‹ Les plus belles nuits d'amour de Don JuanChapitre 8 sur 18 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

... Aux âmes bien nées, La valeur n attend pas le nombre des années.

A sa première soirée dans le monde, s entend dans ce monde qui ne se réunit que pour s'amuser en toute liberté, don Juan rencontre Niceto, la Pandora, la Soledad : un duel, une maîtresse, deux s'il Favait voulu — et Vamer" tume, la tristesse même, qui ne manque pas de suivrq les soirs de triomphe et les nuits d'amour.

A partir de ce moment, don Jorge fut plus camarade encore avec son neveu don Juan. Il faisait volontiers des armes avec lui; ils montaient à

cheval ensemble et allaient f£iire de longues promenades.

Il lui enseignait les lois de l'honneur entre gentilshommes et les manières galantes de se conv porter avec les dames; non point des servantes comme il en voyait chez son père ou des petites comme cette Rosa, mais de vraies dames comme il en verrait bientôt à la ville et plus tard à la cour.

Il l'instruisait des mœurs de la ville et lui racontait des histoires de la cour. Juan écoutait émerveillé. Quand donc sera-t-il assez grand pour mener comme son oncle Jorge cette belle vie indépendante, pour voir tous les jours de belles dames comme il en vient parfois chez sa mère, pour leur parler, pour s'en faire écouter, pour ne plus avoir ce sentiment pénible qu'elles vous regardent comme un enfant et vous parlent en vous tapotant la joue?

Quand donc? Bientôt!

Seule dona Julia ne le traite plus en enfant; c'est une très jeune amie de la famille; à peine a-t-elle cinq ou six ans de plus que Juan. Elle vient d'épouser un seigneur déjà âgé car il a bien près de la cinquantaine. Juan qui ne connaît pas encore les obligations parfois désolantes de la vie, considère cela comme une profanation; il en a été bourleversé. ^a dernière fois qu'elle est venue voir sa mère, il lui a serré la main comme pour la plaindre et il l'a longuement regardée; elle-même a fixé sur lui le regard profond de ses grands yeux noirs; si Juan avait eu déjà l'expérience des femmes, il n'eût pas manqué de s'apercevoir qu'elle

était émue; mais quand elle prit congé, il se contenta de regretter qu'elle partit si vite.

Bientôt!

Déjà, à diverses occasions, don Jorge a emmené son neveu à Séville, pour lui faire connaître des amis ou le faire assister à une cérémonie, à un tournoi, à des joutes sur le Guadalquivir.

Maintenant, c'est presqu'un homme; déjà une ombre légère marque sa lèvre supérieure; il a plus d'assurance dans la démarche, dans le geste, dans le regard; il est devenu une épée de première force. Il trouverait indigne de lui maintenant d'aller rôder comme autrefois au quartier des esclaves ou même de s'attarder auprès d'une fille comme cette Rosa qui lui a donné sa première désespérance d'amour.

Ce n'est pas qu'il ne pense plus aux femmes; au contraire, il les regarde plus que jamais avec des yeux d'ardeur et de convoitise. Il ne peut pourtant pas s'attaquer aux belles amies de sa mère; c'est cette si délicieuse Julia qui lui ferait le moins peur, mais trop encore.

Alors, aux heures où il laissait son imagination suivre son désir, il se forgeait des aventures fabuleuses avec des princesses de beauté pure et de haute vertu comme celles en l'honneur de qui les chevaliers lançaient des défis au monde entier.

Ce fut son oncle qui le ramena du rêve à la réalité.

— Mon neveu, lui dit-il un jour, tu es un charmant garçon, tu es un excellent cavalier, tu es un escrimeur de première force; mais tu n'es pas tout

à fait un homme; la galanterie et la bravoure doivent aller ensemble; tu as vécu jusqu'à maintenant dans ce domaine ; certes, il est agréable et suffisant pour des vieillards, des femmes et des enfants; mais pas pour un homme et surtout un gentilhomme; on n'y apprend ni la vie, ni le monde; il est temps que tu en sortes un peu. Demain soir, je dîne chez mon ami Christoval; je t'ai fait inviter, je t'emmène.

Juan, ne contenant pas sa joie, sauta au cou de don Jorge.

— Mon bon oncle, que je suis content.

