‹ Les plus vieux chants de la BibleChapitre 25 sur 76 · PANNE NP EE CRIE ET ER · texte numérisé non relu

PANNE NP EE CRIE ET ER

Filles d'Israël, pleurez sur Saül,

Lui qui vous revêtait splendidement de pourpre

Et qui ornaït vos vêtements de joyaux d'or 1.

Ah, comme ïils sont tombés les gibborim dans la mêlée! Jonathan, frappé sur les collines !

J'ai le cœur serré en pensant à toi.

Jonathan mon frère, tu m'étais si cher,

Ton amour m'était plus précieux? que l'amour des femmes. Ah, comme ils sont tombés les gibborim !

Comme elles se sont brisées les armes du combat !

Nous avons ici une composition littéraire, et sans doute assez différente de la lamentation populaire que les pleureurs et les pleureuses chantaiïient au jour des funérailles‘. Elle est cependant de date ancienne, et nous y chercherions en vain le rythme spécial de la qînà, tel que Budde l’a signalé dans les Lamentations de Jérémie et dans certains passages des prophètes*. La tradition qui attribue cette œuvre à David n’a rien d’invraisemblable, étant donné ce que les plus anciennes narra-

+ Allusion au riche butin que les gibborim rapportaient de leurs expéditions. Conf. Juges V, 30.

? Lire niphle'ä.

3 La complainte n'a pas été prononcée dans la cérémonie de deuil auprès du cadavre. David l’a composée à Tsiklag au pays des Philistins. C'est une œuvre d'art où l'auteur se sert du cadre conventionnel de la qîinâ pour exprimer la détresse d'Israël. Conf. Amos V, 2, Esaïe XXII, 1 à 14, Ezéchiel XIX, 1 à 14 et les Lamentations de Jérémie.

Il se peut cependant que l'on aït célébré à Tsiklag certains rites de deuil en l'honneur des gibborim tombés à la bataïlle d'Aphek. Nous trouvons des pratiques de ce genre dans l'antiquité grecque. On célébrait des rites funéraires pour ceux qui étaient morts loin de leur maison sur la terre étrangère, v. E. Rohde, Psyche * II, p. 66. On trouve des survivances de cette coutume chez les Grecs modernes et aussi en Albanie et en Bulgarie. V. H. Jahnow, Das hebräische Leichenlied, 1923, p. 77.

3 Ce rythme consiste dans l'alternance d'un stiche plus long et d'un stiche plus court. V. Lamentations I à IV. La strophe est composée de six stiches ou de 4 stiches; les stiches impairs n'ayant que les % de la longueur des stiches pairs. V. Budde, Zeitschrift für die alttestamentliche Wissenschaft, 1882, p. 1 et suiv. et Geschichte der althebräischen Literatur?, p. 88 à 30.

PP

tions historiques nous disent des relations de David et de la maison de Saül, et étant donné surtout que David y est toujours | représenté comme poète et chanteur, le grand poète d'Israël. En | tout cas, nous avons ici, non plus une littérature anonyme, mais un lyrisme de forme personnelle, et qui n’hésite pas devant l’expression de sentiments particulièrement intimes.

Pourtant, sous cette forme personnelle, ce sont bien encore des émotions et des passions collectives qui inspirent dès l’abord le poète: le désespoir d’une armée qui a perdu ses chefs, la honte des vaincus, et leur colère à la pensée de la joie insolente des vainqueurs. Israël pleure sur ses morts, tandis que dans les villes philistines les filles des incirconcis célèbrent la fête triomphale. Le chant sur la mort de Saül et de Jonathan est un chant patriotique, un chant national.

Toutefois la note religieuse, que nous avons trouvée si vigoureusement exprimée dans le cantique de Débora, en est absente. S'il y est question d'Israël, il n’y est pas question de Yahvé. On peut se demander d’ailleurs si cette omission n’est pas intentionnelle, et si le nom de Yahvé pouvait être prononcé dans une cérémonie de deuil. Yahvé n’est pas un Dieu des morts, et le cheol ne loue point Yahvé!.

