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cheval de trait reste à un prix relativement bas. C’est que pendant tout le xvuir° siècle et la plus grande partie du xix° siècle, il est presque inconnu dans les campagnes, au moins dans celles du Bourbonnais.
Le sol de cette province est à peine mis en valeur. Des bois couvrent la plus grande partie de son sol et quand George Sand écrit : les Maitres sonneurs, c’est encore le pays des « fendeux » et des « bûcheux ». On ne cultivait que les terres d’alluvion que l’on croyait alors seules capables de produire le blé. Les voies de communication n'existent point. Il y a bien çà et là quelques routes royales qui sillonnent le pays et relient les plus gros bourgs. Mais les routes départementales et les chemins vicinaux n'existent pas. Qu’aurait pu faire le paysan d’un cheval ?
De plus il est pauvre, et n’a pas encore la soif du bien-être. Il vit modestement dans son domaine, se contente des produits du pays, n’achète rien au dehors et n’a qu’une ambition : se constituer un petit pécule à force de privations.
Le cheval apparaît donc un animal de luxe, un apparat de la classe bourgeoise ; il reste bon marché : il en faut si peu pour subvenir aux besoins du pays.
$ 2. — Pendant la guerre
Les plus-values allaient leur marche normale et lente quand un fait nouveau surgit en 1914: la Guerre.
Les paysans courbés dans leurs champs ramassaient leurs lourdes gerbes de blé et escomptaient joyeusement le produit d’une récolte abondante, quand le tocsin retentit sur les champs. Il fallut lâcher faulx et faucilles et courir à la frontière.
La plupart des hommes partirent. Avec eux le principal facteur de la production agricole allait diminuer d'importance : nous voulons dire, la maind'œuvre. Dès lors en un moment où les frontières étaient fermées, et où la loi de l'offre et de la demande allait jouer avec une vigueur particulière, l'offre allait se restreindre, et la demande augmenter par suite des besoins immenses de l’armée.
Les femmes, les enfants, les vieillards restèrent seuls dans leurs champs déserts. On croyait à une guerre de courte durée. Leur préoccupation fut de tenir à l’intérieur comme les soldats au front. Le mot d’ordre général des campagnes bourbonnaises en particulier, c'était de maintenir l'exploitation agricole en état de marche, de conserver le fonds de cheptel, de maintenir «la porte ouverte », afin que le jour où les soldats quitteraient les champs de
bataille pour revenir à leur foyers, ils fussent à même de reprendre l'œuvre abandonnée au moment du départ.
Le nombre des bovins diminue ; les femmes restées seules ne songent pas aux profits, elles veulent tenir le plus petit nombre possible de veaux : d’où diminution dans les années qui suivent.
L'élevage du porc se restreint. En Bourbonnais, c'est généralement un travail réservé aux femmes. L'absence des hommes oblige les femmes aux travaux des champs, à la moisson, même aux labours. Délaissée, la porcherie se vide.
Le mouton était déjà en décroissance avant la guerre par suite d’une terrible épidémie de douve qui avait éprouvé le troupeau bourbonnais plusieurs années de suite. Dansla région de Moulins, l'élevage du mouton constituait avant guerre un profit tout à fait accessoire ; inconnu dans les riches exploitations d’alluvion. On procédait de deux façons difiérentes : ou bien l'exploitation possédait un troupeau de brebis el chaque année l’on vendait les jeunes agneaux ; ou bien l’on achetait au printemps des agneaux dans un département plus pauvre, la Creuse généralement, et on les revendait à l’automne.
Le but était d'obtenir un profit supplémentaire, le troupeau trouvant sa nourriture dans des prés déjà broutés par les autres animaux, le long des chemins
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herbeux, dans les parties difficiles et non cultivées, La guerre survenant, les bergères eurent bien d'autres besognes ; et les fermiers bien d’autres soucis que d'aller courir au loin les agneaux. Ainsi plus que tout autre, l’élevage du mouton devait tendre à disparaître (1).
