‹ Les plus belles nuits d'amour de Don JuanChapitre 6 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Au XV^ siècle, naquit, dans une illustre famille des vingt-quatre de Séville, Ihomme dont la réputation a fait le plus de bruit sur terre, dont le nom est le plus universellement connu et dont les surnoms sont encore : Vhomme du désir, le séducteur prodigieux et surhumain, Uamani étemel...

Appuyée au rebord de la haute fenêtre, la reine Isabelle laisse errer son regard devant elle; un tapis épais adoucit sous son bras le dur et le froid de la pierre.

A^ccompagnée du capitaine des gardes, Gonzalo de Cordova, elle est montée sur la tour qui domine la ville ; elle admire le spectacle que forment devant elle les maisons, les rues, les places, les monuments, les jardins, les églises, la cathédrale aux multiples clochers ajourés, dorés par le soleil qui commence à descendre, toutes ces choses admirables qui font dire que « qui n*a pas vu Séville n*a pas vu de merveille » ; et, plus loin, la campagne espagnole, un peu aride, d'un caractère un peu âpre, mais d'une poésie si fière et presque farouche.

Soudain elle aperçoit, traversant la grande place qui mène au palsiis royal, un cavalier monté sur un beau cheval blanc. Ce cavalier a grande

allure ; il se tient redressé sur sa selle, sans raideur cependant ; son costume et son équipement sont somptueux; son visage dont elle ne distingue pas les traits à cause de la distance a certainement une expression de fière gravité ; son regard reste fixé droit devant lui et il est, au moins en apparence, insensible à ce qui se passe autour de lui.

Ce qui se passe autour de lui est cependant assez étrange : une foule innombrable l'escorte, agitée de sentiments divers ; les uns, parmi tous ces hommes, l'acclament et crient sa louange; les autres l'injurient et même le menacent.

iLa reine, impressionnée, veut savoir qui est ce cavalier et pourquoi se manifestent autour de lui ces sentiments opposés.

Elle descend le large escalier de pierre; elle rencontre don Jorge Tenorio et lui ordonne d'aller s'enquérir.

Don Jorge se précipite; la reine donne encore quelques instants à ce singulier spectacle; puis elle continue à descendre. Elle entre dans la grande salle où se trouve le roi, entouré de conseillers et de courtisans. Son messager y arrive en même temps qu'elle; il annonce que ce cavalier est don Juan Gomelés.

jLe roi Ferdinand fronce le sourcil. Don Juan Gomelés est un Maure; le dernier qui ait résisté à la domination espagnole. Il s'est défendu et il a défendu les siens contre le roi avec une âpre ténacité; mais, mal secondé, il a été contraint d'abandonner la ville et la lutte.

Jugeant désormais la résistance inutile, impossible, il a fait sa sounmission ; il a renié la foi de ses pères, il s'est fait chrétien.

Depuis, il vit à l'écart dans son grand domaine; il ne vient jamais à la cour, il ne va jamais à l'église; il vit tranquille, loyalement, au grand jour; il ne cherche point à faire de l'agitation ni à reconquérir la grandeur et la puissance d'autrefois.

Voilà pourquoi, dans la foule, ceux auxquels il s'est uni par sa soumission et sa conversion l'acclament; et ses anciens compagnons de lutte, qui se jugent abandonnés et trahis, l'injurient.

Cependant, il reste toujours puissant et redoutable; et s'il voulait reprendre les armes et se soulever contre la domination espagnole, ceux qui l'injurient aujourd'hui le suivraient aveuglement demain. Le roi le sait; il se souvient de la lutte dure et implacable que le Maure a soutenue contre lui; qui sait si un jour il ne lui prendra pas envie d'entrer de nouveau en rébellion et de rallumer la guerre? Peut-être n'attend-il qu'une occasion favorable!

Aussi, puisqu'il vient au Palais, puisqu'on va l'avoir sous la main, ne serait-il pas habile de le faire arrêter et de s'en débarrasser définitivement? Puisqu'il ne va jamais à l'église, il serait si simple de le livrer à l'Inquisition!

Mais la reine s'élève contre cette pensée! S'il ne va pas à l'église, peut-être prie-t-il chez lui, en secret. Serait-il juste, serait-il politique de le faire arrêter tant qu'il ne donne pas sujet d'inquiétude?

