CHAPITRE V
Don Juan demande Vhospitalité à son cousin. Il trouve, chez lui, sa femme Térésa et cette petite Maria qui fui sa camarade d* enfance. Peut-il les Voir sans les aimer? Profitera-t-il de Vabsence de son cousin ? S* embarrasserat-îl de scrupules ? Les aimera-t-îl toutes les deux ? Sinon, laquelle ? — Une scène de jalousie et une explication pasàonnêe.
Le parent de don Juan s'appelait Reutnon : c'était un cousin éloigné; il était marin, lieutenant sur une galère royale et il devait partir le surlendemain pour embarquer car on armait en guerre contre le roi d'Alger.
Ce roi d'Alger venait d'infliger une défaite à la flotte espagnole, commandée par don Diego. Il fallait à tout prix venger cet affront, écraser l'ennemi et s'assurer divers avantages.
Ramon partait le oœur gros; ce n'est pas qu'il put craindre ce qu'il allait trouver; non, ses regrets s'adressaient à ce qu'il était obligé de quitter : sa maison tranquille au milieu de son jardin frais, sa jeune femme Térésa qu'il aimait tendrement et sa sœur Maria qui avait été au château de Mafiara la petite compagne de jeu de Juan.
Ces trois êtres étaient liés par les liens les plus chers; leur vie était une douce félicité; aussi le départ de Ramon mettait-il la consternation dans la maison.
Juan arriva chez eux le soir, au moment où ils
se mettaient à table. Ramon était reconnaissant aux parents de Juan d* avoir gardé sa ^œur Maria pendant ses absences d'autrefois et à Juan luimême de l'avoir traitée comme une sœur. Il l'avait vu plusieurs fois lors de ses passages à Manara et lorsqu'il était allé chercher Maria pour la mettre au couvent. Il reconnut son parent et l'accueillit les bras tendus avec des cris d'allégresse. Maria aussi reconnut son petit ami d'autrefois et se jeta dans ses bras. JLa femme de Ramon, Térésa, l'accueillit avec nmoins de démonstrations bruyantes, mais avec une douce cordialité.
^es premières effusions passées, on se mit à table et Térésa s'excusa de lui faire un mauvais souper :
— Mais aussi, dit-elle, vous arrivez à l' improviste; pourquoi ne pas nous avoir avertis ^
— Excusez-moi, dit Juan, j'ai dû partir précipitamment.
— Quelque affaire, dit Ramon en riant...
— Un duel ? C'est affreux... s'écria Maria.
— Et qu' est-il arrivé ?
— Il a tué son homme, parbleu, fît Ramon; eh bien, mon cousin, ajouta-t-il, vous avez bien fait de venir, la maison est à vous. Voici : moi, je pars aprèsi-demciin; vous, vous resterez ici avec une servante; vous serez libre, car dès mon départ, Térésa et Maria iront s'installer à ma maison des champs. Et ainsi, tout sera pour le mieux.
Juan remercia son cousin et celui-ci lui répondit:
— Vous êtes fatigué après ce long voyage à cheval; vous avez besoin de vous reposer; Maria
va vous conduire à votre chambre; demain, nous prendrons les derniers arrangements.
Maria prit un flambeau et le conduisit dans une chambre modeste, mais propre. Comme elle se retirait, il la prit par les mains et lui dit en la regardant tendrement :
^- Ma petite Maria !...
Elle dégagea doucement ses mains.
— Bonsoir, Juan, dit-elle, repose bien.
Seul, Juan ouvrit la fenêtre; la nuit était calme; aucun bruit; la lune baignait d'une clarté laiteuse le petit jardin sous ses yeux et, au loin, la campagne endormie. Une sérénité si profonde pénétra le cœur du jeune homme que ses aventures, pourtant si proches, lui parurent lointaines et indifférentes comme si elles étaient arrivées à un autre qu'à lui. Niceto, la Pandora, Lucrezia, Béatrice même, dangers, coups d'épée, baisers, mort, nuits d'amour suivies de lendemains amers... Etait-ce donc là le bonheur ? Non. Le bonheur, il l'avait là, sous les yeux : une maison tranquille, une femme douce et belle, bonne et simple, comme Térésa, comme Maria...
Si je l'épousais !
Peut-être aime-t-elle déjà quelqu'un !
11 ferma sa fenêtre et se coucha.
Comme Ramon l'avait prévu, le lendemain fut consacré aux préparatifs de son départ et à l'installation de don Juan.
Les premiers prirent plus de temps que les seconds; l'absencç de Ramon pouvait être longue
et le tendre amour de sa femme voulait qu'il ne manquât de rien.
La journée passa vite.
Le lendemain, Ramon, équipé et botté, entra dans la chambre de don Juan :
— Excusez-moi, mon cousin, de vous réveiller de bonne heure, mais c'est l'heure de mon départ et je veux vous faire mes adieux.
Juan sauta du lit, s'habilla en une seconde et descendit avec lui. Les deux femmes pleuraient. Ramon les consolait tour à tour, leur assurant que leur tendresse et leurs prières le préserveraient du danger, que peut-être la guerre serait vite finie et qu'il reviendrait bientôt. A ces espoirs, elles souriaient à travers leurs larmes.
Ramon saisit ce moment de détente pour abréger la scène douloureuse des adieux; il les embrassa vivement, serra la main à Juan, sauta à cheval et piqua des deux.
Lorsqu'il eut disparu au tournant du chemin, elles rentrèrent, se laissèrent tomber sur un siège et se remirent à sangloter. Juan, très éniu lui aussi, entreprit de les consoler; mais que leur dire, sinon ce que Ramon avait déjà dit: que la guerre serait brève et qu'il reviendrait. Mais qui pouvait le savoir ! Alors, autant ne rien dire...
Il allait de l'une à l'autre, posait doucement la main sur leur épaule, essayait de relever vers lui leur visage ruisselant de larmes :
— Allons, du courage... il reviendra,., peutêtre bientôt...
92 LES PLUS BELLES NUITS d'AMOUR DEi DON JUAN
II sentait le vide de ses paroles et sa voix sonnait faux. Térésa se ressaisit la première :
— Je vous demande pardon, mon cousin, de vous donner le spectacle de notre affliction...
— Elle est touchante, ma cousine.
— Mais elle ne doit pas nous faire oublier les devoirs de l'hospitalité. Il nous reste trois heures environ pour terminer votre installation et faire quelques paquets pour nous ; puis nous déjeunerons et nous partirons pour la maison de campagne où nous resterons pendant l'absence de mon mari, tandis que vous resterez ici aussi longtemps que vous voudrez.
— Je vous remercie, ma cousine.
— Ne me remerciez pas et venez, que je vous fasse mieux connaître la maison. Elle n'est pas grande.
— Mais elle est très agréable et ce jardin surtout est très précieux ; je serai là très bien, très tranquille.
— Si vous voulez une autre chambre que celle où vous avez couché hier...
— Merci, elle me plaît et le lit est très bon.
— Vous trouverez du linge dans l'armoire et s'il vous manquait quelque chose...
Elle allait d'une chambre à l'autre, ouvrant les armoires, montrant où se rangeaient les choses ; parfois elle trouvait un objet, un vêtement et le tendait à Maria qui les suivait :
— Tiens, range cela pour l'emporter tout à l'heure.
Le déjeuner fut assez morne ; elle pensaient à
leur mari, à leur frère qui, à chaque minute, s'éloignait de plus en plus. Juan essaya d'animer le repas, de parler de mille choses, de raconter des histoires pour dérider leur tristesse ; mais elles r écoutaient à peine, et il respecta leur silence.
Le déjeuner fini, elles préparèrent leur départ; le fermier devait venir les chercher en voiture ; il ne tarda guère. On laissa les chevaux se reposer un instant et le conducteur se rafraîchir ', puis Juan les aida à s'installer.
— Vous viendrez nous voir, mon cousin.
— Tout de suite.
— Non. Laissez-nous nous installer ; mais dès demain si vous voulez.
— Tu sais, dit Maria encourageante, à cheval et pour un bon cavalier comme toi, c'est une petite trotte et une promenade très agréable.
La voiture s'ébranlait.
— Alors, à demain.
II resta au bord de la route pour faire des signes d'adieu à Maria qui se retourneût. Seul deins la maison, la soirée fut morose; il ne sortit pas, mais il resta dans un fauteuil qu'il plaça d'abord près de la porte ouverte, puis dans le jardin selon l'heure et le soleil qui tournait.
Il lui semblait étrange d'être là ; il se disedt qu'il avait été bien pressé d'écouter son oncle et qu'il avait peut-être eu tort dfe partir. C'est bien le diable s'il n'aurait pas réussi à déjouer les ruses et les embûches de ces messieurs les vengeurs de Niceto. Il serait revenu revoir ses deux maîtresses
qui, au lieu de se dresser l'une contre Tautre en rivales, avaient préféré partager le même amour dans ses bras, Et cela avait été fort heureux, car maintenant encore, en se remémorant leurs caresses et la volupté qu'il avait trouvée en chacune, il ne saurait dire vraiment laquelle il préférait.
