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tant on peut estimer qu'il reproduit quelques-unes des traditions originales des conteurs *.
Les Cananéens de la plaine de Yizréel et de la Galilée méridionale s'étaient coalisés sous la direction de Sisera, prince de Kharochet-haggoyim. Sisera disposait d’une forte armée, avec un grand nombre de chevaux et de chars de fer. Et les Israélites intimidés par leurs adversaires, qui occupaient les points stratégiques du pays, n’osaient plus sortir de leurs montagnes. ,
Alors les clans de Nephtali, de Zabulon, d'Ephraïm, de Benjamin et de Manassé, se levèrent à la voix d’une inspirée, Débora, femme de Lapidot. Débora appela Baraq fils d’Abinoam de Qadech en Nephtali et lui donna l’ordre au nom de Yahvé, l’élohim d'Israël, de marcher à la tête du peuple et de livrer bataille à Sisera. La bataille eut lieu au pied du Thabor, à la lisière de la plaine, en vue de Taanak et de Megiddo. Et la terreur de Yahvé frappa Sisera, et tous ses chars, et toute son -armée; il fut entièrement battu. Tombé de son. char, il s’enfuit à pied vers le nord. S'’étant réfugié dans la tente de Khéber le Qénite pour s’y reposer un moment, Yaël femme de Khéber lui donna à boire du lait caillé, et, pendant qu'il dormait, elle saisit un piquet de la tente et elle le lui enfonça dans la tempe. Ainsi mourut Sisera; et à partir de ce jour, Yahvé humilia de plus en plus les Cananéens en face d'Israël.
‘ La valeur historique et l'originalité du ch. IV du livre des Juges doit être maintenue, malgré Wellhausen qui n'y voit qu'une reproduction atténuée et altérée du Cantique, une espèce d'haggada, v. Prolegomena zur Geschichte IsraelsS, p. 249. Conf. P. Lagrange Le livre des Juges, p. 111 à 117. Si certains éléments du récit, par exemple, la mention de Yabin, roi de Khatsor comme chef de la confédération cananéenne (conf. Josué I. 1} et la fixation de l'armée israélite à dix mille hommes, en attestent Ja rédaction postérieure, d'autres traits sont manifestement primitifs. Non seulement la traditiou du récit en prose est dans son ensemble indépendante de celle du cantique, mais encore dans certains cas elle paraît bien avoir conservé la relation la plus exacte, en particulier pour la description de la bataille et pour le meurtre de Sisera par Yaël.
ii Lits l
C'est pour célébrer les exploits des tribus et la glorieuse délivrance que le poète du cantique a composé son œuvre. En Grèce cette œuvre eût été une épopée, en Israël ce fut un psaume”. Certes la matière épique ne manquait pas, et elle a fourni les motifs de divers épisodes. Mais l'intention du poète n’est pas de décrire une geste héroïque, c’est de chanter Yahvé et de dire le mizmôr en l’honneur de l’élohim vainqueur. Et comme d’autres psaumes de louange, le Cantique commence par une introduction solennelle où les rois et les princes des peuples sont appelés comme témoins :
1 La poésie hébraïque à aucune époque ne paraît avoir pratiqué d'autre genre que le chîr lyrique et le mâchâl sapiential. Nous n'y trouvons pas les genres plus impersonnels, les «genres communs», comme l'é-
popée et le drame, si largement représentés dans les littératures de l'antiquité classique et dans celles de certains peuples orientaux. Renan expliquait l'absence d'épopée chez les Sémites par la tendance monothéiste et par le manque de mythologie: «La grande épopée sort toujours d'une mythologie; elle n'est possible qu'avec la lutte des éléments divins et dans l'hypothèse où le monde est envisagé comme un vaste champ de bataille où les dieux et les hommes se livrent de perpétuels combats. Mais que faire pour l'épopée de ce Jéhovah solitaire, qui est celui qui est ?.. »
Cette explication est insuffisante, et sans doute convient-il de chercher des causes plus profondes, plus psychologiques. En réalité, nous pouvons constater dans le génie hébraïque une véritable infériorité des facultés d'exposition et de description. D'autre part, la langue poétique, avec ce
D. dd
perpétuel balancement de la pensée qu'est le parallélisme, et avec la forme | sentencieuse des stiches, était particulièrement apte à exprimer l'émotion | lyrique, à rendre les nuances variées et les vibrations de la vie intérieure; |
par contre elle s'adaptait mal aux exigences d'une description précise et à la continuité du récit épique. Sans doute y avait-il des éléments épiques dans le livre des milkhämôt Yahvé et dans le livre du Yâchâr, tout comme dans le Chant de Débora; mais les poètes ont été impuissants à les développer et à les organiser en un tout.
