CHAPITRE IV
Coup double. Deux sœws, Béatrice et Lucrezia, qui toutes les deux aiment don Juan, au lieu de se drosser en riûales Uune contre Vautre, préfèrent partager fraternelle-
ment les caresses qu'il leur prodigue avec une impartiale ardeur en les serrant toutes les deux dans ses bras. Il n'es/ que de s'entendre. Ce qui ne U'empèche pas de se défendre vaillamment contre une double attaque.
C'est quelques jours après que don Juan traversant un faubourg de Séville, en venant voir son oncle Jorge, passa devant une maison d'assez belle apparence. A la fenêtre, il y avait deux femmes, deux sœurs sans doute, l'une doit être une femme toute jeune encore et l'autre une jeune fille ; une fleur à peine éclose et un bouton sur le point de s'ouvrir.
Elles voient don Juan; elles fixent sur lui un long regard qui les fait palpiter et rougir.
Don Juan, lui aussi, les voit; une émotion semblable fait battre son cœur; il sourit; il les salue en enlevant, d'un geste large, son feutre empanaché; il fait caracoler son cheval pour se montrer dans tous ses avantages; alors la jeune femme prend le bouquet qu'elle portait à son corsage et le lui lance; d'un bond, don Juan est à terre, ramasse le bouquet et, ressautant en selle, le presse sur ses lèvres et le met sur son oœur.
JLa jeune fîlle a disparu.
Sur le côté de la maison, il y a un haut jardin, bordé d'un mur. En s* éloignant, don Juan longe ce mur; là-bas, la jeune fille surgît; en courant, elle a ravagé le jardin; essoufflée, toute palpitante d'émoi, elle arrive au bout du mur en même temps que don Juan; elle porte une brassée de fleurs et jette sa moisson odorante sur le beau cavalier. Il
les saisît au vol, il recueille celles qui sont tombées sur lui, sur son cheval et tout en s' éloignant, il se retourne et fait aux femmes des signes d'adieu. A laquelle, à la jeune femme, à la jeune fille ? Il n'en scdt rien. Elles sont toutes les deux au bout de son regard, et comme il n'a pas à choisir, ou du moins pas encore, son regard, son geste, son désir vont à l'une et à l'autre.
Il resta troublé de cette aventure et, le lendemain, comme s'il n'eût pas pu faire autrement, il vint passer devant la maison à la même heure. Il revit les deux femmes à la fenêtre; l'une d'elles lui fit signe; il s'approcha et quand il fut devant la porte, elle s'ouvrit devant lui : il entra.
Une servante le mena dans une salle basse et fraîche; les deux femmes y arrivèrent en même temps que lui; il leur fit compliment et elles le firent asseoir entre elles deux.
Cependant, tout en causant, il les regardedt et ne se décidait pas à trouver laquelle était la plus jolie. Elles se ressemblent un peu, la plus jeune ayant les cheveux un peu moins foncés, plus de candeur juvénile dans le regard, plus de fraîcheur virginale sur le visage et le corps un peu moins formé, avec toutes les grâces d'une adolescence qui finit. Son aînée, qui devait l'être à peine, avait une chevelure plus sombre, le regard plus assuré et tous les charmes d'une femme qui s'éveille à la vie. La jeune s'appelait Béatrice, l'aînée Lucrezia.
Vraiment, don Juan, en les regardant toutes les deux, n'arrivait pas à marquer une préférence.
Aussi, s'en remettait-il au destin pour donner une suite à cette belle histoire.
Celui-ci s'en chargea presqu* aussitôt : l'aînée demanda à sa sœur d'aller dire aux servantes d'apporter des fruits et des boissons fraîches. Dès que Béatrice fut sortie, don Juan s'approcha de Lucrezia et lui murmura les mots magiques, toujours les mêmes, qui montent l'imagination des femmes et font vibrer leurs sens et battre leur cœur, même quand elles n'y croient pas. Don Juan mêlait, adroitement, les louanges aux grâces et à la beauté de la jeune femme à ses serments d'amour éternel.
Elle rougissait, visiblement heureuse; aussi le jeune homme s'enhardit et, ayant pris la main de la jeune femme, il l'attira à lui et l'embrassa.