Quelles que soient les catégories envisagées, la guerre va jouer un rôle prépondérant ; les champs de foires désormais étaleront de nombreuses places vides.
À ces causes naturelles eten quelque sorte inéluctables, il faut ajouter les réquisitions intempestives de l’Intendance. Certaines exploitations eurent leurs cheptels dégarnis par la maladresse des Commis: sions de ravitaillement. Dans la région de Moulins heureusement la Commission du ravitaillement,habi. lement présidée par un fermier général, dont l’impartialité fut admirée par tous les agriculteurs, M. Paul Girard, effectuait des réquisilions avec un grand souci de conservation ; et les étables n’eurent pas à souffrir des nombreuses incursions qui y furent faites.
1. Au concours général d'animaux de boucherie et d'animaux reproducteurs, qui a eu lieu à Moulins les 10, 11, 12 et 13 février 1921, on ne compte que cinq exposants de l'espèce ovine. Ce sont: MM. Dodat frères, Dubost-Guyot, le baron de Pins, Cliquet, comte d'Aramon. Remarquons que les trois premiers seulement appartiennent au département de l'Allier. | k
Sur la commune de Montilly (Allier), plus de dix domaines possédaient une bergerie avant-guerre. Actuellement il subsiste
deux troupeaux.
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. La production se trouve donc fort diminuée. En revanche la consommation va augmenter. Le paysan vivant loin des villes sait souvent se contenter des produits du sol et arrive à suffire par lui-même au plus grand nombre de ses besoins. Il vit des produits de la ferme. Et sila viande prise à la boucherie apparail sur la table, c'est pour les fêtes rurales, les battages, les vendanges ou au moins pour les dimanches. Devenu soldat, le paysan est un consommateur de plus, et un consommateur d’autant plus important que les armées doivent être approvisionnées largement. En raison de leurs déplacements, des difficultés de transport, si l’on veut qu'elles aient toujours le nécessaire, il leur faut parfois la surabondance.
A ces facteurs de hausse, il faut en ajouter un autre plus général : l’excès de papier-monnaie. En 1914, la France disposait à peine de six milliards de billets de banque. Avec la guerre, les dépenses bondissent. Et comme ministres aussi bien que paysans vivent avec celte croyance que la durée de la guerre sera brève, on ne songe point à créer des ressources supplémentaires ; on recourt aux emprunts nationaux, mais d’abord à la faculté d'émission de la Banque de France que des lois successives accrois. sent progressivement. Les signes monétaires vont se multiplier chaque jour ; et chaque jour il y aura une hausse nouvelle des produits de l’indastrie et du commerce sans oublier ceux de l’agriculture,
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Toutes les hausses indiquées ci-dessus sont calculées par rapport'aux cours d’avant-guerre.
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Au début de la mobilisation, il y eut un moment de désarroi général. Les chemins de fer étaient exclusivement réservés au transport des troupes, du matériel de guerre et de subsistances de l’armée. Le commerce de la viande n’avait plus que des débouchés locaux. Il serait peut-être excessif d'affirmer qu’il y eut baisse de prix. Cependant en raison de la désorganisation, les agriculteurs firent parfois des transactions à un cours inférieur à celui d’avant-guerre.
Après ce premier mouvement de recul légèrement esquissé pendant les premiers mois, et issu de la transition entre l’état de paix et l’état de guerre, le mouvement des prix va s'orienter nettement à la hausse. Si nous le suivons année par année, nous obtenons les graphiques ci-contre :
On remarquera qu’au fur et à mesure qu’on avance dans la période de guerre, le mouvement de hausse se précipite. D'abord modeste pendant les premières années, il prend des allures de torrent au cours de l’année 1918 et quand l’armistice arrive en novembre, le prix du bétail sur pied a augmenté de 130 0/0, et celui du porc de 455 o/o.