2 Conf. Ps. LXVI, 1 à 4, XCVI, 1 à 3, XCVII, 1 à 6, XCVIIL, 1 à 6, XCIX,
1, 2. À cause de ces analogies, Budde croit pouvoir considérer les versets
2 et 3 comme une introduction ajoutée à une époque récente. À la suite de Budde, le P. Lagrange considère le v. 3 comme une interpolation, attendu que le parallélisme meldkim et rôzenim est peu expressif et rappelle Hab. I, 10, Ps. II, 2, Prov. VIII, 15, XXXI, 4 Ces arguments, tout littéraires, sont insuffisants pour établir l'inauthenticité du texte.
Lorsqu'en Israël on a laissé flotter la chevelure, Quand le peuple s'est offert pour le combat, Bénissez Yahvé!
Ecoutez, rois, prêtez l'oreille, princes :
Moi pour Yahvé je vais dire un cantique,
Je psalmodierai pour Yahvé l'élohim d'Israël.
Puis c'est la description de la théophanie de Yahvé. Le Dieu naturiste du Sinaï” s'avance à travers la steppe. Au milieu
des orages et des tremblements ‘, il vient au secours d'Israël.
O Yahvé, quand tu sortis de Séir,
Quand tu t'avanças depuis le champ d'Edom,
La terre trembla, les cieux s'ébranlèrent#,
Les nuées se fondirent en eau;
Les montagnes vacillèrent $ devant la face de Yahvé®, Devant la face de Yahvé l'élohim d'Israël.
Yahvé est l'élohim d'Israël, et Israël est le peuple de Yahvé. C'est là le principe fondamental de la religion et du patriotisme.
* La plupart des traducteurs traduisent d'après les Septante: « Des cheîs ont pris le commandement en Israël. » En réalité nous avons dans ce texte une allusion au vœu que faisaient les guerriers dans l'ancien Israël de laisser pousser leur chevelure jusqu'à ce que la guerre sainte fût terminée, Conf. le cas de Samson et le vœu de naziréen. Juges XII, 5, Nombres W, 5. Le tabou de la chevelure était pratiqué par les Arabes, v. Wellhausen
- Reste arabischen Heidentums?, p. 125. Aujourd'hui encore, lorsque les Fu-
qarâ partent pour la razzia ils dénouent leurs tresses, et l'on dit de quelqu'un qui s'apprête à partir en expédition, « il a dénoué sa tête», Jaussen et Savignac Coutumes de Fugar&, p. 73. Nous trouvons des pratiques analogues dans les rites de guerre des non-civilisés, par exemple, chez les Zoulous, les indigènes des îles Célèbes et les Fidjiens. V. F. Schwally Semitische Kriegsaltertümer, p. 69 à 74.
? Bien qu'israël soit maintenant établi en ESS Yahvé reste toujours le Dieu du Sinaï. Conf. I, Rois XIX, &.
