‹ Les plus vieux chants de la BibleChapitre 27 sur 76 · LES ORACLES DE BALAAM · texte numérisé non relu

LES ORACLES DE BALAAM

l’ange de Yahvé, armé de l’épée tournoyante, qui lui barrait le chemin. L’ânesse, ayant vu l’ange, refusa d’avancer. A la fin, Yahvé ouvrit les yeux de Balaam et il reconnut le mal’ak Yahvé.

À côté de ce récit de caractère antique et d’une mythologie naïvement anthropomorphique, se trouve une autre tradition, d’origine élohiste, d’après laquelle Balaq lui-même serait allé à la rencontre de Balaam et l’aurait amené sur la montagne de Bamot Baal d’où l’on apercevait l’armée d'Israël. Là le magicien se fit construire sept autels et il immola sept taureaux et sept béliersé. Puis il se prépara à prononcer la parole d’incantation sur Israël. Mais Yahvé mit dans sa bouche, au lieu d’une malédiction, des paroles de bénédiction. Balaq essaya en vain de retenir son magicien et de conjurer l’effet de l’oracle. Les paroles une fois prononcées devaient avoir une action fatale, et ni homme ni dieu ne pouvait en empêcher l’accomplissement.

Balaam apparaît à plusieurs reprises dans l’historiographie israélite. (Conf. Deut. XXII, 5, 6; Josué XXIV, 9, 10; Néhémie XIII, 2). Le Code sacerdotal le représente comme un magicien redoutable qui séduisit les enfants d'Israël, de telle sorte qu’ils se livrèrent à la débauche avec les femmes de Moab et qu’ils adorèrent Baal Peor. (Nombres XXXT, 16.) Moïse aurait fini par s’en emparer dans sa guerre contre Madian et l'aurait fait mettre à mort. (Nombres XXXI, 7; Josué XIIT, 22.) Et c’est sous cette forme de devin tentateur et impie qu’il reparaîtra dans la littérature juive et dans le Nouveau Testament. (Josèphe Ant. IV, v1,3; II Pierre II, 15; Jude IT; Apoc. II, 14) Dans les oracles des chapitres XXII à XXIV du livre des Nombres et

1 Sans doute, en l'honneur de sept principaux démons. Comp. le rôle des sept mauvais outoukkou, les démons de l’abîme dans la magie chal- . déenne. Dhorme, La religion assyro-babylonnienne, 1910, p. 43 à 46. Après le sacrifice, le devin se recuéillait, non pas pour aller à la rencontre de Yahvé, comme l'indique le récit de E, mais pour interroger les signes et les présages.

dans les at qui les encadrent, Balaam est plus historiquement un châïr arabe.

Chez les Arabes antéislamiques, en particulier chez les L Bédouins du nord et du centre, chaque tribu avait un châr devin et poète à la fois, que l’on consultait quand il fallait changer de pâturage, ou quand on partait pour la guerre. Le châïr ne donnait pas seulement des consultations, il avait aussi pour fonction de prononcer les paroles de satire et d’incantation, le hidjà qui devait envoûter l'ennemi et entraîner sa défaite’. On considérait le châ‘ïir comme un inspiré en relations très étroites avec les esprits du désert. C’est un djinn qui lui dictait ses paroles, qui lui donnait ses pouvoirs et qui provoquait en lui le délire sacré”. Et comme signe de la possession divine, il allait avec certains gestes et certains rites. La récitation du hidjà était accompagnée de rites étranges. Le châïr, avant de prononcer la formule d’incantation, devait s’oindre les cheveux d’un seul côté de la tête, il laissait traîner son manteau et ne portait de chaussure qu’à un seul. pied *.

Faire prononcer la bénédiction sur Israël par un châïr arabe, c’est à un artifice littéraire qui repose probablement sur une tradition historique ancienne. Cependant Balaam est devenu

1 Le mot paraît avoir signifié primitivement celui qui sait.

V. C. Huart, Histoire des Arabes, I, 97 à 99. La littérature arabe, p. 7, 8.

? Poésie et magie sont souvent considérées dans les peuples anciens comme ayant même origine. Chez les Grecs, Orphée, le merveilleux poète et chanteur, était aussi l'inventeur des arts magiques. Chez les Latins, le mot vates signifie à la fois poète et prophète inspiré.

3 C’étaient les djinn qui d'après la croyance des Arabes avaient inventé les paroles rythmées, les mélodies des chanteurs et les danses. L'art était d'origine démoniaque et désertique.

V. la très pénétrante étude d'I. Goldziher sur la préhistoire de la poésie arabe dans Abhandlungen zur arabischen Philologie, 1896, p. 1 à 121.

* Sur la signification de ces actes symboliques dans l'ancienne poésie arabe, v. Goldziher, op. cit. p. 44 à 97.

LES ORACLES DE BALAAM 73 un fervent adorateur de Yahvé ; il répond aux envoyés de Balaq : «Je ne saurais rien faire contre l’ordre de Yahvé, mon élohim »*,

Balaam prononce successivement quatre bénédictions. On a cru pouvoir les répartir entre le yahviste et l’élohiste, les deux

premières appartenant à J,.les deux dernières à E. En réalité

cette attribution ne s'impose pas; cest bien J et E qui ont fourni le cadre, mais il paraît bien que les morceaux poétiques sont plus anciens que les premières rédactions de la légende. Comme pour les bénédictions de Jacob et de Moïse il s’agit ici de compositions d'auteurs différents sur un même thème, et qui ont été groupées plus tard par les anciens historiographes d’Israël *.

1 Nombres XXII, 18.

2 L’antiquité de la composition du poème de Balaam a été fortement contestée par von Gall, Zusammensetzung und Herkunft der Bileamperi-

kope, 1900, Holzinger, Numeri 1903. Nous aurions ici une œuvre postexi-

lique de tendance messianique et apocalyptique. La langue manifesterait des signes de décadence. On peut y découvrir des aramaismes. Cet argument n'a d’ailleurs rien de décisif, car la date de la dernière récension d'un texte n’est pas un indice certaïn de sa date d'origine.

Un argument plus sérieux est tiré du caractère déjà évolué et rela-

tivement épuré de la religion de Balaam. Dès les premiers oracles, Yahvé

apparaît comme un Dieu souverainement élevé au-dessus des enfants des hommes, sinon le Dieu unique, du moins le Dieu par excellence, El. Dans les derniers oracles il est appelé le Très Haut et le Tout-Puissant. Nous serions ici, nous assure-t-on, au stade postprophétique de la religion d'Israël, En réalité, la notion d'un Dieu protecteur puissant et fidèle de son peuple n’est pas au-dessus du niveau de l'élohisme sémitique et de la religion populaire d'Israël.

D'autre part, l'horizon politique des oracles, aussi bien que l'esprit guerrier qui les anime, convient beaucoup mieux à l'Israël des premiers temps de l'époque royale qu'aux Juifs de l'époque persane. Israël apparaît comme un peuple puissant parmi les peuples, terrible dans les combats,

redouté de tous ses ennemis. Yahvé est son mélek qui le fait réussir per

fas et nefas. Point d'allusions aux conditions morales de cette protection.

Quant aux trois petits oracles de Nombres XXV, 20 à 24, il paraît bien qu'ils ont été ajoutés après coup par un rédacteur. Ils sont d'ailleurs. de dates diverses. Le premier, sur Amaleq, doit être très ancien. Les deux derniers, qui font allusion à Assour, datent probablement d’une époque

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