Serait-ce prudent ? Cette arrestation ne serait-

elle pas, au contraire, la cause et le signal de cette rébellion que Ton redoute? Il ne faut pas troubler le lion dans son repos; l'attaquer, c'est le forcer à se défendre.

Ne serait-il pas, par surcroît, odieux et indigne de l'avoir ainsi par surprise, par trahison?...

Le capitaine des gardes est de l'avis de la reine.

Alors le roi se lève et sort. Il préfère ne pas voir son ancien ennemi. Que la reine le reçoive, l'écoute; s'il vient demander une grâce, qu'elle la refuse ou qu'elle l'accorde puisqu'elle vient d'intervenir en sa faveur.

La reine envoie le capitaine Gonzalo de Cordo va et Don Jorge le recevoir et le saluer; c'est au vainqueur à faire au vaincu les honneurs de la place. Les courtisans se pressent pour voir don Juan Gomelés.

Il entre ; il est très beau : un visage mat, pas trop bistré, une grande barbe noire et soigneusement lustrée et de grands yeux sombres, profonds et pensifs, qui lui donnent une expression de fièrc et sereine gravité.

Il s'incline lentement devant la leine et reste une minute prosterné, les mains jointes sur sa poitrine.

Lorsqu'il relève le regard vers elle, elle le fait asseoir, ce qui était un grand honneur, et lui fait signe de parler. Il remercie en s'incliiiEoit de nouveau et expose sa requête : il est presque voisin de don Rodriguez Tenorio. Il y a seulement entre leur deux domaines, un autre domaine celui de Manara, que tous les deux se disputent. Cette com-

pétition est pénible, elle se prolonge; elle entretient un état de rivalité, de lutte entre deux familles qui ne devraient avoir que des rapports de bon voisinage. Et quel que soit celui qui l'emportera, il n'y aura jamais sympathie, ni paix complète entre les deux familles voisines.

Alors, lui, don Juan Gomelés, il a trouvé une solution, qui, si elle est acceptée, comme il l'espère, permettra les rapports de bon voisinage sans froisser, ni léser personne; et il vient, en toute confiance, l'exposer au roi, à la reine, pour qu'ils donnent à son offre l'appui de leur approbation.

La femme de don Rodriguez Tenorio, dona Clara, va avoir un enfant. Qu'on donne le domaine contesté à l'enfant qui va naître; lui, don Juan Gomelés, sera son parrain et il administrera le domaine au nom de son filleul jusqu'à sa majorité. Ainsi les deux familles au lieu de vivre en rivalité haineuse, vivront unies par des liens d'amitié.

La reine remercie don Juan Gomelés de cette offre ingénieuse et désintéressée; elle y souscrit pour sa part d'autant plus volontiers que dona Clara est une de ses anciennes suivantes qu'elle aimait beaucoup.

Précisément, se trouve là don Jorge TenorÎQ qu'elle a envoyé à sa rencontre et qui est le frère de don Rodriguez Tenorio. Il vient d'entendre l'offre de don Juan Gomelés; qu'il veuille bien partir; il verra son frère et lui transmettra cette offre qu'elle appuie.

Don Juan Gomelés se lève, remercie la reine et

gravement se retire suivi des regards curieux des courtisans.

Cependant don Jorge, heureux de la bonne nouvelle qu'il porte, se prépare à partir.

Le chemin n'était pas très long jusqu'au domaine de son frère et Don Jorge y venait souvent voir sa famille, surtout depuis que l'état de sa belle-sœur Clara la contraignait à y rester; son mari y restait avec elle, car elle était de santé délicate et son état, sans inspirer d'inquiétude, demandait cependant des ménagements et des soins.

Don Jorge trouva sa famille à table; il y prit place après avoir rapidement secoué la poussière de la route ; il se trouva entre son frère Rodriguez et sa belle-sœur Clara; devant lui était assis leur autre frère, Eusebio, un moine farouche et sinistre, impitoyable à autrui comme à lui-même; et sur l'autre côté de la table, le chapelain Josef Bénitez, bon vivant au contraire, frais et dodu, mangeant et buvant bien.

A peine eut-il calmé sa faim et sa soif, don Jorge prit la parole et exposa l'offre de don Juan Gomelés touchant le domaine de Manara.

