CHAPITRE VII
Amours champêtres. Don Juan commet une imprudence qui aurait pu lui être fatale. Thisbéa^ la jeune pêcheuse, le sauve, et il la perd : amour, voilà bien de tes coups ! Va-t-il se Vattacher ? Plutôt garder la chance possible de Vaventure et la liberté qui lui permet, sans tarder, de goûter Vamour à la fois ardent et extatique de Silvia, la fille des bois.
Don Juan chevauchait à travers les champs et les bois; les premiers jours, il pensa sans cesse aux deux femmes qu'il laissait, Tune éperdue d'un amour sur lequel brillait par moments une lueur d'espoir, et l'autre accablée d'un désespoir que rien ne devait jamais atténuer.
Un peu de pitié amollissait son cœur, car il n'était pas encore le don Juan qu'il devint vite et pour qui la séduction d'une femme n'était qu'un jeu cruel, un désir bref qui s'éteignait dès qu'il était satisfait.
Mais une campagne riante se déroulait devant lui et changeait à chaque détour de la route; le soleil brillait; l'avenir était devant lui et lui gardait certainement de nombreuses et prochaines aventures. Alors, pourquoi perdre son temps à se
souvenir d'un passé aboli qui ne nous offre plus que des fantômes ?
Aussi, à mesure que don Juan s'éloignaût de ses cousines qui avaient été, de façons différentes, ses victimes, leur image et leur souvenir se dissipaient en son Qceur comme ces brouillards légers qui couvrent la campagne à T aurore et qui fondent aux premiers rayons du soleil.
Pendant les heures chaudes de la journée, il s'arrêtait à l'ombre d'un bois et laissait souffler son cheval; il s'allongeait sur le dos au pied d'un arbre et, regardant le ciel à travers les branches, il laissait sa pensée parfois s'attarder dans le passé, mais plus souvent s'aventurer dans l'avenir; quand il pensait au passé, un sentiment d'orgueil gonflait son cœur; il n'avait pas possédé un grand nombre de femmes encore; mais il y aveùt si peu de temps qu'il avait lâché les jupes de sa mère ! Maintenant qu'il s'en allait seul à travers les rues des villes et les grands chemins, ne pouvait-il pas espérer de nombreuses et mirifiques aventures ?
Tout en marchant ainsi à petites journées, il arriva au bord de la mer en un village de pêcheurs. Il n'avait pas encore vu la mer; cette immensité lumineuse, doucement mouvante qui se soulevait sur un rythme égal comme le sein d'une femme endormie, l'enthousiasma.
Il était arrivé là d'assez bon matin et résolut d'y rester quelques jours; il se promena sur le rivage et il lui prit la fantaisie de se baigner.
Il nageciit assez bien; aussi, une fois dans l'eau, ne craignit-il pas de s'éloigner du rivage; mais
s'il avait confiance en lui-même, il se trompait en pensant que les vagues qui viennent mourir sur le bord l'aideraient à y revenir. Et puis, il ne connaissait pas les endroits dangereux, ni les courants qui peuvent vous emporter sans espoir de retour.
C'est ce qui arriva à Juan. Quand il voulut revenir à la rive, il s'aperçut que, malgré tous ses efforts, il n'avançait pas, mais qu'au contraire, il dérivait de plus en plus vers la haute mer.
Il redoubla d'efforts; mais que peuvent les forces d'un homme contre une pareille force de la nature! Il eut un moment d'inquiétude. C'était vraiment trop stupide de mourir ainsi. Il rassembla toute son énergie pour tenir le plus possible sa tête hors de l'eau et il poussa un cri aigu.
Mais pouvait-il espérer être entendu; pouvait-il espérer être vu ? Il était trop loin et sa tête ne devait faire sur l'eau qu'un petit point noir. Cependant son seul espoir était d'être secouru à temps; alors, il s'appliqua non point à se rapprocher, mais à se maintenir à la surface, et en ménageant ses forces le plus possible pour durer plus longtemps.
Et chaque fois qu'il pouvait lever la tête audessus de l'eau, il poussait un nouveau cri.
Une barque se détache du rivage et vient vers lui. Elle est bien loin encore et il n'ose pas espérer; mais ce n'est pas une illusion, il ne se trompe pas; c'est bien vers lui qu'elle vient.
