L'AVENIR
$ 1. — Les moins-values
Plus rapidement que les plus-values, sont survenues les moins-values. Le prodigieux mouvement ascensionnel s’est achevé au terme de l’année 1920. L’aube de 1921 a marqué un retour à des prix plus modérés. Depuis,le mouvement de descente s’accentue chaque jour.
La crise de production par suite de la mobilisation générale ; les émissions insensées et toujours plus nombreuses de billets de banque avaient été les principaux facteurs de la hausse des prix.
La production augmente rapidement. Après la démobilisation achevée au dernier trimestre de 1919, les ruraux se mirent courageusement à l’œuvre. De retour à leur foyer, ils trouvaient de nombreux champs incultes, la bonne volonté et le travail des
femmes et des enfants, n’ayant pu répondre à tous les besoins.Ils reprirent en mains leurs exploitations en souffrance, et pendant que la Confédération générale du Travail rassemblait ses troupes pour les lancer à l'assaut de notre organisation sociale el que notre pays souffrait d’une crise intérieure, ils fournissaient un labeur intense.
De plus la politique financière fut assagie. Effrayé par le taux sans cesse grandissant du change, on se prit à réfléchir et on arrêta les émissions ininterrompues de papier-monnaie. Une nouvelle législation fiscale fut inaugurée par la loi du 25 juin 1920 : de nombreuses ressources nouvelles étaient créées et le budget normal se trouvait apparemment équilibré. L’inflation fiduciaire cessait de s'accroître. L’accroissement de la production aidant, on devait s’acheminer à la baisse des prix.
De février à avril 1921, c’est-à-dire en trois mois à peine, on perdit toute l’avance acquise en 1920. Les bœufs gras passaient successivement de 6 à 5,4, 3 francs le kilog de viande sur pied. Les agriculteurs étonnés d’une baisse d’allure aussi rapide, douloureusement surpris dans leurs prévisions, voulant quand même suivant le mot classique « espérer, alors qu’ils désespéraient », essayaient parfois de résister à cette chute vertigineuse et préféraient ramener le bétail à l’étable plutôt que de le céder à vil prix. À chaque fois ils étaient déçus et la foire
suivante leur montrait que leur entétement ne produisait que d’onéreuses expériences.
Aussi, ayant perdu la foi dans l'avenir, sachant qu'il était toujours pire quele présent, certains d'entre eux abandonnaient en fin de foire leur marchandise pour le prix offert, quand même il était notablement inférieur au prix pratiqué dans l’ensemble da marché. Et l’on revient à nouveau à lalenteur des transactions d’avant-guerre : les foires se prolongent jusqu’au milieu de la journée et parfois même le dépassent. L'ancienne soif d'achat a disparu : les marchands ne vont plus guetter le bétail le long des chemins et se le disputer à coup de surenchères. Plus de négocialions à la volée, plus de champs de foire nettoyés en une heure ! |
On peutse rendre compte du mouvement de baisse et de sa prodigieuse allure en suivant la courbe des prix depuis 1914.
Malgré son importance, le fléchissement du prix des bovins est encore inférieur à celui des porcins et particulièrement des hivernons et des laitons. Ce sont ces catégories dont la valeur a supporté la plus grande régression. De 12 francslekilo à fin 1920, on descendait à la foire d’avril à 4 francs le kilo. Dans le même mois sur le marché de Lapalisse à la suite d'une sécheresse persistante, la chute des prix s’accentuait encore et l’on revit vendre des laitons 20 francs l'unité, prix d’avant-guerre.
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Depuis, la situation s’est améliorée. Aux foires de mai et juin les cours semblaient devoir se stabiliser à 5 francs le kilo (1).
Ainsi s’est effectué un formidable retour en arrière. Le bovin de 1921 n’a pas une valeur monétaire supérieure à celui de 1919, et le porcin rétrogradant plus encore, revient au prix de 1918.
Où s'arrêtera ce mouvement de baisse ? Certes il serait téméraire de préjuger de l'avenir, et les complications internationales qui peuvent se réveiller dans ce foyer à peine éteint d'un monde tout en feu il y a quelques mois à peine, peuvent déjouer toutes les prévisions. Mais indépendamment des événements extérieurs que ne peut même prévoir l'habileté des diplomates, au spectacle de la crise économique qui sévit universellement, il est bien permis de douter, au moins pour une brève échéance, d’un renouveau de prospérité agricole.
Depuis quelques mois, nous voyons le commerce et l’industrie aux prises avec des difficultés de plus en plus grandes. Devant une hausse excessive des prix, le public, soit par changement de mentalité, soil par insuffisance de moyens d’acbat, s’est enfin
1. Au moment où cet ouvrage s'imprime, c'est-à-dire à l’automne 1921, nous apprenons que les prix des porcins ont fléchi à nouveau. La baisse devient désastre, pour les laitons au moins, qui se vendent 2 francs à 2 fr. 5o le kilog. Afin de faire remonter les prix, un décret vient d'autoriser l'exportation des pores dont le poids ne dépasse pas 30 kilos,
décidé à se restreindre. Faute de débouchés, il a fallu diminuer la production ; et à la suite de la crise #conomique, est venu le chômage. Dans tous les centres industriels, les usines ont débauché dans des proportions importantes. En outre, afin d'essayer de vivre et de retrouver la faveur du public par des prix inférieurs, elles effectuent progressivement la baisse des salaires. Pour ces multiples raisons, les ressources de la classe ouvrière se trouvent amoindries.
Pourquoi dès lors vouloir se bercer d'illusions et croire encore à une prospérité agricole de l'heure présente quand nous voyons autour de nous le chômage s’accentuer et grandir la débâcle industrielle ?