Il est uue autre catégorie d’animaux dont nous n'avons pas parlé, mais dont les prix ont subi d'aussi importantes fluctuations : ce sont les chevaux. En juillet 1914 la valeur d’un bon cheval de trait peut s'évaluer de 1.000 à 1.200 francs, en 1918, elle atteint 3.000 à 4.000 francs.
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C’est qu'à la mobilisation des hommes s’ajoute celle des chevaux et que l’armée prend sans souci des intérêts agricoles toute la cavalerie de nos campagnes. Une première conséquence nous apparaîl : la pénurie ; elle entraîne comme corrollaire nécessaire l'ascension des prix.
En outre par suite de la crise de main-d'œuvre, l'usage du cheval vase développer. Le voyageur qui, aux temps heureux d’avant-guerre, parcourail nos campagnes bourbonnaises, pouvait voir au milieu des champs une lourde charrue traînée par quatre ou six bœufs blancs. Un enfant tenait l’aiguillon ; un homme dirigeait la charrue. A vec le manque de bras, il va falloir essayer de réduire le personnel. Le paysan bourhonnais, suivant en cette méthode son voisin nivernais qui l'avait devancé, va améliorer ses moyens de labours, la charrue « Brabant », va rerplacer l’outil périmé des vieilles générations et des chevaux vigoureux conduits par le laboureur en même temps que la charrue vont se substituer aux bœufs dont l’emploi nécessitait la présence de deux hommes.
Là encore, bien que pour des raisons différentes, la loi de l'offre et de la demande va jouer; et dans le sens d’une hausse considérable.
$ 3. — Après la guerre
Enfin survient la cessation des hostilités. Dans le monde agricole, on commence à douter. Les uns parlent de stabilisation des prix ; les autres prophé: tisent une baisse progressive. Personne n’entrevoit une nouvelle période de hausse plus rapide et plus grande.
La guerre achevée, les paysans démobilisés reviennent à leur foyer. À la campagne, point de vague de paresse. L’ouvrier de ville voit triompher une de ses principales revendications : la loi de huit heures. Les agriculteurs, eux, se remettent à l’ouvrage avec leur opiniâtreté coutumière. Après cinq ans de peine, ils ne demandent aucun repos et reprennent leur œuvre de production. Les champs en friches sont défrichés et leur sol fécond est retourné en vue de la récolte prochaine. Les produits agricoles jetés sur le marché seront plus abondants, et il semble permis de croire à la baisse des denrées alimentaires.
Il n’en fut rien. Après un temps de stabilisation pendant l'hiver 1918-1919, les prix bondissent au printemps et le mouvement ascentionnel des prix prend une amplitude nouvelle. La question de la hausse de la viande est à l’ordre du jour. Les pouvoirs publics s’en préoccupent et pour la combattre,
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essayent d'augmenter les arrivages de viande frigorifiée ; mais malgré toutes les mesures prises le flot monte.
On reste surpris de ces énormes et brusques plusvalues, et l’on se demande quelles causes multiples ont pu les engendrer.
Les uns parlent de l’afflux de papier-monnaie. C’est que la guerre, malgré son issue victorieuse, nous à légué un énorme fardeau financier. Les achats de matériel militaire sont à peine suspendus : les pouvoirs publics se préoccupent de ménager une période de transition, et pour ne pas interrompre brusquement la marche des immenses usines créées pour satisfaire aux besoins de plus en plus considérables des Armées, ils leur donnent quelques mois de répit, leur permettent l'achèvement de matériel désormais inutile. La démobilisation elle aussi est une source importante de dépense nationale : ceux qui pendant plus de quatre ans ont tout sacrifié pour la communauté ne peuvent être jetés à la rue, dès que leurs bras deviennent inutiles à la défense du pays. On se préoccupe de leur faciliter la reprisé du travail et plus encore de leur permettre d'attendre quelque temps le choix d’un emploi en rapport avec leurs aptitudes ; et dans ce but on crée le pécule du soldat, on octroie diverses indemnités représentatives de la valeur des vêtements. On maintient aux femmes des mobilisés le versement des allocations qui ne
s’éteindront que progressivement, lorsque depuis longtemps déjà le mari aura retrouvé sa place au foyer.
