CHAPITRE X
Quun mari soupçonneux tende un piège à sa femme et surgisse au milieu de la nuit alors quil la croit avec son afnant, on peut V excuser une fois; mais deux fois dans la même nuit, c'est beaucoup. Don Juan paya d*ime blésswr6 grave cette indiscrétion exagérée. Série tragique. C'est peu de temps après quil tue le Commandeur attiré par les cris de sa fille Anna qui n admet pas les remplaçants.
Don Juan fit tout ce qu'il put pour s'étourdir; mais le baiser de Julia lui brûlait les lèvres; il ne pensait qu'à la revoir; il le fit dès qu'il le put.
11 trouva la jeune femme dans un petit salon frais qui communiquait avec sa chambre; elle habitait une grande maison avec de longs corridors, de vastes escaliers de pierre et des salles immenses, hautes et dallées. Le tout était nu et froid; seule la chambre particulière de la jeune femme et ce petit salon étaient ornés et aménagés
à son goût avec de riches tentures et des tapis; elle 8*y retirait quand elle voulait être seule et tranquille; et, pour que cela lui fût plus facile, elle les avait choisis éloignés de tout, au bout d'une longue galerie.
Elle était assise sur un divan et brodait. Don Juan »e mit à ses pieds; ils restèrent là, presque sans parler; seulement de temps en temps, don Juan murmurait quelques tendres paroles; mais il sentait qu'il n'y avait pas besoin de paroles pour que l'émoi monte en eux et les trouble.
Juan caressait la main qu'elle lui laissait et ses baisers montaient peu à peu le long du bras blanc; Julia ne bougeait pas; elle regardait Juan et on devinait à son regard que son âme brûlante nourrissait mille pensées qu'elle ne pouvait avouer; ses beaux yeux se remplissaient de larmes; don Juan se glissa auprès d'elle et les ferma d'un double baiser; il eut aux lèvres le goût de ses larmes; mais il ne s'y attarda pas; il la serra dans ses bras, la renversa sur son épaule et lui prit les lèvres. Ce second baiser les enflamma comme avait fait le premier sous la tonnelle ; mais ici ils étaient libres de leurs mouvements.
Elle se débattit; il la maintint et il eut la joie de la sentir peu à peu faiblir et s'abandonner; la tenant toujours serrée, don Juan se laissait lentement aller aux douceurs des coussins qui couvraient le divan; Julia essayait d'arrêter par des paroles, des conseils de prudence, l'audace du jeune homme qui se précisait; mais ils arrivaient au moment où tout discours était inutile. Qui donc peut aimer
et conserver la sagesse ! Elle résistait encore un peu.
— • Jamais, disait-elle...
Et déjà elle consentait à tout. Douceur de l'amour !
Il sembla à don Juan qu'il n'avait jamais eu de maîtresse plus douce, plus tendre, plus délicate, plus sensible et en même temps plus passionnée.
Hélas, les heures de bonheur sont brèves; le mari pouvait rentrer, les domestiques s'étonner. Don Juan partait après un dernier baiser, puis un autre et un autre encore; il ne pouvait pas s'arracher de ses brzts.
Enfin, il s'enfuit.
Il revint peu de jours après et puis encore, et encore. En lui donnant une somme assez élevée, Julia avait mis sa camériste Antonia dans sa confidence et s'était assuré son silence et son dévouement. L'assurance et la tranquilité mènent à l'imprudence; puisqu'il n'est encore rien arrivé de fâcheux, pourquoi arriverait-il quelque chose maintenant > Don Juan venait plus souvent; les amants relâchaient les précautions; il est vrai qu* Antonia veillait sur eux.
Un soir, don Alphonso annonça à ta femme qu'il partirait le surlendemain pour un assez long voyage. Des intérêts en souffrance dans ce domaine qu'ils possédaient au loin nécessitaient sa présence pendant au moins huit jours. Julia sut rester impassible; mais, le lendemain, elle annonça la nouvelle à don Juan et ils s'abandonnèrent à la joie.
— Julia, ma bien-aimée, disait-il en l'embras-
sant avec fougue, ton vieux mari nous laisse enfin quelques nuits de félicité ! Ah ! le digne homme ! Il a compris enfin que notre amour ne pouvait pas se contenter de quelques brefs instants, deci, delà et que nous étions malheureux de ne pas pouvoir lui donner davantage... Julia, te voir à la dérobée, t' embrasser en tournant les yeux vers la porte pour Voir si personne n'entre, épier les moindres bruits, t' enlacer à la hâte sur ce divan et m* enfuir après quelques baisers rapides et furtifs, ma chère amante, cela est indigne de notre amour et de toi, de ta beauté... De ta chère beauté si fine, si délicate qui mérite une adoration ineffable et de lonr gués et douces caresses; la hâte de nos étreintes était une profanation dont je souffrais; mais demain, Julia, demain, j'aurai toute la nuit pour te cajoler, pour couvrir ton corps frais et tiède de mes baisers brûlants, pour te bercer dans mes bras et prendre de toi tout en te la donnant à toi-même la plus douce et la plus ardente félicité... Demain, ma bien-aimée, que je suis heureux I...
