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LES POÈTES CHANTEURS

Au chapitre XXI du livre des Nombres il est question des

poètes, des faiseurs de sentences. Le chant satirique contre Moab est introduit par ces paroles :

‘al kên yô’'meroùû hammôchelim C'est pourquoi les môchelim disent... ‘

Ces môchelim — même racine que mâchâl — sont ceux qui composent et qui chantent les paroles rythmées.

On voudrait pouvoir se les représenter tels qu’ils ont vécu, ces premiers chanteurs d'Israël. Ils vont à travers le pays, de. village en village. Ils se sont arrêtés près de la source ou devant la porte du rempart. Et la foule vient les écouter, les jeunes gens et les jeunes filles, en troupes joyeuses, les laboureurs après leur travail et les vieillards fatigués qui viennent se reposer à la brise du soir. Car ce peuple aime les récits des conteurs et les chants des poètes. Dans les grandes circonstances de la vie tribale, dans les moments de crise ils excitent les enthousiasmes du peuple, ils sont les entraîneurs d’Israël?,

mais qui ont déjà dépassé les phases inférieures de la mentalité primitive, par exemple dans les tribus du Haut-Nil et de l'Est africain, chez les Bongos, chez ies Bambaras, chez les Mittous. Chez les Mandingues la caste des orateurs et musiciens est tenue pour inviolable même en temps de guerre. V. Schweïnfurth, 1m Herzen von Afrika*, 1918, p. 151 et 232. Letourneau, L'Evolution littéraire, p. 64 à 67. Souvent ces confréries ont un caractère religieux et cultuel, par exemple les aréoïs polynésiens.

1 Nombres XXI, 27.

2 On peut se demander quelle relation il y avait entre les poètes, les voyants et les nebiim. Le rô’é tel qu'il est écrit dans l'histoire de Samuel ressemble bien par certains côtés au châir des Arabes préislamiques, à la fois poète, diseur d’oracles et magicien. Quant aux premiers nebt'im (I Samuel X, 5 à 13), ce sont des extatiques, et la parole de Yahvé qu’ils annoncent ne se manifeste qu'à l'état de délire sacré. L'inspiration des môchelim était probablement plus profane et plus apaisée, et sans doute analogue à celle des khékâmîm. (Conf. Esaïe XXVIII, 14; Ezéchiel XVI, 44. Cependant le nâbî peut devenir un poète et le poète peut faire œuvre de nâbî. Ce n'est sans doute pas par suite d'un pur anachronisme que, dans le récit en prose des Juges IV, Débora est appelée prophétesse Debôrà ‘’ichchä nebt'à (IV, 4).

Le poète pouvait être parfois une femme. Au moment de la coalition des clans d’Ephraïm, de Benjamin, de Makir, d’Issakar, de Zabulon et de Nephtali contre les Cananéens de la. plaine de Yizréel, ce fut une poétesse, Débora, qui appela le peuple au combat et entonna le chant de guerre*.

Chanteurs et conteurs formaient des ghildes où l’on se transmettait légendes et chants par tradition orale de maître à disciple. Cependant, une place croissante est laissée à l'inspiration individuelle, sans que toutefois la personnalité du poète arrive à se dégager complètement de la collectivité.

Maintenant la poésie devient plus complexe et plus harmonieuse dans sa forme, et elle exprime des sentiments moins élémentaires et plus affinés. A la place des deux ou trois stiches du chant populaire primitif, ce sont des morceaux relativement étendus, et l'agencement strophique apparaît ?. Le chant satirique contre Moab n’est sans doute qu’un fragment d’un plus long poème ; le Cantique de Débora et lOracle de Balaam sont des œuvres d'art très complètes. et savamment organisées.

4 Juges V, 12 Dans certaines sociétés primitives ce sont de préférence les femmes qui ont pour fonction de conserver le trésor légendaire et poétique du groupe. Conf. van Gennep, La formation des légendes, 1910, p. 268, 269 ; O. Bôückel, Psychologie der Volksdichtung, p. 90 à 99. Par exemple chez les Botocudos, chez les Fidjiens, chez les Kamchadales, les dicts et les chants sont presque exclusivement l'œuvre des femmes. Quant au rôle des femmes dans les chants de guerre, ce n'est pas seulement après la bataille, dans l'acclamation des vainqueurs qu'il s'exerce. Dans certains cas une femme est chargée d'entraîner les guerriers au combat et de pousser la première le cri de guerre. V. les exemples cités par Lévy Bruhl, La mentalité primitive, p. 372, 375.

? L'intervention de voix différentes dans la poésie chorale, et aussi la nécessité de certains arrêts dans le chant, devait avoir pour conséquence . la division en strophes. D'autre part, dans certains cas, le parallélisme pouvait porter non seulement sur un distique, mais aussi des tristiques ou des quadristiques.