Il serait retourné les voir. Oui, mais il n'aurait pas revu Maria ; et Maria, c'était les souvenirs de son enfance, c'était ses premières et pures émotions, c'était la petite fille du premier battement de son oœur et c'était maintenant la splendide jeune fille qui allait chasser les autres de sa pensée.
Maria !
Il monta dans sa chambre aussitôt après dîner, se coucha comme s'il eût voulu arriver plutôt au lendemain et fit des rêves où se mêlèrent ses souvenirs et ses désirs, celles qu'il avait tenues dans ses bras et celles à qui il ne pouvait penser qu'en joignant les mains.
Il se leva de bonne heure le lendemain, déjeûna de bonne heure et partit trop tôt ; mais il musa en route et arriva à une heure raisonnable.
Térésa et Maria, après leur déjeuner, s'étaient assises, dehors, à l'ombre des grands arbres. Elles accueillirent don Juan avec joie. Il se reposa un moment auprès d'elles; puis, elles lui firent visiter la maison où elles s'étaient installées ; plus loin la ferme où vivait avec sa famille le fermier qui faisait valoir le petit domaine ; et les dépendances, le hangar pour les voitures et les outils, la basse-cour, l'aire avec ses hautes meules de
paille, et le jardin où, parmi les légumes, s'épanouissaient quelques fleurs comme les joies parmi les tristesses de l'existence.
lEt l'on revint s'asseoir à l'ombre. Térésa fit apporter des rafraîchissements et Maria les servit ; elle tendit son verre à don Juan avec un sourire angélique qui le troubla jusqu'au fond du oœur.
Et elles restèrent en silence; après un moment :
— Pardonnez-nous, mon cousin, dit Térésa, mais nous ne sommes pas d'une compagnie bien gaie.
Elles suivaient Ramon dans son voyage ; son départ était encore trop récent pour qu'elles puissent en détacher leur pensée. Mais don Juan n'avait pas les mêmes raisons de penser à Ramon qu'il connaissait à peine. Aussi rien ne distrait le regard qu'il attache sur les deux jeunes femmes. Térésa est l'aînée de Maria, mais de peu d'années et à un âge où les années ne marquent guère : une fleur éclose hier soir et une fleur éclose ce matin parmi la rosée de l'aurore.
Cette image le fait penser à Lucrezia et à Béatrice; il y a entre cellea|-ci à peu près les mêmes différences qu'entre les deux coeurs; il se souvient de leurs caresses encore si proches; il frémit encore de la volupté qu'il a goûtée entre leurs bras; il se souvient des autres en regardant cellesci; les images se mêlent aux souvenirs ; il les brouille, les unes remplacent les autres ; une chaleur trouble monte en lui; il a serré les autres nues dans ses bras et par un jeu insensé de son
imagination, il semble que ce sont celles-ci... Quelle honte I
Térésa, Maria, la femme de son parent, sa petite amie d'enfance, si douces, si confiantes toutes les deux I...
Don Juan se lève et s'éloigne; il a besoin d'être seul, il a besoin de se secouer, de ne plus les voir pour rompre ces images coupables, pour faire cesser ce trouble qui le fait trembler et rougir, qui tantôt le glace et tantôt l'agite d'ardentes palpitations.
Il marche dans la campagne; le mouvement et le grand air le calment; une heure après, il revient. Térésa est rentrée à la naaison ; Maria est seule ; il s'assied auprès d'elle; ils parlent de leurs années d'enfance; ils évoquent le souvenir de leurs jeux innocents; il lui dit dans quel désarroi l'a laissé son départ; longtemps après, il la cherchait encore parmi les vastes salles du château.
— Et depuis, dit-elle, asrtu pensé à moi ?
— Souvent. Et toi) ?
— Toujours, répond-elle avec le regard de l'innocence plus pur encore que celui de la pudeur. Car la pudeur se défend de l'impureté, l'innocence Tignore.
Alors don Juan se penche vers elle et l'embrasse. Elle rougit et tourne vers lui son visage virginal et son pur regard. Elle est adorable, douce, bonne, tendre...
I-.* autre soir, il pensait à l'épouser, il se demandait si elle pourradt l'aimer; maintenant, il en est sûr; mais lui, l'aime-t-il vraiment ? Il n'a pas le
temps de se répondre à lui-même : Térésa revient et ce n'est plus Maria qu'il regarde, c'est Térésa, la femme de son ami, de son cousin, de son hôte qui l'a reçu si généreusement et lui donne si libéralement une confiante hospitalité... Elle est aussi jolie que Maria. Et brusquement, don Juan se sent repris par les mêmes pensées troubles ; les mêmes images impudiques dansent devant ses yeux...
Il prend congé des deux femmes brusquement, il saute à cheval et il s'enfuit. Hier encore il était heureux; aujourd'hui, il ressent en son cœur une impression de vide désespérée ; pourquoi ? La présence de ces deux femmes... mais elles doivent être sacrées pour lui !...
Alors, il n'a qu'une chose à faire, partir, s'éloigner, sans même les revoir. Il va rentrer dans la maison qu'elles ont mise à sa disposition ; il va y passer la nuit ; demain matin, il trouvera une raison; il leur écrira une lettre d'excuses et de remerciements; puis il montera à cheval et s'en ira droit devant lui.
En effet, le lendemain, don Juan écrivit une lettre où la tendresse familiale prenait parfois le ton de la passion voilée ; il glissa la lettre dans son pourpoint, monta à cheval et une heure après... il était assis en face de Térésa et de Maria.
Don Juan vient tous les jours voir ses cousines; il ne pense plus à partir ; il n'essaye même plus de lutter contre l'ardeur qui l'entraîne vers elles ;
des images impudiques dansent toujours devant ses yeux, mais il ne les chasse pas, il les retient, il s'y complait; il pense à Béatrice et à Lucrézia, il les revoit nues, il les sent dans ses bras et tout en se remémorant ces douces et enivrantes sensations, il regarde ses cousines; peu à peu, ia substitution se fait; il les imagine telles qu'il a tenu les deux sœurs; ce sont elles qu'il embrasse avec l'exaltation du désir encor non satisfait, ce sont elles qu'il serre dans ses bras et qui vont succomber sous ses caresses...
laquelle ? Mais, toutes les deux... Comme la première fois...
Don Juan ne chasse plus ces pensées, comme les premiers jours, mais il s'en délecte comme d'un fruit défendu.
Parfois cependant, une telle chaleur le monte, ses regards se font si lascifs qu'il a peur de se trahir et il b' éloigne un moment; mais il revient vite retrouver auprès d'elles l'excitation amoureuse dans laquelle il se complait.
Un jour, comme il arrivait, don Juan vit un jeune homme auprès de Maria. Comme elle le vit venir, elle dit adieu au jeune homme, le congédia et s'élança vers Juan.
Il lui demanda sans sourire :
— Qui est ce jeune homme ?
— Dionis Ortal, un voisin.
— Que te veut-il ?
— Il venait me demander la première danse demain à la fête du village voisin.
— Tu la lui as promise ?
— Je lui ai promis la seconde.
— Merci, dit don Juan.
— Tu acceptes donc la première, s'écria Maria avec un grand élan de joie ?
Don Juan ne répondit pas à la question et continua :
— Il me semble qu'il s'empressait auprès de toi ?
— Il m'aime et il voudrait m' épouser.
— Et toi, veux-tu l'épouser ?
— Jamais, dit Maria avec force en le regardant.
Térésa s'approchait d'eux. Il venait d'échanger quelques paroles affectueuses, plus qu'affectueuses, avec Maria; alors, il se montra aimable avec Térésa; il fit l'empressé auprès d'elle et quand il partit, il lui serra la main un peu trop fort.
Le lendemain, en allant au village en fête, il se perdit et erra longtemps dans les bois. Lorsqu'il arriva, il y avait déjà deux heures que flûtes, hautbois et musettes accompagnées de tambourins et de castagnettes faisEiient danser les villageois des alentours.
Maria dansait avec Ortal une manchega qui n'est que grâce et vivacité, et n'a pas les poses cambrées et l'expression voluptueuse du fandango. On l'admirait et Ortal partageait son succès.
Don Juan arrivait à ce moment-là, furieux d'être en retard, mécontent de lui-même et tout prêt par conséquent à rejeter sa mauvaise humeur
sur les autres; il en veut à Maria de ne pas l'avoir attendu, il est jaloux du succès d'Ortal et se promet bien de lui chercher querelle.
Bientôt, il sent le ridicule et l'injustice de ce projet; mais sa mauvaise humeur ne tombe pas.
La danse terminée, Maria vint rejoindre Térésa; elle voit don Juan qui s'approche et va vers lui :
— Pourquoi viens-tu si tard ?
— Je vois que tu n'as pas perdu ton temps, répond-il sèchement.
