CHAPITRE VIII
Si don Juan ne pouvait pas voir une femme sans Vaimer ou tout au moins la désirer, en retour, peu de femmes le voyaient sans Vaimer, quitte à sombrer, après Vabandon, dans la résignation ou le désespoir. Dona Soledad, mère d'Elvire, s'ingénie à faire durer un amour qui est pour elle un amour d^automne. Parfois, en attendant la mère, don Juan flirte avec la fille qui prend cet amusement au sérieux — et même au tragique.
Don Juan se reposa quelques jours au château paternel, mêlant les souvenirs d'enfance aux projets d'avenir; puis, un beau matin, il monta à cheval pour aller voir son oncle Jorge à Séville.
Don Jorge ne venait plus que rarement au château parce qu'il allait être envoyé par le roi ambassadeur à Naples; il était fort occupé par les
préparatifs de son départ; les préparatifs personnels et surtout les préparatifs officiels, longs et minutieux pour un poste aussi important. Il passait donc le plus clair de son temps à la Cour, auprès du roi et dans les bureaux des ministres.
Il revit son neveu avec joie et l'embrassa avec une tendre effusion. Si ses journées étaient prises, il avait toujours ses soirées pour le mener chez des amis ou chez des dames. La faveur du roi et son nouveau titre le faisaient rechercher. Don Juan en profita : sa jeunesse, son charme firent sensation; il eut des succès flatteurs auprès des dames et des aventures qui ne iiianquèrent pas d'agrément.
L'histoire de Niceto n'était pas très ancienne; mais l'absence de don Juan avait établi pour ainsi dire un fossé d'oubli; d'ailleurs, on n'aime pas voir traîner les histoires lugubres; et si par hasard quelqu'un se souvenait de celle-là, ce n'était point pour plaindre don Niceto, mais pour admirer don Juan.
Il put donc se lancer aux conquêtes nombreuses et le plus isouvent aventureuses avec l'exaltation de sa nature qui le poussait à ne pas voir une femme sans la désirer pourvu qu'elle fût jeune et belle. Cette nature se trouvait alors en sa pleine floraison, car il avait dépouillé la timidité des premières tentatives et il n'était pas encore accablé par cette amertume qui lui apporta la maturité.
Il n'aimait pas les amours trop faciles; aux femmes qui s'offraient ou qui se laissaient trop
vite cueillir, il préférait celles dont la conquête offrait quelque difficulté ou quelque danger.
Il y voulait aussi un peu d'idéal et d'abord il crut mieux le trouver auprès de femmes d'un certain âge et de haute condition dont l'amour également flattait sa vanité.
Mais il s'aperçut bientôt qu'elles s'attachaient surtout à la recherche du plaisir et aussi qu'il n'était pas nécessaire qu'une femme fût de haute lignée pour trouver de la joie à l'aimer. Aussi, il n'aima pas seulement de grandes dames; mais il aima également des bourgeoises, des jeunes filles, des femmes d'humbîe condition, certaines déjà mûres, quelques-unes de vieilles et même de laides, pour s'amuser, pour voir un peu.
Et dans cette course sans fin, dans cette chasse où il semblait n'avoir que le souci d'augmenter le nombre de ses victimes, ce n'était pas le plaisir de passer de l'une à l'autre qu'il cherchait, c'était l'amour.
Oui, l'amour. Certes, il trouvait des femmes qui l'aimaient, qui s'attachaient à lui et qui restaient désespérées de son abandon. Mais lui ne les aimait pas. Quand il avait une maîtresse nouvelle, il s'élançait vers elle avec l'espoir enthousiaste de trouver cet amour qu'il n'avait pas encore ressenti; mais, après l'avoir gardée dans ses bras un temps plus ou moins long, il se lassait de ses caresses et se détournait d'elle.
Et il s'en allait vers une autre qui peut-être lui inspirerait cet amour... Mais il était vite lassé de la suivante comme de la précédente.
