baptesme et se feroit baptiser. Et lors celluy qui avoit esté mort, resuscita, et lors le Juif fut baptisé au nom de nostre Sauveur Jesucrist.
Ungjuifveit les vertueux miracles de sainct Nicolas : si fist faire ung ymage du sainct et le mist en sa maison. Et quand il alloit hors, il luy commandoit à garder ses choses par telles paroUes : « Nicolas, voy cy tous mes biens, je vous commande à les garder, et si vous ne les gardés bien, je prendray vengence pour vous batre et tourmenter. » Une foys, comme le Juif estoit hors, les larrons vindrentet ravirent tout et laissèrent tant seulement l'image. Et quand le Juif revint, il se trouva tout despouillé, il arraisonna l'image par telles paroUcs : « Sire Nicolas, je vous avoye mis en ma maison pour garder mes choses des larrons : pourquoy ne les avez gardées? vous en recevrez cruelz tourmens et aurez la peine pour les larrons, et je venge ray mon dommaige en tes tourmens. » Et lors le Juif print l'image et la tormenta et bâtit cruellement. Dont il advint grant merveille, car quand les larrons despartoyent les choses, le sainct de Dieu, ainsi comme s'il eust eu tous les tormens, il se apparut aux faulx larrons
et leur dist : « Pourquoy ay je si cruellement esté batu pour vous et ay je souffert tant de tourmens? Vées vous comment mon corps est detranché ? vées vous comment le sang vermeil decourt?
Allez et rendez tout tantost, ou aultrement lyre de Dieu tout puissant se forcennera en vous griefvement, et que tous sçauront vostre felonnye, et que chascun de vous sera perdu. » Et ilz luy dirent: « Qui es tu qui nous dit telles parolles? » Et il leur dist: « Je suis Nicolas, serviteur de Nostre Seigneur lequel le Juif a si cruellement batu pour ses choses que vous emportastes. » Et lors ilz furent espouventés et vindrent au Juif et ouyrent ce qu'il avoit fait à l'image et luy dirent le miracle, et luy rendirent tout. Et ainsi les larrons vindrent à voye de droicture et le Juif à la foy dejesucrist.
Ung homme pour l'amour de son filz qui estudioit les lettres, celebroit chascun an la feste de sainct Nicolas moult solennellement. Une foys que le père eust appareillé le disner et convié moult de clercz, le diable vint à la porte en habit de pèlerin demander l'aumosne. Et le père commanda tantost à son filz qu'il donnast l'aumosne au pèlerin : si le suyvit ainsi
comme il s'en alloit. Et quand il vint en ung carfour, le diable print l'enfant et l'estrangla. Et quant le pere ouyt ce, il se dolut forment et ploura et porta le corps en sa chambre et commença à crier de douleur et dire : a Tresdoulx filz, comment vous est-il ? Sainct Nicolas, est ce la guerdon que je vousaye si longuement fait si grant honneur? » Et comme il disoit ces parolles, l'enfant ouvrit les yeulx et s'éveilla ainsi comme de dormir et se leva.
Ung homme pria à sainct Nicolas qu'il luy impetrast ung filz de Nostre Seigneur, et il luy promist qu'il meneroit son filz à son église et qu'il luy offriroit un^ hanap d'or. Et alors le filz fut né et vint en son âge, et le pere commanda le hanap à faire et le hanap luy pleust moult et le retint pour luy et en fist faire ung autre de telle value. Et comme ilz alloyent par mer à l'église sainct Nicolas, le pere commanda à son filz qu'il apportast de l'eaue au hanap premier fait. Et quand l'enfant cuyda prendre de l'eaue, il cheut en Teaue et tantost se desaparut et toutesfois le pere parfist son veu en plourant amèrement son filz. Et quand il vint à l'autel sainct Nicolas et il offrit le second hanap
il cheut ainsi comme se on l'eust getté jus de Fautel, il le releva et le mist sur l'autel et il fut getté arrière plus loing, et encores le releva et le mist la tierce foys sur l'autel et il fut getté arrière plus loing, et tous s'esmerveillerent et vindrent veoir celle chose. Et lors l'enfant vint sain et dru et apportoit en ses mains le premier hanap, et raconta devant tous que quand il cheut en la mer, tantost le benoist Nicolas vint qui le garda sans mal avoir, et son père en fut joyeulx et offrit à sainct Nicolas l'ung et l'autre hanap.
