LE CHANT SUR MOAB
de le nommer. On ne décrit pas non plus les incidents du combat, on décrit seulement le dénouement, la déroute de l’ennemi et la fuite de Sisera, rien que ce qui est indispensable à l’intelligence de l’action. Mais dans cette action il y a de la puissance, du mouvement, de la vie. Ce sont des tableaux qui se succèdent, rapidement esquissés, alertes, pleins de mouvement dramatique, de pittoresque, et par dessus tout l’allégresse du triomphe, les acclamations joyeuses des vainqueurs. ;
Pour comprendre toute la vigueur et la spontanéité de cette poésie, il faut toujours se rappeler qu’elle a été faite non pour être lue, mais pour être chantée et criée au milieu d’une foule. Et ici encore la parole ne devenait pleinement intelligible que grâce aux gestes qui l’accompagnaient, gestes explicatifs et gestes mimétiques ‘. D’autre part le poète était en contact très étroit avec ses auditeurs, qui sentaient vibrer dans leur âme les mêmes passions violentes, les mêmes enthousiasmes, qui complétaient ce qui dans le poème était à peine indiqué, et qui collaboraïent ainsi directement à la représentation esthétique.
Il convient de rapprocher du Cantique de Débora un fragment épique et satirique qui a été inséré dans le récit yahvisteélohiste de l'établissement des Benê Israël en Transjordane. (Nombres XXI, 27 à 30.) Après avoir raconté comment Sikhon roi des Amorites, qui avait fondé un grand royaume dans la région de l’Arnon et qui s'était emparé de la partie septentrionale de Moab, avait été vaincu, et comment les Israélites prirent Hesbon sa capitale et s’établirent dans toutes ses villes, le narrateur ajoute:
C'est pourquoi les poètes disent :
Venez à Hesbon,
Et que soit bâtie et fortifiée la ville de Sikhon! Un feu sortit d'Hesbon
1 Comp. V. Bérard Introduction à l'Odyssée, I, 1924, «L'épos homérique et le poème représenté ».
1 ep 2
rs TROUS
Et une flamme de la ville de Sikhon.
Elle dévora les villes de Moabt
Et mit en flammes les hauteurs de l’Arnon?.
Malheur à toi, Moab !
Tu es perdu, peuple de Kamoch !
I1 a livré ses fils fugitifs
Et ses filles captives
Pour le roi des Amorites Sikhon.
Et nous les avons poursuivis de nos traits d'Hesbon jusqu'à Dibon, Et nous avons dévasté jusqu'à Nophakh Un feu jusqu’à Médeba *.
Autant que nous pouvons en juger par ces quelques stiches plutôt obscurs, le leitmotiv du poème des môchelim était moins de chanter la victoire sur le roi de Sikhon, que de prononcer la satire «et l’incantation sur Moab: Hesbon est en ruines. Cependant Sikhon, roi des Amorites, était puissant parmi les dominateurs de peuples, il avait ravagé Moab et mis à feu et à sang le pays. Kamoch lui-même avait livré son peuple entre ses mains. Or, Israël a vaincu Sikhon. Comment Moab résisterait-il devant lui? Une fois de plus, sa terre sera dévastée et ses campagnes deviendront la proie des flammes.
La date de ce morceau est incertaine. Il est peu probable qu’il ait été composé à l’occasion des événements racontés dans Nombres XXI. Ces événements apparaissent déjà dans le passé. Ce qui est actuel c’est le ’6y-lekâ M6’äb, le cri de colère et de malédiction contre le peuple ennemi. Le poème peut avoir été composé vers le XIIe ou XIe siècle, à l’occasion de quelque guerre des Benê Ruben ou des Benê Gad contre les clans
moabites *.
1 Au lieu de ‘ér M6'äb (conf. Esaïe XV, 1.) lire ré M6'äâb (conf. verset 25).
? Au lieu de ba'älé, lire avec les Septante ble ‘à.
$ Nombres XXI, 27 à 30. Dans ces derniers stiches, le texte massorétique est assez gravement altéré, lire au début du verset 30 mékhéchbôn et à la fin avec les Septante au lieu de ‘ächér, lire ’éch.
* Certains critiques dont Ed. Meyer, Stade, Holzinger, Baentsch, ont estimé que le chant des mochelim célébrait les luttes des Omrides contre
ee.