Pourvu qu'il tienne assez longtemps ! jElle n'avance pas vite malgré ses deux paires de rames; et lui, la lassitude commence à raidir ses membres.
Mais l'espoir gonfle son cœur; il lutte; par
instants, il lui semble qu*il n'a plus la force de faire un mouvement, ses tempes battent, ses oreilles bourdonnent, ses yeux se ferment, la vie s'enfuit de son esprit; il se laisse couler; mais un sursaut de volonté le ranime; il retrouve un reste de vigueur pour se redresser et se maintenir.
Il entend une voix :
— Courage... tenez bon... encore une seconde.,.
Ces paroles le raniment; il fait un dernier effort, le dernier, si celui-là ne le sauve pas, il est perdu; il lève le bras hors de l'eau et une main chaude saisit sa main glacée. Il se sent tenu, maintenu, attiré; c'est le salut; soutenu comme il l'est, il réussit, de l'autre main, à saisir le bord de la barque. Il se sent saisi par chaque bras, tiré, hissé; il aide ses sauveteurs en s' aidant lui-même; encore un effort; c'est bien le dernier cette fois et il tombe évanoui au fond de la barque.
Lorsqu'il revint à lui, il sentit d'abord, avant d'ouvrir les yeux, une main qui, avec une étoffe, exerçait sur son corps des frictions qu'elle s'appliquait à faire énergiques, mais qui n'avaient rien de rude. Il ouvrit les yeux et reconnut que cette main appartenait à une jeune fille dont le visage souriant se penchait vers le sien. Il lui sourit aussi pour bien lui montrer qu'il revenait à la vie et qu'il lui était toujours agréable de voir un joli visage.
Il arrêta la main à frictions en la saisissant dans les siennes, la porta à ses lèvres et la baisa avec e^usion et reconnaissance. Ce premier devoir
accompli, il se mit sur son séant et se couvrit comme il put avec des toiles.
II aperçut alors un jeune homme qui ramait et qui lui fît un signe amical. La jeune fille s'assit auprès de lui et lui expliqua qu'il avait été imprudent en s' éloignant dans ces parages à cause de courants traîtres qui entraînaient en haute mer ; et que si elle ne l'avait pas vu, il serait maintenant en train de flotter entre deux eaux.
Don Juan avait regardé la jeune fille pendant qu'elle parlait et il avait remarqué qu'elle avait un teint chaud et ambré, de grands yeux expressifs et une bouche fraîche et souriante. Aussi il la remercia avec plus d'effusion encore et montra une joie expansive pour avoir été sauvé par une aussi jolie personne. Elle en était aussi heureuse que lui car elle riait comme lui et fixait sur lui des regards aussi ardents que ceux qu'il fixait sur elle.
Seul le jeune homme ne riait plus et tirait sur ses rames avec une rage mal contenue.
Lorsqu'ils abordèrent, don Juan était complètement remis de son émotion et de son étourdissement; seule, une assez lourde fatigue subsistait encore. Il retrouva ses vêtements et se présenta plus décemment à la jeune fille.
Elle l'attendait et, le prenant par le bras, elle l'emmena dans une petite maison humble, modeste, mais propre. Elle alluma du feu; fit asseoir don Juan près de la cheminée pour qu'il finisse de se réchauffer et tout en préparant le dîner, elle lui dit :
— Je me nomme Tisbéa; ma mère est morte
jeune; mon père était pêcheur; quand il faisait beau, il m'emmenait en mer avec lui; je lui rendais de menus services et j'apprenais son métier tout en le regardant; aussi, maintenant qu'il est mort lui aussi, je continue ce même métier pour vivre. Oh ! je ne vais pas si loin en mer et je ne manie pas d'aussi lourds filets; je suis forte mais je n'ai pas la vigueur d'un homme; mais je ne me plains pas. Parfois, ce serait souvent si je voulais, quelque jeune pêcheur m'accompagne et m'aide.
— Pourquoi ne veux-tu pas que ce soit souvent, Tisbéa ?
— Parce qu'ils le font avec une arrière-pensée.
— Ah ! et laquelle ?
— M' épouser; ils veulent me montrer qu'ils sont habiles dans leur métier, qu'ils gagneraient largement de quoi me nourrir et que je n'aurais qu'à rester à la maison. Mais je fais semblant de ne pas comprendre et lorsqu'ils parlent plus nettement, je secoue la tête.