— Je suis heureuse aussi, Juan, car je t'aime aussi ; de même que pour toi, la brièveté et l'incertitude de nos heures heureuses m'était une peine; plus que pour toi-même, car l'amour d'une femme tient plus de place dans sa vie que l'amour d'un homme dans la sienne. Mais ne nous plaignons pas du sort, Juan; nous avons notre part d'amour et de bonheur; et combien ne l'ont pas ! Ne regrettons pas que nos heures d'amour soient brèves, mais soyons heureux de les vivre ensemble dans une double félicité.
— Tu es la sagesse même, ma bien-aimée, comme tu es la beauté et l'amour; mais ta sagesse ne doit pas nous empêcher de nous réjouir d'avoir quelques nuits à nous.
— Je te l'ai dit, Juan, j'en' suis heureuse comme toi, plus que toi... Je voulais que tu viennes de bonne heure ; nous aurions diné ensemble ; Antonia nous aurait servi dans ce petit salon près de ma chambre; mais j'ai réfléchi que ce serait bien imprudent, car les autres domestiques pouvaient trop facilement le savoir; il suffirait d'un mot, du moindre détail, d'une assiette qui tombe. Il faut renoncer à cette petite fête; j'en suis désolée...
— N'en sois pas désolée, Julia, nous aurons la fête des folles caresses, la fête du cœur exalté et de la chair en joie; la fête de l'amour, la plus belle, la plus enivrante des fêtes...
Et il l'embrassait avec une allégresse, avec une frénésie qui faisait déjà de l'attente du bonheur un bonheur véhément.
Une nuit sans lune, complice indispensable des amoureux en bonne fortune. Antonia a quitté les autres domestiques qui s'attardent à l'office après le dîner; elle traverse le jardin et va ouvrir la petite porte qui donne au fond sur une ruelle déserte. Un jeune cavalier est là, dissimulé dans l'encoignure; il entre; la soubrette ne referme pas la porte au verrou; c'est par là que le cavalîier sortira aux premières lueurs du jour; elle le guide par la main; il a envie de baiser cette simple main de servante, car elle le conduit vers le bonheur; il
monte Tescalier en silence; Antonia lui ouvre la porte de la chambre où sa maîtresse attend et la referme derrière lui. Ils tombent dans les bras Tun de l'autre et y restent, à demi-pâmés.
C'est long, toute une nuit, mais c'est vite passé tout de même. Juan assied son amante sur le lit et commence à la dévêtir; c'est la première fois qu'il peut le faire librement, entièrement; il s'extasie : qu'elle est blanche, qu'elle est jeune, qu'elle est belle ! A mesure que les vêtements tombent et que son corps s'en dégage, il admire ses grâces juvéniles et les couvre de caresses. C'est la première fois qu'il la voit nue; ses seins ont la fermeté nacrée de la jeunesse, ses flancs satinés frémissent sous la caresse de don Juan, ses bras et ses jambes sont d'un modèle parfait; toute cette chair est nette et polie comme un marbre; don Juan respire sur elle une odeur enivrante qui lui met les sens en feu; d'un mouvement spontané il s'agenouille devant elle; mais bientôt il se relève, il la prend dans ses bras, il l' étend sur le lit et la contemple encore ; mais elle lui tend les bras et il se hâte de répondre à cet appel brûlant et de venir la rejoindre.
Ah I l'ardente, la folle étreinte où on se donne sans arrière-pensée, sans crainte, les deux cœurs battant l'un sur l'autre au même rythme et la chair frémissante de la même sensualité. Ah ! l'étreinte éperdue, frénétique qui vous enveloppe si étroitement de volupté, qui vous enlace si exactement qu'on ne sait plus où commence l'un et où finit l'autre...
Extasiés, ils redescendaient lentement des régions paradisiaques où ils étaient montés; bruac quement, du bruit à la porte les ramena sur terre.
— Madame, madame, disait la soubrette d'une voix épouvantée, c'est monsieur qui revient...
Elle entre; avec une admirable précision, elle rafle les vêtements du jeune homme et les enfouit au fond des tiroirs; Julia, essayant de garder son sang-froid couvre en hâte d'une robe d'intérieur sa nudité frissonnante; don Juan...
Mais don Alphonso est sur le seuil; d'un œil courroucé il fait le tour de la chambre; derrière lui se tient un petit homme à la mine chafouine, tout vêtu de noir, avec une écritoire sous le bras pour dresser le constat ; et enfin, quatre valets portant des flambeaux et des armes.
/ — Madame, dit don Alphonso...
Sa voix se casse ; il lève un doigt menaçant, mais il ne réussit pas à articuler un mot de plus, tant la colère le fait trembler. Il fait signe aux valets d'entrer dans la chambre; ils ont auparavant reçu des ordres; ils fouillent partout, ils bousculent les meubles et les changent de place; don Alphonso est resté près de la porte pour empêcher toute fuite; on ne trouve personne.