J' oncle coupa les effusions et les remerciements :

— Allons, tu n'es plus un enfant. Nous partirons demain ensemble, ajouta-t-il; d'ici là, je te donnerai des détails et des explications pour que tu te comportes aussi bien que possible et que tu me fasses honneur.

t — Je tâcherai, mon oncle.

— Souviens-toi du nom de notre hôte don José Christoval; c'est mon ami. Il y aura là, naturellament, sa maîtresse, la Soledad, une blonde pas très grande mais les yeux langoureux, la peau blanche et douce, replète et dodue comme une caillette à point. Tu y verras sans doute don Niceto avec sa maîtresse aussi, car ils ne se quittent guère. C'est la Pandora : une grande brune nerveuse et vibrante, un teint mat et bistré et des yeux de flamme; elle est, paraît-il, capricieuse et habile et ardente en amour. J'amènerai la mienne aussi. C'est pour l'instant la Malaguena; elle est

tour à tour langoureuse et pétilleuite, naïve et rouée; mais elle ne te conviendrait pas car elle n a que seize ans. L amour se plaît aux contrastes. Moi qui commence à me faire vieux, je me retourne vers la jeunesse. Toi qui sors à peine de l'adolescence, tu préféreras des beautés plus formées jusqu à ce que, 1 âge venant, ton tour arrive de faire volte>-face.

Don Juan écoutait son oncle et buvait ses paroles comme si, mourant de soif, on lui eût tendu dans une coupe dorée un breuvage délicieux de longtemps attendu. Enfin il n'était plus un enfant, plus même un adolescent. Ce soir, il faisait un premier pas, hors de la tutelle de ses parents, dans un monde encore inconnu. 11 allait dîner avec de vrais cavaliers et en compagnie de femmes autres que les servantes ou les amies de sa mère. Ce soir, il brisait le cadre étroit oii il avait vécu jusqu'ici. Comment n'aurait-il pas bondi de joie et trépigné d impatience : la Soledad, la Pandora... Et son oncle qui le mettait dans le secret de ses amours, qui le traitait en vrai camarade en lui faisant connaître sa maîtresse.

Don Jorge continuait :

— Don José Christoval habite une maison spacieuse entourée d'un grand jardin; on y fait d'habitude bonne chère et les vins généreux coulent largement; ne te laisse pas surprendre par leurs fumées; le plaisir de la table doit être modéré pour rester un plaisir et un gentilhomme doit toujours rester maître de ses pensées et de ses actions.

Si la nuit est belle, après le souper, la compa-

gnie se répand parfois dans le jardin pour prendre Tair et se secouer un peu; les couples se promènent dans les allées et s* embrassent sous les tonnelles; les plaisirs de la table doivent être suivis des plaisirs de l'amour et ils s'y préparent aussitôt le souper fini.

Sans doute, tu verras encore d'autres cavaliers et d'autres dames que ceux que je t'ai nommés. Tâche de te montrer à ton avantage. Sois spirituel et galant; adresse-leur des compliments flatteurs, même si tu ne les penses pas tout à fait, même si elles ne les méritent pas entièrement; cela ne coûte rien et leur fait tant de plaisir; et elles te regarderont d'un œil plus favorable; si celle à qui tu parles te trouve bien, sa voisine te trouvera charmant et t'aimera.

Sois bien vêtu. Tu choisiras ton habit de cavalier qui te sied le mieux et tu prendras cette épée; elle est fine et légère comme une épée de cour et cependant assez bien trempée pour soutenir les plus rudes combats.

Et il ajouta pour lui tout seul :

— On ne sait jamais ce qui peut arriver.

Un peu plus tard, tous les deux chevauchant côte à côte, l'oncle était obligé de contenir son neveu qui pressait l'allure comme si le temps avait dû marcher au même rythme que son cheval.

Quand don Jorge parut parmi les convives et qu'il leur présenta don Juan, tous les yeux, ceux des femmes surtout, s'attachèrent sur ce dernier. Ceux des hommes ne reflétaient pas encore un sentiment d'envie et de crainte envers ce convive

si jeune et si beau; mais les femmes dont le cœur est plus prompt cachaient mal l'admiration et 1* attirance que, dès la première minute, son apparition exerçait sur elles.

