‹ Les plus-values de cheptel en BourbonnaisChapitre 39 sur 49 · Paul Vernaison, le Métayageen France, p · texte numérisé non relu

Paul Vernaison, le Métayageen France, p

événements heureux et partageant des peines qui leur sont communes. Quand aux beaux soirs dé juin, après une de ces journées radieuses où l'œil expérimenté voit le blé müûrir, si l’air devient lourd et que les nuages s’amoncellent à l'horizon, ils éprouvent les mêmes angoisses et redoutent lous les deux avec la même anxiété l’orage qui couchera sur le sol les lourds épis de ces champs dont la moisson était pleine de promesses.

L’harmonie générale règne. «La communauté d’ins térêts en poussant le propriétaire et le colon vers un même but, par des routes parallèles, éloigne la défiance et l'envie; elle ne laisse point se produire cette sourdeirritation qui travaille la classe salariée. Le propriétaire vit en paix, sûr du lendemain et libre de tout soupçon. Le métayer ne roule pas de sinistres arrières-pensées. Il y a inégalité de fortune, mais identité d’aspirations (1). »

Cette union des cœurs subit une période de crise de 1905 à 1910.Dans ce milieu d'apparence si calme, on tenta de semer la discorde. On dit au métayer bourbonnais qu’il n’était qu'un prolétaire comme son camarade de la ville, l’'ouvrier d'usine, et que le beau nom d’associé que l’on se plaisait à lui attribuer n’était qu'un mot trompeur : le partage des

1. Peyraud, Métayers et fermiers généraux de la Basse. Marche.

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produits en nature était une rémunération comme le salaire, et comme lui correspondant à un minimum de vie, en sorte que le colon était lui aussi une victime de cette loi d’airain inventée par la classe capitaliste pour obtenir la plus grande marge de profit.

Un certain Michel Bernard, petit fermier exploitant de la commune de Bourbon-l’Archambault, se découvre la vocation d’un apôtre. Durant l'hiver 1903-1904, en cachette de sa famille, il se prépare au grand rôle qu'il se croit destiné à jouer et fonde le premier syndicat le 27 mars 1904 avec 90 adhérents. Pour donner une façade régulière au syndicat, le président essaye d'obtenir pour ses membres quelques avantages matériels : réduction sur le prix des engrais, du vin, etc... Un homine de lettres d’une commune voisine, M. Guillaumin, va être le collaborateur assidu de Bernard. « Pâtre dans sa jeunesse, domestique de ferme, cultivant plus tard avec son père le bien familial, il avait depuis longtemps ressenti plus profondément sans doute que la masse, grâce à sa vive sensibilité, toutes les souffrances des métayers, vu les abus qui les frappaient, rêvé le relèvement de leur sort (1). »

Ces deux hommes vont conduire le syndicat à son véritable but : la propagande révolutionnaire et le bouleversement social. Lisons le manifeste du syn-

1. Camille Gagnon, Histoire du métayage en Bourbonnais depuis 1789, p. 92.

dicat de Bourbon en 1905 : les intérêts matériels des membres ne donnent lieu à aucune préoccupation de la part des militants ; le but poursuivi c’est d’attiser la haine de classes dans une société où il n’y avait qu'harmonie :

« Qui mange le meilleur pain, la meilleure viande ? Qui porte les plus beaux habits? Qui boit le Bordeaux et le Champagne ? Qui profite du gibier ? Le bourgeois ! |

« Qui se nourrit mal? Qui boit rarement du vin ? Qui travaille sans discontinuer ? Qui se brûle l’été et gèle l'hiver ? Qui a bien des misères et des peines ? Le paysan! » (1).

On se prend même à rêver d’un grand coup pour 1909 « d’une action coercitive », car enfin il faut en finir avec les fermiers généraux qui sont des « vampires » et avec les propriétaires fonciers qui sont « des seigneurs féodaux ». Tout le programme tient er ces deux mots : abolir le passé. Il faut faire table rase de toutes les institutions existantes, supprimer la propriété... à condition de la rétablir au profit des révolutionnaires |

En 1910, c’est le grand triomphe aux élections législatives. L’extrémiste Brizon est élu à une majorité imposante et il peut s’écrier en rentrant au Parlement : « Je suis poussé par une force nouvelle et