— Ce n'est pas ma faute... Tu ne venais pas... Ortal m'a priée... Tu sais bien que je lui avais promis...
— ... la seconde.
— ... mais tu ne venais toujours pas... alors, j'ai fini par accepter pour ne pas le fâcher...
— Tu as bien fait de ne pas le fâcher.
Il se retourna ostensiblement et causa avec 1 eresa.
On joua une zsmibra.
Don Juan invita Térésa.
— Non, dit-elle, je ne danse pas quand mon mari n'est pas là. Faites danser Maria.
. — Elle a besoin de repos, dit Juan, je ne veux pas abuser...
— Mais je ne suis pas fatiguée, protesta Maria, d'ailleurs la zambra n'est pas pénible.
Elle regardait Juan en souriant pour cacher son chagrin. Mais au lieu de s'attendrir, Juan se raidit; les natures orgueilleuses ne veulent jamais reculer et se portent facilement aux extrémités ; Juan sentait ses torts et pour ne pas les avouer, il
les aggrave ; faisant allusion à Ortal, il dit à Maria :
— Tu oublies que tu es invitée.
— Cela ne fait rien; il a pris ton tour, tu prendras le sien.
Juan répondit d'un ton trop sec :
— Je n'aime pas qu'on prenne ma place et je ne veux prendre la place de personne. Je ne danserai pas.
Térésa lui lança un regard sévère et Maria, à demi suffoquée, retenait mal son envie de pleurer.
Ortal vint rappeler à Maria son engagement :
■ — Excusez-moi, ditl-elle, je suis très fatiguée, je ne danserai plus.
Le jeune homme s'éloigna. Maria fermait les yeux, prête à tomber.
— Donne-moi le bras, dit Térésa, et partons. Juan les suivait :
— Je vais vous accompagner.
— C'est inutile, dit à son tour sèchement Térésa, les fermiers sont ici, ils vont nous reconduire.
Juan resta sur place; mais avant de s'éloigner. Maria eut la pensée et la force de se retourner :
— A demain, lui dit-elle.
— A demain, réponditj-il.
11 les regarda partir; tant d'angélique douceur l'avait désarmé; il était furieux, désolé de l'avoir chagrinée, mécontent de lui, ne sachant à quoi attribuer sa colère, s'en prenant à tout le monde, à ces gens qui dansaient, à cette musique qui l'agaçait, à cet Ortal qui F avait fait danser, elle, et qui
l'aimait , il se crut jaloux et par conséquent amoureux.
Le lendemain, il accourt pour se jeter aux pieds de Maria, lui demander pardon et lui jurer une tendresse éternelle.
Il arrive à la maison de campagne et rencontre Térésa.
— Où est Maria ?
— Elle dort.
— Elle est malade ?
— Elle Tétait tout à l'heure. Je l'ai obligée à se coucher; le repos lui fera du bien.
— Pauvre Maria, c'est ma faute.
— Je le crois, dit ironiquement Térésa.
— Eveillez-la.
— Pourquoi ?
— Je veux lui parler ; mes paroles lui feront du bien.
— Ça n'est pas sûr ; mais asseyons-nous plutôt et causons sérieusement ; j'ai beaucoup d'affection pour Maria et j'en ai la garde; excusez ma franchise et ma fermeté, meus je n'ai que trop attendu : Maria vous aime.
— Vous croyez ?...
— J'en suis sûre. Vous le savez maintenant : c'est un secret confié à votre loyauté.
Don Juan ne répondit pas et après un silence, Térésa continua :
— Elle vous aime. Est-ce un bonheur, est-ce un malheur > Votre conduite en décidera, mais il faut prendre un parti. >*
Don Juan ne répondait toujours pas.
— Maria a beaucoup souffert depuis hier, par votre faute; vous vous êtes montré jaloux, injuste, cruel; il n'y a qu'une raison qui peut, sinon excuser, du moins expliquer votre conduite : r aimez-vous ?
— Vous ne pouvez pas douter de mon affection pour elle.
— Pas de faux-fuyants; répondez franchement comme je vous parle : l'aimez-vous ?
— Franchement, je n'en sais rien.?
— Comment ! Que ditesi-vous ?
— La vérité. Je n'en sais rien; un jour, je crois que oui, le lendemain, je crois que non. Je doute.
— C'est étrange, dit Térésa; mais il y a un point sur lequel vous devez être fixé : voulez-vous l'épouser ?
Don Juan ne répond pas. Térésa le regarde sévèrement; elle se lève et veut s'éloigner :
— C'est indigne, dit-elle...
Mais don Juan la prend par la main et la force à se rasseoir :
— Ecoutez-moi, dit-il; je vais vous ouvrir mon âme; peufi-être y verrez-vous plus clair que moi : c'est un tumulte terrible, une cohue de sentiments et d'idées contraires ; espérances, craintes, désirs, tout se heurte en une agitation incessante; c'est un chaos; je suis plein de contradictions; je m'y trouble et je m.'y perds moi-même. Plus je réfléchis et moins je comprends. Hier, je me promettais une journée de bonheur; pour un rien je me fâche; je suis injuste et ridicule et je fais de
la peine à Maria. A peine m'aviez-vous quitté, j'avais honte de ma folie et je me repentais de ma méchanceté... Aujourd'hui, j'accours pour tout réparer; je voulais lui demander pardon et vous demander sa main. Vous me l'offrez et votre offre m'épouvante... Et pourtant, je l'aime : tendresse et dévouement. Je donnerais mon sang pour elle. J'ai du plaisir à la voir, j'ai besoin de la voir; sans elle et sans vous l'existence me semblerait vide... Vivre près de vous, avec vous, toujours, ce serait le bonheur... Je suis heureux ici, complè tement heureux... Cependant, ce mot de mariage que je m'étais cent fois répété à moi-même, prononcé par vous, m'a fait frémir... Il m'a semblé entendre retomber sur moi la porte d'une prison... Il ma semblé que je disais adieu à tout, à me» parents, à mes montagnes, à mes domaines, à tout ce que je n'ai pas vu, à tout ce que j'ignore... Il m'a semblé que s'éteignait en moi toute flamme, tout pouvoir d'aimer... Vous me croyez ?
Il y eut un silence :
— Quel homme êtes-vous donc, murmura Téi'ésa ?
— Je vous l'ai dit : contradictions étranges, exaltation ardente et qui tombe aussitôt et se change en inquiétude désolée... une indépendance farouche, et, devant une femme, ce sentiment étrange, cette fièvre, ce désir éperdu... et cette lassitude subite qui me laisse désemparé, désespéré devant le mal que je fais et sans courage pour le réparer...
Et il posait sur Térésa un regard où brillait ce
désir éperdu dont il parlait; alors, exalté, hors de lui, Juan se lève et marche à grands pas.
Un peu calmé, il revient s'asseoir auprès de la jeune femme; il lui prend la main avec une ardente vivacité :
— Quel parti prendre ? Ordonnez, j'obéirai. Elle dégagea brusquement sa main :
— Moi, se récria-tt-elle ! Prendre une responsabilité aussi lourde, y pensez- vous I Je n'ai aucun droit. C'est bien assez d'avoir à veiller sur Maria !
— EJi bien, décidez pour elle et vous aurez décidé pour moi.
— Je n'entends rien aux passions, dit Térésa; mais il me semble que vous n'avez pas d'amour pour elle. Si vous aviez de l'amour, vous ne penseriez qu'à elle.
Don Juan ne répondait pas.
— Je crois donc, poursuivit Térésa, qu*il serait imprudent de vous marier...
— Je le crois...
— ... Ou tout au moins de vous marier maintenant : vous êtes jeunes tous les deux, vous pouvez attendre. Consultez votre cœur, sondez votre pensée, tâchez d'y voir clair en vousrmême, essayez la vie... Et, plus tard, dans un an, dans deux ans, si vous vous sentez sûr de vous-même, revenez et mariez- vous. Jusque là, pas d'engagement. Laissez à Maria sa liberté et gardez la vôtre. Pas d'engagement, sinon il faut le tenir. Gardezhvous d'une promesse que vous pourriez regretter ou oublier. Vos paroles m'ont effrayée. Un homme comme vous marié contre son goût, ce serait terrible.
— Ah I s'écria Juan, j*ai assez de tendresse pour Maria pour me sacrifier à son bonheur; mais serait-elle heureuse ? Elle devinerait le sacrifice et en souffrirait plus que moi. D'ailleurs, puis-je répondre de mon cœur ? S'il s'y levait un autre amour véritable, violent, implacable, j'oublierais tout, je briserais tout...
— Il faut partir.
(Elle haletait; son cœur battait violemment et elle détournait son regard de Juan.
— Partir ? s'écria-t-il avec douleur.
— Sur-le-champ... Nous sommes coupables : vous, de légèreté, et moi, d'imprudence. N'aggravons pas nos fautes. Mon devoir et votre honneur l'exigent.
Elle tournait la tête pour cacher sa rougeur et son trouble.
