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L'ACTION INDIVIDUELLE CRÉATRICE

(Individus isolés ou groupés)

« Pas plus que l'Etat, forme politique du groupement humain, la société, c’est-à-dire le groupement lui-même, n’est un être isolé, ayant en dehors des individus qui le composent une existence propre » (1). | L’individu, seul être conscient, poursuivant sa subsistance et la reproduction de son espèce, est, à travers le milieu social, à l’encontre du milieu naturel, l'unique dispensateur d'activité créatrice. C’est de l'agrégation des diverses forces individuelles que dérivent la richesse et son accroissement, la plus-

1. Léon Bourgeois, op. cit., p. 4o; il cite en outre la réponse de M. Yves Guyot à Lafargue: « Quand les socialistes parlent de sociétés, des droits et des devoirs de la société et les opposent aux droits de l’homme, ils attribuent à cette société une existence propre, une vitalité spéciale, une grâce particulière que ne lui donnent pas les individus qui la composent et ils oublient de répondre à la question suivante : « Qu'est-ce que cette société? » Yves Guyot, La Propriété, p. 354.

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value en conséquence. Mais dans notre organisation sociale, il est impossible de déterminer le rôle de chaque individu dans l'apparition de plus-values : .

trop d’efforts s’entrecroisent, s’amplifient, ou au con-

traire s’annihilent. Parfois, cependant, entre l’action d’un individu ou d’un groupe d'individus, il est possible de dégager des rapports de causalité : quelquefois, l'individu poursuivant son intérêt personnel suscite indirectement la formation d’une plus-value dont profitent d’autres individus. D’autres fois, l'individu tente, par des mesures propres, de provoquer en sa faveur le phénomène de plus-value.

Le premier cas est le plus fréquent, car il est bien-peu d’activités individuelles qui ne profitent pas directement ou indirectement à autrui. Pour le montrer, il n’est pas besoin d’un long raisonnement ; un simple exemple suffit: La firme Schneider, en France, ayant réussi dans son entreprise, a voulu et pu lui donner sans cesse de l'extension. Groupant à

Vorigine quelques dizaines d'ouvriers, elle èn emploie

actuellement des milliers. Ses besoins en matières premières, en crédits de toules sortes, ont été à ce point formidables qu'ils ont eu leur répercussion d’abord sur le marché régional, puis national, enfin mondial. Le Creusot est devenu une grande cité, des plus-values foncières, des plus-values affectant le revenu de la plupart des producteurs ou commerçants de la contrée ont fail leur apparition. Les

Schneider sont les véritables créateurs de celles-ci, mais cependant leur activité n’a pas été molivée par le désir de les susciter ; elles sont la conséquence d’une activité générale, poursuivant un autre but, elles sont venues « par-dessus le marché ». Souvent, par contre, l’apparition d’une plus-value provoquée par la mise en œuvre d'activités individuelles est destinée, soit à satisfaire les besoins du créateur de la plus-value, soit à lui permettre de s’en servir comme d’appât vis-à-vis d'autres individus dont l’activité lui serait profitable. Ce but est atteint par la spéculation, soutenue par l’organisation mondiale du crédit, les coalitions de producteurs ou de travailleurs.

Spéculer, c’est non seulement prévoir les écarts qui peuvent affecter le prix des choses, mais c’est encore les provoquer. C’est dans ce sens général que nous entendrons « la spéculation » ; car c’est alors seulement qu'on peut lui reconnaître un véritable caractère créateur. La spéculation peut affecter tous les agents de production sous leurs diverses formes.

