CHAPITRE II
A Vâge où les petits garçons jouent au cerceau et aux billes, don Juan préféré la compagnie de Maria. Déjà, il se plait à demeurer au quartier des femmfes, où il amuse les servantes de sa mère par des questions qui décèlent son désir de s'instruire, et de& caresse\s à la fois naïves et audacieuses. Rosa ou une bonne leçon qui ne sera pas perdue.
L'enfance de don Juan fut assez semblable à celle des autres enfants; cependant on remarqua en lui un contraste, assez frappant, entre une activité enfantine, assez vive, et un goût marqué pour la méditation silencieuse.
On a gardé de lui quelques faits assez étranges qui révèlent une curiosité précoce et une volonté ferme pour la satisfaire. Il voulait tout voir et tout connaître. Comme les autres enfants, il cassait ses jouets pour voir ce qu'il y avait dedans; un soir, il se jeta dans une pièce d'eau pour attraper la
lune ; il voit un serpent entrer dans un trou de mur, il le saisit par la queue et tire. Il voulut savoir comment il était venu au monde; on lui dit qu'un ange l'avait apporté dans un panier; il fallut lui montrer le panier; il voulut aussi voir l'ange; on lui promit de lui en montrer un à la première occasion.
Un jour, son père le menace d'une baguette, uniquement pour lui faire peur, car il ne le frappait jamais; l'enfant se jette sur la baguette et la casse. Puis, effrayé, il court se réfugier auprès de sa mers qui demande grâce pour lui : il est espiègle, mais pas méchant; et il est si drôle, si vif et si beau que le père pardonne plus enchanté que fâché, de cette marque de caractère. Juan promettait d'être sage et recommençait.
Une autre fois, il voit sur un buisson un oiseau qui lui parut si beau qu'il voulut l'attraper; l'oiseau fuit devant lui, doucement, de branche en branche; don Juan le suivit ainsi loin, très loin, si loin qu'il finit par tomber épuisé au pied d'un arbre.
Heureusement, son parrain passa par là, il le vit, le hissa sur son cheval et l'emmena chez lui; il envoya prévenir ses parents et garda l'enfant qui avait besoin d'un long repos. Sa fille Myriem le soigna : une pure beauté, de père et de mère arabe, élancée, droite, souple, fine, une flamme voilée dans le regard; un caractère grave, contemplatif, mais qui cachait sous ces dehors calmes une grande vivacité, une violence de passion extraordinaire pour son âge. Cette similitude de caractère avait établi entre la jeune fille et l'enfant
une tendre sympathie, et, jointe à la beauté de la première, éveillait chez le second un sentiment confus qui le faisait trembler et rougir; il restait de longs instants en contemplation devant elle et, brusquement, se serrait contre elle comme pour se mettre à l'abri de quelque danger. Mais Myriem, comme si elle eût été émue elle-même, ne prolongeait jamais ces moments d'attendrissement. Peutêtre craignait-elle aussi de voir s'éveiller trop tôt ce Cioeur d'enfant.
11 est vrai que don Juan montrait un goût précoce pour tout ce qui était féminin. Quand Myriem l'éloignait d'elle, il montrait une humeur farouche et se mettait en colère, disant que sa petite amie Maria était plus gentille.
Maria était la fille d'un parent éloigné et pauvre qui servait sur mer. Sa femme était morte; il avait un fils qu'il pouvait emmener avec lui; mais il ne savait que faire de cette enfant pendant qu'il naviguait. JLa mère de don Juan la prit et les deux enfants vécurent ensemble; ils avaient à peu près le même âge', il l'entrainait dans ses jeux turbulents; mais les vêtements raides et volumineux de la fillette la gênaient beaucoup; alors, il l'aidait à les quitter; il cherchait, lui-même, les agrafes et dénouait les lacets.
(Puis, quand ils avaient assez joué et qu'elle était lasse, ils s'asseyaient l'un près de l'autre; il caressait ses bras nus et son cou mince :
— Comme ta peau est douce et blanche, disait-il.
Maria souriait et le laissait faire", c'était un petit
être de bonté, de douceur, de tendresse, de grâce, de faiblesse.
— Tu m'aimes, Juan, demandait-elle ?