Ses épaules larges, sa poitrine déjà développée, sa taille mince et cambrée, ses attaches fines et fortes donnaient à la fois une impression de souplesse et de force. La blancheur transparente de la peau, l'incarnat des lèvres et, d'autre part, le dessin ferme du nez et de la mâchoire légèrement saillante lui donnaient l'expression d'un enfant qui serait devenu subitement un homme. Ses grands yeux sombres ombragés de longs cils noirs, son regard doux et fier, son front haut et pur sous la masse ténébreuse de sa chevelure lui donnaient la double fascination de l'intelligence et de l'audace. Le cou rond et blanc se dégageeût d'une chemise de toile fine dont le col de dentelle se répandait sur un pourpoint de soie verte bordé d'une ganse verte aussi.

Si les femmes le regardaient, lui aussi regardait les femmes; puis subitement rougissait, détournait ses regards, mais bientôt les ramenait vers elles comme vers les sources de la lumière, de la joie, et l'objet de ses désirs.

Avec une gracieuse aisance où se démêlaient à la fois de la fierté et de la timidité, il salua l'hôte et ses amis et il fit son compliment à ces dames qui s'en montrèrent ravies.

Il se trouva à table entre la Pandora et la Soledad; pendant le repas, il fut galant envers elles avec une discrétion mêlée avec juste mesure d'au-

dace qui leur donna de lui la plus haute estime', il prit part à la conversation avec le tact qu'il devait étant le plus jeune de la compagnie et le nouveau venu; et il eut quelques réparties justes et pleines d'esprit.

Son oncle Jorge à qui on en faisait compliment, le mit dans un certain embarras en racontant son aventure malchanceuse avec la petite Rosa. On rit beaucoup; mais Juan se rallia les rieurs en déclarant qu'une fois suffisait, que la leçon était bonne et que désormais il ne laisserait plus échapper les femmes qui passeraient à portée de sa main et dont il aurait envie.

Cette déclaration faite en rougissant, ce qui le rendait plus charmant encore, mais d'une voix \' ferme, le fit applaudir par les hommes et approuver par les femmes. En la faisant, il avait regardé par deux fois la Pandora, sans doute par hasard \: et sans intention aucune; mais peut-être le cruti;, elle, car elle se pencha vers lui comme si elle eut jl voulu l'assurer qu'elle avait compris, et, certaine- |f ment, elle serait allée au bout de son geste s'ils

!i n'avaient pas été en compagnie.

Yf Mais comme elle ne pouvait tout de même pas

fi'

ï l'embrasser en public et devant son amant Niceto,

|Helle se contenta de lui faire mille agaceries. De

|[ l'autre côté, la Soledad aurait bien voulu attirer

I l'attention du jeune homme et en usait de même

nnanière. Entre les deux, don Juan ne savait à Ijaquelle répondre, car dès qu'il se tournait vers

l'une, l'autre le tirait à elle; et s'il se retournait

pour répondre à la seconde, la première le sollicitait de nouveau.

Don Christoval et don Jorge qui étaient d'un certain âge et de sens rassis, sans en avoir l'air, observaient ce manège et s'en amusaient fort. Don Christoval pensait bien que ce n'était pour sa maîtresse qu'un jeu pour le moment. Quant à don Jorge, il n'était pas directement intéressé puisque ce n'était pas sa Malaguena qui était auprès de son neveu; d'ailleurs, aurait-il fallu la lui abandonner pour leur plaisir à tous les deux qu'il aurait fait ce sacrifice volontiers, d'abord parce qu'il était lui-même d'humeur accommodante et changeante; et surtout parce qu'il était fier du succès de son neveu.

Mais il n'en était pas de même de don Niceto; il avait vingtJ-cinq ans, l'âge où on est particulièrement chatouilleux sur les questions d'honneur ou plus exactement, de vanité, de gloriole qui entourent la conquête et la possession d'une femme. Il tenait à la Pandora par amour peutêtre, et plus encore par amour-propre, parce qu'il l'avait lui-même enlevée à un ami et qu'elle lui coûtait fort cher.

D'ailleurs, eût-il même été très heureux de s'en débarrasser, le point d'honneur lui interdisait de se la laisser ainsi enlever à son nez et à sa barbe et devant tout le monde.

Aussi serrait-il les mâchoires et roulait-il des yeux furieux dont les regards fixés sur les deux coupables les auraient réduits en cendres s'ils avaient été assez ardents. Il voyait arriver avec

satisfaction la fin du repas et se promettait bien d'emmener sa maîtresse dès que la bienséance lui permettrait de se retirer sans manquer à ce qu'il devait à leur hôte.