Ung riche homme eut ung filz pour les mérites de sainct Nicolas et l'appela Dieudonné, et ce riche homme fist une chapelle de sainct Nicolas en son manoir et y celebroit chascun an lafeste de sainct Nicolas. Et cestuy lieu estoit assis delez la terre de Garens, une foys advint que Dieudonné fut. prins à Garenes et fut député à servir leur roy. Uan ensuyvant que son père faisoit dévotement la feste de sainct Nicolas et l'enfant tenoit ung precieulx hanap devant le roy, si remembra de sa prise et de la douleur de ses parens et de la joye qui estoit faicte à ce jour en la maison de son père ; si commença fort à souspirer. Et le roy luy
demanda la cause de ses souspirs, et il la luy dist, et quand le roy le sceut, il luy dist : « duoy que ton Nicolas face, tu demoureras cy avec nous. » Et soudainement il vint ung fort vent qui fist trembler toute la maison, et l'enfant fut ravy avecques le hanap et fut mis devant les portes là où les parens faisoyent la solennité du sainct, si que tous en firent grant joye. Et l'on dit ailleurs que celuy jouvencel fut né de Normandie et alla oultre mer et fut pris du Souldan et le faisoit batre devant luy, et si comme l'on le batoit le jour de la sainct Nicolas et il eut esté mis en chartre, il pria doncques sainct Nicolas tant pour la bature comme pour sa joye qu'il souloit avoir. Et adoncques s'en dormit et quand il s'esveilla il se trouva en la chapelle de son père.
Cl^cgcnde^udiafainctfilucfirc
Légende de sainct Silvestre.
^^ Juste de nom
cl de fait et instruit par Cyrin prestre, et hantoit tressouverainement hospitalité. Thimothée, ung tressage crestien, fut receu de luy en son hostel, qui estoit évité des autres pour la persécution d'icelluy Thimothée. Ung an après receut couronne de martyre pour prescher fermement la foy de Jesucrist. EtTarquinien prevost, cuidoit que Thimothée habondast en richesses ; si les demanda à Silvestre et le menassa de mort. Et quant il sceut vraiement que Thimothée n'avcit nulles richesses, il commanda à Silvestre sacrifier aux idoles ou il le feroit Tendemain tourmenter par divers tourmens. Et Silvestre luy dit : « Fol, tu mourras ceste nuyct, et tu recepvras tourment pardurablement, et vueillesou non, tu recongnoistrasleDieu
que nous croyons estrevray. » Et si comme il mangeoit, l'os d'ung poisson s'aresta en sa gorge et il ne le peult getter ne transgloutir, mourut à minuyt et fut mené au tombel à grant pleur. Et Silvestre fut délivré à grant joye de la chartre, car il n'estoit pas tant seulement aymé des crestiens, mais des payens merveilleusement. Il avoit regard d'ange, claire paroUe, entier de corps, sainct par œuvre, grant par conseil, catholique en foy, trespacient en espérance, plain de charité.
Et quant Melchiade, evesque de la cité de Romme, fut mort, Silvestre, qui le refusoit fermement, fut esleu evesque de l'acord de tous et il mist les noms des orphelins, des vefves et des pouvres en escript en ung papier et les pourveoit tous. Il jeusnoit le mercredy, le vendredy et le samedi, et establit à garder ce jeusne, et le jeudyà solenniser comme ledimenche.
Et les Grecz disoyent aux crestiens que le samedy devoit estre plus gardé que le V. jour. Et il respondit que non devoit, et que c'estoit du commandement de l'Apostre, pource qu'on devoit avoir compassion de la sépulture Jesucrist. Et ilz luy dirent : « Il est ung samedi pour sa sépulture auquel on doit faire jeusne une
foys Tan. » Et Silvestre leur disi ; « Tout ainsi comme chascun jour du dimcnche est honnoré pour la résurrection de Jesucrist, aussi est chascun samedy pour l'amour de la sépulture. » Et pource sacorderent ilz au samedy, mais ilz rescriprent forment du quint jour et disoyent qu'il ne devoyt pas estre es solennitez des chrestiens. Et Silvestre monstra la dignité du jour en troys choses : pource que Nostre Seigneur monta en ce jour au ciel et establit le sacrement de son propre corps et de son sang, et l'Eglise faict à ce jour le saint cresme. Et lors tous obéirent à ses raisons.