$ 1. — La spéculation foncière

La spéculation se porte plus volontairement sur

les terrains urbains (1): elle consiste à restreindre

1. La spéculation foncière peut se manifester aussi bien sur les terres arables que sur les terrains urbains ; mais les terres arables existant en nombre beaucoup plus considérable, et d'autre païñt le besoin de terrains urbains étant plus soudain et plus intense, l'étude

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leur offre et à intensifier leur demande. Le spéculateur agit tout d’abord en vue de raréfier l'offre de la terre : Maïs la terre existe en quantité indépendante de la volonté humaine; aussi le spécülateur ne peutil affecter que sa disponibilité. Il y parvient en accaparant des lerrains et en se refusant temporairement à leur aliénation. Il tend ainsi à réaliser un monopole de fait de la propriété foncière. Mais ce but est difficilement et rarement atteint par suite de la concurrence virtuelle qu'il laisse subsister. S'il peut, en effet, se procurer de nombreux terrains (1), il ne peut

de la spéculation urbaine est plus intéressante et retiendra seule notre étude.

Nous devons signaler d’autre part que, dans une ville, la spéculation ne seporte pas également sur les terrains de tous les quartiers: Eneffet, dans les villes, les plus-values sont plus faibles dans les quartiers pauvres que dans les quartiers riches.Dans ces quartiers les propriétaires peuvent élever les loyérs sans rencontrer de fortes résistances de la part de leurs locataires. Au contraire, dans les quartiers ouvriers. Si dans les quartiers riches, le capital étant plus rémunéré, tend à accuser une plus-value, par contre, dans les quartiers pauvres le capital étant moins rémunéré la plus-value sera moins probable. En conséquence: 1° les spéculateurs devront faire des opérations de plus grande envergure dans les quartiers ouvriers,car gagnant moins par opération ils devront multiplier les opérations pour obtenir un gain égal; 2° ils ne seront pas tentés d’entreprendre leurs opérations dans des quartiers ouvriers déjà existants, car la plus-value est trop faible, mais ils se porteront dans les environs, là où le terrain étant moins cher, il leur sera ouvert une marge de bénéfices suffisants. Spéculation heureuse, car elle attirera la demande : en effet, pour des logements plus confortables, la population ouvrière aura à payer un loyer à peu près identique ou légèrement inférieur à celui qu’elle payait dans les quartiers anciens. Elle l’acceptera donc facilement et en conséquengæ un terrain ayant coûté moins cher produira un revenu égal. Halbwachs, les Expropriations et le prix des terrains à Paris (1860-1900), Cornély, 1909, p. 380.

1. Voir p. 2, note 1, chapitre II, au sujet de Sechmaller Rand.

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espérer en posséder l'intégralité : des avances en capital trop élevées seraient nécessaires ; des obstacles viendraient de la volonté contraire des propriétaires primitifs qui pressentant la spéculation veulent se réserver la possibilité de jouir de la plusvalue en voie d'apparition.

Il se contente, en conséquence, de retenir le plus de terrains possibles. =

L'offre ainsi restreinte,-le spéculateur cherche à développer localement la demande des terrains, soit naturellement, soit artificiellement. Artificiellement, il y parvient en mobilisant la propriété foncière, c’est-à-dire en multipliant les transactions sur les terres et en opérant sur elles comme les spéculateurs en Bourse opèrent sur les valeurs mobilières(#). Il arrive ainsi à faire hausser très rapidement le prix des terrains. Souvent même il simule des opérations et s'appuie sur ces prix fictifs, pour exagérer les conditions à faire aux acheteurs, il enfle ainsi artificiellement la valeur des terrains. Quelquefois, à cette spéculation purement immobilière vient s'ajouter une spéculation mobilière. Des sociétés se forment pour l'achat et la revente des terrains, elles émettent des Litres qui sont gagés, non pas sur la

1. C'est un phénomène psychologique connu que, sous l’appât d’un bénéfice considérable, rapidement réalisable, alors même qu'il est aléatoire, sous l'influence de ventes fréquentes, créant dans le publie une fiévreuse agitation, la demande s’intensifie et que les objets qui sont soumis à un tel agiotage atteignent une valeur de rareté.

valeur réelle, mais sur la valeur spéculative des terrains. Des manœuvres de Bourse se produisent, qui font même hausser les titres primitivement surestimés. Par tous ces moyens qui sont rien moins que répréhensibles au point de vue moral, on fait miroiter aux yeux du public, en amplifiant artificiellement la demande, la possibilité de devenir propriétaire et de réaliser ainsi des bénéfices considérables ; on obtient alors une demande réelle très forte. Le spéculateur peut de cette façon se débarrasser des terrains qu'il ne veut pas conserver, mais il ne fait ainsi qu'énerver le marché sans chercher à satisfaire de véritables besoins.