Le Trésor français se trouve donc dans une situation difficile. Il y a bien les grands emprunts nationaux de consolidation, il y a les Bons du Trésor. Mais ces moyens sont insuffisants et l'Etat va avoir recours à la Banque de France, l’aulorisant chaque fois que ses embarras financiers sont trop grands, à faire de nouvelles émissions de billets de banque. Le papier-monnaie s’avilit de plus en plus. Il pénètre à flot dans les campagnes ; et au fur et à mesure qu'il enfle, le prix des denrées alimentaires s’accroit.
D'autre part, une vague de jouissance sembie passer sur l’humanité, comme y sévit une crise de paresse. C’est une sorte de loi de réaction que l’on retrouve après les grands cataclysmes qui bouleversent le monde : après cette longue période de souffrances, chacun se retrouve avec une soif condensée de bien-être, un désir de bonheur plus impérieux. Tous ont médité sur la fragilité de la destinée humaine ; et c'est une course éperdue de tous aux joies immédiates et palpables.
Les billets tout neufs brûlent les doigts ; dans les mains du nouveau bourgeois, ils deviennent autos et parures, actrice et jazz-band; dans les mains de l’ouvrier, du vin, de la viande. Les billets pleuvent toujours, chacun se croit riche ; l’'ouvrier réclame de
plus hauts salaires ; le patron n’a garde de les refuser : il serait gêné d’être seul à tant gagner et à tant dépenser, Et de boire davantage, et de manger plus de viande ; on laisse la viande frigorifiée aux fonctionnaires et aux petits hourgeois.
Mais la presse aux billets a beau faire merveilles, ce n’est pas elle qui fabriquera de bonne viande fraîche à tant de bouches tendues. Et les prix de la viande montent. Comme le montre notre graphique ; depuis le printemps 1919 ils croissent sans cesse, jusqu’en décembre 1920, époque où est réalisé le maximum des prix.
De ce rapide examen du mouvement de hausse, il ressort que pour les bovins le maximum a été atteint en décembre 1920. À ce moment un vent de folie soufile sur les campagnes : les agriculteurs ferment les yeux et ne veulent pas voir la crise économique qui commence à sévir durement dans l’industrie. À chaque foire, des prix plus élevés sont demandés et dans notre département, c’est à la foire de Noël que l’on atteint le point coltivant.
Aumomentde läSaint-Martin d’hiver(1r novembre) se font les prises en jouissance des métairies. Il y a naturellement lieu à ces occasions de procéder aux estimations des cheptels. Traditionnellement, les experts chargés de ce soin se donnaient le mot d’ordre et décidaient de leurs prix de base, en adoptant en quelque sorte le cours moyen de l’année. En 1920, ils
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se laissèrent aller à la griserie générale, à l’optimisme des agriculteurs qui espéraient toujours des cours plus élevés, et les estimations se firent en escomptant un avenir brillant et à un tarif qui ne fut jamais dépassé dans les meilleures foires.
Le prix moyen par tête de bétail ressortait à 2.500 francs. Une exploitation agricole comprenant 4o bêtes à cornes de diverses catégories, bœufs, vaches, juments,veaux, nécessitait donc approximativement pour son fonctionnement un capital de 100.000 francs.
Dans certains domaines situés sur les communes de Chevagnes, Thiel, Gannay-sur-Loire, d’une plus grande étendue que ceux de Moulins et nourrissant un troupeau plus nombreux, la somme de 150.000 francs était souvent nécessaire pour entrer en possession du cheptel.