— Et pourquoi, Tisbéa 7
— Parce que je ne veux pas me marier.
■ — Tu ne veux pas te marier, jolie comme tu es !
— J'aime mieux rester libre.
Il l'avait prise par la main, et, s' étant levé, il la tenait devant lui ; et il répétait :
— Ne pas te marier ! Mms ces grands yeux sont faits pour refléter l'amour; cette bouche est un nid à baisers.
— Peut-être, répliquaj-t-elle en riant; mais celui qui me dornerciit ces baisers ne manquerait pas d'être mon maître et je n'en veux pas; il regarde-
LES PLUS BELLES NUITS D'aMOLU DE DON JUAN 1 43
rait si mes yeux reflètent l' amour, mads il y verrait peut-être le reflet du sien, pas du mien.
— Pourquoi, Tisbéa ?
— Parce que je n'aime aucun de ces jeunes gens; ainsi, celui qui était avec nous tout à l'heure...
— Aucun, Tisbéa ! Eh quoi ! ce petit cœur n'a pas encore battu et tu ignores encore l'amour ?
— Oui, j en ai peur comme d'une chaine, d'un esclavage. Ah ! rester libre, n'avoir personne qui puisse avoir le moindre droit sur vous...
— Sans doute, mais ces droits sont délicieux et vous donnent à vous aussi des droits. N'est-il pais bon d'avoir des bras sur lesquels on peut compter et une épaule et une poitrine où on puisse reposer sa tête enfi.é\Tée: n'est il pas doux d'avoir des yeux qui n'aient de regards que pour votre beauté et une bouche toujours prête à la célébrer et, tout en murmurant des paroles d'amour, à chercher votre propre bouche pour d' ardents baisers.
Et don Juan attirait dans ses bras la belle fille et lui révélait tout à la fois la douceur et 1 ardeur des baisers d'amour.
Et il continuait :
— Ce joli \-isage. Tisbéa, n'est pas féût pour rester impassible et froid; ce beau corps n est pas fait pour rester ignoré, calme, inanimé; il est fait pour donner les joies de l'amour, pour \"ibrer sous les caresses...
Et don Juan, tout en parlant serrait plus fort la jolie pêcheuse dans ses bras et il cherchait et il trouvait le chemin de ses lèvres; et il les pressait avec les sieimes de la façon la plus affolante; et
elle frémissait entre ses bras. Mais, comme prise de crainte, elle s'en arrachait et, toute chancelante, mettait les mains devant ses yeux :
— Je ne sais pas ce que j'ai... un vertige... c'est comme si j'avais bu du vin nouveau...
3— C'est l'amour, Tisbéa, dit don Juan en la saisissant de nouveau; l'amour enivre comme un vin capiteux; et, juge un peu des délices qu'il peut donner, puisque tu ne ressens là que l'émoi des plus innocentes caresses; songe un peu aux félicités que tu ressentirais si ces caresses se répandaient et se multipliaient par tout ton corps... Ce sont les délectations que je veux te donner, Tisbéa, aussitôt que la nuit nous enveloppera de ses ombres.
Et de nouveau et plus étroitement encore, il la serrait et l'embrassait. Et une fois ei^pore, brusquement, elle s'arracha de ses bras : la porte s'ouvrait. Le jeune homme qui tout à l'heure était en barque avec elle entrait; il eut un prétexte quelconque pour justifier son indiscrétion et trouva un moyen pour attirer Tisbéa dehors; et, dès qu'ils furent seuls, il lui dit :
— Chasse-le.
Elle se redressa, froissée, et alleiit répondre qu'elle était libre et ne dépendait de personne; mais il répétait d'une voix sifflante, impérative :
— Chasse-le... Nous sommes quatre ou cinq jeunes gens ici, nous t'aimons tous; tu n'as qu'à choisir; les autres reconnaîtront celui que tu choisiras et s'inclineront devant la volonté ; mais tu te moques de nous, et tu déclares que tu veux rester libre, que tu ne veux aimer personne... et il suffit
que cet étranger se montre pour que tu tombes dans ses bras, mais cela ne se passera pas ainsi et nous sommes résolus à nous défendre... oui, nous tous... chasse^e et qu'il parte tout de suite si tu ne veux pas qu'il lui arrive malheur.