$ On voit généralement dans l'introduction du Cantique la description d'un orage historique qui aurait contrarié la marche de la cavalerie cananéenne et fait déborder le torrent du Qichon, v. 2, 21. Cette interprétation
rationalisente n'est nullement indispensable, attendu que l'orage et le”
tremblement de terre étaient le cadre classique de l'apparition de Yahxé. Conf. I, Rois XIX, 11, 12 V. Gressmann Der Ursprung der israelitisch-jüdischen Eschatologie, 190, p 12 à 7.
1 Lire avec les Septante n@ômôgot, au lieu de nâtéphoë ils déversèrent.
5 Au lieu de nézeloù, vocaliser näsôllou.
$ Jei un rédacteur a ajouté cette note : zé sînay, c'est le Sinaï”
été tenté st à Den Sd ten
Malgré la dispersion des clans et leur isolement dans les montagnes de Palestine, les Israélites ont conscience de leur unité morale, et Yahvé est le centre de cette unité’. Pour les habitants des villages d'Israël, comme au Négeb au temps de la confédération de Qadech, Yahvé est le chef et le conducteur. Toutes les fois que les milliers des tribus se lèvent et marchent ensemble pour le combat, Yahvé est présent. C’est lui qui suscite les chefs et les héros; il les remplit de son esprit et les conduit à la victoire. Et partout où les destinées d'Israël sont en jeu, il est prêt à intervenir, dieu puissant et protecteur fidèle, plus puissant que tous les autres élohim, et qui n’a jamais manqué aux enfants de son peuple.
La strophe suivante dit la grande détresse des tribus au temps de l’oppression cananéenne.
Aux jours de Chamgar fils d'Anat, [....]?
Il n'y avait plus de caravanes, Et ceux qui passaient par les chemins prenaient des détours; Les villages * étaient dans l'abandon, ils étaient dans l'abandon, Jusqu'à ce que tu te sois levée, Débora, Que tu te sois levée, mère en Israël ?.
Voyait-on bouclier ou lance Parmi les quarante milliers d'Israël ?
1 Israël n'a rien d'un peuple organisé, il n’est même pas une ligue de tribus, et la confédération des clans du nord et du centre de la Palestine contre les Cananéens de la plaine de Yizréel n'est qu'occasionnelle et d'une durée limitée; Israël est une idée. Tous ceux-qui se réclament de Yahvé et qui luttent pour sa cause se considèrent comme alliés et parents.
2? Le texte ajoute «aux jours de Yaël», ce qui est soit une erreur de lecture, soit une glose de rédacteur.
$ Dans le texte massorétique on lit perâzôn direction. De là la traduction «les chefs manquaient ». Nous lisons perdzôt.
4 Le verbe est à la première personne du singulier parfait, et diverses versions françaises traduisent « jusqu'à ce que je me sois levée ». En réalité, il faut voir ici une deuxième personne archaïque (conf. Michée IV, 13, Jérémie XXXI, 20.).
$ Nous renonçons à traduire les deux premiers stiches du verset 8. Le texte massorétique signifie mot à mot: « On choisit des dieux nouveaux, alors on combattit aux portes ».
Puis le poète décrit le soulèvement du peuple, lorsque Débora est allée à travers les tribus, chantant son chant et appelant les vaillants au combat”. Baraq est avec elle, et les chefs d’'Ephraïm et de Benjamin, et ceux de Makir, de Zabulon et de Nephtali convoquent leurs troupes et marchent pour la guerre sainte.
Mon cœur va aux chefs d'Israël
Qui se sont dévoués parmi le peuple [....]?
Montés sur des ânesses rousses, :
Assis sur des tapis,
Ils vont sur le chemin [....]*
Ecoutez ceux qui sonnent e la trompette * entre les abreuvoirs ; Ils célèbrent les justices de Yahvé,
Les justices de Yahvé pour les paysans d'Israël® [....]S En avant, en avant Débora,
En avant, en avant, entonne un chant !