LES PLUS BELLES NUITS D*AMOUR DE DON JUAiN 1 59
Et, à chaque expérience nouvelle, grandissait sa désolation de ne trouver dans l'amour que la satisfaction des sens, et jamais ce sentiment idéal, pur, cette extase, ce bonheur qui est la communion des âmes beaucoup plus que les délices de la chair.
Qui sait ! Peut-être une autre allait lui donner cette ardeur de l'âme dont il voyait le reflet dans leurs yeux... Mais non. Alors, une autre peutêtre...
Et il les prenait... Et il les laissait... désespéré lui-même du vide, de la sécheresse, de la stérilité de son cœur.
Sa réputation ne lui nuisait pas dans sa carrière de séducteur; au contraire, beaucoup de femmes voulaient connaître cet homme à qui peu de femmes résistaient : curiosité dépravée ou, peut-être, haute estime de leurs charmes qu'elles croyaient capables de retenir cet éternel errant de l'amour.
Il trouvait par une intuition infgiillible le mot, l'attitude qui devait séduire la femme ; il usait de la flatterie envers leur charme ou leur intelligence, il faisait jouer la jalousie, il affectait de s'éloigner d'elles en simulant l'indifférence, certain que, par un mouvement contraire, elles se jetteraient vers lui et se donneraient enfin de peur de le voir s'éloigner tout à fait.
Il savait être selon leur nature et selon le moment timide, violent, tendre, audacieux. A quelques-unes, il ne cachait pas que leurs amours seraient brèves; ne valait-il pas mieux les briser
alors ; qu'elles étaient encore en plein épanouissement plutôt que de les laisser se dessécher et dépérir dans la tristesse* des fleurs fanées ; résister au désir, fût-il encore vif plutôt que de languir dans la lassitude et l'indifférence. A certaines, il promettait de les épouser et en faisait les plus grands serments, aux autres de les aimer toujours.
Elles prenaient la rupture selon leur tempérament et la confiance qu'elles avaient eue en lui; en les assaisonnant de supplications, de larmes, d'injures, de menaces et parfois de sang.
Celles qui l'avaient sincèrement aimé et qui étaient blessées au plus profond de leur coeur gardaient son souvenir, priaient pour qu'il revienne de ses erreurs et s'arrêtât à temps sur ce chemin qui ne pouvait que le précipiter à la damnation éternelle; et sans doute se mêlait-il à cette pieuse pensée un espoir qu'elles ne s'avouaient peut-être pas, un désir que leur amour se réveillât au cœur de l'infidèle et qu'il leur revint pour toujours.
D'autres ne voyaient dans son infidélité qu'une injure faite à leurs charmes et elles en concevaient moins de douleur que de dépit ou de colère qui se manifestait par des scènes tumultueuses.
Parfois aussi, avant qu'il y mette fin lui-même, ses amours étaient brusquement coupées par Tindiscrétion, la maladresse intempestive d'un mari, d'un frère, d'un fiancé. Alors, les épées flamibaient; en ce temps où les hommes avaient toujours l'épée au côté, les audaces d'un séducteur devaient être appuyées par une parfaite science
des armes; aussi, ce diable d'homme était-il une fine lame, et après avoir triomphé des femmes par amour, il était à peu près certain de triompher des hommes par les armes.
Mais pas une ne l'oubliait. Qu'elles lui aient cédé par simple entraînement des sens ou poussées par la plus profonde tendresse, qu'elles aient supporté la rupture avec une mélancolique résignation, avec colère ou avec désespoir, rien n'effaçait son passage dans leur vie. Celles qui avaient d'autres amants pensaient à lui parmi les caresses des autres; quelques-unes préféraient renoncer à une vie que n'enflammait plus son amour; deux ou trois entrèrent en religion pour contribuer par leurs prières à sa félicité éternelle après avoir assuré pendant un temps son bonheur sur terre; certaines, naïvement et contre tout espoir attendaient son retour; elles le suivaient dans les méandres de sa vie aventureuse, prêtes à l'aider, à le défendre, telle cette Julia qui l'aima éperdument, qui perdit tout pour lui, rang, condition, fortune et qui le tira d'un danger mortel au risque d'y périr elle-même.