Tisbéa rit au nez du jaloux qui s'en alla en marmottant avec des gestes de menace :
— Et dire que c'est moi qui l'ai tiré de l'eau;.. Elle rit par bravade; mais quand elle rentra, elle
était toute pâle; elle avait déjà de la sympathie, de la tendresse pour don Juan; elle n'aurait pas voulu qu'il lui arrivât du mal; et les autres étaient bien capables...
— Qu'est-ce donc, ma chérie, lui demanda-t-il? Elle lui répéta les menaces de l'autre. Don Juan
sourit et montra son épée.
— Mais ils sont plusieurs...
— Et quand ils seraient plus encore... que cette crainte ne vienne pas donner de l'amertume à nos baisers.
Il voulut la reprendre, mais elle se déroba; il fallait déjeuner; elle le fit asseoir et le servit; pendant le repas et toute l'après-midi, ils s'amusèrent tous les deux des mille enfantillages qu'inventent tous les amoureux qui sentent monter en eux une mousse de tendresse qui pétille et qui les enivre.
Ils allèrent se promener jusqu'au bois voisin où ils restèrent jusqu'au crépuscule. Leur intimité devenait plus étroite et plus touchante; don Juan ne pensait pas à partir; et sans doute Tisbéa, toute à son bonheur nouveau, ne pensait pas qu'il pourrait partir un jour.
I 46 LES PLUS BELLES NUITS D'aMOUR DE DON JUAN
Ils dînèrent encore ensemble, et, après le dîner, don Juan recomnnença les cajoleries qui troublaient si fort la jeune fille; il l'attira à lui, la renversa sur son épaule et lui prodigua les baisers les plus tendres et les plus affolants; elle frissonnait et soupirait doucement sous les caresses; les baisers fermaient ses yeux, entr' ouvraient ses lèvres, mordillaient sa nuque ambrée, et peu à peu, descendaient sur l'épaule qu'il découvrait et gagnaient les seins gonflés de jeunesse, d'ardeur, de désir.
A mesure qu'ils étendaient le champ de leur conquête, les vêtements en déroute tombaient et le corps radieux de jeunesse apparaissait, blanc comme un marbre, mais un marbre où la vie circulerait avec un sang généreux, un marbre tout frémissant d'amour.
Don Juan la serrait toujours, la caressait, faisant courir par tout son corps de grandes ondes de volupté ; elle s'accrochait à lui, lui rendait «es baisers et murmurait :
— Qui esrtu donc, toi dont le premier regard m'a obligée à tomber dans tes bras ; quelle puissance ont tes yeux et quelle persuasion a ta voix; toutes les paroles d'amour des hommes m'ont toujours fait hausser les épaules et sourire de pitié... et toi, dès les premiers mots... de quel sortilège uses-tu ?...
Elle poussa un profond soupir.
Quand don Juan eut monté^ son désir au point où il le voulait, il l'emporta; le lit était dans une petite pièce voisine; il l'y étendit et la contempla un moment pour savourer à l'avance comme il
avait coutume de faire le plaisir qu'il allait prendre.
Doucement, il se glissa auprès d'elle et commençait à l'enlacer lorsqu'un coup violent ébranla la porte. Elle sursauta.
— Ce n'est rien, mon amour, n'aie pas peur, dit don Juan.
Et il la serrait plus étroitement contre lui.
Un second coup, plus fort que le premier retentit. Tisbéa sursauta encore ; mEiis don Juan la maintint; ce n'était pas le moment de la lâcher.
Mais les coups à la porte redoublaient, accompagnés de huées et de hurlements :
— Ce sont eux, murmura la jeune fille.
— Eux, ceux qui t'aiment et que tu n'as pas voulu aimer... Ah! Tisbéa, comme tu as eu raison d'attendre mes baisers pour goûter à l'amour... Ils hurlent de rage et de jalousie, mais laisse-les s'égosiller... c'est nous qui sommes les heureux...
Don Juan resserrait son étreinte ; cette jeune fille était vraiment délicieuse dans sa naïveté et son ignorance; et la présence à la porte d'une demî-douzaine de rivaux criant et écumant de jalousie donnait un singulier piment à l'aventure.
A chacun de leurs coups, Tisbéa tressaillait ; et ses tressaillements de peur se confondaient avec ses frémissements d'amour. Don Juan la rassurait :
— Ne crains rien... je t'aime... tu es dans mes bras et mon épée est à côté de moi...