Béatrice rentrait : avait-elle vu le baiser ? Elle rougit et il sembla que son joli visage prit un air de dépit. Elle ne sortit plus. On apporta des bassins de grenades, d'oranges, et des boissons glacées.
Don Juan resta une heure encore avec elles, les lutinant toutes les deux, en riant, sans que l'une put se fâcher des menues privautés qu'il prenait avec l'autre; mais devenant plus audacieux avec chacune quand l'autre ne les voyait pas.
Il partit doublement enflammé et en promettant de revenir le lendemain.
Il revint plus tôt que la veille. Ce fut Béatrice qui le reçut; Lucrezia faisait la sieste et elle se garda bien d'aller la réveiller. Don Juan fut heureux de cetfé circonstance et il se comporta avec
la jeune, comme il avait fait la veille avec F aînée. Il poussa même un peu plus loin les cajoleries préliminaires, et le joli petit visage frais, ne suffisant plus à ses baisers, il étendit le champ de ses conquêtes, en découvrant l'épaule blanche, la gorge jusqu'à la naissance des seins qui palpitaient sous ses lèvres ardentes. La petite le laissait faire, renversée en arrière, soutenue par son bras, les yeux mi-clos, les lèvres humides entr* ouvertes sur ses dents éclatantes, à demi-pâmée. Ils étaient si fort occupés l'un et l'autre qu'ils n'entendirent pas venir Lucrézia.
Béatrice se redresse et se rajuste; mais don Juan au lieu de se laisser aller à la confusion, s'avance, et avec autant de bonheur que d'audace, embrasse Lucrézia qui, stupéfaite, le laisse faire. Il la garde une minute serrée contre sa poitrine et lui murmure les mêmes paroles d'amour qu'il disait, tout à l'heure, à Béatrice.
Puis, la menant par la main près de sa sœur :
— Je suis persuadé, lui dit-il, que vous avez l'épaule aussi blanche que Béatrice.
Et sans attendre de protestation, il les découvre toutes les deux, il les compare, il leur trouve un mérite différent mais égal, il les caresse, ses baisers vont de l'une à l'autre.
Fascinées toutes les deux, ni l'une ni l'autre ne cherche à se soustraire à cette étrange comparaison; se fâcher, ne pas se plier docilement à ce caprice, c'est renoncer à l'amour de don Juan, c'est l'éloigner de soi pour le jeter dans les bras de l'autre.
Ni Tune ni l'autre n'y consentirait; toutes les deux à la fois ont ressenti pour ce jeune homme un amour subit et si violent que rien ne les arrêtera pour le satisfaire. Non seulement elles contentent la curiosité amoureuse de don Juan; mais elles trichent. Il compare leur épaule; Lucrézia tire sur ces vêtements; elle agrandit l'échancrure; elle découvre l'attache du bras et la neiissance du sein; don Juan les couvre de baisers; mais lorsqu'il se relève, Béatrice en a feiit autant et ses lèvres passent de l'une à l'autre...
Le lendemain, l'amoureux au oœur départi, passa encore deux heures charmantes entre les deux sœurs. Y avait-il eu dispute entre elles, y avaity-il eu entente pour une lutte loyale ? Don Juan ne s'en soucia pas. Elles étaient auprès de lui et rivalisaient de grâce et d'abandon; ce que l'une donnait, il le prenait à l'autre, pour amener la première à lui donner davantage. Elles en arrivaient ainsi à provoquer l'audace du jeune homme.
On aurait dit qu'elles étaient solidaires et liées par un pacte qui leur faissût une obligation de l'égalité dans les caresses. Cette situation amuse don Juan et elle l'émeut. Laquelle des deux aurat-il? Que lui importe! Toutes les deux sont jolies, toutes les deux l'aiment; il prendra la première avec laquelle il se trouvera seul.
C'est le jour suivant qu'elles le gardèrent à dîner,
jLa chère fut délicate et les vins généreux; don Juan, se souvenant du précepte de son oncle, qui lui avait permis de garder un sang-froid victorieux dans son duel avec Niceto, don Juan but avec
modération; mais il s'appliqua à faire boire les jeunes femmes, pas assez pour les engourdir, éissez pour les mettre dans l'état d'excitation où il les voulait.