Ce moment arrivait. La bonne chère avait fait monter le ton de la gaieté; les vins capiteux coulaient encore généreusement; don Juan avait l'esprit et les sens légèrement émoustillés; mais il avait suivi le conseil de son oncle et s'il était un peu échauffé et enhardi, il gardait cependant toute sa lucidité. D'ailleurs, les agaceries de ces dames en étaient cause au moins autant que le vin qu'il avait bu.

Une Eiimable liberté régnait; chacun lutinait sa voisine; la Pandora gardait encore moins de rete>nue envers don Juan; les regards de Niceto se faisaient menaçants; elle s'en aperçut; mais cette menace, au lieu de la retenir, ne faisait que l'exciter encore et elle prenait un malin plaisir à exacerber la jalousie de son amant et à le rendre furieux.

Et en effet, il était furieux et d'autant plus furieux qu'il était obligé de contenir sa fureur et de faire en apparence contre mauvaise fortune bon cœur.

Un convive mit en train un jeu connu; il embrasse sa voisine en disant :

— Passez au suivant.

Et le baiser, ainsi parti doit faire le tour de la table et revenir de l'autre côté à celui qui l'a donné le premier. C'est inoffensif et cela peut être amusant.

Donc, le baiser, cheminant doucement de l'un a l'autre, arrivait à la Pandora par son voisin de gauche et elle se tournait vers son voisin de droite qui était don Juan pour le lui passer à son tour. Mais au lieu de lui donner bien sagement un baiser sur la joue comme il convenait et com.me avaient fait les autres, un baiser de bonne compagnie, voilà qu'elle chercha sa bouche et qu'elle lui donna un baiser ardent, passionné, un long baiser d'amour.

Niceto qui la regardait étouffe un cri de rage et se lève à demi sur son siège.

Don Juan se dégage, étonné mais ravi, un peu abasourdi par la chaleur de cette caresse inattendue. Et, ayant reçu le baiser — et quel baiser! par sa voisine de gauche, il se tourne vers sa voisine de droite qui était donc la Soledad pour le lui transmettre à son tour.

Déjà la Soiedad approchait son visage, mais la Pandora devança le mouvement de don Juan qui se penchait vers elle. Elle saisit le jeune hotnme par le bras et le tira vivement à elle ;

— Je ne veux pas, s'écria-t-elle avec une animation impétueuse et courroucée, je ne veux pas que tu donnes ce baiser à cette femme; c'est moi qui te l'ai donné, c'est à moi que tu dois le rendre.

Stupéfaction générale. La Soledad réclame son dû; mais la Pandora tient toujours don Juan et l'empêche de se tourner vers l'autre. D'ailleurs, le jeune homme, entre les deux femmes, ne sait trop que faire ; elles ont chacune un charme différent; il s'accommoderait bien de l'une ou de l'au-

tre, de l'une et de l'autre, mais il n'est pas attiré par l'une plutôt que par l'autre.

Une seconde, il cherche le moyen de se tirer de cet embarras le plus galamment possible, c'està-dire en donnant satisfaction à tout le monde et à lui-même; il va rendre son baiser à la Pandora; ensuite, il embrassera de même la Soledad; ainsi elles seront contentes toutes les deux et ce sera tout profit pour lui.

Mais il n'en a pas le temps. Livide et tremblant de colère, don Niceto s'est levé; il s'avance vers sa maîtresse, la prend par le poignet et la tire violemment :

— Garce, s'écrieyt-il, marche devant; je ne sais ce qui me retient de t' administrer ici, devant tous, la correction que méritent tes manières de catin. Voilà une heure que je me retiens; mais tu ne perdras rien pour attendre. Ces dernières grimaces ont fait déborder la mesure. Marche, marche droit et marche vite si tu ne veux pas sentir entre tes épaules la pointe de ma dague.

Don Juan, debout, blême lui aussi et frémissant, regarde et écoute; il est indigné de ces paroles et de cette violence envers une femme; et il se demande s'il ne doit pas intervenir. Tous les convives se sont levés et gardent le silence; à peine un murmure d'indignation...

JLa Pandora, courbée et la tête basse, se laisse docilement entraîner par Niceto. Mais ce n'est qu'une feinte. En arrivant à la porte, elle se libère d'un mouvement brusque, se baisse et fait un éca/t pour ne pas être ressaisie; elle retraverse la

salle en courant et vole vers don Juan avec un rire strident :

— Défends-moi...