— Quoi ! protesta Juan, tout de suite, sans la revoir, sans lui dire adieu I...
— Sa tranquillité n'est que trop compromise. Epargnez-lui le déchirement des adieux...
Mciis Maria se dressait devant eux. Absorbés, troublés par leurs propres sentiments, ils ne l'avaient pas entendue. Elle s'avança vers Juan et lui prit la main :
— Reste, dit-elle simplement.
Elle était très calme. Le chagrin et l'insomnie lui avaient fait perdre ses fraîches couleurs; et ses yeux portaient encore la trace des larmes. Elle était ainsi sinon plus jolie, du moins plus touchante.
— Reste, répéta-t-elle. J'ai tout entendu. Je vous remercie tous les deux. Je suis heureuse de la
présence de Juan et je n'en demande pas davan^tage.
— Puis-je rester, demanda Juan ?
— Non, dit Térésa qui se remettait peu à peu de son trouble, et, s'adressant à Maria : je dois veiller sur toi, sur ton avenir.
Mais Maria se jeta sur elle et l'embrassa tendrement :
— Allons, ne fais pas la méchante. S'il doit revenir, pourquoi ne resterait-il pas encore un peu... et s'il ne doit pas revenir, pourquoi abréger les derniers moments ! Qu'il reste... et allons nous mettre à table.
(Elle eut un sourire qui brilla dans son visage pâle comme un rayon de soleil entre les nuées agitées de mars.
Don Juan était enchanté; Térésa était tout à la fois contente et navrée. Quant à Maria, elle essaya d'animer le repas par une vivacité inaccoutumée; sa joie, d'ordinaire calme et douce, se faisait exubérante; mais on la sentait voulue et artificielle; puis elle avait des minutes de mélancolie comme si elle eût deviné que c'était là son dernier jour de bonheur.
Après le dîner, on s'en fut au verger, à l'ombre. Juan s'assit aux pieds des deux femmes, dont l'une excitait son ardeur et l'autre sa tendresse. Sa passion et sa conscience le déchiraient. Il eût voulu lire dans le oœur de Térésa pour renoncer à l'espérance ou oser avec témérité, et choisir entre la sagesse et l'audace; mais il ne trouvait ni encouragement en elle, ni résolution en lui.
106 LE5 PLUS BEOJE5 NUTTS D'MDGK DE OCiN jua^
vers rïTr,
d leuES repartis se
ourprait le -visise de W
les yeux avec une an. trdbir son trouble et
?, au motus en apparobce;
:;uaLnci il tournait les jima
êlique piraBoit une expre»-
et de sérâ
CHAPTTRE VX
fwOSÊBPm MK K
côorsBs dr êéàéer mdt TmÊÊÊÊmr^ I/mb frtirnmiaJ? ^^ cf provider
Me,
et niimKHUM. «■■
cf
et il semblait que le calme
Juan venait paaaer les aïKCS-aédi
s » M les trouvait
à Fombre et s'asseyait
on rr- --?.:': paur instants
r air. z-- i ie manifestait
et Tér^a comoac une
être pli un es
«se I eiEBOW
Ce jour-là, elles avaient demandé à Juan d'arriver plus tôt; il s'agissait de faire une longue promenade.
Il y avait, à trois heures de marche environ, une vieille chapelle consacrée à une sainte qu'elles voulaient prier; la route était agréable, le site pittoresque, la Sainte puissante; elles se mettraient sous sa protection; un pèlerinage qui serait une bonne promenade.
Don Juan trouva ses cousines prêtes à partir; il mit son cheval à l'écurie et tous les trois partirent à pied.
La promenade fut en effet charmante; le temps était beau, agréable, malgré une chaleur un peu lourde. Térésa marchait d'un bon pas régulier; mais Juan et Maria jouaient comme deux enfants, courant, se poursuivant, cueillant des fleurs, revenant sur leur pas, s' asseyant à l'ombre pour attendre Térésa qui allait toujours de son pzis égal et qu'ils avaient devancée.
Cependant, la chaleur se faisait plus accablante, le ciel prenait des teintes plombées qui n'étaient pas rassurantes; les deux jeunes gens ne s'en apercevaient pas, mais Térésa commençait à être inquiète et un mécontentement monta en elle, d'autant plus lourd et agaçant qu'elle ne pouvait en charger personne.
On était trop loin pour retourner; on arrivait sur une hauteur; il n'y avait qu'à descendre, franchir cette vallée étroite au fond de laquelle coulzdt un ruisseau, et la chapelle, but du pèlerinage, se dressait sur la hauteur voisine.
Juan et Maria s'étaient assis sous un chêne et attendaient Térésa. Deux ramiers roucoulaient dans les branches; un peu plus loin, une bergère chantait une vieille chanson mélancolique et troublante.
Térésa rejoignait les jeunes gens et s'asseyait un moment auprès d'eux; ils écoutaient en silence; et ce roucoulement plaintif et cette chanson nostalgique et lointaine faisaient monter en eux une émotion, un attendrissement langoureux.
Brusquement, le tonnerre au loin roula; le ciel s'obscurcit et un coup de vent passa, soulevant la poussière du chemin, balayant quelques feuilles et secouant l'arbre d'où les ramiers s'envolèrent.
— Nous allons avoir de l'orage, dit Térésa.
— J'en ai peur, dit Juan; peut-être serait-il prudent de chercher un refuge plus sûr que cet arbre.
Il se leva et tendit la main à ses cousines pour les aider à se lever; ils allaient quitter le couvert de l'arbre et atteindre au plus vite la chapelle, quand la pluie se mit à tomber, soudaine, drue, une averse diluvienne.
Au lieu de partir, ils se réfugièrent au contraire au plus épais du feuillage; Juan regardait la pluie tomber; Maria restait calme; mais Térésa s'impatientait et s'inquiétait.
La pluie dura pendant une demi-heure, puis elle cessa; elle n'avait pas transpercé le feuillage touffu et les voyageurs n'étaient que peu mouillés :
— Ça ne sera rien, c'éteiit pour nous faire peur, dit Juan.
LES PLUS BELLES NUITS d'aMOUR DE DON jUAN 1 I 1
Cependant l'air reste brûlant malgré la pluie et le ciel ne se dégage pas.
— Il serait plus prudent de rentrer, observe 1 eresa.
Mais les jeunes gens font remarquer qu'ils touchent au but; si par hasard l'orage reprenait, ils n'auraient pas le temps de rentrer et seraient surpris en pleine campagne; et s'il ne reprend pas, ils rentreront une heure plus tard; ce n'est pas une affaire.
Deux amoureux passèrent en courant, enveloppés tous les deux dans le même manteau ruisselant.
— Ils n'ont pas trouvé d'abri, dit Maria, pauvres petits I
— Ils ne sont pas à pledndre, dit Juan d'un drôle de ton, ils s'aiment.
Maria le regarda; mais Juan se tournait déjà vers Térésa et lui tendait la main pour l'aider à descendre. La pente était assez raide et rendue glissante par la pluie. Mais Térésa, avec un mouvement d'humeur refusa d'aide de Juan.
— Je descendrai bien toute seule, dit-elle.
Elle descendit en se tenant aux branches des arbustes qui bordaient le sentier. Juan avait rejoint Maria :
— Je trouve Térésa singulière aujourd'hui, dit la jeune fille.
— Non, je ne trouve pas, répondit Juan d'un ton indifférent.
Mais il tressaillit.
Ils arrivèrent au bas du coteau devant le ruisseau qu'il fallait franchir avant de grimper l'autre
versant. D'habitude on le franchissait en posant le pied sur deux grosses pierres qui émergeaient de l'eau; mais cette pluie subite avait submergé les pierres et singulièrement grossi et élargi le ruisseau. Ils s'arrêtèrent tous les trois et le regardèrent une minute.
— Je l'avais bien dit, fit Térésa, nous aurions mieux fait de retourner.
Elle s'impatientait.
— Mais non, répliqua Juan, ce n'est rien. Vous allez voir.
En quelques mouvements rapides, il s'était déchaussé, et se tournant vers Maria qui était plus près de lui, il l'enleva dans ses bras et entra dans l'eau.
— Tu vas te mouiller, lui disait-elle d'une voix attendrie.
Et elle s'abandonnait avec délices aux bras vigoureux qui l'emportedent, qui la berçaient; et elle fermait les yeux pour mieux savourer son bonheur. Lorsqu'il la déposa sur l'autre rive, il lui sembla qu'elle venait de faire un voyage enchanté, ineffable, mais bien court. D'un élan spontané, irréfléchi et irrésistible, elle se jeta au cou de Juan et l'embrassa :
— • Que tu es bon I...
Il lui rendit son baiser et le multiplia avec ardeur ; elle eut honte alors de son mouvement, mais ne le regretta pas ; elle prenait pour de l'amour ce qui n'était que la surprise de l'occasion ; et comme les larmes lui venaient aux yeux,
elle baissa la tête, pliant sous son bonheur comme une fleur sous la rosée.