Naturellement aussi, le spéculateur peut agir sur la demande : il prévoit l'avenir d’une région, mais seul il ne peut rien faire et a besoin de nombreux concours ; il entreprend les premiers travaux de mise en valeur, il fait de la publicité. pour exciter la demande de terrains. Naturellement, par suite des travaux qu'il a effectués, il a donné de l'utilité à des terres autrefois sans valeur et c’est par cette utilité qu'il entend attirer le public, qu'il amplifie la demande et que plus tard il pourra jouir en rémunéra: tion de son initiative, de la plus-value qu’accuseraient ses terrains. L’activilé de ce spéculateur en vue

de faire apparaître la plus-value, peut être très diver-

sifiée (1).

TMS Fallon la met remarquablement en relief : « Générale-

On conçoit ainsi que, par une activité identifiable, le spéculateur puisse créer une plus-value foncière. Mais cette initiative particulière serait souvent sans effet si elle n’était pas soutenue par d’autres activités. L’individu ne dispose pas des capitaux importants qui sont nécessaires el il éprouve même de graves difficultés à les emprunter.Le crédit hypothécaire intervient ici pour soutenir son action : dans certains pays,en Allemagne notamment,on a pu dire avec quelque exagération du reste, que les banques de prêts immobiliers créaient toute la spéculation foncière. |

Ainsi l'individu isolé peut, avec le concours d’au-

ment... le spéculateur n’achèle pas des terrains pour les revendretels quels : Acquéreur d’un bloc, il le divisera en parcelle, combinant au mieux les dimensions de chacune d'elles, sa largeur à front. de rue et sa profondeur, de façon à répondre aux besoins du public, ou bien il l’aménagera en y traçant une rüe et en établissant les canalisations nécessaires, ou bien encore il y bâtira une première maison pour rompre l’isolement et amorcer le peuplement du quartier ; ou bien il fera des démarches pour obtenir le prolongement d’uneligne de tramways, l'installation de l’eau et de l'électricité, la création d’une école, l’érection d’une église, etc., abandonnant s’il lefaut une partie de sa propriété. De même, l'entrepreneur de constructions, qui achète des terrains pour y bâtir des msisons et les. vendre une fois construites, spéculera sur la hausse qui pourrait. survenir dans l'intervalle de l’achat du terrain et de la vente des. maisons. Enfin, l'entrepreneur de location d'immeubles, qui reprend des maisons bâties pour les exploiter, tiendra compte dans ses prix d’achat et de loyer des plus-values probables des immeubles et du terrain. Il arrive qu'un seul et même individu joue successivement ces différents rôles d’entrepreneur de terrains, d’entrepreneur de construction et d’entrepreneurs d'exploitation d'immeubles mais. toujours il jouera concurremment celui de spéculateur. V. Fallon, op. cit., p. 141-142.

tres individualités, en agissant sur l'offre et la demande des terres, provoquer une plus-value foncière. Son intervention n’est du reste pas limitée à la création de plus-values foncières : elle s'exerce de même dans tous les domaines de son activité.