Instinctivement, don Juan a ouvert ses bras; elle s'y jette, elle s*y blottit :

— Défendshmoi, répète-t-elle, tu es brave comme tu es beau...

Elle est toute tremblante; a-t-elle eu peur vraiment que son amant lui fasse expier par quelque violence les vexations dont elle l'a abreuvé ce soir; ou bien a-ti-elle eu pour don Juan un entraînement subit qui lui faisait une douleur de le quitter; ou bien a-t-elle plus simplement agi en cédant à une impulsion irréfléchie sans considérer les conr séquences de ses actes?....

Elle se blottit dans les bras de don Juan et se rassure peu à peu. Elle se serre étroitement contre lui; il est jeune, il doit être impressionnable; en une seconde, elle déploie toutes ses câlineries, toutes ses roueries; elle l'enveloppe tout entier dans la chaude caresse qui se dégage du corps souple qui double le sien.

Niceto s'avance :

— Monsieur, dit-il à don Juan, lâchez cette femme, éloigneZ-la de vous... si vous ne voulez pas sentir la pointe de mon épée poussée de toute la vigueur de mon bras.

Tout à l'heure, don Juan était encore bien embarrassé; cet homme, cette femme qu'il ne connaissait pas; cet homme qui avait quelque droit de se fâcher; cette femme qui lui demandait protection alors qu'elle n'était peut-être pa» en

danger; elle le mettait dans une situation qui frisait le ridicule.

Si Niceto eût simplement demandé de la repousser, son embarras eut redoublé; mais il ajoutait la menace et cette menace changeait tout.

Don Juan se redressa :

— La pointe de votre épée, Monsieur! |La pointe de votre épée pour moi; tout à l'heure c'était la pointe de votre dague pour madame : c'est une manie...

— Monsieur, je ne plsiisante pas.

— Moi non plus.

— Et si vous ne m* obéissez pas tout de suite... JLe mot cingla le jeune homme comme une

injure et il allait le relever vertement; mais les paroles n'aurcûent peut-être pas suffi et il trouva une réponse à la fois plus nette et plus spirituelle.

Sans rien dire, il serra plus étroitement encore la femme qui s'était réfugiée dans ses bras et, s' inclinant vers elle, l'embrassa longuement; non point un baiser de bonne compagnie, un baiser de convention, mais un baiser d'cimour, long et soutenu, comme celui qu'elle lui avait donné tout à l'heure. Elle frissonna sous la caresse et s'enlaça à lui.

Dès le début de l'algarade, tous les convives s'étaient levés et en suivaient les péripéties. Don Jorge suivait passionnément les faits et gestes de son neveu, avide de voir s'il s'en tirerait à son honneur; jusqu'à présent cela n'allait pas mal et pour la première fois il montrait assez de cran et d'à propos.

Cependant il éprouva quelque inquiétude car, maintenant, l'affaire ne pouvait pas en rester là.

En effet, Niceto, écumant de rage, semblait prêt à s'élancer sur le groupe que formait sa maîtresse aux bras de don Juan; et il l'aurait, sans doute fait si ce geste n'eût pas été indigne d'un homme portant une épée. 11 se contenta donc de faire un pas en avant et, la fureur faisant trerabler sa voix et l'empêchant de mesurer ses mots, la main sur la garde de son épée, il s'écria :

— Vous en voulez donc tâter à tout prix... soit, et si vous n'êtes pas un couard...

Don Juan blêmit; il lâcha la Pandora et la fit passer derrière lui.

— Lui d'abord, continuait Niceto, en s' adressant à la femme, lui d'abord; et nous réglerons notre compte après.

— Après, releva don Juan avec un ricanement, vous oubliez que j'ai moi aussi une épée !

Et se retournant vers la Pandora, il ajouta par bravade :

— A tout à l'heure.

Don Jorge s'était rapproché de son neveu; il était à la fois heureux, fier et inquiet. Don Juan s'était bien comporté; il avait été galant et brave avec une désinvolture qui lui valait l'attention amoureuse des femmes et l'admiration des hommes. Don Jorge n'était cependant pas très tranquille : Juan était si jeune et c'était sa première affaire. Mais bah ! il était de première force à l'épée et il venait de prouver qu'il n'avait pas peur. Et puis, il fallait bien qu'il eût un jour une

première affaire à une époque et dans un monde où tout se réglait à coups d'épée. Il serra la main à son neveu et s'assura que cette main ne tremblait pas. Il lui dit simplement :

— Du calme.