Julia est debout appuyée au lit, tenant sa robe sur sa poitrine pour comprimer les battements angoissés de son cœur; elle ne dit rien non plus; mais son attitude et toute sa personne expriment le dégoût, le mépris, l'écœurement; elle regarde sa chambre saccagée; cependant, don Alphonso montre aux valets un cabinet où on serrait les
effets; ils y pénètrent, le fouillent; il n'y a personne; et personne encore dans le petit salon qui tient à la chambre.
Don Alphonso regarde le procureur qui n'aura pas de constat à dresser et le procureur le regarde.' Si sa colère tombait, il hésiterait entre la joie de ne pas trouver chez sa femme l'amant qu'il pensait y trouver et le dépit d'avoir fait une pareille fausse manœuvre; mciis il faut bien se rendre à l'évidence; il n'y a là que sa femme elle-même et sa camériste.
Il s'avance vers elle et balbutie des excuses :
— Madame... je suis vraiment confus... un faux rapport... je n'ai plus qu'à vous demander pardon et espérer que vous voudrez bien oublier...
Mais Julia se redresse, et d'un air superbe :
— Pardon ?... Espérer ?... Oublier ?... Oublier la façon indigne dont vous me traitez^ Ah I ne l'espérez pas, Monsieur; on ne blesse pas en vain une femme dans son honneur... cette offense se réglera à loisir... pour le moment, ajouta-t-elle avec un geste dédaigneux, j'espère que vous n'allez pas m'infliger plus longtemps la présence de ces gens... il suffit qu'ils aient assisté à votre odieuse indignité...
Don Alphonso fît un signe; le procureur et les valets sortirent; mais Julia frémit en voyant qu'il s'apprêtait à rester et qu'il s'approchait d'elle; elle ne se tirerait de ce mauvais pas que par la ruse; elle feignit la plus grande indignation et s'écria en s' agitant :
— Ah I Monsieur, ne me. touchez pas... après
TofFense que vous venez de me faire, partez, éloignez- vous. . .
— C'était pour vous demander pardon...
— Si vous voulez qu'un jour je vous pardonne... peut-être, laissez-moi, je veux être seule...
Elle se laissa tomber sur un fauteuil, se renversa en arrière, se raidit, tourna des yeux et agita ses bras de mouvements frénétiques. Antonia intervint :
— Monsieur, dit-elle, je crois qu'en effet, il vaut mieux laisser Madame se reposer; après ce qui vient de se passer, votre présence ne peut que l'indisposer; seule, elle reposera, elle oubliera et demain sans doute, vous la trouverez dans de meilleures dispositions...
Et tout en parlant, elle poussait le mari vers la porte; il se laissait faire et s'éloignait à pas lents en regardant sa femme qui se calmait en le voyant partir et recommençait à trembler et à gémir quand il avait l'air d'hésiter.
Il sortit enfin; la porte fermée et le bruit de ses pas s* étant éteint au fond du corridor, Julia se dressa, s'approcha du lit et soulevant la couverture :
— Juan... Juan...
Haletant, à demi étouffé, Juan se dégagea; la surprise de tout à l'heure ne lui laissait pas le temps de s'enfuir, ni de se cacher. Se cacher où? Il pensait bien que les moindres recoins seraient fouillés par ce mari jaloux. Mince, souple, onduleux, il s'était glissé et tapi sous la couverture en laissant dépasser la tête du côté de la ruelle pour
respirer tout de même un peu. Son corps flexible aplati, contracté ne faisait pas dans le désordre du lit bouleversé un pli beaucoup plus saillant que les autres. D'ailleurs Julia, se tenant debout devant le lit pendant toute cette scène, le dissimulait à moitié.
Délivré, Juan se redressa; d'abord, il respira largement, puis il saisit la jeune femme dans ses bras et l'y serra convulsivement :
— Julia, ma bien-aimée, disait-il, quelle émotion I Ah, si j'avais été seulement à demi vêtu et mon épée sous la main; mais là, en l'état où j'étais et sans armes...
— Heureusement, réponditrelle en lui rendant ses baisers, personne n'a eu l'idée de soulever cette couverture; maintenant le danger est passé.
— Cela n'est pas sûr, dit Antonia que son rôle de confidente autorisait à parler ; allons, il faut partir.
Déjà elle tirait du fond des tiroirs les effets de don Juan.
— (Partir, s'écria celui-ci, quand la nuit n'est qu'à moitié psissée et que je tiens ma belle maîtresse dans mes bras I...
— Ce serait plus prudent. Attendez une nuit plus tranquille.
Mais elle parlait sachant bien qu'ils ne 1* écouteraient pas, comme les gens de bon conseil. En effet déjà, don Juan enlaçait la jeune femme et l'entraînait vers le lit :
— Partir !... N'avons-nous pas droit à une heure d'amour pour nous remettre de nos émotions?...