Cependant don Juan qui se reprochait déjà cette faiblesse, repassait l'eau pour prendre Térésa; mais elle lui cria :
— Ce n'est pas la peine, je passerai bien seule... Elle cherchait un passage et ne le trouvéïit pas.
Juan qui avait repassé quand même s'approchait d'elle et lui tendait les bras.
— Non, je veux passer seule.
— Croyez- vous que je ne sois pas assez fort? Laissez-moi vous prendre.
— Non, je veux passer seule.
— Vous allez vous mouiller.
— Tant pis.
Elle cherchait toujours son passage et ne le trouvait pas.
— Il faut pourtant vous décider, disait Juan ; vous ne pouvez pas attendre la nuit chacune d'un côté du ruisseau et moi au milieu. Maria n'y a pas fait tant de façons...
Ne trouvant pas plus haut, elle redescendit sans répondre. Juan s'approcha encore plus d'elle :
— Donnez-moi au moins la main...
Brusquement il la saisit, l'enlève de force et
l'emporte; il entre dans le ruisseau : la résistance n'est plus possible. Il fait semblant d'avancer difficilement pour aller plus lentement et savourer plus longtemps le plaisir de sentir cette femme palpiter dans ses bras, et de presser sur sa poitrine son précieux fardeau...
Il la dépose enfin sur l'autre bord auprès de Maria un peu froissée.
— Merci, dit-elle sèchement.
Et pendant qu'elle se rajuste et se secoue, Juan prend le bras de Maria et commence à monter le coteau au sommet duquel se trouve la chapelle.
— Décidément, dit la jeune fille, Térésa a dans l'esprit quelque chose que je ne comprends pas; jamais elle n'est ainsi nerveuse et impatiente.
Don Juan tourne la tête pour cacher un sourire de peur qu'elle devine ce qu'il pouvait y avoir dans ce sourire de désirs ambigus, d'espoirs encore inavoués. Cette promenade les servait d'une façon inespérée quoiqu' encore incertaine et cet orage surtout était providentiel : touis les incidents, tous les embarras, tous les contre-temps, tout ce qui dérange le cours régulier des choses est propice aux aventures. Aussi, c'est avec joie qu'il s'apeicevait que ce n'était pas fini ; le ciel, de plus en plus, devenait noir; de nouveau le tonnerre roulait au loin et le vent soufflait par brusques rafales.
Ils pressèrent le pas; Maria s'appuyait langoureusement au bras de Juan; Térésa suivait à quelques pas, regrettant de plus en plus d'être partie; mais que pouvaient des regrets contre le feu du ciel I
Ils arrivèrent dans la petite chapelle ; c'était un étroit réduit où ils purent tout juste se réfugier tous les trois; les deux femmes s'agenouillèrent devant la Sainte ; et Juan, derrière elles, suivait de l'œil et voluptueusement comparaît la ligne
harmonieuse qui dessinait leurs épaules, s'infléchissait à leur taille et marquait l'épanouissement des hanches accentué encore par leur attitude ; il compare la splendeur de leurs chevelures et la luminosité ambrée de leurs nuques où tremblent de petites boucles folles...
Elles adressent à la Sainte des prières...
Qui pourra jamais savoir quels souhaits, quels désirs, quelles ardeurs, quels espoirs cachent ou contiennent les prières que les femmes adressent à Dieu et aux Saintes I
Juan les regardait; par instants, un frisson serrait leurs épaules et creusait leur échine...
Et lui, priait-il ? Auprès de ces deux femmes qui exerçaient sur lui un attrait si différent, mais également ardent, s'adressait-il à la providence céleste ou aux puissances infernales ?
Elles se relevèrent ; il aurait fallu repartir; mais le tonnerre qui n'avait cessé de rouler au loin s'était rapproché; des nuées sombres et basses traînaient dans le ciel et la pluie recommençait à tomber.
Un silence plana, lourd comme l'air de ce soir d'orage.
Térésa s'impatientait et le marquent par instants ; Maria était navrée de voir sa cousine dans cet état; mais, pour elle, l'aventure ne lui était pas particulièrement désagréable ; quant à don Juan il s'en félicitait dans le secret de son cœur.
Il essaya de causer, de plaisanter pour chasser
1 1 6 LES PLUS BELLESi NUITS D* AMOUR DE DON JUAN
l'espèce de gêne qui s* établisseiit ; mais sa voix sonnait faux et tombait dans le vide.
Le temps passcût ; la pluie tombait toujours, se calmant par instants, puis reprenant avec plus de violence ; les coups de tonnerre se succédaient et les éclairs rayaient les nuages de clartés fugitives : les deux femmes se signaient. £lles n'avaient pas peur ; elles étaient sous la protection de la Sainte; mais le soir tombait; la nuit allait être là; la situation devenait embarrassante ; il devenait impossible de rentrer et ils ne pouvaient tout de même pas passer la nuit tous les trois debout ou même assis sur les dalles de cet étroit refuge.
Et le souper ? Ils se seraient bien passés de souper pour une fois; mais au moins pouvoir s'allonger ou s'asseoir ailleurs que sur la pierre. Don Juan sentit qu'il était de son devoir d'homme de se débrouiller, de trouver quelque chose, une solution, un moyen pour que ses cousines ne passent pas toute une nuit dans des conditions aussi pénibles.
Il profita d'une accalmie pour sortir et explorer les environs ; il aperçut un peu plus loin, une habitation : c'était le salut ; il y courut; hélas ! ce n'était qu'une humble masure ; il y trouva, dans l'unique pièce, deux pauvres vieux devant un feu misérable au-dessus duquel la femme accrochait une marmite; le parquet était de terre battue et il y avait au fond une alcôve où l'on devinait une calamiteuse paillasse.
Juan inspectait l'abri et inventoriait les ressources qu'il pouvait offrir. Ce n'était pas riche. Il
exposa leur situation aux deux vieux et leur demanda ce qu'ils pouvaient faire pour les faire dîner et leur donner à coucher. Pour le dîner, il obtint du pain et des œufs ; pour coucher, c'était plus difficile; ils n'avaient là que leur paillasse ; Juan fit un geste pour la refuser avant même qu'ils l'aient offerte ; mais il y avait à côté une espèce de grange, un hangar fermé, quatre murs et le toit, qui était plein de foin et de paille. Ce n'était pas un palais ; mais c'était inespéré ; on allait pouvoir se mettre à l'abri et se reposer, allongé sur la paille.
Juan se fit^ prêter une| vieille couverture, annonça qu'il allait revenir avec deux dames, et s'en fut retrouver ses cousines. Il leur expliqua la chose; il n'y avait pas à choisir; il les prit chacune par un bras; elles étendirent la couverture sur leurs épaules et ils coururent vers l'abri providentiel.
Fallait-il faire la grimace devant ce manque de confort et même de propreté; ou ne valait-il pas mieux faire contre infortune bon cœur. Ils acceptèrent du pain, ils firent cuire des œufs et les jeunes gens dînèrent ; Juan surtout qui n'avait aucune raison d'être inquiet ou mécontent; mais Térésa grignota du bout des dents ; elle avait l'estomac serré, comme le cœur.
Ils restèrent assez longtemps assis autour du feu; la journée avait été accablante ; mais cette pluie diluvienne avait rafraîchi l'air; la nuit était venue, très sombre; par instant, on aurait dit que l'orage se calmait ; le tonnerre s'apaisait et la
pluie diminuait d'intensité ou même cessait tout à fait ; mais, après quelques minutes de ce calme trompeur, il reprenait avec plus de violence.
Maria et Térésa étaient assises sur de misérables chaises de bois et Juan sur un fagot qu'il avait approché.
— Nous n'allons pas passer la nuit ainsi, dit Térésa, nous serons encore mieux allongés dans la paille; et puis, il faut laisser ces braves gens se coucher.
Pour quelques instants, la pluie avait cessé ; dehors, les ténèbres étaient si complètes qu'on n'y voyait pas à deux pas; il fallut que le vieux les prit par la main pour les conduire à la grange. Elle était pleine de paille; il n'y avait qu'à faire quelques pas dans l'obscurité et à se laisser tomber; le vieux poussa la porte ; elles entrèrent ; Térésa obliqua d'un côté. Maria de l'autre; elles s'allongèrent sur la paille; se retournèrent un peu à droite, à gauche comme pour faire leur place.
— Quelle aventure, dit Térésa.
— Encore heureux d'avoir trouvé ceci, répondit Maria.
Elles ne parlèrent pas davantage : Térésa était agacée, nerveuse et Maria le comprenait. Don Juan n'était pas rentré :
— J'ai le sang à la tête, avait-il déclaré à la porte; je vais rester un peu dehors, l'air me fera du bien.