Juan lui répondit par un sourire tranquille : quel succès pour un premier soir ! Une femme qui se jette dans ses bras, une seconde femme qui le dispute à la première, un duel...

Il y avait au milieu du jardin de don Christoval une pelouse carrée, qui semblait faite exprès pour servir de champ d'honneur. On plaça aux quatre coins des valets portant des flambeaux; les témoins se rangèrent des deux côtés; les adversaires se placèrent l'un en face de l'autre et, sous le regard froid des étoiles, le combat commença.

Tout de suite, Niceto fondit sur Juan avec l'assurance d'un homme certain d'étendre dès la première passe son adversaire sur le champ ; mais celui-ci était sur ses gardes; il para et risposta; pendant un moment Juan se contenta de se défendre pour tâter son adversaire et le fatiguer. C'était une excellente tactique; elle devait d'autant mieux réussir en la circonstance que Niceto furieux, chargeait avec une rage folle et presque désordonnée. Juan, au contraire, restait calme et n'avait pas de peine à se défendre.

Les assistants suivaient les péripéties du combat, haletants, don Jorge surtout. Mais peu à peu son inquiétude se dissipait remplacéq par un sentiment d'admiration et de fierté pour ce neveu qui se comportait, tout à la fois, si adroitement et si

bravement. Quoi qu'il arrivât maintenant, l'honneur était sauf, car don Niceto était un digne adversaire.

11 continuait à attaquer avec fougue; sa fureur, au lieu de se calmer, montait de plus en plus en face de la défense calme de don Juan, dont il espérait venir rapidement à bout. Il commençait à se fatiguer, tandis que Juan s'échauffait peu à peu.

Devant ces deux adversaires de bonne force tous les deux, on se demandait comment cela allait finir.

JLe spectacle avait quelque chose de fantasmagorique; les flambeaux tenus haut par les valets impassibles jetaient des clartés dramatiques; leur flamme vacillant au vent de la nuit, déplaçëdt les ombres difformes qui s'allongeaient au loin; les témoins, dans la demij-obscurité semblaient des spectres figés dans une immobilité, qui contrastait avec l'agitation des deux combattants ; le caprice incertain de la lumière dansante, par des oppositions rapides d'ombre et de clarté, donnait à leur visage une apparence macabre et à leurs mouvements une allure brusque et saccadée que rendaient plus tragique encore le cliquetis des épées et les éclairs rapides qu'elles traçaient dans l'air.

Un temps d'arrêt : les deux adversaires s'observent un moment, le fer croisé; Niceto préparait une botte finale et Juan se tenait sur ses gardes; ... brusquement, Niceto se fend : feinte, attaque, coup de pointe, parade et riposte.

Niceto lâche son épée, bat l'air de ses deux

mains ouvertes et tombe dans les bras de don Christoval qui s'est précipité.

Don Jorge s'élançait vers son neveu qui resteût immobile, pâle, le serrait dans ses bras, et l'entraînait, pendant que Christoval faissût transporter le blessé dans une chambre basse.

Là-haut, dans la salle du festin, dès que les hommes en furent sortis, la Pandora s'était agenouillée dans un coin et s'était mise en prière.

— Tu pries pour que Niceto soit vainqueur et te pardonne, lui dit la Soledad avec un ricanement ?

— Je prie pour que don Juan m'aime.

— Toi ? Et pourquoi pas moi ?

La Pandora eut pour sa rivale un regard de pitié et reprit la suite interrompue de ses patenôtres.

— Oui, pourquoi pas, poursuivait la Soledad ? En somme, il t'a embrassée parce que tu le lui as demandé; il n'a pas voulu te faire de la peine; il t'a prise dans ses bras parce que tu t'y es jetée toi-même.

— C'est pour moi qu'il se bat, répliqua fièrement la Pandora.

— Sans doute, mais toujours pour la même raison; il y a été poussé par la suite des événements, mais pas par un libre choix. Et s'il pouvait vraiment choisir après un examen sérieux et sincère, je ne vois pas pourquoi il te préférerait à moi ?

— Parce que je suis plus belle, dit la Pandora en se relevant.