Et quand Constantin persecutoit les crestiens, Silvestre yssit de la ville et entra en une montaigne avecques ses clercs. Et lors celluy Constantin pour la desserte de persécution de la tyrannie cheut en un incurable et terrible maladie : ce fut qu'il devint lépreux. Et en la parfin, par le conseil des evesques des ydoles, troys mille enfans furent amenés pour estre occis, si que il s« baignast au sang frais et chault. El quand Constantin yssit hors au lieu où le baing devoit estre appareillé, les mères des enfants luy coururent encontre plourant et criant piteusement toutes desche-
velées. Et lors Constantin ploura et fit arrester le char et se dressa et dist : « Oyez moy tous, seigneurs et chevaliers et tous les peuples qui estes icy. La dignité de l'Empire de Romme naist de la fontaine de pitié laquelle donna ceste ordonnance : que quiconques occiroit ung enfant en bataille il avoit le chief tranché. Or vainquons donc pitié en ceste bataille et nous pourrons bien estre vaincueurs de tous se nous sommes vaincus de pitié ; car celluy se prouve estre seigneur de tous, qui est serviteur de pitié, et donc est il mieulx que je meure, saulvé l'honneur de la vie de ces innocens, que je recovrasse vie cruelle par la mort d'iceulx. » Lors commanda les enfans estre rendus aux mères et leur donna plusieurs dons. Et les mères qui estoyent venues plourans s'en allèrent à joye. Et l'empereur s'en alla en son palays. Et la nuit ensuyvant, Pierre et Paul s'apparurent à luy et luy dirent : « Pource que tu as eu doubte de espandre le sang innocent, pource Jesucrist nous envoyé à toy donner conseil. Appelles l'evesque Silvestre qui se tapist au mont Siraptin ; et celluy te monstrera la piscine en laquelle tu seras troys foys plongé et seras curé de tout ton lèpre. Et tu rendes celle bonté à
Dieu, que tu destruises les temples des ydoles et restablisses les églises et adores Dieu doresnavant. » Et quand Constantin s'esveilla, il envoya tantost chevaliers à Sylvestre ; et quand il les vcit, il cuyda estre mené à reçoyvre martyre. Et lors se recommanda à Dieu et reconforta ses compaignons et fut présenté à Constantin tout seul. Et lors Constantin se leva contre luy, et luy dit : « Nous avons joye de ta venue. » Et Silvestre se leva et le salua. Et adoncques Tempcreur luy conta tout par ordre son songe et luy demanda à qui ces deux dieux estoyent qui estoit apparus à luy. Et Silvestre respondit qu'ilz estoyent apostres de Jcsucrist et non pas dieux. Et lors l'empereur pria l'evesque qu'il luy fist apporter l'y maigedesapostres. Et tantost comme il les veit, il dit incontinent que ceulx qui estoyent apparus à luy estoyent iceulx. Et lors Silvestre le fit jeusner une sepmaine et le fit nouvel en la foy et mettre hors les crestiens prisonniers. Et quand l'empereur descendit en l'eaue du baptesme, tresgrande clarté resplendit sur luy et il yssit de là tout sain et net et dit que il avoit veu Jesucrist. Et le premier jour de son baptesme, il ordonna que Jesucrist fust adoré en la cité
de Romme comme vray Dieu. Le second jour, qui blasphemeroit Jesucrist fust pugny. Le tiers, que quiconques feroit injure à aucun crestien, qu'il perdroit lamoytié de ses biens. Le quart jour, si comme l'empereur de Romme estoit chief du monde, ainsi l'evesque de Romme fust sire de tous les evesques. Le quint jour, que quiconques s'en fuyroit à l'église à refuge, qu'il fust gardé de toute inj ure. Le sixiesme jour, que nul ne edifiast églises sans licence de son prélat, et spécialement dedans la cité de Romme. Le septiesme jour, que les dismes des possessions royalles fussent baillées auxedifications deseglises. Le huitiesme jour, l'empereur vint à l'église de sainct Pierre et accusa en plourant ses péchez. Et après il print premièrement une bêche, et fouyt la terre à faire le fondement de la grant église, et mist hors sur ses propres espauUes douze coffins de terre.
Et quand Hélène, mère de Constantin empereur, qui demouroit en Bethanie, ouyt ceste chose par lettres, si loua son filz de ce qu'il avoit renoncé aux ymaiges des faulx ydoles. Mais elle le blasmoit moult forment de ce qu'il avoit laissé le dieu des dieux et adoroit ung homme cru-
cifié. Et lors l'empereur luy rescript qu'elle amenast avec soy les maistres des Juifz, et il ameneroit les docteurs des crestiens si qu'ilz disputassent tous ensemble, et par leur disputation apparut laquelle seroit plus vraye. Lors saincte Hélène amena cent quarante et ung des plus saiges Juifz entre lesqueiz y en avoit douze qui resplendissoyent devant tous les autres par saigesseet par beau parler. Et lors, quand Silvestre et ses clercz et les Juifz furent assemblés devant l'empereur pour disputer, et ilz establirent de commun accord deux payens tressaiges et tresbien csprouvez de loyauté pour estre juges et donner sentence des choses que l'on diroit, et en estoit l'ung appelle Craton et l'autre Zenophile. Et fut entre eulx confermé par sentence que tant comme l'une des parties parleroit, que l'autre se tairoit et ne parleroit point.