Dès que les servantes, le service terminé, se furent retirées, voilà don Juan qui distribue les baisers en parts égales; les caresses continuèrent l'ouvrage de la bonne chère et des vins capiteux; les amoureuses lui rendent ses baisers et leurs trois visages se touchent; l'air est lourd, la chaleur leur monte à la tête; elles dégrafent leur corsage; don Juan, le plus calme des trois, les aide; peut-être plus quelles ne l'auraient voulu; la blancheur des chairs apparaît; il les a à demi grisées de vin; il finit de les griser de caresses; sous ses mains diligentes, les vêtements s'ouvrent et glissent; il va plus loin qu'il n'a jamais été; mais si l'une a un mouvement de recul, il lui montre l'autre; aucune des deux ne veut rester en arrière, persuadée qu'à la dernière minute, c'est elle qu'il prendra.
Voici le moment délicat. Il leur verse un verre de vin ; il en prend une gorgée pour les encourager et il les fait boire; elles se renversent, s'abandonnent; il les embrasse longuement; leurs yeux se ferment, mais leurs prunelles 'brillent à travers leurs paupières.
Voici le moment difficile : il se lève et les fait lever avec lui; une dans chaque bras, il les soutient; elles s'appuyent à lui; la chambre est toute proche; c'est là qu'il les dirige; ils marchent pas à pas, lentement pour leur cacher le chemin, le but de ses intentions tout à la fois, il se penche
tantôt vers l'une, tantôt vers l'autre et l'embrasse.
Ils touchent au but; ces quelques pas ont fait glisser les vêtements dénoués; avec une vivacité et une adresse diaboliques don Juan les entretient dans un état de fébrile exaltation ; ses mains sont à l'une pendant que ses lèvres sont à l'autre; il caresse les flancs satinés de Béatrice et embrasse les seins palpitants de Lucrézia.
Il ne fut pas nécessaire d'user de violence; mais il dut cependant les aider pour forcer les derniers refuges de la pudeur; une agrafe encore et leurs vêtements coulent à leurs pieds; elles apparaissent comme deux lis jaillis de leur tige. Elles restent droites, immobiles, frémissantes, leurs corps marquant les mêmes différences que leurs visages; don Juan les regarde toutes les deux dans leur grâce diverse; les hanches de Béatrice sont encore étroites, ses jambes longues et minces faites de tendres couleurs et de lignes délicates; Lucrézia a un peu plus de splendeur dans la jeunesse, mais elle reste fine, tout en étant un peu plus épanouie; l'une est une fleur éclose hier soir, et l'autre ce matin parmi les gouttes de rosée de l'aurore.
Don Juan les regarde, il s'enivre du parfum de cette chair jeune et frémissante; d'une main il caresse la première, de l'autre la seconde; ses baisers se pressent, s'exaltent de l'une à l'autre; il les rapproche et il ne sait plus laquelle il tient, laquelle il embrasse ; ils vibrent tous les trois sous la même caresse.
^e lit est là; il les y pousse; elles y tombent et lui avec elles; elles s'y allongent, elles s'y tordent.
il les presse; chacune soupire des caresses que l'autre reçoit et elles gémissent toutes les deux de ses étreintes alternées.
Quand il ouvrit les yeux, au matin, leurs deux têtes reposaient sur ses épaules et leurs cheveux se mêlaient sur sa poitrine.
Au lendemain de cette nuit doublement voluptueuse, don Juan dut quitter Séville, où il était avec son oncle Jorge, pour rentrer au château de Mafiara.
Il se prépara donc à partir; il allait monter à cheval, il s'arrêterait chez ses deux amantes, il leur dirait au revoir, en leur promettant de revenir bientôt. Très sincèrement d'ailleurs. Le domiaine de Manara, la vie auprès de ses parents lui sem^blait trop calme, trop monotone, maintenant qu'il avait goûté aux délices de Séville.
Il fît ses adieux à son oncle et partit; mais tout en chevauchant par les rues, il s'aperçut qu'il était suivi par deux cavaliers. Sans savoir trop pourquoi, un soupçon le prit; il s'écarta de son chemin et fit un détour; les cavaliers s'attachaient à ses pas; il ne s'arrêta pas à la maison de ses belles et déjà sortait de la ville.