Et vraiment, à ce moment elle était belle; fièrement redressée, elle prenait une attitude assez noble qui faisait valoir sa poitrine que les amours n'avaient pas encore trop alourdie, ses hanches assez amples et ses jambes que Ton devinait longues et nerveuses sous la robe tendue; son visage s'animait et ses yeux avaient des lueurs agressives à la pensée qu'une autre pouvait lui disputer don Juan et soutenir qu'il ne l'avait pas choisie en toute liberté.

La Soledad répondit d'un ton méprisant :

— Plus belle que moi !

Ainsi, pendant que les épées qliquetaient au dehors, là, les prières marmotées à voix basse alternaient avec les propos acerbes de ces femmes qui se disputaient le vainqueur.

— Parbleu, bien sûr, plus belle que toi, dit la Pandora, répondant au défi de la Soledad, oui, plus belle que toi...

Elle s'approchait de sa rivale à la toucher et se dressait contre elle en la poussant. La Soledad n'était pas d'humeur à se laisser faire; elle résista. Pendant une minute, elles se défièrent ainsi; ni l'une ni l'autre ne cédait; elles ne parlaient plus; mais cette rivalité qui se heurtait montait peu à peu leur colère. La Soledad était assez solide et elle résistait assez bien; mais la Pandora avait l'avantage de la taille; pourquoi n'en profiteraitelle pas ? Elle était d'humeur peu endurante : il fallait marquer sa supériorité : elle fit face ; ses deux mains s'abattirent sur la tête de sa rivale et agrippèrent les cheveux et quelque peu les oreilles.

En même temps, elle la poussait dans un coin de la pièce :

— Répète-le que tu es plus belle que moi...

L'autre se débattait, criait des injures et lui donnait des coups de pieds. La Pandora semblait ne pas les sentir et la cognait dans son coin :

— Répète-le que tu es plus belle que moi... Lorsque don Juan parut, la Pandora, lâchant

sa rivale, se jeta sur lui et l'embrassa étroitement :

— Toi, toi, s'écriait-elle, je savais bien que tu serais vainqueur, je savais bien que tu voudrais me défendre et me conquérir... Ah ! tu es aussi brave que beau... Je t'aime... Si Niceto t'avait blessé, je l'aurais étranglé de mes propres mains...

Don Juan la laissait faire; malgré l'honneur et la joie de la victoire, malgré les caresses dont l'accablait cette femme, il restait froid et comme lointain. C'était son premier duel; il n'était pas endurci encore et il ne pouvait s'empêcher de penser à ce jeune homme plein de vie tout à l'heure, et maintenant...

— Allons, reconduisj-moi chez moi...

Elle alla prendre le manteau de don Juan, le lui mit, elle-même, sur les épaules et l'entraîna.

A sa porte, il la salua et voulut partir; mais elle ne l'entendit pas ainsi.

Dans la chambre, elle s'occupa d'abord de lui comme aurait pu faire une servante; elle dénoua son pourpoint et s'agenouilla devant lui pour le déchausser; et à chaque minute, elle s'interrompait pour l'embrasser et pour louer les perfections de cet amant doublement nouveau; elle célébrait

ainsi par la parole et par le toucher la douceur de sa peau, le parfum et l'abondance de ses cheveux, l'ampleur de sa poitrine, la fermeté de ses cuisses. Et, femme, elle donnait à cet homme les louanges que d'habitude les hommes donnent aux femmes.

Lorsqu'il fut couché, elle vint se déshabiller devant lui, lentement, savamment, avec des gestes qui déplaçaient ses lignes sans en détruire l'harmonie; elle découvrciit peu à peu sa chair blanche, et présentait tantôt son dos et tantôt sa poitrine qui se soulevait sur un rythme rapide; elle se baissait, se relevait, allongeait les breis pour en faire admirer le dessin; et, sans en avoir l'air, sur^ veillait Juan du coin de l'œil.

Il lui avait paru peu enthousiaste et cela ne faisait pas son affaire. Pensait-il donc à Niceto plus qu'à elle, et se laissait-il absorber par ce que cette histoire pouvait avoir de fâcheux au point de méconnaître ce qu'elle avait de passionnant ?

Son manège réussit; elle eut la joie de voir don Juan s'animer peu à peu; il s'agitait, ses joues se coloraient et ses prunelles s'enfiammsûent ; alors elle joua le coup final; elle lâcha les vêtements qui la voilaient encore et apparut telle Vénus sortant de l'onde. Lentement, elle fît un tour complet sur elle-même, afin qu'il n'ignorât rien de sa beauté; se soulevant à demi, il tendit les bras vers elle; elle s'y précipita.