1. Extrait du manifeste du Syndicat de Bourbon aux Travailleurs de la Terre en-1905.

R. Virlogeux * 14

irrésistible. C’est le flot paysan tout entier qui m'a porté à la tribune pour clamer et proclamer, face à face avec la bourgeoïisie possédante et gouvernante, les souffrances, les misères du prolétariat agraire, avec ses espoirs, ses droits et ses revendications. » Pour combattre ces tendances révolutionnaires, des esprits généreux, MM. Chambron et Milcent essayèrent de réaliser des syndicats mixtes, avec l'union des classes à la base de leur programme. Après cette période d’effervescence, les métayers, devant l’inanité des résultats obtenus, se prirent à réfléchir. Les produits agricoles augmentaient de valeur et se vendaient à des prix rémunérateurs. Le bien-être pénétrait peu à peu dans les plus humbles chaumières : sur les tables des ruraux, le vin apparaissait copieusement à chaque repas, alors que pour leurs pères, il était seulement une joie pour les jours de fêtes et un soutien pour les périodes de grands travaux (1). La toilette des femmes et des filles se faisait plus séduisante : les mères et les grand'mères n'avaient connu que l’humble couturière de leur village, dont toutes les clientes portaient des costumes élaborés sur le même patron ; mais les jeunes ne rêvaient que des vêtements plus luxueux admirés les jours de foire aux magasins de la ville. Et nos paysans bourbonnais se dirent que peut-être

1. Au domaine des Carons, situé commune de Toulon, il a été bu par les métayers en 1912, 18 pièces de vin.

ce régime bourgeois qu’on voulait leur faire abhorrer était acceptable en fin de compte, puisque eux aussi goûtaient de plus en plus la douceur de vivre.

Et peu à peu le Travailleur rural, organe des syndicats de cultivateurs, dirigé par MM. Guillaumin et Bernard, tombe dans l'oubli et l'indifférence. On en arrive à décider sa suppression. Les militants se proclament découragés et déclarent que l'heure de l'émancipation rêvée n’a pas encore sonné. C’est la fin du mouvement et la désagrégation des syndicats,

Cette campagne d’excitation à la haine des classes rurales finissait quand retentit l’appel de la France à ses enfants leur demandant de courir à la défense de ses frontières.

Depuis quelque temps déjà, un revirement d'idées s'était produit dans les populations agricoles. Les élections législatives de 1914 accusaient la défaite des socialistes dans l’Allier : les radicaux y regagnaient deux sièges à leur détriment.

Avec la mobilisation générale survint la hausse des prix et sous l'influence d’une période de prospérité, les idées révolutionnaires en Bourbonnais sont tombées dans l'oubli. Et ce département de l'Allier que M. Brizon appelait autrefois le « premier département rouge », a montré sa volonté d'ordre el de progrès social en ne conservant parmi ses élus aucun député de la liste socialiste.

Les rapports quotidiens entre le métayer et lé Maitre, sont redevenus empreints de cordialité et d'amitié. On pourrait aujourd’hui répéter avec raison ce que De Larminat disait en 1880 : « Au lieu de nous critiquer, si partout on nous imitait, on verrait que le métayer, qui vit auprès de son Maitre dans des relations journalières que la communauté de leurs intérêts rend en quelque sorte familières, qui ne rencontre chez lui, au lieu de l’oppression dont on lui parle, que des intentions bienveillantes, ne le regarde pas comme son ennemi naturel (1). »

En 1920, comme vingt ans auparavant, le mélayer a ses petites el grandes entrées à la maison du Maître; il sait que pour lui la porte est toujours ouverte el même le couvert toujours mis. Le soir, après sa laborieuse journée, il se plaît, après le coucher du soleil, à venir trouver ce Maître qui ne commande jamais d’une façon impérative ; il lui soumet ses projets, ses intentions et chacun discute librement, exposant ses vues et cherchant la meilleure règle de conduite à adopter.

Aujourd'hui comme autrefois, c’est une harmonie parfaite qui gouverne les rapports des milieux agricoles. Plus d'envie, plus de rancœur! Les adversaires ne sont plus que des associés. L’afflux de richesse a

1. De Larminat, Etude sur le métayage dans le département de l'Allier, p. 44.

rendu chaque contractant satisfait de sa situation sociale.

Et mème dans ces longues causeries du soir, le métayer bourbonnais fait parfois pénétrer son Maitre dans ses affaires privées : il lui confie l'importance de ses économies, lui demande conseil sur le meilleur mode d’en disposer, car il sait bien que venant d’un homme plus habitué que lui au maniement des capitaux, les avis donnés mériteront d’être suivis et seront aussi judicieux que ceux qu’un père donne à son fils.