Alors, les cavaliers pressèrent l'allure et tirèrent l'épée; il n'y avait plus de doute, c'était à lui qu'on en voulait; en une seconde, il examina la situation : s'enfuir, il avait un bon cheval mais un peu lourd, capable de fournir un effort prolongé mais pas très rapide; d'ailleurs don Juan ne fuyait pas, même devant un ennemi supérieur en nombre. Accepter le combat, c'était bien inégal;
d* abord ils étaient deux et on a beau ne pas avoir peur, lutter contre deux n'est pas un avantage; et puis, comme ils venaient exprès pour livrer bataille, ils étaient équipés pour la bataille, longue et forte rapière, large dague, pourpoint de cuir épeiis et peut-être cotte de mailles sous les vêtements. Pour lui, il avait bien son épée, comme toujours, mais il éteût équipé comme un placide voyageur.
En faisant ces réflexions rapides, don Juan avisa une prairie qui bordait la route et en était séparée par une haie. Ses adversaires fonçaient sur lui, l'épée en avant. Comme ils allaient l'atteindre, don Juan fait faire un écart à son cheval, l'enlève, saute la haie et prend du champ à travers la prairie tout en tirant l'épée à son tour. Les autres, décontenancés, emportés par leur élan, passent, s'arrêtent, se reprennent, reviennent et sautent la haie à leur tour, meus inégalement et à distance l'un de l'autre. Don Juan fonce sur celui qui est le plus près et engage le fer; mais l'autre se rapproche; alors don Juan fait volte-face, franchit de nouveau la haie et se retrouve sur le chemin; celui des deux adversaires qui était le plus près, saute lui aussi; au moment où il se reçoit, don Juan l'attaque, et quoiqu'il se défende avec assez de vigueur et d'adresse, il finirait par en avoir raison; mais le second a sauté à son tour et arrive au secours du premier; alors don. Juan opère la même man,œuvre et, d'un bond, repasse dans la prairie. Ses ennemis l'y suivent, mais n'ayant pas l'initiative du mouvement, ils ont toujours quelques secondes de retard; cela permet à don Juan
LES PLUS BELLES NUITS d'aMOUR DE DON JUAN 8J
de reprendre haleine; et comme ils ne sautent jamais bien ensemble, mais à quelques secondes d'intervalle, don Juan n'a toujours ainsi qu'un seul ennemi devant lui.
Il renouvela cette manœuvre chaque fois qu'il le fallut pour maintenir l'égalité dans le combat, entremêlant les sauts de brefs engagements d'épée, tantôt avec l'un et tantôt avec l'autre de ses adversaires.
K^ependant, ayant affaire à eux deux alternativement, il se fatiguait plus qu'eux; il avait réussi à piquer d'un coup de pointe de bras de l'un de ses adversaires; mais il avait reçu un coup qu'il n'avait réussi à parer qu'à moitié, qui ne l'avait pas entamé, mais qui lui avait douloureusement meurtri l'épaule gauche.
Le combat se prolongeait sans décision; qu'il reçut une blessure, même légère, que son cheval fit une faute et il était perdu. 11 commençait d'ailleurs à se fatiguer; il voulut en finir par un coup brusque et se précipita sur son plus proche ennemi.
— Défends ta peau, coquin.
jL' autre para et riposta violemment :
— Et toi la tienne... Je crois que tu en tiens.
— Pas assez pour ne pas pouvoir t'en faire tenir à ton tour, lâche...
Les injures se croisaient parmi le cliquetis des épées; mais Je deuxième arrivïût et don Juan, obligé de lâcher le premier avant de l'avoir mis hors de combat, passait une fois de plus par dessus la heûe.
Mais un autre cavalier apparaît au bout du che-
62 LES PLUS BELLES NUlTS D* AMOUR DE DON JUAN
min et galope vers les combattants en poussant des cris :
— Tiens bon, Juan, j'arrive... hardi... ah I ruffians, vous livrez bataille deux contre ^un... coquins, je vais vous apprendre à vivre...
C'était don Jorge qui arrivait au secours de son neveu. Tout à l'heure, un ami avait vu passer don Juan et, derrière lui, les deux cousins de Niceto, qu'il connaissait aussi. Ce n'était pas un secret que ces jeunes gens avaient juré de venger leur parent. En les voyant marcher à une certaine distance de don Juan, de la même allure et en le regardant farouchement, il a un pressentiment; il les regarde; don Juan tourne à droite, les deux cavaliers tournent à droite; alors l'ami n'y tient plus; s'il se trompe, tant pis, on l'excusera; mais si son soupçon n'est pas vain, il se reprocherait toute sa vie de n'avoir ptxs averti don Jorge.