On a dit qu'il tenait une liste exacte de ses victimes avec leur nom, leur âge et le jour où la première fois elles étaient tombées dans ses bras; cela n'est guère dans son caractère; la conquête d'une femme, ses caresses, sa possession, c'étcdt du présent, mais c'était presqu' aussitôt du passé; il avait encore ses baisers sur les lèvres qu'il pensait à la prochaine; il marchait ainsi toujours
tourné vers 1* avenir, comment aurait-il pensé à tenir un compte exact du passé I
Non. Dès qu'elles n'étaient plus dans ses bras, il les oubliait; une de plus parmi la foule anonyme des éplorées, des désespérées, des sanglantes. Leur souvenir qu'il ne conservait pas, a été perdu; et seul a survécu celui de quelques-unes, parmi les mille e tre, à qui il avait montré un peu plus de tendresse et d'attachement ou dont l'histoire était plus touchante ou plus tragique.
On sait qu'il aima une femme poète assez célèbre; elle chantait leurs amours en vers dithyrambiques qui reflétaient l'enivrement de leurs étreintes et les perfections de son amant. Lorsqu'il la quitta, de nouveaux poèmes nombreux et généireusement répandus châtièrent l'inconstance et la duplicité des hommes. Ces révélations amoureuses et poétiques attirèrent sur don Juan les regards d'un grand nombre de femmes, et beaucoup, parmi elles, furent persuadées qu'il trouverait en elles ce je ne sais quoi qui captive et attache, et que la poétesse n'avait pas su lui donner.
Au cours de ses pérégrinations conquérantes, il pénétra dans une famille oii se trouvaient deux enfants, un fils, Fernandez qui atteignait à peu près vingt ans et une jeune fille de seize ans, El vire.
Hardi, entreprenant, irrésistible, don Juan devint vite l'amant de la mère, doiia Soledad; elle était encore jeune et était restée très fraîche; mince, un visage enfantin, une bouche pure et de grands yeux limpides, elle semblait plutôt une sœur aînée de sa fille qui, au contraire, et comme
iî arrive souvent, avait un petit air sérieux à la fois grave et souriant qui contrastait avec son jeune âge.
Le» deux amants avaient toute liberté : le mari avait une charge à la cour; la mère pouvait occuper ou éloigner facilement sa fille et don Juan, étant l'ami du fils, savait tout ce qu'il faisait et provoquait même ses absences en le faisant inviter par des amis communs ou en organisant des parties où il ne se montrait pas, et pour cause.
Alors, don Juan rejoignait la mère; elle le recevait dans une salle basse et obscure, éloignée des pièces habitées et où on ne pénétrait jamais; avec la complicité d'une camériste, elle avait aménagé cette salle de petites dimensions avec des étoffes des Indes qui en étaient toute l'ornementation, avec un tapis épais par terre et, au fond, le lit. Parfois, par exemple les jours où ils étaient tout à fait sûrs d'être seuls dans la meiison, ils allumaient un flambeau; mais le plus souvent ils se contentaient du peu de lumière qui passait à travers la fenêtre fermée et les rideaux tirés. Cette pénombre donnait à leurs amours plus de mystère encore et par conséquent plus d'attrait. Elle adoucissait sur le visage de dona Soledad les premières atteintes de l'âge, imperceptibles encore, mais que le grand jour aurait au contraire soulignées; l'amour y mettait des reflets radieux et lui donnait un air de jeunesse qui, joint à la souplesse d'un corps encore intact, à sa vivacité et à sa science de l'amour en faisait une amante incomparable.
Elle pouvait craindre que c'était la dernière fois
qu'elle aimait et qu'elle était aimée; aussi mettaitelle dans cet amour tout ce qui lui restait au fond du cœur d'ardeur et de désir. Flexible, nerveuse, elle prodiguait à son amant des voluptés si vives qu'il venait la rejoindre aussi souvent qu'il était possible et qu'il lui restait attaché plus longtemps qu'il n'avait jamais fait pour aucune de ses maîtresses.