— Je t'aime tant que je veux que tu sois ma femme et je t'aimered toujours.
Combien de fois, à combien de femmes devaitil murmurer ce serment ?
Quand il fallut se préparer à la première communion, son oncle Eusebio se chargea de son instruction religieuse. Malheureusement, le caractère étroit et farouche du prêtre s'attachait surtout à ce qu'il y a de rigide, de froid, de formaliste et d'inexorable dans le culte catholique; à chaque faute de son élève, il le menaçait de l'enfer lui et sa famille; au contraire, l'enfant accueillait avec élan tous les préceptes, tous les exemples de pitié et d'amour; il aimait les paraboles où quelque femme avait un rôle; il vouait à la Sainte Vierge un culte fervent ; il adorait volontiers cette femme, reine du ciel qui se souvenait de la terre, qui était si richement parée, qui était aussi belle que sa mère et qui s'appelait comme sa petite amie.
La cérémonie frappa son imagination; sensible comme une femme à tout ce qui impressionne les sens, il devait être profondément attendri et troublé par la multitude des lumières, la pompe ordonnée et la splendeur de la cérémonie, les parfums et l'enivrement mystérieux de la musique.
Ce fut à ce moment-là que Maria quitta le château; son père était mort en mer et son frère aîné qui naviguait aussi vint la chercher pour la con-
duire dans un couvent où elle devait faire son éducation. Juan en resta assez longtemps désemparé. Il errait comme une âme en peine. Il ne voulait pas jouer avec les petits garçons de son âge; il aimait mieux rester seul dans les grandes salles fraîches et sombres; et surtout dans celles où se trouvaient des femmes ; où tout au moins il pouvait voir et toucher ce qui leur appartenait. Il aimait la grâce de leurs mouvements, leur parfum, le son de leur voix; il aimEiit frôler ce qui leur appartenait, leur linge, leurs robes, leurs écharpes où elles avaient laissé un peu d'elles-mêmes.
Souvent, il s'en allait rôder dans l'appartement des femmes; vivaient là des esclaves moresques ou grecques; elles s'amusaient de lui, de ses curiosités, de ses naïvetés; il était si jeune encore qu'elles ne se gênaient pas devant lui et se comportaient comme s'il n'avait pas été là. Alors, il leur posait des questions sur les particularités de leur corps et tout ce qu'il voyait et tout ce qu'il devinait.
Elles riaient et ne répondaient pas*, alors il se mettait en colère, frappait du pied et lev2Ût la main sur elles. L'une d'elles, alors, l'attirait, le serrait contre sa poitrine, inclinait sa tête sur son épaule, le cachait dans sa chevelure dénouée. Il se calmait tout d'un coup et restait là, blotti, immobile. Elle l'embrassait et il lui rendait ses baisers avec une vivacité à la fois gauche et hardie qui la faisait sourire et rougir.
Il y avait au milieu de la cour intérieure un bassin à fleur de terre; elles s'y baignaient et s'y ébattaient joyeusement; Juan les regardait; elles sor-
taient de l'eau, ruisselantes, dorées par la lumière; il se mêlait à elles; et lorsqu'elles s'allongeaient sur l'herbe pour se reposer et se sécher, il s'allongeait lui aussi à côté d'elles, se serrait contre l'une d'elles et de ses doigts lents et légers suivait les contours délicats et onduleux de ses bras, de ses hanches, de ses seins.
Mais peut-être n'était-il pas aussi jeune et aussi simple qu'elles le croyaient. Ou du moins cette fréquentation des femmes, ces regards, ces caresses naïves lui donnaient-elles l'envie curieuse de les continuer, de les approfondir, le désir de tous les « et puis après » qui se posent à l'esprit de l'enfant qui devient jeune homme; et éveillaient-elles en lui une sensualité précoce et ce goût de la femme qui fut sa raison de vivre.
Il y eut un jour grande fête au château; toute la journée, la compagnie se promena à l'ombre du parc ou se reposa dans la fraîcheur des salons. Juan fut l'amusement des dames; trop jeune encore pour l'envoyer avec les hommes, elles le gardèrent auprès d'elles; elles le cajolaient, l'embrassaient, le faisaient parler en lui posant raille questions et riaient de ses réparties naïves ou audacieuses. Il avait un habit de cavalier avec le poignard au côté et, se prenant au sérieux, jouait au petit homme.