En deux bonds, il est chez lui et il lui raconte rapidement qu'il vient de voir passer don Juan suivi des deux cousins de Niceto à mine menaçante.
Don Jorge crie à son valet de lui amener son cheval; il remercie son ami, prend son épée et s'élance sur le chemin que devait suivre son neveu. A peine dépasse-t-il les dernières maisons de la ville qu'il l'aperçoit aux prises avec ses adversaires. Il pique des deux. Dieu soit loué, il arrive à temps ! Il fond sur les ennemis l'épée haute; le combat change de face, car don Jorge est un rude adversaire.
Pendant que l'un des deux agresseurs reste
engagé avec don Juan, l'autre se tourne vers don Jorge ; les épées brillent et sifflent, s'engagent et se dégagent; mais bientôt la lame de Jorge glisse le long de la lame de son adversaire et pénètre dans son épaule.
— Et d'un, s'écrie le vainqueur.
Le blessé lâche son épée et se renverse sur son cheval; si le cheval prend peur et s'emballe, il va être effroyablement traîné par les pieds. Alors, l'autre, sans se soucier de ce qui peut lui arriver, quitte don Juan et se précipite vers le blessé pour le soutenir et le remettre en selle.
Don Jorge et don Juan se trouvent en face l'un de l'autre, délivrés.
— Merci, mon oncle, lui dit Juan en lui tendant la main.
— Bravo, mon neveu, tu feras honneur à la famille, je suis fier de toi.
Ils se regardaient pour savoir ce qu'ils allaient faire de leurs adversaires qui étaient en mauvaise posture.
— Ils mériteraient un châtiment, dit don Jorge, pour les punir de leur félonie.
— Laissez donc, mon oncle, ils sont assez punis et nous ne courons plus aucun danger.
— Aussi généreux que brave, murmura don Jorge, et il ajouta à haute voix : soit, mais je ne te quitte pas et je vais avec toi à Manara; d'ailleurs il y a longtemps que je n'ai pas vu tes parents.
Le blessé s'était évanoui; l'autre le fixait sur
son cheval et, le soutenant, se préparait à le ramener à Séville.
Don Jorge et don Juan s'éloignèrent d'eux et reprirent leur chemin; ils chevauchèrent un moment en silence; puis Juan demanda à son oncle comment il était arrivé si providentiellement à son secours. Et, à son tour, il lui raconta comment il avait tenu tête à ses deux agresseurs. Don Jorge lui fit de nouveau compliment de oon seuig-froid et de sa bravoure; et il ajouta i
— Mon garçon, c'est bon pour une fois; tu as tenu tête à tes ennemis; par une chance inespérée, j'ai été prévenu et j'ai pu arriver à temps; mais nous ne pouvons pas espérer avoir toujours autant de bonheur. Or, ces gens-là ne te lâcheront pas : ils ont sur le oceur maintenant non seulement la mort de don Niceto, mais la honte de t* avoir attaqué à deux et d'avoir manqué leur coup; et, de plus, la blessure que j'ai infligé à l'un d'eux. Non, ils ne te lâcheront pas.
— Mon oncle, je ne les crains pas, je viens de montrer que...
— Tu viens de montrer que tu es non seulement brave mais avisé; et je suis certain que tu te tireras toujours d'affaire quand tu auras devant toi un ennemi, fût-il vaillant; mais tu viens de voir que tu peux en avoir deux et même davantage et, si brave sois-tu, tu succomberais sous le nombre; or, la tribu des Niceto est nombreuse. Et même s'ils hésitaient à t' attaquer en face, même à plusieurs, il y a toujours la félonie, les coups de traîtrise auxquels ils auraient recours pour ëissouvir leur
haine; il y a les spadassins que l'on poste la nuit en nombre suffisant et dont l'un vous larde pro' prement pendant que l'autre vous amuse; il y a les ruffians qui surgissent tout à coup de l'ombre et vous plongent un large poignard dans 1^ poitrine ou dans le dos, avant même que vous ayez tiré l'épée, et qui s'évanouissent dans la nuit en vous laissant sur le pavé. Il n'y a pas un homme, si brave soit-il, qui puisse résister à cela; et cela, c'est ce qui t'attend tôt ou tard, demain, dans huit jours, dans un mois.