Nous formions avant guerre presque cette nation idéale et « normale » rêvée par List où toutes les productions sont harmonisées. Notre agriculture suffisait généralement aux besoins de l'alimentation. Notre balance commerciale se rapprochait de l'équilibre et notre portefeuille de valeurs étrangères fournissait un appoint suffisant pour nous la rendre toujours favorable.
La guerre a substitué le déséquilibre à l'harmonie. Certaines industries pour subvenir aux besoins des armées, ont pris un développement monstrueux. Des usines métallurgiques poussaient comme champignons : manufactures de munitions, de matériel automobile, de matériel d'aviation, etc.
Les commandes privées purent alimenter ces
vastes ateliers après la cessation des hostilités. Ces commandes étaient d’autant plusimportantes que les besoins particuliers n'avaient reçu aucune satisfac-
tions pendant la période de guerre.
On avait appris aussi, au spectacle des hécatombes humaines, que la vie est de courte durée. Et chacun au sortir d'une ère de douleurs et de privations, de se ruer, ivre de jouissance, sur tous les luxes et tous les plaisirs. On se disputa les colliers de perles, les fourrures d’'Amtriqueet d'Asie, desautomobiles dont le prix aurait paru une fortune aux générations anté-
rieures.
Cette soif de luxe fit connaître encore des jours prospères à l’industrie dont toutes lesbranches furent stimulées : le commerce du vêtement, dela chaussure, florissaient autant que celui de l'automobile.
Mais déjà ces temps sont révolus. Les besoins se réduisent et notre capacité de production se trouve en partie sans emploi. Nous sommes dans cette alternative ou de trouver des débouchés nouveaux ou de voir disparaitre une partie de notre industrie, Jusqu'à ce que nous ayons retrouvé notre ancien équilibre.
Il semble donc que l’ordre agricole soit appelé à suivre la même pente que l’ordre industriel et commercial et qu’au fur et à mesure que l’on avance dans le temps, l'on se rapproche d’une baisse de prix
grandissante jusqu’à ce que soit atteint l’étiage déterminé par l'harmonie générale de ia production.
Les plus-values agricoles appartiennent maintenant au passé. On les a connues pendant la guerre et surtout pendant la période consécutive : pourquoi le sol n’aurait-il pas donné des bénéfices exceptionnels, comme le négoce ou la fabrication industrielle ?
L'avenir paraît s'orienter vers des moins-values importantes, jusqu’à ce que nous soyons à parité de la concurrence mondiale.
$ 2. — Nouvelle crise de métayage
En 1920, M. Camille Gagnon nous entretenait dans son Âistoire du métayage en Bourbonnuis d’une nouvelle éclosion de métayers et il écrivait « Après l'armistice, on a vu aussi des démobilisés dont les femmes n’avaient pu continuer à maintenir l'exploitation d’une métairie pendant la guerre, reprenire leur ancien état ; et quelques-uns, rares, il est vrai, qui avaient fui la campagne pour l'usine, reviennent enfin à la terre. À la Saint-Martin de 1919,les domaines ont trouvé facilement des métayers (1). »
Cette demande plus ferme des domaines s’est
1. Camille Gagnon, Histoire du métayage en Bourbonnais, D-12r-
accentuée en 1920. Sous l'influence d’une prospérité alors grandissante le métayage relrouvait non seulement ses anciens adeptes, mais encore de nouveaux venus grossissaient chaque jour ses rangs. Les journaliers agricoles dont la situation est souvent précaire regardaient avec envie passer les colons au grand trot de leurs belles juments attelées à une charrette encore toute brillante de peinture. Aux jours de foire, ils voyaient les modifications matérielles qui s’effectuaient sous l’afflux de l’argent : le cultivateur quitte l’auberge pour le café ; sa tenue extérieure se modifie : il abandonne les gros sabots de bois et la blouse de foire que portaient ses ancêtres ; on voit les jeunes en souliers et en molletières, cherchant presque à se donner des allures de gentilhomme campagnard ; certains même poussent la coquetterie jusqu’au souci de leur chevelure et ont rapporté de la guerre la mode de rejeter leurscheveux en arrière, à la façon des citadins raffinés.
On comprend alors que l’ouvrier agricole réduit à la portion congrue, ne puisant des moyens de vivre que dans son maigre salaire, ait aspiré à troquer sa condition sociale pour celle du métayer.
Aussi, le vit-on en quête de domaines vacants, acceptant des propriétaires ou fermiers des conditions moins avantageuses que les métayers. La concurrence se rélablit et on en profita pour supprimer des
ciauses que l’on considérait comme des concessions
de guerre. L’impôt colonique (1), le grand grief des anciens syndicats agricoles, avait disparu au cours de la guerre : il revint.
À cette abondance de métayers a succédé la diselle en 1921. Autantles candidats étaient nombreux en 1920, autant ils étaient rares l’année suivante. Le grand moment de la prise des métairies a lieu en Bourbonnais de janvier à mars : les baux fixent généralement la date extrême de l'avis de congé au 11 janvier ou au 11 février, c’est-à-dire huit à neuf mois avant l'évacuation des lieux qui se fait à la Saint-Martin d'hiver. Aussitôt chaque métayer sortant recherche une nouvelle exploitation et se hâte de peur d’arriver trop tard et de trouver toutes les places prises. Cependant à fin mai 1921, de nombreux domaines restaient non pourvus de colons. Sur la commune de Neuvy, le domaine de la Grande Queune réputée parmi les meilleurs pour sa fertilité était vacant, alors que dans les années précédentes, de nombreux cultivateurs se le disputaient dès que sa disponibilité était notoire. Sur les communes d'Ygrande et de Franchesse, on constate le même phénomène : l'insuffisance des métayers est telle qu'une dizaine de fermes, dit-on, ne sont pas pourvues.