‹ Les plus vieux chants de la BibleChapitre 10 sur 76 · POÉSIE, MUSIQUE ET DANSE · texte numérisé non relu

POÉSIE, MUSIQUE ET DANSE

n’est qu'aux époques plus avancées de la culture que l’on arrivera à considérer la poésie à l’état isolé’. l D’autre part, le chant est lié à l’action qu'il prépare ou qu’il doit intensifier. Il est pour ainsi dire une partie de l’action. On a discuté sur l’origine de l’art; on a cherché le mobile de la création esthétique tantôt dans le plaisir du jeu, un jeu supérieur qui nous console des misères de l’existence”, tantôt dans l'utilité, sélection sexuelle*, excitation au combat ou au travail”, ou bien incantation magique en vue de commander aux éléments et aux esprits’. Toutes explications incomplètes qui r’envisagent qu'un aspect plus ou moins contingent du problème. En fait, dès les origines l’art apparaît comme l'exercice harmonieux des facultés actives, la réalisation d’une activité pleine et

! Cette musique primitive paraît d’ailleurs avoir été assez pauvre. Chez certaines races non civilisées elle est réduite à deux ou trois notes.

Les Benê Israël, dès ile temps du désert, paraissent avoir connu certains instruments de musique tels que le tambourin t6ph. Exode XV, 20, et la cithare kinnôr. Genèse IV, 21.

? «L'art suprême, a dit Schiller, est celui où.le jeu est à son plus haut degré, où nous en venons à jouer pour ainsi dire avec le fond de notre être.» Cette théorie a été reprise par Spencer dans ses Principes de psychologie, t. 1; Grant Allen, Physiological Esthetic. V. E. Grosse, Les débuts de l'art, 1894; K. Groos, Die Spiele der Thiere, 1896 ; Die Spiele der Menschen, 1898 ; Th. Ribot, Psychologie des sentiments, 1906, p. 330 à 368.

* En développant sa théorie de la sélection sexuelle Darwin a montré que du désir d’éveiller l'admiration et le sentiment de l'amour est née la beauté. Les mâles ont poussé des cris modulés et les femelles leur ont répondu. Ce serait là l’origine du chant. Les parures, plumes sur la tête, bracelets, anneaux du nez, pendants d'oreilles et les tatouages auraient eu pour but d’exciter la sympathie d’un sexe pour l’autre sexe, l'individu le plus décoré étant jugé le plus beau et le plus digne de se reproduire.

“ Voir la démonstration très ingénieuse mais quelque peu unilaté- . rale de Karl Bücher sur les chants de travail et l’origine de la poésie et de la musique, Arbeit und Rythmus, p. 356 à 393. Ch. Lalo, L'art et la vie sociale, 1981, p. 15 à 23.

® Sur les origines magiques de l’art voir Preuss, Der Ursprung der Religion und Kunst dans Globus, 1904 ; Salomon Reïinach, L'art et la magie dans L’anthropologie, 1903, p. 257 à 266; R. Kreglinger, Etudes sur l'origine et le développement de la vie religieuse T, 1919, p. 44 à 72; Y. Hirn, Der Ursprung der Kunst, trad. allemande 1904, p. 276 à 295.

en correspondance avec son milieu*. La poésie est alors dans tous les sens du terme un art de mouvement intimement mêlé à la vie et à l'effort humain.

Et ce caractère vivant et concret de la poésie explique, autant que la pauvreté des langues primitives, l'importance des rites manuels et des gestes mimétiques qui, chez les primitifs, accompagnaient presque toujours le chant. Les diverses gesticulations cultuelles et profanes, élévation des bras, imposition des mains, génuflexions et prosternations, et les signes, et les mouvements rythmiques, ne sont pas seulement des symboles ayant pour but de suppléer à l'insuffisance des mots: et de représenter la pensée sous forme visible?, elles sont un moyen de rendre cette pensée plus puissante et de la réaliser pour ainsi dire.

C’est là sans doute la signification primitive de la danse. En même temps qu’elle rythme les mouvements individuels et collectifs, elle est une représentation figurée. Elle simule certains actes; mais en les simulant elle les provoque; elle renforce ainsi l’influence de la parole. Quand la parole chantée est accompagnée

! Conf. la théorie de Guyau sur le principe de l’art et de la poésie dans les Problèmes de l'esthétique contemporaine ®, 1895, p. 17 à 116. En réaction contre la thèse de Spencer et de Grant Allen, Guyau voit le but de l'activité esthétique, non dans le libre jeu, mais dans «la vie la plus intensive, la plus extensive, la plus sociale ».

? Les langues primitives sont particulièrement pauvres, le vocabulaire s’y réduit à un nombre très limité de mots, et le sens de ces mots est souvent vague et mal défini. Alors des mouvements des maïns, du corps, de la tête viennent compléter l'expression orale. Les Australiens et les habitants de la Nouvelle-Guinée se font remarquer par la richesse de leur langage manuel. A la pêche et à la chasse ils arrivent à parler en employant une quantité de signes sans avoir besoin d'émission de voix. Dans le langage des Bochimans la parole est à tel point soulignée de gestes qu'il est pour ainsi dire inintelligible dans l'obscurité. Les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord peuvent tenir entre eux de véritables conversations silencieuses, Sur le langage par gestes et sur les concepts manuels voir l'étude de Lévy Bruhl, Les Fonctions mentales, p. 158 à 175. On peut encore consulter les documents donnés par Letourneau dans L'Evolution littéraire dans les diverses races humaines, 1894, voir p. 11 à 19.

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