Il se laissa caresser et posséder par elle; ce fut elle qui l'aima avec un élan, une fougue, une ardeur que doublait encore la pensée perverse que ce lit

était celui de Niceto et que, sans cette histoire, c'est lui qui l'aurait tenue dans ses bras.

Surpris, étourdi pai cette avidité, ne connaissant pas encore les femmes, don Juan lui répondit cependant avec une intuition qui lui tenait lieu d'expérience.

II fut stupéfié et presque déçu par cette révélation.

JI le connaissait enfin le grand mystère, auquel il songesiit depuis les jeupes années où il voyait les servantes de sa mère se baigner dans le bassin de marbre; elle s'était donc révélée à lui, la divinité inconnue, objet de si longues et si nombreuses adorations; le voilà donc ce bonheur suprême, ineffables et terribles voluptés...

Elles le laissaient pantelant, les membres brisés, la bouche amère et la tête à la fois lourde et vide oii s'agitaient de mornes et accablantes pensées.

C'est pour cela qu'il avait blessé et peut-être tué un homme !

Mais non, ce n'était pas cela l'amour; ce n'était pas cette brève minute d'égarement, suivie d'une morne lassitude', l'amour était un sentiment joyeux, enthousiaste, infini, c'était l'enlacement sublime de deux corps et de deux âmes, unies pour les plus pathétiques et les plus divines ardeurs.

Et s'il ne l'avait pas trouvé dans les bras de cette femme, c'était sa faute à elle; mais une autre le lui donnerait; et si la seconde en était aussi incapable que la première, il en chercherait une troisième, une quatrième s'il le fallait, plus encore si c'était nécessaire jusqu'à ce qu'il ait trouvé celle

qui lui donnerait non point l'illusion, les grimaces, les gestes seulement de l'amour, mais l'amour vrai, l'amour infini, l'amour sans désillusion et sans amertume; celle qui portera un baiser qui restera divin.

Don Juan s'enfuit.

Comme il s'en allait par les rues, il passe devant une maison drapée de tentures noires. Selon la coutume espagnole, le mort est exposé à la porte. C'est Niceto.

Don Juan tressaille. Ainsi, pendant qu'il s'abandonnait à l'amour dans les bras de sa maîtresse, Niceto mourait de sa blessure.

iLe clergé arrive et se met en prière; don Juan voudrait s'enfuir; mais malgré lui, il s'agenouille aussi, le visage dans ses mains. Un vieillard apparaît et se précipite vers le cadavre :

— Mon fils !...

Deux jeunes gens le retiennent :

— Nous le vengerons.

— Estt-ce que la vengeance me le rendra ?... Et il continue ses lamentations. Don Juan est

profondément secoué, non par les menaces des jeunes hommes, mais par la douleur du père.

Derrière les tentures, on aperçoit le visage ravagé d'une femme sinistrement éclairé par les cierges...

Don Juan, éperdu, se sauve.

Il erra longtemps; pénétré de douleur, il ne mangea pas, ne dormit pas; il voyait le visage incolore de Niceto, les yeux fermés; il entendait les plaintes déchirantes du père, les sanglots de la

mère pleurant ce fils qu'il avait tué. Et pourquoi I Pour une heure de nuit avec une courtisane I

Aussitôt la pierre posée, don Juan s'en alla au cimetière. Caché, il regardait cette tombe d'un jeune homme qui aurait pu être son ami s'ils avaient été sages.

Deux jeunes gens passèrent et regardèrent la pierre :

— C'est Niceto, dit l'un.

— Oui. Après avoir tué quelques rivaux, il a été tué à son tour par don Juan Tenorio.

— Ils se sont battus pour la /Pandora; il l'a eue le soir même.

— Heureux gaillard !

Don Juan eut un sourire amer.

Les deux jeunes gens s'étaient à peine éloignés que deux jeunes femmes survinrent et, à leur tour, regardèrent la tombe.

— C'est Niceto, dit l'une, tué par don Juan Tenorio.

— Niceto était un beau cavalier.

— Don Juan est plus beau encore et il s'est bien battu.

— Quel dommage que ce soit pour une fille. Don Juan ne put retenir une larme et s'éloigna

lentement.

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