Ils avaient de longues heures de plaisir où alternaient les moments de voluptueuse ardeur et les repos qu'elle savait enchanter de sa grâce enjouée.
Parfois, don Juan détournait les yeux et il lui semblait voir passer comme dans un rêve la longue théorie des femmes qu'il aurait pu avoir s'il n'était pas resté fixé à celle-là, et qui chacune lui aurait dispensé un plaisir différent. Son inconstance et son esprit d'aventure s'inquiétaient de cet attachement qui faisait de l'amour une habitude et presique un lien.
Mais dona Soledad, avec la perspicacité d'une femme aimante, devinait ce qui pouvait menacer son amour et, affolée à l'idée de le perdre, multipliait, variait, renouvelait ses caresses avec un art, un caprice si divers que don Juan, sans grand effort d'imagination, trouvait en cette seule femme toute une variété d'amoureuses.
Malgré leur entente pour s'assurer la solitude, ou même à dessein, pour ne pas trahir leur complicité par cette régularité à la trouver seule, don Juan venait alors qu'il savait rencontrer le mari, don Esteban, le fils Fernandez ou la jeune fille Elvire. 11 lui arrivait même parfois, sa mère étant
absente ou occupée, de trouver Elvire toute seule. Toute rougissante de plaisir, elle lui tenait compagnie en attendant l'arrivée de sa mère. Don Juan s'approchait d'elle, lui caressait la main et lui disait qu'elle était belle. La petite rougissait plus encore et tournait vers lui son visage où brillaient deux yeux immenses qui semblaient découvrir, émerveillés, toutes les félicités de la terre.
Alors don Juan glissait ses doigts parmi les lourdes boucles de sa chevelure et frôlciit la peau si délicate de la nuque ambrée.
Ce n'est pas, sans doute, que don Juan ait eu l'intention, au moins les premiers jours, de faire la conquête de cette enfant, mais pouvait-il voir une femme quelle qu'elle fut, sans lui parler d am.our ou tout au moins l'invoquer ? Et puis, il fallait bien s'occuper, fût-ce avec la fille en attendant la mère.
Certainement, dès que la petite avait disparu, il n'y pensait plus; mais elle y pensait toujours; ce beau cavalier lui avait dit des paroles de tendresse et il avait eu vers elle des gestes qui étaient presque des caresses et qui ne pouvaient être inspirés que par l'amour.
Le cœur de l'enfant battait fort; son imagination galopait; une félicité divine s'ouvrait devant elle, don Juan l'aimait; tout s'expliquait, c'était pour elle qu'il venait si souvent.
En elle, cette pensée s'enracinait de plus en plus profondément; don Juan, chaque fois qu'il la trouvait seule, se livrait à ce petit jeu sans conséquence pour lui, mais si dangereux pour la jeune fille. Il
lui murmurait de tendres paroles et poussait un peu plus loin les privautés. La fille ressembleiit à sa mère et il goûtait en la caressant une pensée assez trouble; il imaginait que les deux ne faisaient qu'une et qu'il avait à quelques minutes de distance la même femme à deux âges différents; d'abord toute jeune, toute fraîche, naïve et vierge encore, il éveillait son désir, tout en allumant le sien, par des caresses simples et innocentes; elle les acceptait, elle les rendait même, et ses émois et ses frémissements étaient les meilleures promesses pour l'amour prochain; très prochain; comme si la jeune fille eût brusquement franchi quelques années en quelcîjues minutes pour l'amour de lui, il semblait à don Juan que la mère lui donnât les ardentes félicités dont les caresses ingénues de la fille étaient les délicieuses promesses.
Et cette succession rapide et piquante, cette confusion constituaient une excitation de haut goût.