Elle ne pouvait guère en effet être mieux dans
ses bras; et, au moment même où elle était toute à lui, une volée de pierres vint s'abattre non plus sur la porte, mais sur la petite fenêtre qui se trouvait en face du lit. Les spasmes de la volupté lui arrachèrent un cri; elle se tendit puis retomba avec un profond soupir.
Un instant encore, don Juan savoura son bonheur ; mais les coups redoublaient ; les volets n'étaient pas très résistants; encore un peu et les pierres viendraient tomber sur le lit. Alors, il s'arracha des bras de sa jeune amante, s'habilla à moitié, prit son épée et ouvrit la porte. D'abord, il ne vit rien dans la nuit; mais une volée de pierres s'abattit autour de lui; une ou deux même le touchèrent assez violemment ; des ombres se mouvaient à quelque distance ; il les chargea, l'épée haute :
— Ah ! canaille... attendez, marauds, couards, par l'enfer, je vais vous montrer votre maître...
Et il fonçait dans la nuit ; mais les ombres s'éparpillaient, s'évanouissaient autour de lui et celles à qui il tournait le dos continuaient à le lapider; il réussit cependant à atteindre un de ses agresseurs et le piqua assez sérieusement. Le blessé qui connaissait bien le terrain alors que Juan ne le connaissait pas, put cependant lui échapper et alla tomber dans les bras de ses amis. Ils l'emportèrent et ce fut le signal de leur retraite.
Don Juan rentra. Tisbéa attendait, accroupie sur le lit, grelottante de froid et tremblante de
peur. Juan la rassura et la réchauffa sous ses baisers :
— Sois tranquille, mon amie, je les ai mis en fuite et je crois bien même qu'il y en a un assez mal en point,
Tisbéa trembla : pourvu que la blessure ne soit pas grave, car c'était à cause d'elle...
Mais de nouveau, Juan s'était glissé auprès d'elle; et ses caresses lui firent oublier ses inquiétudes.
Le jour les trouva enlacés et assoupis; Tisbéa ouvrit les yeux la première ; elle vit don Juan auprès d'elle et eut un mouvement de surprise et d'effarement; mais, à l'instant, les événements de la veille lui revinrent à l'esprit; elle avait sucsombé à l'amour, elle qui avait bien juré... Comment cela avait-il pu se faire, si vite, et dans les bras d'un étranger qu'elle voyait à peine... Des larmes montèrent à ses yeux ; elle regarda don Juan qui reposait, calme; elle admira ses traits fins, sa peau blanche, ses lourds cheveux épars autour de son front et elle comprit quelle séduction terrible il pouvait avoir auprès des femmes. Elle se pencha vers lui et posa ses lèvres sur son front en murmurant :
— Juan, je t'aime...
Il ouvrit les yeux et lui sourit. Mais aussitôt, elle pensa à la bagarre de cette nuit; la chemise de Juan, glissant sur l'épaule montra un bleu qu'y avait fait un coup de pierre.
— Juan, dit-elle, il faut partir...
— Tisbéa, rassure-toi, je n'ai peur de personne.
— Tu n'as pas peur d'un ennemi, face à face, lépée à la main; mais ils sont nombreux et sournois; je les ai tous repoussés et je t'aime; ils ont voulu que je te chasse et je t'ai gardé la nuit; ils nous ont fait du tumulte et tu en as blessé un ; tout cela ne se pardonne pas; ils ne t'attaqueront pas en face, au grand jour mais ils nous tendront un piège et nous y tomberons : il faut partir.
— Eh bien, partons, Tisbéa...
— Partons ? Nous, tous les deux ? Moi avec toi ?
— Oui.
Elle avait dit: «il faut partir », mais elle n'osait pas dire emmène-moi et elle n'espérait pas partir avec lui. Mais puisqu'il voulait bien... Elle battait des mains. Il ajouta :
— Je vais à l'auberge où j'ai mis mon cheval hier en arrivant; pendant ce temps, tu te prépares; je viens te chercher et nous partons.
L'amour et la joie aveuglaient si bien la pauvre fille qu'elle ne se demandait ni où, ni comment ils partaient; ce noble et beau cavalier l'aimait et l'enlevait; elle n'avait qu'à se fier à lui.