La soubrette s'éclipse, laissant les deux amants qui s'étreignent déjà; quelle jouissance audacieuse et perverse, et plus émouvante encore de s'aimer après avoir échappé aux recherches du mari et de se reprendre aussitôt, presque à son nez et à sa barbe, dans une fureur de caresses que cette circonstance rend particulièrement enivrantes.
Mais les pauvres amants n'étaient pas à la fin de leurs émotions; à peine relâchaient-ils leur étreinte qu'on frappe encore à la porte; non point des coups violents et impératifs comme tout à l'heure, mais des coups honnêtes et presque suppliants.
Julia va à la porte et parle avant d'ouvrir; c'est son mari qui revient, seul et humble cette fois; elle parlemente, elle fait durer le temps; msiis enfin, il va falloir ouvrir. Pendant ce temps don Juan s'habille à la hâte et sans bruit. Julia le pousse dans le cabinet noir, l'enferme et ouvre la porte.
Ce pauvre don Alphonso a réfléchi; vraiment, il a fait à sa femme une injure cruelle; rentré dans sa chambre, il n'est pas tranquille, il ne lui a pas demandé pardon d'une façon assez humble; il est profondément tourmenté, il ne peut pas trouver le repos; il veut, dès ce soir, obtenir la promesse qu'elle lui pardonnera...
Julia est sur les épines; elle ne veut pas trop le désespérer, il resterait là jusqu'au matin pour insister, supplier; elle ne veut pas lui accorder trop vite ce pardon qu'il sollicite, dans sa joie il serait capable de ne plus s'en aller et de vouloir sceller
ce pardon par des caresses... Ah! non. Et don Juan dans ce cabinet...
La pauvre femme louvoie; elle accorde un peu d'espoir, puis le retire; elle est indignée; enfin, peut-être.... Mais qu'il s'en aille ; demain. Demain...
Il se lève, fait deux pas, puis revient; il veut être bien sûr au moins... Quel homme et quelle torture!...
Enfin, il se dirige vers la porte; cette fois peutêtre, il va partir pour de bon. Julia pousse un soupir de soulagement.
Mais voilà qu'en passant au pied du lit, il trébuche sur une paire de chaussures; il se baisse, les examine ; ce ne sont certainement pas là des chaussures de femme; il se redresse, terrible et jette sur Julia un regard foudroyant :
— Madame! Par la mort-Dieu... Une épée, une épée...
Il sort. Julia est livide; elle reste clouée sur place par la terreur; puis, brusquement elle se rue sur la porte du cabinet :
— Fuis, Juan, fuis vite, la porte est ouverte... Fuir, cela n'est pas dans ses habitudes.
— Fuis, te dis-je, il revient, il ne faut pas qu'il te trouve...
Peut-être a-t-elle raison; il vaut mieux qu'on ne le voie pas; seule, elle pourra arranger cette aventure, raconter une histoire, trouver une explication; tout à l'heure on a fouillé minutieusement sans trouver personne; alors... Elle a raison, il vaut mieux' fuir; mais tout de même pas avant de
l'avoir embrassée; le baiser se prolonge; elle se dégage et le pousse vers la porte : trop tard.
Don Alphonso revenait l'épée à la main; des valets accouraient portant des flambeaux. Don Juan sortant de la chambre, les deux hommes se rencontrèrent dans le corridor; don Juan dégaina et les épées s'engagèrent; la lutte ne fut pas longue; deux ou trois passes où la fureur du mari tint en échec la jeunesse et la force de l'amant; mais il faut en finir; une feinte hardie, un coup de pointe et don Alphonso, blessé, mort peut-être, tombe avec un juron épouvantable dans les bras de ses valets.
Don Juan, jouant de l'épée, écarte ces marauds qui le voulaient saisir, dévale l'escalier, traverse le jardin et se trouve dans la rue pendant que là-haut, Antonia s'affole devant sa maîtresse évanouie dans un fauteuil.
Don Juan avait erré dans la ville jusqu'à ce qu'il fut une heure raisonnable; alors, il s'était présenté chez son ami don Luis Martinez et lui avait raconté l'histoire de la nuit.
— Et maintenant, conclut-il, je m'installe chez toi pour quelque temps.
— A ton aise.
— Il me faut d'abord savoir ce que devient don Alphonso. Si je l'ai tué, j'ai à craindre le ressentiment de sa famille qui est puissante; il faudrait encore que je disparaisse. Non, aller courir les routes et m* exiler loin de Séville, non, assez d'une fois; j'aime mieux me cacher à Séville
même; mon oncle est parti pour Naples; alors, je viens chez toi. Tu me cacheras.
— A ton aise, te dis- je.
— Tu m'apporteras les nouvelles et, le soir, nous irons courir les lieux de plaisir.
— Bonne idée.
— Et à propos, donne-moi donc des nouvelles de dona Cristina? J'espère que tu as suivi mes conseils et que c'est toi qu'elle attend maintenant dans la salle obscure et fraîche.