La première fois qu'il l'embrassa, elle s'arracha de ses bras et se sauva dans sa chambre avec un cri de biche blessée; seule, elle cacha dans ses mains son visage bouleversé, ses yeux qui se remplissaient de larmes, sa pudeur froissée, miais heureuse de cette première atteinte et surtout, surtout d'un espoir illimité, émerveillé; maintenant, elle en était sûre, don Juan l'aimait, don Juan, bientôt, la demanderait en mariage...
Elvire se donna à cette idée, à cette certitude avec l'enthousiasme de son âge, l'ardeur d'un premier amour, l'enivrement de sa nature fougueuse et assez exaltée; elle ne vécut plus qu'avec cette
pensée qui devint vite son existence même. Plus rien n'existait pour elle, rien que ce mirage qui r éblouissait.
Elle ne s'endormait le soir que les mains jointes en pensant à don Juan, entremêlant aux mots de ses prières des paroles d'amour et se demandant avec une anxieuse et véhémente exaltation : Est-ce demain qu'il vient, est-ce demain qu'il murmurera dans son baiser les paroles qui seront le premier pas vers notre bonheur, le bonheur de toute notre vie ?...
Et la pauvre enfant s'endormait avec cet espoir, ce désir à la fois candide et ardent.
Par quel hasard terrible découvrit-elle que don Juan était l'amant de sa mère !
La certitude de la sécurité relâche la prudence; les deux amants ne prenaient-ils plus assez de précautions; crurent-ils Elvire absente alors qu'elle était encore là; était(-elîe rentrée plus tôt; furétaitelle à la recherche de ces vieilles et curieuses choses que l'on trouve dans les recoins des anciennes maisons ?...
Elle poussa un cri terrible et s'enfuit, épouvantée, folle de douleur ; elle n'y voyait plus, elle s'en allait sans savoir où, heurtant les portes et les meubles; sa tête lui semblait vide et tout à la fois terriblement lourde à porter; une angoisse atroce étreint son cœur et l'empêche de battre, écrase sa poitrine et l'empêche de respirer; il lui semble que la vie s'écoule de ses veines; elle fuit toujours en criant comme une bête blessée, sans savoir où elle va, un nuage rouge voilant son
regard; sa mère, don Juan... il lui est impossible de supporter une douleur aussi déchirante... la mort de sa tendresse, la mort de son espoir, la mort de son amour, la mort de tout, sa mort...
Une panoplie : hallucinée, délirante, elle saisit un poignard et se le plonge dans la poitrine.
Elvire est étendue sur son lit, blême, roide, les yeux fermés; le chirurgien ne veut pas dire si elle survivra à sa blessure; sans doute une personne qui aurait l'espoir et la volonté de retenir la vie en guérirait, mais il semble au contraire que cette blessée, malgré son jeune âge, n'ait que désespérance et envie de mourir. '
Son père et son frère s'approchent en silence et regardent palpiter le peu de vie qui lui reste; ils sont consternés et ne comprennent rien au geste tragique de cette enfant jeune, belle, riche, à qui l'existence promettait tous les bonheurs; le matin encore si gaie, si vive, et le soir, se donnant ellemême un coup qui la mettait aux portes du tombeau.
La mère est atterrée de douleur, de remords et d'épouvante. Elle est la cause du désespoir de sa fille; elle sera la cause de sa mort; ses amours avec don Juan... mais la honte qui a rejailli sur cette enfant et lui a cinglé le visage suffit-elle à expliquer son geste désespéré... non... le cœur lui aussi a été meurtri, assez cruellement meurtri pour qu'elle veuille se donner la mort...
Mais alors, elle aussi, elle aime don Juan... Et
le cœur de la mère et le cœur de 1* amante se déchirent...
Le délire parfois agite la blessée; elle remue, elle veut se lever et s'enfuir; il faut user de force pour la retenir dans son lit; peu à peu, le calme lui revient; alors, ses lèvres remuent et il en sort des paroles mal articulées; son père et son frère se penchent pour les recueillir, pour essayer de comprendre; qui sait, cette plainte contient peutêtre son secret, le secret de son désespoir; mais la mère, secouée d'épouvante, les écarte; non, non, il faut la laisser reposer tranquille; trop de monde autour d'elle la fatigue; ce qu'ils voudraient entendre, elle a une peur atroce qu'ils l'entendent; atroce, qu'Elvire dans sa fièvre parle distinctement et livre l'horrible secret... assez de malheur comme cela...