Don Juan l'embrassa et sortit. JL* aubergiste se levait; il prépara le cheval et Juan réfléchissait :
— Elle est bien gentille cette petite Tisbéa... mais que vais-je en faire ? Je la prendrai en croupe? Elle marchera à côté de moi une partie de la route; la nuit elle dormira dans mes bras... mais elle et toujours elle, ce sera bientôt fastidieux... oui, elle est bien gentille, mais ne le
sera-t-elle pas aussi celle que je rencontrerai ce soir et demain...
Son cheval était prêt; il sauta en selle et tournant le dos à la maison de Tisbéa, il traversa le village et gravit la côte qui T éloignait pour toujours.
Cependant, Tisbéa, un baluchon à la main, attend sur le pas de sa porte; de là, elle peut voir la route qu'a prise don Juan. Elle l'aperçoit qui s'éloigne; elle blêmit; elle ne veut pas croire que ce soit lui; mais elle le reconnait malgré sa douleur à le reconnaître; ça ne peut être que lui; et même si ses yeux ne le reconnaissaient pas, l'angoisse de son cœur suffirait à lui révéler sa honte et son malheur.
Elle rentre, ferme sa porte et, tombant à genoux devant le lit où elle vient de connaître les plus profondes joies et où elle souffre du plus cruel déchirement, elle qui s'était bien juré de ne jamais succomber à l'amour, ^elle pleure sa défaite et son rêve perdu.
Don Juan chevaucha deux jours encore; pendant ces deux jours, l'image de Tisbéa remplaça dans son souvenir l'image de Térésa. Comment la pauvre fille se débrouillait-elle avec la meute hurlante de ses amoureux dédaignés; elle ne pouvait plus leur dire maintenant qu'elle voulait rester rebelle à l'amour !...
Mais qu'importait ! Ne suffisait-il pas d'avoir échappé au danger de la traîner après soi ? Et si jolie, si aimante qu'elle put être, l'était-elle
autant que celle qu'il rencontrerait ce soir ou demain ? ...
Ce fut ce soir.
Don Juan s'était arrêté selon sa coutume pendant les heures chaudes de la journée; il prolongea même sa halte car il faisait vraiment lourd; quand il repartit, le ciel se couvrait et l'orage menaçait — les orages devaient le servir. Il se hâta pour gagner le prochain village ; mais il n'en eut pas le temps; l'orage fut soudain et le prit.
Heureusement, il aperçut une petite maison non loin de la route, au bord d'un bois. Il y courut; la porte ouverte d'un coup de poing, il trouva dans une salle basse deux vieux assis près du feu; une forme accroupie devant le foyer se leva, se retourna, et resta immobile un instant devant don Juan : c'était une toute jeune fille.
Il remarqua du premier coup d'œil son teint de Moresque quoique assez clair, ses yeux bruns vifs et profonds, sa bouche assgz charnue ce qui est un signe de sensualité et sa lourde et abondante chevelure noire Quant à elle, son visage prit subitement une expression d'adoration, de sour mission; son regard, le frémissement de ses lèvres, tout son être tendu en offrande exprimaient les mouvements subits et impétueux de son cœur.
Don Juan demanda aux vieux l'hospitalité pendant l'orage. Il s'assit auprès du feu pour se sécher et la petite s'en fut attacher son cheval sous un hangar. Elle revint mouillée; ses vêtements légers collaient à son corps et en dessinaient les jeunes
splendeurs. Pendant qu'elle préparait le dîner, Juan fit parler les vieux : ce n'était pas leur parente, mais une fillette abandonnée qu'ils avaient recueillie ; elle les servait et ils la nourrissaient; pendant qu'elle allait et venait dans la salle, don Juan la suivait de regards avides; elle était souple, onduleuse, féline; elle aussi regardait don Juan et elle lui souriait ou bien son visage gardait une expression grave, étonnée, extatique comme si elle s'était trouvée en présence de toutes les félicités de la terre et du ciel.
On se mit à table; elle le servit; elle oubliait de manger pour le regarder.
Les deux vieux se retirèrent dans la pièce voisine; la petite couchait sur une paillasse dans un coin de la pièce où ils se trouvaient. Juan approcha sa chaise du feu; l'orage se calmait; il partirait dès que la pluie aurait cessé tout à fait; la petite vint s'accroupir auprès de lui; il l'attira à lui en lui prenant la main qu'il garda dans la sienne et la fine tête brune vint s'appuyer sur ses genoux.