A défaut d’une note religieuse, il y a du moins un bel idéal de vertus guerrières et d’honneur militaire que nous ne rencontrerons plus dans la littérature des siècles qui vont suivre et dont il faut chercher plutôt les parallèles dans la morale des bédouins ?, C’est la loi du désert qui survit encore, l'esprit d’une

1 Le cheol Yahvé ne te loue pas, La mort ne te célèbre pas...

Esaïe XXXVIII, p. 18, 19.

Les cieux sont les cieux de Yahvé Et il a donné la terre aux enfants de l'homme. - Ce ne sont pas les morts qui louent Yahvé, Ni ceux qui descendent dans le lieu du silence. Ps. CXV, 16, 17.

? V. sur l'idéal de courage dans la poésie antéislamique, G. Jacob, Das Leben der vorislamischen Beduinen, p. 121 à 131.

société à demi-barbare qui met au-dessus de tout la valeur du

gibbor et qui aime à se rappeler les aventures épiques et les beaux coups d'épée”. Dans les plus anciennes narrations historiques, dans les récits des guerres contre les Philistins et des exploits de David et de ses gibborim, nous avons une description très vivante de cette société. Plus tard, avec la civilisation salomonienne, ces tendances primitives s’atténueront, ce sera l’avènement de valeurs nouvelles: la sagesse, l’habileté sémitique, et surtout l’amour de la paix *.

Mais déjà, à côté de l’héroïsme du gibbor, nous trouvons d’autres sentiments, décrits avec des nuances plus délicates: l'amitié entre compagnons d’armes. Le vieux chroniqueur de I Sam. XVII, 1, 3, 4 nous raconte en ces termes l’alliance de David et de Jonathan:

L'âme de Jonathan s'attacha à l'âme de David, et Jonathan l'aima comme lui-même... Jonathan fit alliance avec David, car il l'aimait comme lui-même. Il se dépouilla du manteau qu'il portait et il le donna à David, ainsi que son armure et même son épée, son arc et sa ceinture 5.

1 Conf. les poèmes d'Antar, le paladin et le rhapsode des grands combats. Antar avait juré de ne pas laisser de repos à l'ennemi «aussi longtemps qu'il brandirait une lance». A défaut d’illustre naissance «il soutient sa noblesse à la pointe de son glaive». Il s'avance terrible au milieu du combat, le sang coule sous sa lance comme le jet d’une source et les rangs des cavaliers se dispersent devant lui. Conf. Huart Littérature arabe, p. 12 et 13 et G. Jacob op. cit., p. 127. Comip. II Sam. I, 22. :

? Conf. I Roïs IV, 25 et 30 : « Juda et Israël habitaïent en paix, chacun sous sa vigne et sous son figuier, depuis Dan jusqu'à Beerchéba pendant, toute la vie de Salomon... Et la sagesse de Salomon surpassait la sagesse de tous les Benê Qédem et toute la sagesse des Egyptiens. »

5 L'échange des vêtements et des armes faisait partie des rites d’alliance et de communion au même titre que l'échange du sang ou l'échange du nom. C'était un moyen d'établir entre les contractants une sorte d'unité mystique. David et Jonathan sont désormais plus que des frères; en se passant l’un à l’autre leurs vêtements, ils ont pour ainsi dire identifié leurs âmes.

Sur les rites communiels, v. Loisy, Essai historique sur le sacrifice,

y le dut LE Hu teCTCPÉELERSS

Ici, l'amitié é est comme un pacte à la vie et à la mort entre deux braves, ur un sentiment profond comme l’amour et plus noble et plus fort que l’amour; car il semble bien que dans cette poésie primitive l'amour de l’homme et de la femme ne tenait que fort peu de place et ne pouvait devenir qua très difficilement sujet de création artistique. La poésie du Cantique des Cantiques n’apparaîtra en Israël qu’à une époque relativement récente, et elle suppose une évolution psychologique et des transformations sociales assez avancées. Dans les sociétés anciennes, la vie sexuelle est étroitement réglementée. En matière de mariage, c’est la tradition et la coutume, c’est-à-dire les fins du clan et non les sympathies individuelles, qui commandent. Dès lors il n’y a guère de place pour le romantisme érotique‘. Mais l'amour de l’homme pour l’homme, et la fidélité des héros qui s’avancent côte à côte au milieu des aventures et des combats de la vie, c’est un thème lyrique que nous trouvons très fréquemment chez les anciens, et en particulier chez les Sémites.