Don Juan en parleiit d'un ton détaché, mais pas sans un petit pincement au oœur. Certes, il ne l'aimait plus; depuis, il y avait eu ses amours avec Julia; et il aurait oublié Cristina depuis longtemps sans ce léger ressentiment; il voulait bien quitter ses maîtresses quand il était las de leurs caresses; mais il n'aimait pas que la rupture vint d'elles ou fut seulement provoquée par elles. Or, il croyait pouvoir en accuser Cristina et don Luis; si son Ciceur n'avait pas souffert, son amour-propre avait été froissé.
— Oui, murmura don Luis Martinez, depuis quinze jours, c'est moi qu'elle attend...
, — Je te l'avais bien dit, heureux gaillard!...
— Oui, heureux et plus encore que tu ne penses.
— Qui! doiîa Cristina ne te suffit pas....
— Oui... non... c'est-à-dire que je t'ai dit que je poursuivais une jeune fille de la plus haute condition.
— La fille du commandeur?
— Oui. Anna d'Ulloa. Mon cher, je touche au but; mes soins vont enfin avoir leur récompense;
elle ma promis de me recevoir dans sa chambre à la première nuit quelle jugera favorable.
— Heureux gaillard!
— Heureux oui, car je l'aime, je l'aime vraiment; vois-tu, tous, tant que nous sommes, nous traitons des femmes avec une désinvolture, avec une légèreté parfois coupable. Mais quoi! Si nous en trouvons une qui nous plaît, qui nous écoute et qui se donne à nous aujourd'hui, cela empêcherat-il que nous en trouvions une autre demain qui nous plaira aussi? Faudrait-il donc fermer les yeux et passer, indifférent? Non, l'une n'empêche pas l'autre. C'est ainsi que nous en usons et toi avec plus de maîtrise encore que nous tous ensemble. Nous allons ainsi de l'une à l'autre, variant les sensations, mais n'attachant pas notre cœur. Mais cette fois, mon cœur est attaché : j'en suis à la fois navré et heureux... Oui, je l'aime, elle est la pensée de ma vie et bientôt elle sera à moi; et peutêtre nous attacherons-nous l'un à l'autre de plus en plus; alors nous nous marierons, car elle m'aime aussi... être aimé par elle, moi qui l'adore...
Et don Luis levait les yeux avec une béatitude extasiée.
— Tu es comme j'ai dit, un heureux gaillard; la petite en vaut la peine.
— Certes, jolie, brune, une chevelure ruisselante, des yeux à damner un saint, une bouche ardente et un corps souple, flexible.
— Tu ne t'ennuieras pas.
Don Juan resta tout songeur ; Cristina, Anne
d'Ulloa... ce don Luis avait vraiment trop de chance...
Dans la journée, don Juan fit porter un billet au château et demanda qu'on lui envoie Antonio, le valet qui le servait avec dévouement. Antonio vint. Don Juan resta enfermé dans sa chambre avec lui comme s'il lui donnait des instructions minutieuses ou lui apprenait un rôle.
Le lendemain, don Luis lui apprit que don Alphonso n'était pas mort, mais n'en valait guère mieux; la blessure était grave et il pouvait aussi bien mourir que survivre.
— Quel maladroit, conclut don Juan; ne pouvait-il pas laisser sa femme tranquille et ne lui suffisait-il pas de s'être assuré une fois qu'il n'y avadt personne chez elle!...
Pendant la journée, don Juan restait chez don Luis qui lui tenait souvent compagnie; et comme font les gens heureux qui ne peuvent pas garder un bonheur secret, il lui parlait sans cesse de la nuit proche qu'il irait passer, à son premier signal, avec Anna d'Ulloa.
Don Juan, sauf quelques compliments à don Luis pour son bonheur, ne disait rien; mais il suivait son idée; il la suivait et n'y renoncerait pas : Don Luis n'avait-il pas essayé de lui prendre dona Cristina? Alors. Ce Commandeur était un homme terriblement sévère et méfiant; tant mieux. Il n'aimait pas les aventures faciles. L'amour doit être une conquête. La belle affaire quand une femme se donne et qu'il n'y a rien à craindre I
Un soir, don Luis rentra rayonnant. Il avait pu parler à Anna; elle l'attendrait cette nuit.
— Ahl fit don Juan indifférent.
— J'ai tout arrangé, expliqua don Luis; sa chambre a un petit balcon. Les musiciens seront dans une ruelle voisine; à minuit, je les amène sous le balcon. Sérénade. A ce signal, une échelle de soie descend du balcon, je monte et...
— Tu es décidément trop heureux, dit don Juan.
Et appelant son valet Antonio, il le regarda fixement en ajoutant :
— Tu as compris.
Le valet s'inclina sans rien dire et sortit.
Pendant le dîner et après, don Luis ne fit que parler de son aventure, de son bonheur, des charmes d'Anna. Don Juan approuvait de la tête et ne disait pas grand' chose. Don Luis regardait l'heure et bouillait d'impatience.