Ils restèrent ainsi immobiles; l'orage s'éloignait; la pluie cessait. Don Juan se leva, ouvrit la porte; dans le ciel, des nuées se débandaient, emportées par le vent.
La petite était près de lui; il s'en alla sous le hangay où elle avait attaché le cheval; elle l'y suivit; il sauta en selle; elle lui tendit la main; il n'eut pas une seconde d'hésitation; il prit la main offerte et elle sauta devant lui; elle était si mince et si souple qu'elle y trouva sa place; elle passa
ses bras autour des épaules de son cavalier et ils partirent ainsi tous les deux.
Ils ne parlèrent pas en chemin, mais chaque fois que Juan baissait son regard vers elle, il voyait les grands yeux sombres fixés sur lui comme s*il eût été la source de vie.
Ils arrivèrent au village prochain, trouvèrent une auberge et y prirent une chambre. Il la dévêtit; elle le laissa faire; elle n'aurciit pas voulu contrarier ou modifier un de ses gestes; rien n'existait que lui; elle était vierge; elle fut à lui simplement, saintement; puisqu'il le voulait, il fallait que cela fût; le reste importait peu, n'existait pas.
Don Juan n'était pas encore trop endurci ; ce don total, absolu le toucha; pas plus que Tisbéa, il ne pouvait l'emmener avec lui; mais il ne partit pas le lendemain; il voulut goûter plus longtemps cet amour frais, sincère, absolu.
Elle s'appelait Silvia.
Son amour lui inspirait des caresses délicieuses et touchantes, l'instinct de la tendresse vaut encore mieux qu'une longue expérience. Jamais elle ne demanda à Juan qui il était, s'il était riche, ni ce qu'il ferait demain; elle jouissait du moment présent qui par la présence de Juan et son amour, valait une éternité; le monde se limitait à l'étroit espace qui les renfermait tous les deux et les unissait dans leurs bras enlacés.
Pour la première fois, peut-être, don Juan se trouvait en face de l'amour, de l'amour absolu, souverain; il comprenait qu'il remplissait seul le cœur de cette enfant et qu'il en avait tout chassé.
les souvenirs et les espoirs, la terre et le ciel et Dieu lui-même. Oui, vraiment, il comprit ce que c'était que l'amour; il en voyait le reflet dans les yeux de Silvia, il comprenait le bonheur extatique dans lequel elle s'enfermait.
Et il ressentait à ses baisers une félicité si vive, il éprouvait un tel ravissement à contempler et à caresser ses grâces angéliques, il trouvait à leurs étreintes une volupté si enivrante qu'il crut bien avoir été touché lui aussi par le doigt mystérieux de r amour.
Hélas, la lassitude vint. Après un nombre de jours qu'ils ne comptèrent pas, don Juan sentit le vide de son coeur; il ne ressentait plus aux caresses de Silvia la même félicité. Il voulut la reconquérir; il fit tout pour retrouver l'ardeur des premiers jours et raviver la flamme. Hélas ! il fut bien obligé de reconnaître que ce qui l'attacheiit à Silvia, ce n'était que le désir des sens et le caprice de son imagination.
Cependant l'amour de Silvia n'avait pas subi la plus légère atteinte. Mais elle ne donnait plus à don Juan que la moitié du bonheur; il ne lui suffisait pas d'être aimé, il voulait aimer.
Il savait bien qu'il ne trouverait peut-être plus jamais l'amour aussi haut, aussi pur, aussi absolu d'une femme aussi jeune, aussi jolie, aussi aimante.
Et pourtant il partit; il abandonna à son désespoir cette enfant qui l'adorait si profondément, si uniquement; il l'abandonna pour s'en aller chercher à l'aventure, de femme en femme, non point celle qui l'aimerait, mais celle qu'il pour-
rait aimer, aimer vraiment, non pas seulement par l'entraînement des sens, mais avec son cceur, son cœur qui n'avait pas encore aimé et dont le vide inquiet appelait les béatitudes de l'amour vrai, même suivies de ses douloureuses désespérances.
Un matin que Silvia dormait encore, don Juan, sans la réveiller, glissa son collier d'or entre ses doigts, et sortit.
Quelques minutes après, il sautait à cheval et partait au galop sans se retourner.
Deux jours plus tard, il arrivait au château de ses parents et se jetait aux genoux de sa mère.