Mais le soir, on ne lui permit pas de paraître au repas; il fut obligé de dîner à l'office et d'aller se coucher de bonne heure. Cependant il ne dormit pas; cette journée de plaisirs l'avait surexcité;
par instants, le murmure de la musique arrivait jusqu'à lui; il tremblait dans son lit, de fièvre, de désir, de rage.
Enfin, il n'y tient plus; il se lève, sort de sa chambre, et, doucement, se dirige vers les salons où la fête brille et s'agite. Il ne se hasarde pas à descendre l'escalier; mais on danse dans une grande salle, coupée à mi-hauteur par une galerie; c'est là que Juan se réfugie; blotti à l'ombre d'un pilier, il regarde cette salle éclatante de lumière, où les couples tournent, glissent, évoluent avec grâce au son d'une musique capiteuse.
Combien de temps l'enfant resta-t-il là, émerveillé, fasciné...
Mais la salle se vide; c'est l'heure du souper qui est servi dehors, dans le parc, au clair de lune; escortées de domestiques portant des flambeaux, les dames sortent au bras de leur cavalier. Seul, un couple reste le dernier; arrivé à la porte, le cavalier retient la dame; ils s'arrêtent; ils laissent s'éloigner les autres et ne les suivent pas; ils retraversent la salle, maintenant à demi obscure, et viennent s'asseoir, l'un près de l'autre, dans le coin écarté, juste au-dessous du petit Juan.
D'un coup d'iceil, le cavalier s'assure qu'ils sont bien seuls ; alors, il prend la dame entre ses bras et la serre tendrement; son bras gauche passé autour des épaules à demi nues la soutient; sa miain droite incline doucement la tête charmante vers lui; la dame cède à cette douce pression; elle s'incline vçrs son amoureux; leurs lèvres se rejoignent çn
un long baiser et ils se serrent plus étroitement encore.
Juan regarde avidement ce spectacle aimable, troublant et... si instructif pour lui; il voit tout, les blanches épaules de la dame, ses seins qui palpitent sous les caresses de son amant; et il ne perd rien de ses gestes qui les découvrent, les cajole de ses doigts légers, les étreint doucement avant de s'incliner vers eux pour les baiser. Palpitante, à demi-pâmée, la dame accepte la caresse.
Frissonnant, les yeux grands ouverts, Juan suit avec une émotion croissante les gestes de l'homme qui deviennent plus audacieux. i
Mais, brusquement, une porte bat et des pas glissent derrière lui. Entendant du bruit, le couple surpris, se rajuste et se sauve; et Juan se retourne furieux vers l'importun qui vient malencontreusement interrompre un spectacle si suggestif.
C'est une servante; elle allait se coucher; elle est à demi dévêtue; passant par la chambre de Juan, elle a vu le lit vide; elle l'a cherché et elle le trouve. Il s'élance vers elle la main levée. Mais il aperçoit la chair blanche comme celle de la dame; la servante aussi a l'épaule nue et le sein à demi découvert. La fureur de Juan tombe et fait place à une ardeur délirante; il se jette sur la servante, mais pour la prendre dans ses bras, lui aussi; sa main levée pour frapper retombe, mais pour caresser.
Surprise, la jeune fille se défend mal tout d'abord; Juan en profite pour couvrir de baisers tout ce qui s'offre de chair au bord des vête-
ments; il les écarte même, ces vêtements qui arrêtent ses transports. N'est-ce pas ainsi qu'en usait le cavalier tout à l'heure ?
II est même plus audacieux que le cavalier, ou du moins, il a le jeu plus facile; il ne craint pas de surprise et la femme qu'il a entre les bras est à demi^nue.
Mais soudain, elle se ressaisit et se dégage; la surprise • du premier choc passée, le sens de la réalité lui revient; si elle était libre, si elle n'avait rien à craindre, peut-être lui serait-il agréable de s'abandonner aux caresses si naïves, si douces, si inattendues de cet enfant qui s'avance vers la connaissance mystérieuse avec une impatience fébrile et une ardeur bientôt triomphante.
Mais si jamais les maîtres savaient !...