$ 2. — La spéculation sur les valeurs mobilières

La spéculation sur valeurs mobilières se flatte d’avoir pour effet d’équilibrer les cours. Vue dans son ensemble, on peut lui reconnaître un semblable rôle, mais le spéculateur individuellement ne poursuit pas une fin aussi désintéressée, il recherche le bénéfice que lui procure la variabilité des cours. La plus value dont les valeurs mobilières sont susceptibles constitue un stimulant utile à son activité soit qu’il désire en profiter par lui-même, soit qu’il s’en serve comme d’appät pour placer les titres dans le public. Le spéculateur aura ainsi tendance à provoquer l’apparition d’un phénomène qui lui est profitable : il lui faudra, comme toujours, agir sur l'offre pour la raréfier ét sur la demande pour. l'amplifier. La restriction de l'offre est généralement facile : au moment d'émission nouvelle on tempère les négociations en Bourse, dans tous les autres cas on acca-

pare le plus de titres possibles.

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. Pour intensifier la demande, on use des procédés ordinaires de réclame ; quelquefois même, on élargit fictivement les opérations d’achat. L'existence d’un marché à terme, jointe à la pratique des reports, facilitent ces opérations à découvert et rendent effectif le concours des organismes de crédit dans la création de la plus-value.

Le spéculateur en Bourse fait, comme le spéculateur foncier, figure de créateur de plus-values ; comme lui cependant il ne peut rien s’il n’est soutenu par des individus isolés ou groupés disposant de capitaux et les mettant à sa disposition.

La spéculation n'est pas spéciale aux marchés financiers ; elle s'exerce de même dans les Bourses de marchandises et engendre là encore l'apparition de plus-values.

$3. æ Les ententes entre producteurs : les coalitions, trust, etc.

La tendance au monopole qui se pressent à travers la spéculation s’accentue dans les coalitions de producteurs. ;

La demande, échappant en ce cas particulier à tout contrôle individuel, c’est sur l'offre qu’agiront les producteurs pour faire apparaître la plus-value.

En se groupant ils concentrent la production, ils

en diminuent le coût, soit par la réduction des dépenses d'ordre commercial : publicité, représentation, frais généraux, soit par le perfectionnement de la technique : amélioration de l'outillage, utilisa- Uon rationnelle et inlensive de la main-d'œuvre et des sous-produits. Supportant ainsi des charges moins lourdes et disposant de moyens financiers plus étendus ils peuvent consentir d’importants sacrifices pécuniaires et attirer ainsi le consomma- AICUr:

La concurrence s’affaiblit et arrive même dans certains cas à disparaître. Le syndicat de producteurs est dorénavant libre de fixer le prix de vente. Il jouit alors de plus-values, dont la durée et l’amplitude sont fonctions de l'étendue du monopole réalisé et de la concurrence virtuelle qui reste toujours à craindre.

En pratique, l'entente des producteurs se réalise par voie de corners, trusts, cartels, fusions et entraîne souvent aussi une intégration d'industries, qui solidaires entre elles, sont cependant d'activités diverses.

Cette plus-value, créée par des actions individuelles, coordinées, peut ainsi s'étendre très loin,

La plus-value qui, à certaines occasions, se mani- : feste dans la rémunération du travail, peut, elle aussi, être provoquée par la coalition de forces individuelles.

(4. — La hausse des salaires et les ententes ouvrières

Depuisle milieu du xix° siècle, la rémunération du travail a eu lendance à s'élever (1). Un lien de causalité n’existerait-il pas entre l’action syndicale et l'augmentation générale des salaires ? Des auteurs, dont M. Colson, reconnaissent que, dans certains cas, ce relèvement est la conséquence d’une pression exercée par les syndicats ouvriers sur l'employeur. Ils croient toutefois qu’en général cette action peut seulement anticiper sur la hausse normale des salaires. Une augmentation injustifiée de la rémunération provoquerait des concurrences qui amèneraient promptement la baisse, mais que ce soil seulement en donnant à ses membres plus de facilités pour profiter immédiatement des circonstances favorables (2), le syndicat n'en intervient pas moins dans l’apparition des plus-values du salaire.

Il ne cherche pas, en général (3) à modifier les

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