À chaque événement saillant de sa vie, le colon est heureux d’avertir celui dont il dépend. Certains esprits malveillants croient trouver dans cette façon d’agir un signe de dépendance et de vasselage; pour nous, nous ne pouvons y voir qu'un témoignage de confiance et d'amitié. Doit-on installer un nouveau berceau ? Vite, on court chez le Maître annoncer l’heureuse nouvelle; et le jour du baptême venu, on lui offre un sachet de dragées comme à un membre de la famille. La même pratique se renouvelle à l’occasion du mariage.

Nous avons même vu de vieux métayers auxquels une longue collaboration avait appris à avoir une confiance absolue dans la sagesse et le bon sens de celui qui les dirigeait, demander sur leur lit de mort la présence de leur Maître et lui confier la destinée de leur famille, Il y avait là une sorte de remise solen-

nelle des êtres chers à celui qui pouvait les guider

dans les sentiers de l’avenir. Et le décès survenu, le Maître s’occupait d'établir entre les membres de la famille un règlement de succession équitable supprimant lé concours onéreux des experts ; puis celte première tâche achevée, il prenait la famille du défunt sous sa protection et s’efforçait de leur assurer une situaticn sociale qui leur permiît d’avoir le bonheur dans Île travail.

Allons-nous aujourd’hui, dans l'intérêt du propriétaire foncier, troubler l'harmonie de la grande famille rurale ? Là où existait un accord étroit, allons-nous établir la défiance ? Oserons-nous dire au paysan bourbonnais qui, revenu de l'extrémisme d’antan, nous accorde sa confiance comme ses pères l’avaient fait avant lui, que nous allons le dépouiller de ses excédents de cheptels, de ses plus-values agricoles, alors qu’un usage séculaire lui avait appris à les considérer comme siennes et dont,avant de les avoir touchées, il avait peut-être disposé par anticipation pour acquérir une petite propriété, objet d’une vieille convoitise ?

Ne serait-il pas plus sage de laisser à son plein épanouissement la loi d’amour entre les hommes, quand nous avons chaque jour à redouter les luttes fratricides à l’extérieur comme à l’intérieur ?

Quelle arme fournirait-on au paysan dont la confiance aurait été trahie, pour retomber à nouveau

sous le joug des fauteurs de Révolution ? Au cours de diverses conversations avec des métayers de la région de Moulins, avec lesquels nous nous entretetenions des difficultés soulevées par la question des plus-values, l'esprit de haine jadis attisé par les députés extrémistes réapparaissait, et on nous répondait : « Nous savons bien que nous ne pouvons pas être riches. Les choses allaient trop bien : il fallait nous dépouiller. Mais nous vendrons notre cheptel en cachette, et nous garderons les billets de banque. » Certains plus violents, se laissaient emporter à des mots de colère, et parlant de ceux qui voulaient s'approprier l'excédent de leurs cheptels de fer sans bourse délier, ils criaient : «Qu'ils y viennent ! » et leurs yeux en disaient plus long encore que leurs paroles.

Ce serait donc une petite guerre civile. Il faudrait poster des gendarmes à la porte de chaque métairie pour empêcher les ventes secrètes. Chaque chaumière deviendrait un lieu de suspicion.

Ne vaudrait-il pas mieux demander avec cel ancien ministre de l'Agriculture, M. Jules Méline que « L'union, l'union sacrée, reste le mot d’ordre de demain, comme il a été celui d’hier. »

« J'ajoute, disait-il : aimez-vous les uns les autres et j'ouvre une parenthèse pour insister sur le rôle capital d'une vertu républicaine malheureusement reléguée jusqu’à ce jour au dernier plan : la frater-

nité, ce troisième terme de notre belle devise : « Liberté, Egalité, Fraternité ». Que d'infidélités nous lui faisons tous les jours ? Nous sommes assoiffés de liberté parce que la liberté répond à la fougue de notre caractère et à notre esprit individualiste, et d'égalité parce que l’égalité nous donne des droits et nous permet de relever la tête. Pour la fraternité, c’est autre chose ; elle nous impose des devoirs et des sacrifices. C’est ce qu'a admirablement compris avec sa grande expérience du passé et son amour de la France, le grand patriote, le grand citoyen (1) qui depuis un siècle avait été un des plus militants en politique... Ecoutez-le parler à la Chambre : & Je voudrais qu’au moment où l’aurore des grandes et magnifiques victoires se lève, notre pensée soit une pensée d'union. Et qui nous demande cela ? La patrie elle-même. Dans la grande croisade humanitaire, je voudrais que nous nous promettions d'être frères,.et que modifiant un peu l’ancienne formule, si on nous demande qui a inspiré cette pensée, nous répondions : la France le veut, la France le veut (2). »

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