Rodriguez l' écoutait, souriant et sérieux à la fois et regardait sa femme comme pour lire dans ses yeux ce qu'il fallait en penser; et déjà il donnait des signes d'approbation. Mais dès que don Jorge eut dit que don Juan Gomelés demandait à être parrain de l'enfant, Eusebio se leva; il promena autour de lui son regard dur et dit que jamais il n'accepterait pour son futur neveu un

parrain comme don Juan Gomelés, morisque et mauvais chrétien qui n'allait jamais à l'église.

Don Jorge prit d'abord en riant l'explosion de fanatisme de son frère; il lui dit que la religion était moins affaire de cérémonies que de sentiments, et Gomelés pratiquait la justice et la charité.

— Les œuvres ne sont rien sans la foi, répliqua le moine, il ne prie pas.

— En public peut-être, mais il a une chapelle à son château. On peut être chrétien sans porter la robe. Je porte l'épée : qu'on nous mette en face des Turcs et on verra qui de nous deux est meilleur chrétien.

Don Rodriguez fit cesser la dispute et demanda à sa femme ce qu'elle en pensait; mais dona Clara dit quelle était souffrante et, ajoutant qu'elle s'en remettait à la sagesse de son mari, elle monta dans ses appartements.

Don Rodriguez détailla la question : pour l'intérêt, elle était avantageuse puisque le domaine convoité reviendrait à leur famille sous le nom de l'enfant qui allait naître; pour la paix avec le voisin, elle l'assurait, tandis qu'un refus ne pouvait que les brouiller; d'ailleurs ce refus était à peu près impossible car il serait en même temps une désobéissance à la reine qui approuvait l'offre de Gomelés.

Certes, celui-ci avait été un ennemi et il avait été muisulman; mais rien ne pouvait justifier l'injure qu'on lui ferait en pensant qu'il n'était pas devenu un bon sujet du roi et un bon chrétien.

D'ailleurs, si Eusebio désapprouvait, le chapelain ne désapprouvait pas.

Le chapelain n'avait pas encore dit un mot, au lieu de prendre part à cette discussion qui n'avait pour lui que peu d'intérêt, il préférait remplir et vider alternativement son assiette et son verre; sensuel et débonnaire, aimant la vie, il vivait du mieux possible en attendant le jugement dernier.

Interpellé et mis en cause par le maître de la maison, il leva vers lui son regard placide et fît un geste d'acquiescement, ne pouvant pas parler à cause de sa bouche trop pleine.

Rodriguez s'en contenta et déclara qu'il était impossible de ne pas accepter. Alors, Eusebio^ qui s'était rassis pour écouter son frère, se leva de nouveau et, malgré ses supplications, fit un pas pour se retirer; il se retourna pour lancer au chapelain, qui ne l'avait pas soutenu, un regard qui fit frémir celui-ci et faillit le faire avaler de travers.

— Tu ne pactiseras pas avec l'impie, prononça-t-il d'une voix caverneuse.

Et il sortit en annonçant ruine et malédiction.

Ses frères firent un geste d'impuissance : être sombre et farouche, esprit mort à toutes les penr sées, âme morte à tous les sentiments, il ne restait plus en lui qu'un instinct : le fanatisme.

II y eut un moment pénible pendant lequel on n'entendit plus que le chapelain qui s'était remis au travail après cette minute d'émotion.

Puis Rodriguez parla de nouveau : il fallait aller se reposer; dès demain, Jorge repartirait pour

remercier la reine eï lui-même irait remercier don Juan Gomelés.

Quelque temps après dona Clara donna à son époux un fils dont le parrain fut, comme il était convenu don Juan Gomelés, qui lui donna son nom, comme il lui avait donné le domaine qui s'étendait entre le sien et celui de ses parents. Et ainsi l'enfant s'appela don Juan Tenorio de Mafiara.

Don Juan I

Don Juan I Un être si grand et si vivace que la Légende et l'Histoire ont été obligées de s'unir pour en dresser la silhouette, la physionomie, le caractère prodigieux, puissant, inquiétant. Si grand que son ombre s'étend sur la plus grande partie de la pensée humaine, si vivace qu'on le retrouve à toutes les époques, son caractère éternel ne subissant que les modifications propres à chacune de ces époques.