Courage, lève-toi, Baraq,
Prends ceux qui t'ont fait captif, fils d'Abinoam !7
4 Un grand nombre de critiques, dont E. Reuss La Bible I, p. 167, K. Budde Das Buch der Richter, 1897, p. 43, 44, Ch. Bruston Le Cantique de Débora, p. 10, Lagrange Le livre des Juges, p. 87, voient dans les versets 9 à 11 la description de la joie et de la prospérité du peuple opposées à la misère du temps de l'oppression cananéenne. Une telle antithèse n'aurait certes rien de contraire à la manière du poète; cependant, à cette place, elle interromprait assez fâcheusement la marche de l'action. Nous y voyons plutôt une description du soulèvement (v. verset 9). Ceux qui vont montés sur des ânesses rousses et qui chantent les justices de Yahvé entre les abreuvoirs sont probablement les messagers et les poètes chanteurs qui convoquent les clans d'Israël pour la guerre de liberté.
? Dans le texte massorétique bârekoù yahvé bénissez Yahvé.
$ Dans le texte massorétique sikhoù méditez; on lit généralement chiroû chantez.
* Au lieu de migqôt mekhatsetsim par la voie des archers, lire qül makhätsôtserim.
5 Les justices de Yahvé c'est-à-dire les bienfaits de Yahvé et les Mie, actions qu'il a accomplies en faveur de son peuple.
8 «lls sont descendus aux portes, le peuple de Yahwé». C'est une variante du verset 13a et probablement une glose. 7 Au lieu de chébyeké lire chôbékä. Il paraît d'après cette allusion que
Baraq avait quelque vendetta à exercer contre les Cananéens. Conf. le cas de Gédéon, Juges VIII, 18 à 21.
Alors Israël est descendu aux portes.
Le peuple de Yahvé a lutté pour sa cause en héros. D'Ephraïm les princes sont dans la plaine? ;
Ton frère* Benjamin est avec tes bandes ;
De Makir sont descendus les capitaines,
Et de Zabulon ceux qui portent le bâton de commandement. Les princes d'Issakar sont avec Débora,
Et Nephtali* avec Baraq s'élance dans la plaine”.
Cependant certaines tribus ont été sourdes à l’appel aux armes. Ruben ets Galaad installés sur les plateaux fertiles de la
Transjordane sont restés à garder leurs troupeaux, et Dan et Acher, qui habitent tranquilles près de la côte phénicienne, ne se sont pas souciés de venir au secours de leurs frères. Et’le poète prononce sur eux cette satire débordante d’ironie et de mépris ° é
Aux ruisseaux de Ruben,
Il y eut grandes délibérations ?.
Pourquoi es-tu resté au milieu de tes parcs ?
Pour écouter siffler les flûtes appelant les troupeaux?
Aux ruisseaux de Ruben,
11 y eut grandes délibérations.
Galaad est installé au delà du Jourdain; Et Dan, pourquoi est-il resté à ses navires ?$.
1 Au lieu du texte incompréhensible et très probablement corrompu 'âz yerad sérid le‘addirim, nous lisons avec Budde et Ad. Lods ‘’dz yârad yisrd’êt lachche ‘ârim (conf. v. 11). Le peuple descend aux portes de la ville et part pour la guerre.
2 Au lieu de chorchâm ba‘ämäléq, que l'on traduit leur racine est en Amaleq, lire : sdrim bà‘êmég.
$ Au lieu de ’akhürékà, lire : ‘’âkhikd.
4 Au lieu de yissdkär lire naphtäli, conf. 18 b.
5 Quant aux tribus du Sud, Juda, Siméon, Lévi, elles ne sont pas mentionnées dans le cantique. Elles étaient trop lointaines, trop isolées et aussi trop faibles pour participer au soulèvement.
6 Chez les Bédouins sont considérés comme déshonorés, et celui qui a fui dans la bataille, et celui qui n'a pas délivré son frère. Jaussen et Savignac Coutumes des Fugaré, p. 48, 43.
