‹ Les plus vieux chants de la BibleChapitre 19 sur 76 · SENTIMENT DE LA NATURE ET SYMBOLISME · texte numérisé non relu

SENTIMENT DE LA NATURE ET SYMBOLISME

faits. Et il paraît bien qu’Israël a suivi la tendance commune.

D’après un récit de l’Elohiste, le patriarche Jacob revenant

du pays des «fils de l’Orient » rencontra des élohim qui s’ébat-

taient en troupe dans la plaine, et il dit: «C’est le camp des

élohim! »*. Ainsi devait apparaître le monde à l'imagination des

Hébreux comme un champ peuplé de dieux et de génies, plein de

surnaturel et de miracles. Et dans les clairs matins d'Orient les poètes ont entendu les étoiles danser en chœur et les bené ’élôhim pousser des cris d’allégresse *.

Il reste cependant que le tempérament de la race, aussi bien que la tendance monolâtrique de la religion, ont refoulé le primitif animisme et empêché l’éclosion de légendes naturistes développées. C’est pourquoi dans la poésie hébraïque, au lieu de Panimation mythologique de la nature, nous trouvons seulement un symbolisme naturiste. A travers la nature le poète voit l’homme, et la variété des phénomènes du monde extérieur lui apparaît comme autant d'images et de paraboles. La nature devient alors le symbole de la vie de l’esprit*. |

Ce symbolisme était conforme aux habitudes ancestrales et aux caractères fondamentaux de la langue. Les langues sémitiques ont un vocabulaire restreint et une syntaxe d’une extrême simplicité, ce qui rend singulièrement difficile le mécanisme de la phrase et l'expression exacte de la pensée. Par contre elles sont réalistes et fortement imagées. Les mots racines y sont pour ainsi dire formés à l’imitation de la nature. On dirait que la sensation y est directement reflétée. Ces mots sont autant de métaphores qui donnent à la pensée une forme concrète et visible. En hébreu la colère c’est le feu qui consume, le désir c’est la soif inapaisée, l’orgueil c’est le regard élevé, l’obstination c’est la

1 Genèse XXXII, 1, 2.

? Job. XXXVIII, 7.

? V. mon étude sur le on men de la nature et le symbolisme chez les lyriques hébreux dans Revue d'Hist. et de Phil. religieuses, Îre année, p. 387 à 408.

raideur du cou, prendre courage c’est ceindre ses reins et affermir

ses genoux, le pardon c’est l'effacement des actions passées, la

joie c’est le tressaillement, la justice c’est la voie droite. Et plus

une conception est abstraite, plus elle tend à prendre GORE et à se matérialiser dans l'expression *.

Une telle langue est particulièrement impropre à la démonstration philosophique et au développement oratoire. Maïs elle s'adapte merveilleusement au lyrisme du poète. On a dit que la poésie est le don de parler par images. Ici l’image apparaît spontanément et elle se substitue immédiatement à l’idée qu’elle doit mettre en relief. À

Il semble bien que dans son interprétation symbolique de la nature l’homme a d’abord considéré de préférence le monde animal. Les animaux apparaissent tantôt comme des adversaires redoutables, tantôt comme des compagnons et des serviteurs; dans certains cas c'étaient des parents, les parents du clan totémique”. Ils étaient done en quelque mesure humanisés, et à ce titre ils pouvaient devenir l’objet du sentiment esthétique. Dans les Bénédictions de Jacob et de Moïse nous trouvons toute une symbolique du monde animal. Certaines tribus sont comparées aux bêtes de la steppe, le lion, le loup, pour leur vaïllance et leur férocité. D’autres sont semblables au taureau sauvage pour la

? Conî. Renan, Hist. des langues sémitiges, p. 18 à 25.

? Il] y avait déjà toute une symbolique de la nature dans le totémisme, l'animal totem, ou la plante totem, étant considérés comme l'emblème de la tribu. Cependant, la théorie du totémisme primitif des Sémites reste toujours une hypothèse non démontrée et en faveur de laquelle nous n'avons, de Jl'aveu de Robertson Smith lui-même, aucun témoignage direct et décisif. Le culte des animaux chez les Syriens et les Cananéens ne saurait être allégué comme une preuve. Lorsque le taureau est associé au culte des Baalim, le poisson à Atargatis, la colombe à Astarté, il peut ny avoir là que des représentations figurées de certains attributs de la divinité. Quant au fait que dans la bénédiction de Jacob, Juda est appelé un lion, Joseph un taureau, Benjamin un loup, etc. avec un peu d'imagination on pourrait arriver à y voir une survivance totémiste. Maïs cette interprétation n'est rien moins que nécessaire.

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