Mais les règles de la strophique, surtout dans les anciens poèmes, ne paraissent pas avoir été beaucoup plus précises que celles de la rythmique, et les divisions n'avaient sans doute rien d'uniforme, ni de très rationnel.

LES DICTS SUR LES TRIBUS s ‘35

Toutefois, la matière poétique reste toujours assez peu différenciée. Les éléments épiques, lyriques et dramatiques se confondent dans les mêmes œuvres. Et non seulement il ne peut être question d'appliquer aux documents littéraires du temps des Juges les catégories des littératures classiques, mais les. genres à proprement parler sémitiques et hébraïques, le chîr, cantique eultuel ou chanson profane, le mâchäl sapiential ou satirique, la qgênä, y manquent encore de fixité ‘. Cette indifférenciation, cette/confusion des genres est particulièrement sensible

dans les-Bénédictions de Jacob et de Moïse.

Les Bénédictions de Jacob et de Moïse (Genèse XLIX, Deu-

téronome XXXIII), marquent la transition entre le chant popu-

laire primitif et la poésie littéraire.

Dans leur forme actuelle, ces poèmes sont une série de sentences que les héros fondateurs, le patriarche et l’homme de Yahvé, auraient prononcées sur les douze tribus au moment de mourir. Chacune des tribus reçoit sa parole spéciale, sentence d’éloge ou de blâme, de promesse ou de menace. La plupart des Introductions à l'Ancien Testament ont étudié ces morceaux comme s’il s'agissait de compositions d’un seul jet, tout en reconnaissant qu'ils peuvent dans certains cas partiellement procéder de sources plus ancieñnes. On attribue la Bénédiction de Jacob au

1 Gunkel, dans son Israelitische Literatur, Die Kultur der Gegen-

. wart, I, t. VII, et dans ses articles Profane Dichtung im A. T. et Psalmen

de la Religion in Geschichte und Gegenwart, croit pouvoir distinguer, dès la plus ancienne époque de la littérature biblique, entre 1° Poésie privée et profane, chants d'amour, chants de victoire, complaintes funèbres; 2° Poèmes politiques, chants royaux, chants de combat et de victoire, chants satiriques, bénédictions et malédictions pseudonymes; 3° chants cultuels: hymnes, lamentations, chants de sacrifice. Il y a sans doute beaucoup à retenir de cette classification. Elle ne laisse pas cependant d’être un peu artificielle en sa complexité. Les catégories établies par Gunkel peuvent être des distinctions commodes pour le critique, elles ne répondent pas toujours à des genres bien réels.

Yahviste, et on place sa composition au IXe siècle. La Bénédiction de Moïse serait de l’Elohiste, et il faudrait la placer au VITe siècle. Ce sont bien là les dates extrêmes auxquelles les allusions historiques nous reportent. Dans la Bénédiction de Jacob est proclamée la prééminence de Juda’. Lévi est la tribu sans terre, mais il n’est pas encore question de sa dignité sacerdotale*. Dans la Bénédiction de Moïse, Juda est réduit à une mention rapide”. C’est à Joseph qu'est attribuée la souveraineté. Les milliers d'Ephraïm et de Manassé frapperont les peuples et les domineront”. Quant à Lévi, il est salué comme l’homme fidèle auquel les oûrîm et toummiîm ont été confés, et qui offre le sacrifice et enseigne les lois de Yahvé à Israël”. .

Mais ces diverses considérations, qui nous renseignent seulement sur la date des deux dernières rédactions des Bénédictions, ne doivent pas nous faire perdre de vue leur caractère primitif.

La plupart des dicts rythmés qui ont servi à les composer.

remontent aux premiers temps de la conquête, vraisemblablement au XIIe siècle. |

Une littérature qui, malgré les remaniements successifs et malgré les obscurités du texte, garde encore sa couleur antique et sa forte originalité. Bénédictions et malédictions, oracles avec promesses ou menaces, satires à l'adresse de certaines tribus, énigmes et jeux de mots plus ou moins intraduisibles°. Et dans

1 Genèse XLIX, 8, 10.

? Genèse XLIX, 5 à 7.

3 Deutéronome XXXIII, 7. Cependant la sentence sur Juda dans la

bénédiction de Moïse paraît bien être la plus ancienne. Juda y est représenté comme une tribu isolée qui lutte péniblement contre des adversaires qui l’oppriment, ce qui était bien le cas à l'époque des Juges.

#* Deutéronome XXXIII, 17.

5 Deutéronome XXXIII, 8 à 10. |

6 Les noms de certaines tribus fournissent matière à des allitérations. Par exemple dän yädin ‘ammô «Dan juge son peuple»; et surtout g@d gedoûd yegoüdénnoû vehoù yâgoud ‘âgéb, « Gad des assaillants l'assaillent, maïs lui les assaillera et les poursuivra ». Genèse XLIX, 17, 19.

Le calembour est un genre universellement pratiqué dans la litté-

ts nue. di

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