Aussi, elle éloigne les deux hommes le plus qu'elle peut; elle assure que le changement d'air et le repos à la campagne feraient le plus grand bien à la blessée; ils possèdent un domaine à quelque distance de Séville; dès qu'elle pourra supporter le voyage, il faudra l'y transporter...
Malgré elle et malgré sa volonté de mourir pour échapper à l'abominable obsession, l'instinct de conservation fut le plus fort; peu à peu la blessure se referma; on put bientôt transporter Elvire à la campagne; mais elle restait triste, songeuse, abattue; les soins, la force de la jeunesse avaient guéri la plaie de son corps; le temps, l'apaisement de la campagne n'arrivaient pas à guérir la blessure de son oœur; elle restait de longues heures
I 70 LES PLUS BELLES NUITS d'AMOUR DE DON JUAN
allongée, en plein air, à l'ombre, immobile et le regard fixe, sans rien voir, comme si son âme meurtrie avait déserté son corps charmant.
Puis, à ces heures d'abattement succédaient des accès de fièvre, de nervosité; elle s'agitait, elle avait des mouvements désordonnés, des gestes brusques comme pour chasser une image odieuse; et elle retombait ensuite dans sa torpeur.
Sa mère veillait sur elle avec une sollicitude discrète; elle la regardait de loin et comme n'osant pas se montrer et affronter le regard prévenu et désabusé de sa fille; elle ne s'approchait que pour lui donner des soins d'une main légère comme pour ne pas révéler sa présence.
Lorsqu'elle voyait s'approcher sa mère, Elvire parfois se détournait et restait le regard fixé de l'autre côté et on eût dit que cette présence lui était douloureuse; et d'autres fois, au contraire, succombant fous ce fardeau d'amour et de désolation trop lourd pour sa jeunesse, dans un élan de tendresse désespérée, elle jetait ses bras autour du cou de sa mère et éclatait en sanglots. Unie» dans une même pensée déchirante, la mère et la fille mêlaient leurs larmes.
Malgré son endurcissement et sa sécheresse de oœur, don Juan fut troublé par cette aventure plus qu'il n'aurait voulu l'être et le paraître, et ému peut-être plus encore qu'il ne l'avait été par ses amours avec Maria et Térésa. Il resta plusieurs jours dans une retraite amoureuse.
Mais quoi I N'était-il donc plus ce don Juan
dont le destin était de séduire les femmes, de les plier sous ses baisers, de les abandonner ensuite, pantelantes, et de rire de leurs larmes? Et après? Avaient-elles donc le droit de se plaindre ? Les quelques heures de plaisir qu'il leur donnait ne valaient-elles pas une vie de regrets ?
Et maintenant, n'y avait-il pas assez longtemps qu'il avait la même maîtresse ? Allait-il donc s'affliger de ce bon hasard qui l'en détachait ou s'arrêter pour essuyer des larmes de femme ?
Il fallait oublier au plus vite ces grimaces, ces démonstrations de mauvais goût et ces pleurnicheries de petite fîlie.
Le meilleur moyen était de se lancer dans de nouvelles aventures. 11 n'y manqua pas; il en eut de nombreuses car toutes les femmes le tentaient, dames nobles, bourgeoises, jeunes filles, femmes et sœurs d'amis ou rencontres de hasard, jeunes et jolies, s'entend.
Nombreuses, mais assez semblables : les étapes de la séduction plus ou moins rapide, le temps toujours bref qu'il fallait à don Juan pour satisfaire et presqu' aussitôt éteindre son désir, et la rupture : l'abandon de la femme dans les regrets et les larmes et son départ pour d'autres conquêtes. Aucune qui offrit rien de bien particulier jusqu'au jour où il rencontra dona Flor.