Dans l’épopée de Gilgamech, lorsque Eabani est mort, Gilgamech couvre le cadavre de son ami comme une fiancée, puis il laisse couler ses larmes.

« Pourquoi ma force ne serait-elle pas dévorée, ma face ne serait-elle pas baissée ?

Pourquoi n'y aurait-il pas de chagrin dans mon ventre? Pourquoi le deuil et la tristesse ne mouilleraient-ils pas mon visage ?

Mon ami, mon petit frère, panthère du désert, Eabani, mon ami,

1 Dans le récit du mariage d'Isaac (Genèse XXIV) la description des passions de l'amour ne tient pas grande place. Rien que cette notice plutôt brève: « Et Isaac prit Rébecca, elle devint sa femme et il l'aima», v. 66. Même sobriété dans la description de la rivalité d'Anne et de Peninna les femmes d’Elqana.

Quant au Cantique des Cantiques, sa rédaction actuelle est postexilique et sa langue est plutôt de basse époque. Les chants nuptiaux qu'on y a groupés peuvent être parfois plus anciens, mais dans aucun cas on ne saurait les reculer, comme le fait Gunkel, jusqu'à l'époque primitive de la littérature israélite. V. Die israelitische Literatur dans Die Kultur der

Gegenwart, I, 7, p. 58, 59. LE

mon petit frère, avec qui nous sommes allés partout, nous avons gravi les montagnes...

Mon ami, qui tuait avec moi des lions, mon ami, qui avec moi affron- | tait tous les obstacles...

Mon ami que j'aimais est devenu semblable à de la boue. Eabani, mon ami, mon petit frère.

La complainte sur Jonathan exprime des pensées analogues avec beaucoup plus de sobriété et non moins de vigueur. De tous les anciens chants qui nous restent dans la Bible, c’est assurément le mieux composé. On n’y sent pas pour cela le procédé littéraire, mais un grave et profond sentiment poétique qui s’exprime naturellement en images puissantes et splendides. Lei tout est image, chaque strophe, pariois chaque stiche, suscite une vision : les collines de Gilboa avec leurs champs de morts, la fête triomphale des Philistins, les gibborim qui s’avancent dans la mêlée, les boucliers ruisselant de sang, les filles d'Israël parées de pourpre et d’or, ces images brutales ou gracieuses se succèdent sans transition au hasard du sentiment intérieur qui agite l’âme du poète. Ici rien de l’eurythmie classique, l'émotion surgit d’un élan, puis brusquement une autre émotion la remplace. Tout entier à la violence de son inspiration, le poète ne cherche pas à coordonner ses idées en un corps logique, ni à développer ses descriptions; et ceci est très différent de la manière de l’aède homérique qui se complaît en amples et riches métaphores, et qui déploie en vers cadencés la variété des détails plastiques et les nuances des couleurs. Dans le chîr hébraïque, non seulement l’image est abrupte, mais elle est de dimensions restreintes, et concentrées dans les limites de deux ou trois stiches parallèles. Mais l’impression esthétique gagne en profondeur ce qu’elle perd en harmonie.

Comme dans les chants précédemment étudiés, le symbo-

1 Epopée de Gilgamech, Tablette VIII, colonne VI, lignes 14 à 36. Trad. Dhorme dans Textes religieux assyro-babyloniens, p. 267. Net Gressmann-Ungnad, Altorientalische Texte zum A. T., p. 46.

Page 1