7 Au lieu de khiqegëé, lire: khiqré.
8 Faut-il déduire de là que les Danites servaient comme matelots sur des navires phéniciens? (Bible du Centenaire.) Ou bien n'avons-nous pas ici encore une ironie : L'Israélite n’est pas marin. Que fait Dan pendant que les tribus luttent pour Yahvé... Est-il occupé sur ses navires ?
Acher demeure sur la côte des mers, Il est tranquille près de ses havres.
Honte aux lâches! mais gloire aux vaillants qui ont donné leur vie dans la mêlée!
Zabulon est un peuple qui brave la mort, Ainsi que Nephtali sur les hauteurs qui dominent la plaine‘.
Vient ensuite la description de la bataille. Quelques stiches suffisent à en exposer les actes essentiels:
Les rois cananéens se sont avancés et ont engagé le combat. Mais Yahvé du haut du ciel a manifesté sa puissance, les étoiles ont lutté contre Sisera”. L’ennemi s’est enfui, et le torrent du Quichon débordé a balayé les cadavres des hommes de guerre.
Les rois sont venus, ils ont livré bataille,
Ils ont livré bataille les rois de Canaan,
A Taanak, aux eaux de Megiddo ÿ.
Ils n'ont pas ramassé grand butin *
Du ciel on a combattu;
Les étoiles de leurs orbites ont combattu contre Sisera. Le torrent du Qichon les a emportés,
Le torrent les a emportés, le torrent du Qichon
1 D'après le récit en prose, Baraq et ses dix mille de Nephtali et de Zabulon se tenaient sur les pentes du Thabor. Juges IV, 6, 14.
2 Les étoiles luttant contre Sisera, cela ne désigne pas nécessairement un orage; il faut y voir plutôt une allusion aux armées célestes et aux influences mystiques qui, d'après les croyances des primitifs, déterminent le sort des batailles. Conf. les légions invisibles qui entourent Elisée, II Rois VI, 17.
# Le cantique paraît ici en opposition avec le récit en prose. La bataille est située non plus au Thabor, c’est-à-dire au nord-est de la plaine de Yizréel, mais au sud-ouest près des villes qui commandaient la route, Taanak et Megiddo.
# Mot à mot: «ils n'ont pas reçu de butin d'argent. »
5 Jci encore le texte paraît assez gravement altéré :
nakhal gedoümim nakhal qîichôn
tidreki naphchi ‘6z que l'on a interprété avec les Septante «le torrent des temps antiques, le torrent du Qichon. Foule mon âme avec force! »
Alors frappaient le sol les sabots des chevaux, Au galop, au galop, les coursiers.
Les Cananéens eussent sans doute été complètement anéantis, si les gens d’une bourgade israélite située au bord de la plaine n’avaient, par leur inaction, favorisé la fuite de l’armée en déroute. Méroz a trahi la cause d'Israël et de Yahvé. C’est pourquoi sur la ville coupable est prononcée au nom de Yahvé la parole de malédiction.
Maudissez Méroz: dit [....]? Yahvé, Maudissez, maudissez ceux qui l'habitent, Car ils ne sont pas venus à l’aide de Yahvé, A l'aide de Yahvé parmi les gibborim.
Après la malédiction de Méroz, la bénédiction est prononcée sur Yaël femme de Khéber le Qénite. En réalité, Yaël a manqué gravement à l'honneur et violé la coutume tribale. L’hôte que l’on a reçu sous la tente ou dans la maison est sacré”. Mais il n’y a plus de loi là où le salut du peuple est en jeu. Yaël a tué l’oppresseur d’Israël, l’ennemi de Yahvé… Bénie soit Yaëél!
Bénie parmi les femmes soit Yaël, [la femme de Khéber le Qénite]
1 La situation de cette localité est inconnue. Il s’agit très probablement d'un village situé dans les environs de Meggido, à l'entrée des montagnes et dont les habitants étaient tributaires des Cananéens.