A onze heures, il était prêt : grand manteau gris, grand feutre rabattu sur les yeux, masque. Don Juan lui démontre qu'il est trop tôt et qu'il risque de gâter son affaire par trop de précipitation; il le retarde le plus qu'il peut, puis enfin le laisse partir.
A peine don Luis s'est-il éloigné que don Juan prend lui aussi grand manteau, grand chapeau, masque et sort avec son valet. Ils marchent vite car ils veulent faire le même chemin que don Luis, mais en prenant des rues détournées. Ils approchaient du palais du commandeur. En tournant au coin d'une rue, ils virent à l'autre bout ou
plutôt ils devinèrent car la nuit était sombre, un cavalier aux prises avec trois spadassins; on entendait le cliquetis des épées.
— Filons, dit don Juan à l'oreille d'Antonio; tu leur as bien recommandé au moins de ne pas lui faire de mal.
— Le moins possible. ' C'étaient des bretteurs de profession que, par
ordre de son maître, Antonio avait posté là pour arrêter don Luis.
— Filons, répéta don Juan. La belle nuit! Prendre une jolie fille, tromper un ami, risquer sa vie. Ah! Et c'est lui qui a payé les musiciens. C'est charmant!
Ils attendaient dans une ruelle voisine comme avait dit don Luis. Don Juan les emmena sous le balcon de la belle.
— Piano pour commencer, ordonna-t-il.
Les musiciens préludèrent et bientôt la mélodie monta pure dans la nuit silencieuse. Don Juan s'était posté de l'autre côté de la rue et regardait avidement la façade noire du palais. Bientôt, il entendit le bruit léger d'une fenêtre qu'on ouvre avec précaution; une forme blanche apparut au bord du balcon et se pencha; don Juan s'avança au milieu de la rue; l'échelle se déroula.
— Attends-moi, glissaj-t-il à son valet. Et il s'élança.
Le balcon enjambé, il s'avança dans la chambre; il y faisait si noir qu'il abandonna manteau, chapeau et masque; la forme blanche avait reculé jusqu'au fond de la chambre; il la rejoignit et
Tenlaça et ses lèvres pressèrent les lèvres fraîches et parfumées.
11 cherchait à l'entraîner vers le lit; mais elle résistait :
— Tout à l'heure, don Luis, murmurait-elle, tout à l'heure...
Don Juan la serrait; il sentait ce corps flexible, tiède et presque nu plier, rouler et se tordre entre ses bras; une chaleur affolante le montait; il la tenait toujours étroitement et ne quittait pas sa bouche; elle répétait :
— Pas encore, mon aimé, j'ai peur...
Et chaque parole était un baiser; tout en résistant encore, elle cédait à la douce pression; toutes ses paroles, tous ses mouvements étaient un troublant et sensuel mélange d'hésitation et de consentement; elle avait un geste de recul, puis aussitôt un élan d'amour la serrait contre celui qu'elle croyait être don Luis; elle lui passait les bras autour du cou et lui rendait ardemment ses caresses.
Un ricanement de joie satanique plissait les lèvres de don Juan; l'enivrement de l'amour ne l'empêchait pas de rester maître de lui; il songeait que c'était son ami qui, par sa longue patience et ses soins assidus, avait peu à peu amené cette jeune fille à tomber dans ses bras; et que c'était lui, don Juan, qui la recevait dans les siens pendant que l'ami ferraillait dans la nuit avec les spadassins postés pour l'arrêter.
Ahl le bon tour.
Vraiment il eût été dommage qu'une aussi fine
et aussi ardente perle d'amour ne tombât pas dans les bras d'un homme capable de l'apprécier. Comme elle vibrait sous les caresses et comme elle les rendait avec une exaltation faite tout à la fois de tendresse et de sensualité!
Oui vraiment, don Luis ne méritait pas l'amour de ce chef-d'œuvre d'amour ,puisqu'il était assez stupide pour se le laisser souffler.
— Luis, mon Luis... tout à l'heure, soupiraitelle.
Don Juan eut un mouvement d'impatience; c'était vraiment un bon toiir d'enlever cette enfant à son ami; mais il finissait par être offusqué de s'entendre appeler Luis; vraiment, avait-il besoin de se cacher sous le nom d'un autre pour être aimé, et cette tromperie était-elle digne de lui, don Juan? Ce n'était pas assez de posséder cette fille adorable, il fallait qu'elle sache qui était vraiment celiii qui lui révélait l'amour. C'est son nom et non celui de son rival qu'il voulait entendre dans ses gémissements.
Pas à pas, la tenant étroitement enlacée, bouche à bouche, étouffant sous ses baisers sa résistance consentante, il l'avait entraînée et ils touchaient au moment décisif. Déjà il l'inclinait au-dessus du lit; elle eut un dernier soupir anxieux :
— Luis, mon Luis aimé, j'ai peur.