Ses yeux se faisaient peu à peu à l'obscurité ; mais c'est en lui-même qu'il n'y voyait pas clair et n'arrivait pas à comprendre les égarements dç
sa passion. Térésa, Maria : n'était-il pas ridicule entre ces deux femmes ? Laquelle fallait-il tenter de séduire ? La première en abusant de sa confiance, ou la seconde en surprenant son innocence ? N'était-ce pas audacieux, insensé, criminel ? Et après 7 Etait-ce sa faute si son sang bouillonnait dans ses veines, si sa tête et son cœur éclataient du désir fou que leur présence allumait en lui; était-ce sa faute si elles étaient jeunes, jolies, désirables et s'il avait vingt ans ! Etait-ce sa faute, si, dans son trouble, il ne pouvait pas arriver à démêler laquelle il préférait, quitte à les désirer toutes les deux ?
La pluie recommençait à tomber, si fine et si menue d'abord que don Juan, tout au feu de sa passion ne la sentit pas; il marchait, allant assez loin, puis revenait; tout d'un coup, il frissonna; la pluie redoublait; ses vêtements étaient mouillés; il s'approcha de la grange; à la porte, il hésita, mais pas longtemps; qu'avait-il à gagner à se faire tremper ? Rien, sinon un refroidissement.
11 poussa la porte et entra; l'obscurité était complète; sans bruit, les mains en avant, il marcha jusqu'à la masse de paille, s'y laissa tomber et ne bougea plus.
La chaleur le ramine bientôt; ses ardeurs le reprennent, son agitation recommence, son audace revient. Il écoute; dans le silence, il perçoit deux respirations : l'une calme et régulière; l'autre inégale et oppressée; l'une dort, l'autre ne dort pas.
Juan ne se contient plus; son cœur bat tumul-
tueusement, ses oreilles bourdonnent; devant ses yeux passent des éclairs comme ceux qui zèbrent les nues, ses sens s* embrasent. Il rampe doucement, vers la gauche, vers la droite, vers laquelle, il ne sait pas... il rampe...
— Si c'est Maria, pensa-t-il, je l'épouserai... Si c'est Térésa...
il n'alla pas au bout de sa pensée; sa main venait de rencontrer une autre main, une main tremblante, brûlante comme la sienne, et qui se retira vivement.
— Térésa ?... Maria ?...
L'orage avait repris avec plus de fureur; la pluie crépitait, le vent sifflait entre les tuiles du toit et les coups de tonnerre ébranlaient la grange. Et cependant, il y régnait une atmosphère, une chaleur qui se dégagait de ces corps fiévreux allongés dans la paille, lourde, énervante, sensuelle.
Don Juan glissa un peu plus de ce côté; cette fois, il toucha la femme.
— Térésa ?... Maria ?...
Elle avait eu un mouvement de recul; mais il l'avait saisie et la maintenait; le feu de la passion le brûlait et rien ne l'aurait arrêté maintenant. Dans l'obscurité, il ne dirigeait pas ses mouvements et il allait à tâtons; sa main passa sur la poitrine et rencontra un sein qui palpitait; il ne la retira pas, mais au contraire, il l'emprisonna, il le pressa doucement comme pour éveiller le désir et le sentit se gonfler sous les doigts qui le caressaient.
La femme essayait de se dégager, de s'éloigner,
de se soustraire à l'étreinte qu'elle sentait venir; elle invoqua la Seiinte voisine; mais sa protection ne fut sans doute pas assez prompte; Juan, non seulement la maintenait, mais s'approchait de plus en plus; leurs visages se touchaient; leurs haleines confondues, les lèvres de Juan trouvèrent les lèvres de la femme et les emprisonnèrent ; elle eut un sursaut; elle se raidit; mais, glissant encore un peu, il pesa sur elle de tout son corps; elle eut un long soupir, profond mais presque silencieux, et elle se détendit tout d'un coup comme si ce baiser furieux l'avait vidée de force et de volonté, comme si elle acceptait d'être vaincue.
Juan eut un ricanement de triomphe aussi silencieux que le soupir de la femme; et lentement, sans hâte fâcheuse, sans brusquerie maladroite, mais avec une fermeté qui interdisait à la femme tout espoir de lui échapper, d'une main à la fois douce et assurée, il organisa sa victoire.
Enfin, il en tenait une; il en tenait une et il s'imaginait que c'était l'autre; et ainsi, il les serrait toutes les deux contre lui : double victoire.
Il sentait contre sa chair sa chair palpitante.
Enfin ! Y avait-il assez longtemps qu'il était énervé par la présence continuelle de ces deux femmes auprès de lui, par son double désir qui allait de l'une à l'autre sans savoir à laquelle se fixer ! Enfin, il les tient ; il en tient une et c'est comme s'il les tenait toutes les deux.
Béatrice, Lucrézia... Non, Térésa, Maria... Il n'en est plus aux vaines images et aux comparai-
sons douteuses et incertaines. Ces désirs, ces images sont une réalité; il les touche, il est leur maître et il y cherche une double volupté que les circonstances rendent plus intense et plus perverse.
Il serre plus étroitement la femme qu'il tient et il pense que l'autre est là, tout à côté; il l'entend respirer; il la toucherait peut-être s'il allongeait la main. Elle ne cherche plus à se dérober; elle ne le repousse plus; au contraire, elle se serre contre lui, elle soupire, elle accepte les caresses, elle les lui rend avec une âpreté rageuse et passionnée où se mêlent l'amertume et la jouissance de la défaite.
Maria se réveilla la première; elle se secoua et ouvrit la porte; le grand jour entra; elle fit quelques pas dehors et battit des mains : l'orage était passé; un soleil radieux brillait sur la campagne rafraîchie.
Juan et Térésa sortirent derrière elle; Juan gardait un visage impassible; fallait-il y laisser paraître la joie du triomphe ou la peur de reproches véhéments ?
Térésa était pâle; Maria courut l'embrasser et le lui fit remarquer :
— J'ai bien mal reposé, dit-elle.
Les vieux leur donnèrent une tranche de pain et une tasse de lait de chèvre. Ils leur laissèrent quelques pièces et repartirent. Maria ressentait en son cœur l'allégresse de la nature; elle chantait, elle sautait en marchant. Quand on touchait
les arbres, il en tombait des gouttes de pluie; cela la faisait rire.
Des paysans étaient passés avant eux et avaient mis une planche au-dessus du ruisseau ; ils passèrent près du chêne oii ils s'étaient abrités ; la foudre l'avait frappé; de grosses branches pendaient.
Térésa marchait seule, d'un pas régulier et rapide; on aurait dit que la joie de Maria lui faisait mal; Juan et elle évitaient de se regarder; elle marchait droit devant elle, sans prendre garde aux cailloux du chemin, comme si elle n'avait rien vu, rien senti.
Elle ne dit pas un mot tout le long du chemin.
Lorsqu'on arriva, elle monta dans sa chambre et tomba dans un fauteuil où elle resta, immobile, les yeux secs et fixes comme si elle regardait l'avenir.
Maria vint la chercher; elle dit qu'elle était malade et ne voulut pas descendre. Maria et don Juan déjeunèrent seuls, assez tristes ; lui, restait désemparé.
II voulut dire au revoir à Térésa avant de partir; elle lui fît dire qu'elle reposait et qu'elle le verrait le lendemain.
Don Juan partit de bonne heure. Une bonne nuit dissipa les brumes de son âme; il est joyeux à son habitude; il déjeune; il monte à cheval pour venir voir ses cousines; il est fier, superbe, triomphant.
Un peu avant d'arriver, il trouve Térésa au bord du chemin, à l'ombre d'un bosquet; elle
s* est échappée et s'est avancée jusque là pour lui parler sans crainte de surprise. Il saute de cheval et court à elle; il veut l'embrasser, mais elle le repousse; il veut parler, mais elle l'interrompt :
— Nous avons commis une action vile, honteuse, indigne, sans excuse, du moins pour moi; le démon des mauvaises passions a soufflé dans mon âme une ivresse empoisonnée; j'ai abdiqué l'estime de moi-même. Toute ma vie sera employée à pleurer mon crime d'un moment. Que Dieu me pardonne ! Moi, je ne me pardonnerai jamais. J'étais tranquille, heureuse, j'aimais mon mari de toute mon âme, de toute ma raison; nous n'avons aucune excuse...
— L* amour...
— Ne profanez pas le beau nom d'amour ! Mais les larmes et les plaintes sont inutiles. Il est temps de nous prouver à nous-mêmes la sincérité de nos remords : séparons-nous.
Don Juan est atterré :
— Nous séparer !
— Aujourd'hui même.
— Vous abandonner seule à ce désespoir dont je suis cause ! Non. Nos deux existences sont liées dans les regrets comme dans le bonheur.
— Il n'y a pas de bonheur pour nous.
— Il y en a dans l'amour.
— Nous ne nous aimons pas.