Alors, dégrisée, elle s'échappe; elle serre contre elle le peu de vêtements qui la couvre, et, devenue la plus forte, elle pousse Juan vers sa chambre en riant d'un petit rire sec et nerveux. Il se débat, il piétine, il enrage en serrant les poings, il essaie de résister, de la ressaisir; mais elle est sur ses gardes maintenant; elle se défend avec succès; il comprend que c'est fini; il se laisse conduire jusqu'à son lit et il se couche; il enfonce avec rage sa tête dans l'oreiller et éclate en sanglots, tandis que la servante s'éloigne avec un rire sarcastique qui lui déchire le cœur.
■La fatigue eut raison de lui; il s'endormit d'un sommeil agité de songes déchaînés, où passaient des femmes blondes ou brunes, graves ou souriantes, qui s'avançaient tour à tour vers lui, et lui
tendaient la tentation de leurs épaules nues, de leur poitrine frissonnante, de leurs lèvres vermeilr les; et il avançait vers elles ses mains avides et ses lèvres gourmandes; mciis, au moment où il allait les atteindre, elles s'éloignaient brusquement en se moquant de lui, parce qu'il n'était qu'un enfant et voulait se comporter comme un homme.
C'est vers cette époque que son père jugea qu'il était temps de lui faire donner l'éducation qui convenait à un gentilhomme.
Oh ne lui fît perdre que peu de temps pour apprendre à lire, à écrire et à compter. On en consacra davantage à lui apprendre à chanter et à toucher du luth; et aussi à danser et à faire la révérence. Mais un gentilhomme devait surtout monter à cheval et manier les armes. On lui donna des maîtres habiles dans ces deux arts essentiels. Pendant les moments de repos, son père lui faisait le récit des affaires où il s'étgdt trouvé, des durs combats qu'il avait soutenus contre les Morisques. Il lui racontait ses exploits, tout en lui montrant dans la salle d'armes les épées, les haches, les lances et les masses qui avaient fait merveille entre ses mains au grand dam des infidèles.
L'enfant montrait à tous ces exercices et à ces récits un enthousiasme juvénile, qui réjouissait son père; il lui tardait d'être grand pour partir à son tour à la guerre et y recueillir, après l'âpre et enivrante exaltation des combats, des honneurs, des trésors et de belles esclaves.
Aussi, devint-il rapidement très fort et très
adroit dans le maniement de l'épée et du cheval.
Un jour, son père le mena cliez son parrain don Juan Gomelés. Celui-ci montra au jeune homme sa collection d'armes qui était nombreuse, variée, riche; et voulant l'éprouver lui-même, il lui mit entre les msiins une épée magnifique; Juan se montra si habile que son parrain lui donna l'épée et ajouta une armure de grand prix et de toute beauté.
Revenus dans la cour, il fait amener un cheval, un arabe admirable, très pur mais très difficile; ses jambes frémissantes semblaient ne pas touK cher terre, ses naseaux fumaient; Juan sauta lestement sur son dos; le cheval rue et se cabre; mais Juan se maintient en selle et finit par le dompter. Ravi, heureux d'avoir un filleul aussi fort et aussi habile, Gomelés le lui donna aussi.
Son père et son parrain n'étaient pas les seuls à être fiers du jeune Juan; son oncle Jorge s'était aussi attaché à lui par une affection solide; il était sensiblement plus jeune que les deux premiers, c'est-à-dire plus près du jeune homme; il n'était que l'oncle, un oncle jeune, gai, hardi, aimant la vie et ses joies; il suivait avec intérêt le développement, la formation de son neveu, l'éveil à la vie de cet être qui pousse, qui s'étonne souvent et s'indigne parfois; qui parfois ose et souvent hésite devant les choses nouvelles pour lui. Il pouvait donc le traiter en camarade et parler avec lui de choses que d'autres considéraient comme défendues.
Don Jorge vivait auprès de la cour, mais il
venait souvent chez son frère; plus souvent depuis que son neveu Juan grandissait.