Don Juan est la personnification du désir inquiet, curieux, aventureux, passionné; il a l'amour du merveilleux, le goût de l'aventure, la passion de l'inconnu, la soif de l'infini.

Il interroge Dieu par la prière, par le blasphème; mais Dieu ne lui répond pas. Il interroge le Diable, mais le Diable ne lui répond pas. S'il apparait à Faust dans la brumeuse Allemagne, il ne consent pas à se montrer dans l'Espagne éclatante de soleil.

Alors il est bien obligé de se contenter de ce que peut lui donner la terre. Au bout de ses études

et de ses méditations, Faust trouve le néant; elles le conduisent devant un mur opaque et infranchissable; elles ne veulent pas lui livrer le secret des grands mystères; Don Juan, lui aussi, cherche le mot du graiid mystère de la vie et de l'amour; i! cherche et il ne trouve pas; alors, il cherche toujours; combien de fois a-t-il cru trouver enfin le contentement définitif de son cœur inquiet, l'apaisement de sa soif d'aventure, d'inconnu, d'infini; combien de fois a-t-il cru trouver le mot du mystère, car tout est mystère chez la femme, l'âme, le cœur, le corps, le vêtement même...

Mais il avait beau scruter cette âme, sonder ce qœur et posséder ce corps, il n'y trouvait pas le mot du mystère.

Alors, qui sait, peut-être une autre le lui donnerait-elle ! Et il repart, et il ajoute les unes aux autres, il accumule en un amoncellement formidable les aventures, les entreprises, les passions, les intrigues, les voyages, les combats, les fortunes diverses et les amours innombrables.

Il ajoute les unes aux autres, il superpose, il entrecroise les intrigues tumultueuses, les joies enivrantes, les sensations variées, les douleurs poignantes, les espérances folles, toujours attiré par la recherche perpétuelle de l'impossible, poussé à la poursuite furieuse d'une chimère altérée de larmes et de sang.

Il est né en Espagne, dans un pays où se mêlent étrangement le mysticisme et la sensualité. Et il y est né à une époque oii le goût des aventures et

des conquêtes emportait le pays à la découverte de Mondes nouveaux.

C'est l'époque où Christophe Colomb s'aventure sur des mers inconnues avec les vaisseaux de la reine Isabelle, où Magellan entreprend de faire le tour du monde, où Fernand Cortès s'élance à la conquête du Mexique, ou Vasco de Gama explorant le Mozambique et les Indes donne au Camoëns les sujets de ses descriptions éclatantes et colorées.

Don Juan aurait pu, lui aussi, partir sur de blanches caravelles, avec tant d'autres de ses compatriotes pour les découvertes lointaines.

Mais le cœur de la femme n'est-il pas plus lointain, plus mystérieux et plus inaccessible que les terres d'outremer 7 Et sa conquête ne donne-t-elle pas des joies plus âpres parfois, plus douces souvent, plus émouvantes toujours }

Don Juan laissa aux autres la cpnquête des mondes nouveaux et ne voulut pour lui que la conquête de la Femme. Il s'y tailla un rôle formidable et dressa une figure de conquistador qui domine encore le monde. Chacun y voit son rêve, l'interprète à sa façon, le façonne à sa fantaisie; les hommes y pensent avec une secrète envie, et s'il se mêle à leur pensée une pointe de mépris, elle n'est que jalousie déformée ou impuissance inavouée. Quant aux femmes, n'est-ce pas à lui qu'elles pensent chaque fois qu'elles se penchent à leur fenêtre ; chaque fois que, sans savoir pourquoi, elles tremblent d'un frisson subit qui leur fait monter les larmes aux yeux; chaque fois que le

vent du soir caresse leurs cheveux et que le bruissement des feuilles, le chant des oiseaux, le murmure de la nuit arrivent à leurs oreilles en paroles d'amour; chaque fois qu'une main nerveuse serre leur main défaillante, chaque fois qu'un regard ardent plonge dans leurs yeux troublés et que des lèvres, dont elles ignorent encore le goût, s'approchent de leurs lèvres frémissantes.

Hommes ou femmes, tous ceux dont le ciceur n'est pas encore mort palpitent d'enthouisasme à la légende merveilleuse.

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