Le dernier qui avoit nom Zambry dist par grand desdaing : « Je m'esmerveille comment vous qui estes tressaiges juges croyés à parolles de truffes et que vous estraingnés toute la puissance de Dieu et qu'elle soit enclose soubz humaine raison. Mais cessons les parolles et venons au fait, car ceulx sont tresfolz qui adorent le
crucifiz, car je sçay bien le nom du Tout Puissant que roches ne le sceurent ne nulle créature ne le peut ouyr. Et affin que vous esprouviés que je die vray, ung torel trescruel me soit amené et si tost comme ce nom luy sonneray en l'oreille, il mourra. » Auquel Silvestre dist : « Comment aprins tu ce nom que tu ne Toys oncques, ou quand tu l'ouys, que ne cheuz tu? » Et Zambry dist : « 11 n'appartient pas à toy sçavoir ce mistere, qui es ennemy des Juifz. » Lors fut amené un torel trèsfort et cruel, à peine tenu de cent fors hommes. Et si tost comme Zambry luy eut ditlaparolleen l'oreille, le torel cheut et tourna les yeulx en la teste et mourut; et lors tous les Juifz crièrent haultement et assaillirent Silvestre, ausquelz Silvestre dist : « Il n'a pas dit le nom de Dieu, mais le nom du maulvais diable. Car Jesucrist, nom de Dieu, ne fortifie pas seulement ceulx qui vivent, mais vivifie les mortz, car povoir faire occire et non faire revivre appartiens à lyons, à serpens et bestes saulvages. S'il veult que je croye que ce n'a pas esté nom de diable, dis-le encore et face vif ce qu'il a occis, car il est escript de Dieu : Je occiray et feray revivre. Et se il ne le veut faire, sans double
il a nommé le nom du diable qui peut occire le vif et ne peut vivifier les morz. » Et quand il fut contrainct des juges à susciter le torel, il dist : a Suscite le, Silvestre au nom de Jésus de Galilée et nous croyrons en luy. » Et lors tous les Juifz luy promirent de le croyre, se il le ressusscitoit. Lors dist Silvestre son oraison et se mist à l'oreille du torel et dist : a Au nom de Noslre Seigneur Jesucrist te lieve sus, torel, si va avecques ton bestial debonnairement. » Lors se leva et s'en alla tout doulcement. Dont les Juifz et les juges et tous les autres se convertirent à la foy.
Et aucun temps après, les evesques des ydoles vindrent à l'empereur et dirent : « Tressaincl empereur, puis que vous pristes la foy de Jesucrist, le dragon qui estoit en la fosse a occis plus de troys censhommeschascun jour parson souffle. »
Et lors Tempereur se conseilla sur ce à Silvestre, et Silvestre luy respondit : « Par la vertu de Jesucrist, le feray cesse de tout mal faire. » Et adoncques les evesques promirent croire se il le faisoit. Et lors apparut sainct Pierre à sainct Silvestre qui prioit et luy dist : « Descens seurement au dragon, toy et deux prestres qui soyent
avec toy. Et quand tu viendras en ce lieu, ày luy en ceste manière : Sathanas, attens en ce lieu tant que y viengne Nostre Seigneur Jesucrist, né de vierge, crucifié et ensevely, qui ressuscita, qui se sied à la dextre de son Père, qui viendra juger les vifz et les mortz. Et puis lie la bouche d'ung fil deux foys et le seelle d'ung annel qui ait le signe de la croix. Et puis après reviendras à moy sain et dru et mengeras le pain que je vous auray appareillé. » Et lors Silvestre descendit là avecques ses deux prestres parlesdegrezquiestoyent en celle fosse et en y avoit cent quarante et deux; et porta avec luy moult de lanternes et dist les parolles au dragon et luy lia et scella la bouche. Etquand il remonta, il trouva deux enchanteurs qui Tavoyent suyvi pour veoir la fin et estoyent ainsi comme mortz de l'ordure du dragon. Et il les amena tous sains avec luy, et tantost ilz se convertirent et grand multitude de peuple sans nombre. Ainsi fut le peuple délivré de double mort : c'est assavoir de adorer les diables, et du venin du dragon.
Et en la fin, quand Silvestre approcha de sa mort, il admonnesta le clergé qu'ilz eussent charité en eulx et gouvernassent
•diligemment leur église et gardassent leurs assemblées des morsures de loupz. Et lors s'endormit heureusement en Nostre Seigneur, environ l'an troys cens et vingt.