Lorsque son oncle n'était pas là, le jeune homme restait souvent seul. Il n'avait pas perdu ce goût de la solitude qu'il avzût déjà étant encore enfant; au contraire, adolescent, il l'avait plus encore; il osait moins qu'autrefois rôder au quartier des femmes; elles étaient moins libres maintenant et moins caressantes avec lui; aussi, il s'enfuyait seul dans le parc; il s'abandonnait au trouble charmant de l'adolescence; il sentait monter en lui une tristesse dont il ne savait pas la cause, des désirs dont il ne discernait pas distinctement l'objet.
La nature murmurait à son oreille des paroles mystérieuses; il les entendait dans le chant des oiseaux et le battement de leurs ailes, dans le murmure des ruisseaux, dans le frémissement du feuillage. Il s'allongeait sur l'herbe, à l'ombre, ou bien il marchait, la poitrine agitée, le ciœur battant et retenant mal l'envie de crier « je t'aime » à tout, à rien, aux nuages, au ciel, au vent qui passe.
Parfois, il rencontrait Rosa, la fille du jardinier; il lui souriait de loin; il s'arrêtait et lui disait quelr ques mots, puis s'éloignait; elle restait là un instant, et s'en allait aussi en se retournant pour le voir encore. Mais, Rosa, ce n'était point comme les esclaves de sa mère, qui vivaient entre elles autrefois comme s'il n'avait pas été là. Avec elle, il n'osait pas et cependant, à chaque rencontre, son cœur battait plus fort; il venait exprès aux mêmes heures aux endroits où il espérait la trou-
ver et il la trouvait en effet; il aurait pu croire, s'il y avait pensé, qu'elle venait aussi exprès pour le voir.
Cependant, il s'enhardissait; il la prenait par la main et la conduisait dans un coin du parc où ils étaient seuls; ils s'asseyaient l'un auprès de l'autre; il la serrait contre lui et la caressait doucement, comme il avait vu faire par le cavalier à sa dame; elle s'abandonnait et, toute souriante, se penchait vers lui; alors il l'embrassait. Mais il hésitait et n'osait pas davantage.
Elle restait là, la tête sur son épaule; il osa glisser la main dans son corsage et caresser de sa main tremblante ses seins fermes et menus; toute frissonnante, elle se rapprochait de lui, espérant, sans doute, des caresses plus profondes, auxquelles il ne se décidait pas; un jour cependant, il fut plus audacieux ; il l'avait conduite dans un fourré touffu; ils s'étaient assis sur l'herbe épaisse et peu à peu, se cajolant et s' embrassant, ils avaient glissé et se trouvaient maintenant allongés l'un contre l'autre; une chaleur énervante exaltait l'imagination et les sens; leurs caresses coutumières ne suffisaient plus à leur désir; déjà, de ses mains nerveuses, fébriles, Juan impatient mettait en déroute les vêtements légers de sa jeune amie; d'autant plus impatient et anxieux que ce qu'il touchait, ce qu'il allait découvrir, ce n'était pas seulement pour lui les charmes d'une jolie fille, c'était surtout le secret du grand mystère : il allait avoir le mot de 1 énigme; enfin il touchait à l'acte final, le plus secret, le plus affolant de cet amour dont
il voyait depuis si longtemps fleurir autour de lui les délicieux préliminaires.
La petite, après une molle résistance, juste ce qu'il fallait pour aiguillonner le désir du jeune homme, s'abandonnait toute. Mais soudain, comme si elle eût voulu dégager sa volonté de sa faute et lui donner l'excuse de la faiblesse ou du nonconsentement, elle se renverse en arrière, elle ferme les yeux, elle se raidit et reste immobile. Juan qui s'approchait d'elle et touchait au but, prend peur; dans son inexpérience, il croit l'avoir blessée; il se relève, pâle, soudain dégrisé et s'enfuit comme un fou; en approchant du château, il voit son oncle Jorge, il l'appelle, le prend par la main et l'entraîne rapidement vers le fourré où la jeune fille git, évanouie, blessée, à demi-morte peut-être...
Tout en courant, il lui raconte en trois mots toute l'histoire; ils arrivent à la place où les deux amoureux étaient couchés tout à l'heure; l'herbe foulée dessine encore leurs deux corps étendus î mais la petite n'est plus là.
L'oncle Jorge regarde son neveu avec un drôle de sourire; Juan stupéfait n'en croit pas ses yeux; il y a trois minutes à peine elle était là, inerte, évanouie... et elle a disparu.