— Je me tiendrai sur mes gardes, mon oncle.
— Non. On se tient sur ses gardes pendant quelques jours; puis comme il n'arrive rien, on se relâche, on fait des imprudences, on passe dans une ruelle déserte et obscure, on sort de chez sa maîtresse, au milieu de la nuit, par la fenêtre pendant que le mari entre par la porte; la rue est noire et on y reste. Non : les embûches vont se multiplier sous tes pas et rien ne peut t' empêcher d'y tomber si ce n'est pas maintenant, ce sera plus tard. Il n'y a qu'une chose à faire, c'est de t' éloigner, de disparaître le temps de laisser ces gensi-là calmer leur ressentiment et oublier leur vengeance en t' oubliant toi-même.
— Mais, mon oncle, n'aurai- je pas ainsi l'air de me sauver.
— Fici-toi à moi. Si ton départ devait avoir l'air d'une fuite, je ne te le conseillerais pas, même en étant certain qu'il t' arrive malheur. Non. Après ton duel avec Niceto, après l'affaire de tout à l'heure, personne ne peut douter de ta bravoure
SOUS peine d'éprouver la force de ton bras... et du mien.
Don Juan pensait à ses deux jeunes amantes qu'il voulait voir tout à l'heure; s'il partait, les reverraitril jamais ? Que penseraient-elles de lui. Car il se souciait encore de ce qu'une femme pouvait penser de lui; et il n'en était pas encore à cette cruelle indifférence qui lui faisait écarter de sa route, d'une main inexorable, la femme qui s'était donnée, ne fût-ce qu'une fois, fut-elle aimante et désespérée, fut-elle meurtrie et san»glante.
On arrivait au château à l'heure du dîner; les convives ordinaires étaient là; dom Eusebio plus sec, plus fanatique, plus sectaire que jamais, dom Josef Benitez, le chapelain, toujours souriant et bon vivant.
Don Jorge égaya le repas comme il put; quand les prêtres se furent retirés, il raconta l'histoire de don Juan, supprimant certains détails, en ajoutant d'autres, enfin, une pecadille — ah ! jeunesse — moins que rien; mais qui pouvait avoir une suite. Le plus sûr était que Juan disparaisse pour un temps. Il irait passer deux mois ou trois à la campagne, en Estramadure, chez les parents de cette petite Maria qui avait passé ses plus jeunes années au château.
Don Juan se souvint de cette petite camarade d'enfance à qui il faisait quitter ses robes trop rigides pour jouer plus aisément, et dont il caressait ingénument les bras nus, et à qui il jurait qu'il
Taimait et qu'il l'épouserait quand ils seraient grands...
Les parents de don Juan s'en remirent à F avis de l'oncle Jorge; le jeune homme resta deux jours au château, et, le troisième, se mit en route. Don Jorge l'accompagna assez loin; puis quand il fut assuré qu'il n'était pas suivi, il l'embrassa, le regarda s'éloigner et revint sur ses pas.
Le voyage de don Juan ne fut marqué par aucun incident. Un jour, il rencontra un homme qui maltraitait une femme; il mit pied à terre et délivra la malheureuse en rossant son bourreau ; et comme il se défendait, il fut obligé de le mettre assez mal en point. Ce que voyant, la femme lui tomba dessus, toutes griffes dehors et l'injuriant; il eut toutes les peines à s'en défendre et ne s'en délivra que par la fuite.
Un autre jour, il vit au bord de la route, au moment de traverser un village, un mendiant aveugle et cul-de- jatte. Il descendit de cheval et se pencha vers lui pour lui faire l'aumône; puis il remonta à cheval et continua sa route; mais à peine avait-il dépassé le viUlage qu'il s'aperçut qu'on lui avait coupé son escarcelle. Il revint en hâte sur ses pas; mais l'aveugle cul-d©- jatte s'était sauvé à toutes jambes.
A part ces deux petites aventures qui lui firent faire quelques pas dans la connaissance du coeur de l'homme... et de la femme, don Juan arriva sans encombre chez son parent,