2 Le texte parle ici du mal'ak Yahvé, le messager de Yahvé. Quel est ce messager? S'agit-il de l'ange de Yahvé? Mais dans le reste du poème Yahvé apparaît lui-même et ne se fait pas représenter par son mal'ak. Ou bien le mot mal'ak a été ajouté par un rédacteur, ou bien il désigne le
poète-magicien, voyant, ou prophète chargé d'accomplir contre la ville né-
faste les rites d’incantation et de prononcer les paroles de malédiction au nom de Yahvé. (Conf. Nombres XXII, 5, 6.) V. Ch. Bruston, Le Cantique de Débora, p. 26. ;
8 Chez les Arabes la tente est toujours ouverte «à celui qui vient de la part d'Allah». Le fugitif qui est entré sous la tente ou qui s'est accroché à la corde de la tente est dakhîl. Il s'est abrité sous la puissance de son hôte. Celui-ci doit défendre son droit et protéger son sang. V. G. Jacob Das Leben der vorislamischen Beduinen, p. 85 à 88, C. Huart, Histoire des Arabes, I, p. 21, 22. Jaussen et Savignac, Coutumes des Fuqard, p. 42,54.
Parmi les femmes qui habitent sous la tente, bénie soit-elle! Il demandait de l'eau, elle a donné du lait;
Dans la coupe d'honneur elle a offert la crême.
Elle a étendu sa main vers le pieu,
Et sa droite vers le maïllet des travailleurs,
Elle a frappé Sisera, elle lui a écrasé la tête,
Elle lui a brisé et transpercé la tempe;
A ses pieds il s'est affaissé, il est tombé, il a succombé ‘.. Là où il s'est affaïissé, là il est tombé inanimé.
Sisera est mort de la main d’une femme, et le poète savoure dans tous ses détails réalistes la fin ignominiense du chef ennemi. Puis ce sont des paroles de sarcasme qu’il prononce sur les vaincus. Dans un dernier épisode il nous montre la mère de Sisera et les femmes du harem attendant à la fenêtre le retour triomphal des guerriers, et, à la pensée de leur déception et de leur désespoir, il se réjouit d’une joie féroce.
Par la fenêtre elle regardait et guettait?,
La mère de Sisera, à travers le grillage.
Pourquoi son char tarde-t-il à venir ?
Pourquoi vont-ils si lentement, ses attelages ? La plus sage * de ses princesses lui répond,
Et elle-même réplique à ses propres paroles : C'est qu'ils trouvent et se partagent du butin. Une fille, deux filles par guerrier;
Butin d'étoffes teintes pour Sisera,
Butin d'étoffes teintes;
Une étole brodée, deux étoles brodées pour le cou de la reine*.
Le poème, comme il convient à un psaume, se termine par une invocation à Yahvé, une invocation d’une énergie sauvage, un appel au dieu des vengeances:
4 Ici le texte massorétique répète : «à ses pieds il s'est affaissé, il est tombé ». Il n'y a pas de raison de maïntenir cette dittographie.
? Au lieu de vatteyabbéb, elle poussait des clameurs, lire avec les Septante : vattitbônêén.
3 Au lieu de khakmôt, lire: khakmat.
3 Au lieu de Letsavverêé châläât pour le cou du butin lire : letsavveré chégâl.
Qu'ainsi périssent tous tes ennemis, Ô Yahvé! Et que ceux qui t'aiment ? soient comme le lever du soleil dans sa force ! ?