— Je ne suis pas Luis, je suis Juan Tenorio. La jeune fille poussa un cri terrible; elle eut un
redressement de tout son corps et appliqua ses mains sur le visage du séducteur, les ongles cris-pés; don Juan s'attendait si bien à ce sursaut de
surprise que non seulement elle ne réussit pas à lui faire lâcher prise; mais, au contrai/e, la serrant plus étroitement encore, il roulait avec elle sur le lit et commençait à consommer sa victoire :
— Je suis Juan Tenorio, répétait-il, et pourquoi n'acceptes-tu pas mon amour? Crois-tu donc que je ne sois pas capable de t* aimer aussi bien et mieux que don Luis... Pourquoi n'est-il pas là et pourquoi y suis-je moi-même... Est-ce lui qui t'aime ou est-ce moi?...
Mais la petite ne voulait rien entendre; don Juan la possédait enfin; mais elle se tordait sous son étreinte et poussait toujours des cris d'épouvante qui se confondaient d'étrange façon avec les gémissements du plaisir qu'elle subissait malgré elle.
Une rumeur emplisseût le Palais; des pas dans les corridors, des appels, des questions se croisaient; la jeune fille continuait à crier et à se débattre; et don Juan la tenait toujours étroitement serrée et ne la lâchait pas; le danger qui montait exaspérait son désir, excitait son ardeur et donnait à la volupté un goût de sang, de meurtre, de damnation.
Violemment, la porte s'ouvrit et battit contre le mur; et le Commandeur apparut sur le seuil, l'épée à la main, grand, farouche, terrible.
— Défends-toi, misérable, s'écria-t-il d'une voix effrayante.
Don Jiian lâcha la jeune fille qu'il étreignait encore, sauta sur son épée et dégaina; les deux hommes s'affrontèrent; les lames cliquetaient et
jetaient de brèves lueurs à la lumière des flambeaux que tenaient deux valets.
Don Juan attaqua impétueusement de façon à faire rompre son adversaire de quelques pas et à le maintenir sur le seuil. Ainsi, leur combat remplissait la porte; il ne pouvait avoir qu'un ennemi devant lui et personne ne pouvait passer pour le tourner et le surprendre.
Dona Anna, glacée d'angoisse, claquant des dents, retenait d'une main qui tremblait les lambeaux de sa chemise sur sa poitrine pantelante; elle fixait des regards de terreur sur les combattants.. Epouvantée, elle n'en croyait pas ses yeux et n'arrivait pas à se persuader que c'était elle, que c'était à cause d'elle...
Un moment de répit.
* Don Juan en profita pour parler :
— Commandeur, dit-il, je tiens à vous faire savoir qu'en tout ceci votre fille n'est pas coupable; c'est par surprise que j'ai pu monter chez elle, c'est par violence que je me suis imposé à elle et la preuve qu'elle n'était point consentante, c'est qu'elle a crié...
— Tu n'en es que plus coupable toi-même, infâme suborneur.
Et le Commandeur, plein d'une fureur nouvelle fondit sur don Juan avec une telle impétuosité qu'il s'enferra lui-même sur l'épée de son adversaire qui s'était mis sur la défensive.
Il lâcha son arme, battit l'air de ses deux mains et s'écroula entre les bras de ses serviteurs. Doii Juan avait fait deux pas en arrière.
Dona Anna, avec des sanglots et des cris, sauta de son lit et se jeta sur le corps de son père.
Don Juan, l'épée à la main, la pointe contre terre, fixa un regard de pitié sur cet homme qui venait de trouver la mort en voulant défendre et venger sa fille; et sur cette fille qu'il venait de posséder en la violentant et qui, sans penser qu'elle était à peu près nue, sanglotait, agenouillée auprès du cadavre de son père.
Elle avait ainsi, parmi ses cheveux épars et ses larmes, une beauté tragique qui réveilla en lui des désirs troubles et funèbres.
Mais ce ne fut qu'une seconde; les gens du Commandeur revenaient de leur premier moment de stupeur; l'instant devenait critique; une plus longue hésitation pouvait le perdre.
Don Juan bondit jusqu'au balcon, l'enjamba, se laissa glisser le long de l'échelle et sauta à terre.
— Fuyons, dit-il à Antonio qui s'approchait, j'ai tué le Commandeur.
Il faisait nuit encore. Don Juan s'enfuyait par les rues sombres, sans chapeau, sans manteau, cinglé par l'air froid du matin.
Où allait-il ?
Machinalement, il avait pris le chemin du logis de don Luis. Et pourquoi pas ! Si les bretteurs gagés avaient su jouer leur rôle, don Luis ne devait s'être débarrassé d'eux que depuis peu. La nuit perdue, il rentrerait chez lui sans essayer de pénétrer chez Anna.
Don Juan pensa qu'en se pressant un peu, il
avait même la chance de rentrer avant lui, de se remettre en ordre et de le recevoir comme s*il n'avait pas bougé.