— Je vous aime, je vous le prouverai; ma vie est à vous; laissez-moi vous refaire une destinée. Fuyons,
— Fuir ! Après mon infamie, désoler encore mon mari ! Que me conseillez-vous l Etea-vous donc mon ennemi ? Mais non, vous n'êtes qu'un insensé. Il vous reste deux devoirs à remplir : laissez-moi à mon expiation et rendez à Maria l'espérance de son amour. Ne tuez pas son bonheur comme vous avez tué le mien. Elle ne vit que par vous, vivez pour elle, je vous en supplie, je vous l'ordonne. Sauvez la seule victime de votre folie que vous puissiez encore sauver. Je ne vous parle pas d'un mariage prochain; je vous demande une promesse pour l'avenir. Eloignezvous maintenant, mais en faisant espérer votre retour, et revenez. Revenez, épousez Maria et sans vous soucier ni de vous, ni de moi, tâchez de la rendre heureuse. A ces conditions, je ne vous maudirai pas; trouvez un prétexte et partez.
Térésa avait repris le chemin de la maison. Don Juan la suit, la tête basse, désolé, vaincu par cette volonté. Maria les voit venir et accourt, joyeuse.
— Je ne viens que pour te dire adieu, dit Juan, je pars.
— Tu pars, répondrelle en devenant blême 7 Devant cette désolation, Juan faiblit, hésite,
sent défaillir son courage; mais un coup d'œil sévère de Térésa le rappelle à la réalité.
— Oui, je pars.
— Quand ?
— A l'instant.
Maria défaille; Térésa la soutient; Juan a les larmes aux yeux.
— Allons, enfants, dit Térésa avec un sourire, il ne faut pas vous désoler pour un moment de séparation.
Maria rouvre les yeux :
— Pourquoi s'en va-t-il ? 11 n'est donc pas heureux avec nous ?
— Si, il est très heureux; mais il a reçu des lettres qui l'obligent à partir; il reviendra ; rassure-toi.
— Reviendrasrtu, Juan ?
— Oui.
— Quand? reprend la pauvre enfant avide de promesses et d'espérance.
— Le plus tôt possible.
— Et pour longtemps ?
— Pour toujours, dit Térésa.
— Est-ce vrai }
— Oui, pour toujours.
— Non! s'écrie avec un cri déchirant la pauvre jeune fille avertie par un sinistre pressentiment ; toujours, c'est trop ; il ne reviendra pas...
Elle fond en larmes; on cherche à la persuader, à la calmer; mais à toutes les promesses, à toutes les consolations, elle répond obstinément d'une voix coupée par les sanglots :
— Il ne reviendra pas... il ne reviendra pas... Epuisée par la violence de son désespoir, elle
tombe sans connaissance ; Juan veut lui porter secours.
— Non, dit Térésa en l'écartant avec une autorité invincible, non ; profitez de cette crise pour vous éloigner et finir cette scène doulou-
reuse. Partez, partez à l'instant et ne revenez que pour l'épouser.
Don Juan eut un moment d'hésitation ; une dernière fois il regarda Térésa, et Maria étendue sans mouvement.
— Puisque vous le voulez, fifc-il avec un mouvement fataliste, adieu donc !...
11 sauta à cheval, piqua des deux et dans le bruit du galop de sa monture, n'entendit pas un cri déchirant qui le poursuivait :
— Juan !...
Lorsqu'il fut hors de vue, don Juan mit son cheval au pas. Cette allure convenait mieux à ses réflexions ; elles enfiévraient sa tête et se heurtaient en lui.
— ... que penser, que faire ! Tout est doute et contradiction. Ma raison lutte contre mon instinct et mon instinct résiste ; et il est le plus fort. Mes espérances aboutissent à des déceptions. Je f2iis ce que je ne veux pas; je veux ce que je ne fais pas. La volonté est une duperie; l'amour est incertain et changeant comme 1* arc-en-ciel. Le désir s'allume et s'éteint à chaque pas comme un feu follet de l'esprit ; le bonheur flotte toujours plus loin dans les nuages de l'inconnu.
La Pandora, est-ce donc le bonheur ? Non. Béatrice, Lucrézia, est-ce le bonheur ? Non, pas davantage. Le bonheur et l'amour sont encore plus loin. Vais-je les trouver auprès de Maria, de Térésa ?... Hélas, mon cœur est aussi vide et aussi désespéré qu'auparavant... J'arrive dans
cette famille qui est la mienne; j'y trouve le calme, la vertu, une félicité pure et tranquille dont je puis prendre ma part... Et je n'y apporte que désordre, ruine, déshonneur. J'aime l'une, j'aime l'autre, je n'aime ni l'une ni l'autre. Je trompe, trompé moi-même et par moi-même ; ces deux femmes, mes deux cousines, la femme de mon hôte et la compagne de mon enfance, je les désole, je les brise l'une par la honte* l'autre par le malheur, toutes les deux par le désespoir... Suisje donc méchant ? Non, certainement. Quelle est donc cette fatalité qui me pousse au mal... Suisje maître de mes actions ? Non, ni moi, ni les autres... Térésa, femme loy2Je et sage, chrétienne fervente oublie tout, son mari et son Dieu... pour qui? pour un homme qu'elle n'zûme même pas...
Don Juan ralentit encore l'allure de son cheval :
— Est-il bien vrai qu'elle ne m'aime pas?... Si elle ne m'aimait pas, n'aurait-elle pas trouvé un moyen de m* échapper la nuit dernière, malgré la présence de Maria, à cause même de cette présence ; si elle ne m'aimait pas, aurait-elle .si facilement subi mon étreinte? M'aurait-elle rendu mes caresses avec une ardeur presqu' égale à la mienne... Non; je lui ai d'abord imposé mes beiisers; mcds, rapidement, elle a été consentante; elle s* est abandonnée à la volupté avec une joie, elle l'a cherchée en se serrant contre moi avec un élan qui venait du cœur... Elle m'aime... Et moi, insensé, je m'éloigne d'elle...
Et le souvenir de cette nuit d'amour, le goût
des baisers de Térésa qu'il avait encore sur les lèvres troublaient son cœur et ses sens :
— - Je m'éloigne parce qu'elle m'a chassé... Mais, stupide, c'est justement pour cela que je n'aurais pas dû partir Elle a peur de retomber dans la même faute ; mais cette peur et cette rechute doivent faire ma joie et mes délices...
Don Juan se souvint de son histoire avec la petite Rosa, la fille du jardinier, et de la leçon de son oncle Jorge : « Ne te sauve pas quand les femmes s'évanouissent ! » Il commençait à connaitre les incertitudes et les contradictions du coeur féminin. Sans doute ne fallait-il pas se sauver non plus quand les femmes vous chassaient.
— ... Elle m'aime, se répétait don Juan ; si elle m'a ordonné de partir, c'est qu'elle m'aime; si elle m'a fait un si pompeux étalage de ses regrets et de son repentir, c'est qu'elle m'edme... et elle doit me trouver stupide d'être parti. Et pourquoi cet abandon de ses devoirs les plus sacrés, de ses sentiments les plus chers ? Parce qu'il faisait de l'orage I Allons donc 1 C'est parce qu'elle m'aime...
Don Juan arrêta son cheval à l'ombre de quelques arbres.
— Et même si elle ne m'aime pas; même si son repentir et ses remords sont sincères autant qu'elle le dit, pourquoi fuir ? Au contraire, ces remords apporteront à la volupté un goût de corruption qui lui donnera plus de piquant. Tenir dans ses bras une femme toute palpitante de plair sir et en même temps déchirée de regrets; sentir
1 30 LES PLUS BELLES NlJItS d'aMOUR DE DON JUAN
dans ses baisers la joie de l'amour et l'angoisse du désespoir, voilà une sensation assez rare et perverse... Et je m'en vais... Allons, ne soyons pas toujours aussi stupide I...
Don Juan allait faire tourner son cheval, quand il fit cette réflexion :
" — Diable ! Il ne faut pas que Maria me voie, sinon ce serait une nouvelle scène avec crise de larmes et évanouissement ; et Térésa elle-même prendrait un soupçon et se tiendrait sur la défensive. J a surprise seule peut assurer le succès.
Il aperçut un village à quelque distance ; il y alla, entra à l'auberge, mit son cheved à l'écurie, se fit servir un morceau, et, quand il eut dîné, il reprit en sens inverse et à pied le chemin qu'il venait de faire à cheval ; ce n'était pas très long d'ailleurs, il avait le temps; la lune 1* éclaira un moment; mais elle était à son dernier quartier ; elle descendit vers l'horizon et disparut; il aimait mieux ça.
Il était près de minuit quand il arriva devant la maison ; pas une lumière, pas un bruit ; les chiens aboyèrent ; il les appela doucement par leur nom; ils le reconnurent et vinrent se frotter à lui; il les flatta de la main et les renvoya se coucher.
La maison formait devant lui une m2isse sombre; elles* étciient là; elle était là; elle dormait sans doute; elle rêvaiit à lui sans se douter qu'il était si près et que bientôt...
Don Juan réfléchissait : forcerait-il la porte ou la fenêtre ? Celle qui céderait le plus facilement;
il savait que les fermetures n'étaient pas particulièrement solides. La porte, il n'avait que six p2is à faire; il les fit et exerça une poussée; la porte résista. Pourquoi, les jours précédents, ne s'étaitil pas emparé d'une clef! On ne pense pas à tout. C'est une faute. Le métier de séducteur comme celui d'homme d'Etat consiste, pour une bonne part, à tout prévoir.