L'oncle et le neveu n'ont plus qu'à s'en aller; c'est ce qu'il font; par moments, leurs regards se croisent; don Jorge a toujours son drôle de petit sourire; ce sourire agace Juan; il essaie de deviner ce que son oncle peut penser; se moquerait-il de son neveu ?
Les jours suivants, Juan chercha à rejoindre Rosa; mais ne put la voir nulle part; en vain revint-il aux endroits où ils se rencontraient aupsir ravant; avait-elle peur d'une explication ou bien lui tenait-elle rancune de s'être enfui au moment où elle attendait de lui un plaisir dont il l'avait frustrée.
Une fois, il la vit de loin; il se précipita; mais lorsqu'il arriva au point où il pensait la trouver, elle avait disparu. En revanche, il lui arrivait souvent de rencontrer son oncle Jorge, qui se reposait quelques jours au château. Si Juan avait pu en avoir l'idée, il aurait pensé que son oncle s'était donné pour tâche de ne pas le perdre de vue, moins pour le surveiller que pour le guider et le conseiller.
Naturellement, par cet esprit de contre-partie, qui n'est pas le propre des femmes, moins il trour vait Rosa et plus il la cherchait. JLe soir, après le dîner, il s'avançait près de sa maison, sous l'ombre des grands arbres; il regardait sa fenêtre éclairée et restait encore après que la lumière était éteinte.
Sûr d'être seul, il osait alors s'avancer dans l'obscurité; puis il reculait, s'avançait de nouveau et reculait encore; qu'est ce qu'il attendeiit pour forcer cette porte qui n'aurait sans doute pas résisté beaucoup; un instinct irrésistible l'y poussait; elle était là; et pourtant, il hésitait toujours.
Une nuit, assez tard, il était encore sous la fenêtre de la belle et, une fois encore, il n'avait pas osé entrer chez elle; il allait se retirer, quitte à le
regretter aussitôt rentré chez lui, quand un éclat de rire retentit derrière lui.
Son oncle Jorge est là. Furieux d'être surpris, Juan a un mouvement de colère. Mais son oncle l'a saisi par le bras :
— Benêt, lui dit-il, tu en as envie, prends-là... Et il le pousse vers la porte.
Il n'en fallut pas davantage pour donner au jeune homme l'audace qui lui manquait; il bondit, il fonce sur la porte qui en effet ne résiste guère, il pénètre d'un trait dans la chambre de la jeune fille; mais il en ressort aussitôt et plus vite encore avec un cri de bête blessée.
Don Jorge se précipite à son tour; un homme file devant lui et cherche à s'échapper; il le happe au passage; c'est un jeune domestique de la ferme; don Jorge le renvoie d'un coup de pied; puis il entre, la petite pleure; pour la consoler, il lui donne sa bourse et aussi pour la remercier de la leçon qu'elle a donné à Juan.
Il retrouva son neveu dehors, tout pantelant d'indignation et de colère. Et il l'emmena en lui disant :
— Qu'en penses-tu?... C'est ta faute. Tu hésitais, tu faisais traîner J'affaire en longueur, tu poussais des soupirs à la lune, au lieu d'agir et de donner à la petite ce qu'elle attendait de toi... Alors, un autre a pris la place. C'est ta faute. Désormais, n'hésite pas. Profite de ta jeunesse; elle passe vite. Ne manque jamais l'occasion. Tu as eu tort d'hésiter; lasse de t* attendre, elle a pris un valet. Tu viens d'avoir une leçon. Ce soir, tu
es furieux et vexé : tu t'en souviendras. Ne te sauve plus quand les femmes s'évanouissent et paie d'audace.
Don Juan devait avoir au cours de sa longue et aventureuse existence d'amant aux innombrables conquêtes, des nuits d'amour tour à tour douces et tendres, ardentes et passionnées. Sans doute le souvenir de l'une chassait le souvenir de l'autre et il ne songeait souvent qu'à la dernière quand ce n'était pas à la prochaine.
Mais il n'oublia jamais cette nuit blanche si singulièrement décevante, ni la leçon qu'elle lui donnait, ni les conseils de son oncle Jorge; et aucune, peut-être, ne lui fut plus profitable pour la con»naissance du cœur féminin.