C’est ainsi que le patriotisme des tribus s'affirme et s’exalte. Dans le péril commun et dans l’enthousiasme de la lutte, dans l'ivresse de la victoire et dans la haine violente contre l'ennemi, Israël prend conscience et de sa force et de son unité. Après la victoire du Thabor, les gibborim sont retournés chacun à sa tente on à sa maison et le pays reste en repos. La coalition ayant cessé, il n’y à plus de lien visible entre les clans, ni d'autorité établie. Cependant Yahvé demeure et le souvenir des grandes choses qu’il a accomplies pour son peuple. I1 a conduit Israël à main forte et à bras étendu, il a vaincu les baalim et il a chassé devant sa face les peuples hostiles.
L'auteur du Cantique de Débora a senti toute la signification des événements qu’il célèbre, leur importance décisive pour l’avenir d'Israël et pour la religion de Yahvé. Comme l'héroïne qui lança le cri de guerre parmi les tribus, il est prophète en même temps que poète. Et son chant est une exhortation à la solidarité tribale et, à la foi en Yahvé, l’âme vivante d'Israël. |
Au point de vue littéraire, quelque grands que puissent être les progrès réalisés, le cantique reste encore par bien des côtés une œuvre de primitif. Et d’abord, la composition en est fragmentaire. Les épisodes épiques sont juxtaposés, ils ne sont pas organisés en un tout. Point de transition, point de développement coordonné. Cela tient en partie à la manière lyrique
1 Au lieu de ‘’éhäbédv lire ‘6häbékä.
2 Budde estime que la conclusion (v. 31), tout comme l'introduction (v. 2 et 3), serait une addition postérieure, et il croit y découvrir le style des psaumes ... ce qui n’est pas un signe suffisant d'inauthenticité. Das Buch der Richter, p. 49. En réalité, il y a ici plus qu'une formule pieuse dans le style des anavim, il y a un cri de triomphe, qui ne manque ni de force, ni de grandeur sauvage, et qui termine dignement le poème.
du poème, et aussi au fait que les strophes devaient alterner avec le récit explicatif. Mais cela tient surtout aux tendances de la mentalité primitive, sensible à l'impression de détail, à l'image concrète qui s'impose immédiatement à l’esprit, mais inapte aux classifications synthétiques, aux visions d'ensemble. Et d'autre part, le poète ne cherche pas à analyser, il s’abandonne à la poussée de son émotion.
La psychologie des personnages est à peine indiquée. On ne nous dit pas ce qui se passe dans le cœur des hommes; nous n’assistons pas aux agitations de leur pensée, nous les voyons seulement agir‘: Débora la prophétesse chantant son chant, Baraq marchant à la tête des tribus pour exercer la vengeance, Sisera vaincu s’enfuyant dans la plaine, et Yaël la femme vaillante tuant l’oppresseur des enfants d'Israël. En réalité nous
avons ici des héros types et d’une élémentaire simplicité de sen-
timents et de passions. Et ces sentiments et ces passions n'importent que comme manifestations de l’âme collective. L'individu n’est toujours qu’un instrument pour la fin supérieure du
groupe.
Et de même que le poète ne s'attache pas aux variations
individuelles, il a négligé les circonstances extérieures, le cadre où se développent les divers épisodes. Point de description de nature”. On ne décrit pas le lieu de la bataille, on se contente
: Ce n'est qu'exceptionnellement qu'on fait parler les personnages; encore leurs discours sont-ils réduits au minimum. Il y avait matière à une scène très dramatique dans le dernier épisode décrivant l'attente de la mère de Sisera, sa conversation avec les femmes du harem et les alternatives d'inquiétude et d'espérance par lesquelles elle passe. Mais pour le poète tout l'intérêt de cette scène est dans la déception finale et la détresse des vaincus, qui d'ailleurs ne sont pas autrement décrites.
? Çà et là cependant de rapides évocations: les chemins du désert sur lesquels chôment les caravanes, les villages mornes et dans l'abandon, y. 7, les bergers de Ruben sifflant leurs troupeaux au milieu des pâturages, w. 19, le torrent du Qichon débordé roulant des cadavres, v. 21; mais tout cela est indiqué plutôt que décrit.