En ejffet, lorsqu'il arriva avec Antonio, don Luis n'était pas encore rentré; don Juan rangea ses effets et il allait se mettre en tenue de nuit et se reposer en attendant son ami; mais l'heure passait; don Juan eut une inquiétude sinon du remords; faire arrêter son ami pendant qu'il lui prenait sa maîtresse, c'était bien; mais il n'aurait pas voulu qu'il lui arrivât malheur.
L'heure passait. Don Juan n'y tint plus; il reprit son épée, s'enveloppa dans un manteau et toujours suivi du fidèle Antonio, il parcourut le chemin qu'aurait dû suivre don Luis.
Il le rencontra seul, non loin de l'endroit où les spadassins l'avaient arrêté; ceux-ci s'enfuyaient dans la nuit; :1s avaient l'ordre d'arrêter don Luis et de l'amuser à la pointe de l'épée, en ayant soin de ne pas le blesser; mais don Luis s'était bien défendu, rendu de plus en plus furieux par le sentiment de l'heure qui passait et la peur de manquer son rendez-vous. Quoiqu'il eut affaire à des bretteurs dont c'était le métier de manier l'épée, il avait réussi à en mettre un à mal. En revanche, un autre, par excès de zèle, par maladresse, lui avait à son tour infligé une blessure.
Don Luis s'était appuyé au mur; faisant des efforts pour ne pas tomber; il y avait là une borne; il s'y assit pour reprendre des forces. Les spadassins, devant lui, à distance, le regardaient et atten-
daient; mais quand ils virent arriver deux hommes dont l'un au moins portait l'épée, ils s'enfuirent.
Don Luis réussit à se lever, à faire quelques pas et reconnut don Juan ;
— Ah I mon ami, si tu savais... quelle aventure!..
— Comment, s'étonna Juan, tu n'es donc pas...
— Hélas, soupira don Luis, ces marauds savaient que j'en étais à la plus belle nuit de ma vie et ils ont juré... Holà... ho I...
Il souffrait visiblement et n'avançait qu'avec peine en s' appuyant au mur. Et il y avait un contraste si drôle entre le don Luis partant enthousiaste et bouillonnant pour une nuit d'amour et le don Luis revenant navré, désespéré après une aussi cruelle déception que don Juan retenait mal une diabolique envie de rire.
Don Luis s'arrêta.
— Tu es blessé, demanda *don Juan.
Il montra son épaule; il faiblissait; don Juzm et Antonio le prirent chacun d'un côté et l'emportèrent.
On le coucha, on le pansa.
— Heureusement que vous êtes venu, disait-il, seul, je n'aurais pas pu faire tout ce chemin.
Il raconta à Juan qu'il avait été attaqué à michemin du palais d'Ulloa par trois hommes masqués et qu'il n'y avait pas eu moyen de pgisser. Et aussitôt, sa pensée se porta vers Anna.
— Pauvre Anna, pourvu qu'elle ne m'ait pas attendu trop longtemps, pourvu qu'elle veuille m' entendre et accepter mes excuses, pourvu
qu'elle veuille me donner un autre rendez-vous et qu'elle ne soit pas perdue pour moi...
Don Juan le rassurait et l'engageait à se reposer le reste de la nuit. Sa blessure immobilisait le bras mais elle ne semblait pas grave. Dès le matin, on irait chercher un chirurgien.
Don Juan laissa son ami et se retira dans sa chambre; ils se mit au lit et réfléchit. Il avait blessé don Alphonso qui mourait de sa blessure; sa famille était puissante et il ne restait à Séville qu'en se cachant; et voilà qu'il tuait le Commandeur qui était un grand personnage; cette fois, il fallait partir.
D'ailleurs, dès demain, don Luis apprendrait sa trahison et le drame de cette nuit; il ne pouvait donc pas rester plus longtemps sous son toit.
Don Juan reposa quelques heures; avant de s'endormir, il se concentra, se replia sur lui-même pour retrouver dans le souvenir de sa chair les délices que lui avait données cette délicieuse enfant. Quel dommage qu'elle ne lait pas écouté, qu'elle n'ait pas consenti à la substitution et qu'elle se soit mise à crier d'une façon aussi inconsidérée. Il valait bien don Luis, certes, et puisqu'elle avait accepté l'amour de l'un... Les femmes sont parfois étranges. Quel dommage ! Quelle maîtresse adorable elle aurait fait, à la fois ardente et ingénue, et trouvant spontanément dans l'instinct de la tendresse l'inspiration de caresses que n'apprennent le plus souvent qu'une longue science de l'amour. Quel dommage I
Don Juan se réveilla de bonne heure; il se prépara; il s'informa si don Luis avait passé une bonne nuit; et il quitta sa maison.
Il allait se cacher au château de Manara le temps de préparer son départ, quelques jours; et il partirait; il fallait rester assez longtemps absent pour laisser l'oubli ensevelir ces deux affaires.
Son oncle Jorge était à Naples; les femmes en Italie doivent être belles aussi et ardentes; pourquoi n'irait-il pas s'embarquer à Cadix pour le rejoindre ?