La porte résiste. Diable ! ïl ne faudrait p«is faire de bruit et réveiller tout le monde.
Voyons la fenêtre. En étouffant ses pas, Juan va jusqu'à la ferme et revient avec une échelle; il connait la chambre de Térésa et il croit bien se souvenir que la fenêtre est fermée avec une barre de bois vermoulu.
L'échelle appliquée sous la fenêtre est juste assez longue; don Juan monte en silence; il opère une poussée; le bois craque et cède peu à peu; si Térésa s'est réveillée, il ne faut pas lui donner le temps de reprendre ses esprits, sinon tout est perdu; une poussée un peu plus forte; la barre cède, la fenêtre s'ouvre, Juan se laisse glisser dans la chambre et se précipite vers le lit où il devine la jeune femme endormie, étendue, à peine couverte.
Elle s'est réveillée, elle pousse un cri qui s'étrangle dans sa gorge ; déjà Juan la tient deins ses bras :
— C'est moi; n'aie pas peur; je t'aime... et toi aussi, tu m'aimes...
— Je te hais. Vous êtes un monstre sans entrciilles pour être revenu après ce qui s'est passé ici.
— C'est justement pour cela que je suis revenu. A mesure que je m*.éloignais, la désolation déchirait mon cœur : j'avais goûté tes baisers et j'en serais privé à jamais, ce n'était pas possible I Et ces baisers que je fuyais, je les sentais sur mes lèvres, non plus comme des caresses, mais comme des morsures; je t'avais tenue dans mes bras et je ne te verrais plus; nous avons palpité ensemble du même désir, de la même exaltation, et notre amour aussitôt né devrait mourir ; non, ce n'était pas possible...
— Je ne vous aime pas, partez...
Elle avait agrippé ses mains aux épaules du jeune homme et tendait les bras pour le repousser; mais lui-même l'avait saisie et elle n'était pas la plus forte. Couchée, presque nue, elle était en mauvaise posture pour se défendre et tous ses efforts n'empêchaient pas Juan de se rapprocher de plus en plus :
— Je vous aime, je veux t'eiimer et tu ne m'empêcheras pas de t' aimer...
— Ne vous airje pas dit tout à l'heure toute ma douleur, tous mes remords...
— Il n'y a pas de remords contre l'amour ; l'amour est le plus fort ; il doit triompher et il triomphe...
Don Juan s'était si bien rapproché qu'il prononça ces derniers mots bouche à bouche et qu'elle les sentit sur ses lèvres en même temps qu'elle les entendit. Elle se débattait; ses soubressauts faisaient glisser ses couvertures et la découvraient. L'ardeur de Juan touchait à l'affolement.
— Je ne vous aime pas, ça n'est pas vrai, je ne vous aime pas, répétait-elle.
Et elle se tordait pour échapper à son étreinte qui se précisait.
— Je t*aime et tu m* aimes, et la preuve que tu m* aimes, c'est que tu as été à moi et que tu vas encore être à moi.
— Jamais, j'aimerais mieux mourir...
— Tu mourras donc sous mes baisers...
Et il la pressait, il la couvrait de caresses, il l'enveloppait toute.
— Vous ne deviez revenir plus tard que pour épouser Maria...
— Maria ! Et qu'importe Maria ! Qu'importe l'avenir ! C'est le présent seul qui compte; c'est toi que j'aime, toi qui m'aimes... Allons-nous donc nous occuper de l'avenir quand cette nuit est à nous et que nous pouvons en faire une nuit de délices ; allons-nous nous embarrasser de vains scrupules quand l'amour nous unit dans une double et divine f«élicité...
Térésa fléchissait sous les accablantes caresses de don Juan; ses forces commençaient à l'abandonner et les paroles d'amour du jeune homme jointes à ses baisers la troublaient profondément. Aimait-elle Juan ? Peut-être plus qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même, plus qu'elle ne le cîoyait; et l'amour ne parle jamais en vain. Elle se défendait encore pour avoir les honneurs de la défaite; mais elle savait bien qu'un moment viendrait où elle serait vaincue.
Don Juan commençait à avoir assez d'expé-
• rience pour savoir lui aussi que ce moment viendrait, d'autant plus sûrement qu'il était déjà venu la nuit dernière. Aussi, au lieu de se décourager, il redoublait d'ardeur. D'instinct, il trouvait les caresses qui affolaient la jeune femme et les mots d'amour qui devaient lutter victorieusement contre ses derniers scrupules; ses mouvements même de défense la lui livraient de plus en plus et sa résistance ne faisait qu'exciter son désir de jouir de sa victoire et d'en hâter le moment.
Ce moment vint enfin; il eut la joie satanique de la sentir faiblir entre ses mains ; sa tête se renversa en arrière ; ses bras retombèrent en croix en travers du lit et elle resta inimobiîe comme offerte en sacrifice; sa poitrine se soulevait d'un mouvenient rapide et saccadé : elle s'abandonnait.
Don Juan eut un sourire silencieux, une expression de joie féroce comme doivent en avoir les félins quand ils tiennent une victime à portée de leur patte et qu'ils, sont sûrs quelle ne peut pas leur échapper. Elle était à lui; alors, il n'avait pas besoin de se presser; il allait se délecter de r avant-goût de sa victoire avant de la consommer.
Il regarda ce corps adorable qui se dessinait en courbes claires dans l'ombre de la chambre; il le caressa de la main délicatement et écarta un pan de couverture qui couvrait encore les jambes et rompait l'harmonie de leur ligne. Et tout en regardant, tout en caressant tous ces trésors d'amour qui lui étaient promis, il stimulait son
désir pour trouver tout à l'heure un plaisir plus aigu :
— Tu es à moi... tu vas être toute à moi... c'est ma volonté qui est maîtresse des joies que noua allons partager... Tout à l'heure, dans une minute, la même ardeur nous enlacera, nous roulera sur ce lit et mêlera nos corps, nos souffles et nos âmes dans un même enivrement...
Il se penchait vers elle; elle fermait les yeux et un râle étouffé sortait de sa gorge, tantôt rauque et assourdi comme la plainte d'une victime, tantôt doux et câlin comme le roucoulement d'une amoureuse qui touche à la suprême joie.
Brusquement, don Juan eut peur que cet abemdon ne fut qu'une feinte de la jeune femme pour lui fedre relâcher son étreinte, dont elle profiterait pour se ressaisir et lui échapper. Alors, pour lui faire perdre cet espoir au cas où elle lauraût gardé, il la resserra au contrEÛre en se rappro* chant d'elle, de plus en plus étroitement; Térésa sembla se réveiller, se ranimer; ses bras se refermèrent sur son amant ; elle céda à son amour en lui rendant ses baisers; mais elle se rejetait aussitôt en arrière comme si le souvenir de ses devoirs oubliés lui eussent rendu ces baisers amers ou brûlants.
Pendant toute cette nuit d'amour elle fut tantôt attirée vers Juan et attachée à lui par l'enivrement du plaisir; et tantôt se dérobant et le fuyant comme sous le poids du remords. Ces deux attitudes alternées ajoutèrent à la joie que don Juan eût goûté auprès d'une femme simplement consen-
tante, la satisfaction de la victoire et l'excitation perverse de sentir une amante se donner tout en se refusant, mêler aux élans de son amour 1* amertume du regret, et aux écarts de son refus les appels irrésistibles de l'amour.
Un coq chanta.
Cette nuit n'était donc pas éternelle ï Les deux amants qu'une lassitude heureuse avait assoupis, se réveillèrent brusquement et se dressèrent à demi. Par la fenêtre restée ouverte, ils distinguèrent une ligne claire qui séparait à 1 horizon la terre et le ciel et qui s'élargissait rapidement.
— Partez, partez vite, murmura Térésa épouvantée.
— Pas avant de t* avoir enlacée une dernière fois...
Ce fut une étreinte fébrile, furieuse, effrénée; ils s'y donnèrent comme s'ils touchaient à leur minute dernière et qu'ils voulussent épuiser toutes les joies de la terre avant d'y renoncer. Et n'était-ce pas leur minute dernière 7 Juan allait partir pour toujours et Térésa allait retomber dans l'angoisse de ses remords. C'était fini. Aussi, elle se donna à cette dernière minute de joie avec une avidité éperdue, avec tout ce qui restait de forces dans son corps profané, de désir dans son coeur meurtri. C'était fini.
Il la laissa, après un suprême baiser, étendue sur son lit, immobile, accablée, pantelante, désespérée...
Au bout d'un temps dont elle ne mesura pas la
durée, le froid du matin la fit frissonner; elle se leva et courut à la fenêtre; la ligne de clarté avcût envahi le ciel; don Juan avait disparu; elle retomba sur son lit en sanglotant.