LES CHANTS DE L’AVÈNEMENT DE YAHVÉ
Louez Yahvé, car il est bon, Et sa grâce est éternelle {.
Ce sont là sans doute des fragments d’anciennes liturgies de fête qui ont été insérés dans des psaumes de date plus récente. Il faut rattacher à ces liturgies le Ps. C, dont les dimensions particulièrement restreintes et la manière toute schématique attestent l’antiquité. Il est formé de deux strophes alternantes que le peuple et le chœur des mechôrerim répétaient dans la cour du temple, pendant que les prêtres devant l’autel présidaient aux rites sacrés et offraient le sacrifice d’action de grâces’. On peut considérer que nous avons dans ces quelques stiches «l’acclamation de Yahvé» sous sa forme élémentaire et sans développements lyriques.
Le peuple. — Acclamez Yahvé, habitants de la terre! Servez Yahvé avec joie, Venez devant sa face avec des cris d’allégresse. Reconnaïissez que c'est Yahvé qui est roi.
C’est lui qui nous a faits, et nous sommes à lui *. Nous sommes son peuple et les brebis dont il est le berger.
Les chanteurs. — Entrez dans ses portes avec des actions de grâce, Dans ses parvis avec des chants de louange ; Célébrez-le, bénissez son nom.
Car Yahvé est bon, sa grâce est éternelle, Et sa fidélité demeure d'âge en âge.
I] ne faut pas se faire illusion sur la tendance universaliste de ces formules au point d’y voir les traces d’une théologie évoluée et un écho de la prophétie deutéro-ésaïque *. Sans doute, le fait
Ps. CXVIIL, 1, conf. CVI, 1, CVII, 1, et les litanies du Ps. CXXXVI.
? C'est du moins ce que l’on peut conclure de la suscription mizmôr letôdâ que l’on traduit «psaume pour l'action de grâces», allusion au rituel mentionné dans Lévitique VII, 12, 15, et dans Chroniques XXIX, 30.
3 Au lieu de velé’, lire velé.
4 On a parfois appelé les Psaumes XCIII à C les cantiques deutéroésaïaques. On y retrouve en effet les idées caractéristiques de la prophétie du Deutéro-Esaïe, et aussi quelques-uns des traits de son style.
Cependant, à l'encontre des critiques de l’école wellhausienne, et
que les peuples sont appelés à louer Yahvé indique que l’horizon du psalmiste a dépassé le cercle étroit des montagnes de Palestine. Yahvé n’est pas seulement considéré comme le Dieu du « pays », il est le maître et le créateur. Mais l’idée d’une création et d’une direction du monde par un Dieu suprême n’était sans doute pas étrangère à la religion! israélite dans son stade prophétique, pas plus qu’elle me l'était à la religion babylonienne‘, ou qu’elle ne
aussi de Staerk, de Kittel et de Gunkel, Mowinckel croït devoir maintenir l'antiquité de ces psaumes, comme de presque tous les cantiques célébrant l'avènement de Yahvé. C’est le Deutéro-Esaïe qui aurait imité des morceaux lyriques plus anciens en leur donnant une signification eschatologique, Das Thronbesteigungsfest Yahwäs, pp. 195 à 210. L'hypothèse ne manque pas de vraisemblance. La manière littéraire du Deutéro-Esaïe, quelles que soient la puissance et la splendeur des développements lyriques, n’est pas nécessairement originale et n'exclut nullement l'imitation des modèles antiques. On doit bien convenir qu'un certain nombre de psaumes de l'avènement de Yahvé portent la marque d'une rédaction plutôt récente. C'est par exemple le cas pour les Ps. XCVII, XCVIII, CXVII, CXVIIT. Maïs il faut distinguer entre les psaumes dans leur état actuel et les formules liturgiques plus anciennes qu'ils reproduisent.
4 On peut rapprocher les hymnes bibliques en l'honneur de Yahvé roi des textes babyloniens proclamant la royauté de Mardouk. Le parallélisme des expressions y est plutôt lointain, mais les conceptions sur la monarchie divine y sont analogues.
Dans les dédicaces, les hymnes et les rituels magiques, Mardouk est célébré comme le roi majestueux et sublime, le guerrier puissant, le maître universel, et d'autre part comme le Dieu bon et miséricordieux qui écoute la prière des enfants de son peuple :
Voici une dédicace d'Assourbanipal :
A Mardouk le souverain auguste, roi des cieux, le colossal, le grand...
Aux forces puissantes, le premier de tous les souverains,
Le très puissant, le premier des cieux et de la terre, le bienfaiteur (des
Igigi et des Anounaki,
Le porteur de l'arme, le dieu impétueux, le plus violent des grands dieux,
Le souverain majestueux, accompli, dont on ne franchit pas les limites.
Mardouk qui anéantit les méchants, qui prend soin de l'univers, qui porte le grand sceptre, qui remplit de terreur,
Qui tient le verrou des cieux et de la terre...
Seigneur des sources, des fontaines, des flots, des mers,
Souverain miséricordieux qui accueille la supplication, qui exauce la prière.
Trad. F. Martin, Textes religieux assyriens et babyloniens, p. 46, 47. Conf. M. Jastrow, op. cit., p. 507, 508.
l’est encore aux non-civilisés d’Afrique et d'Australie‘, D’autre part, le fait que tous les pays et toutes les nations sont pris à témoin de la puissance de Yahvé et de ses grandes actions, n’est pas nécessairement un argument en faveur de l’esprit missionnaire des psalmistes*. Le point de vue reste nettement particulariste. Israël est le peuple privilégié, le troupeau de Yahvé, et c’est seulement en faveur de ce peuple que s’exercent la bonté et la fidélité divines.
Un document vraiment classique de l’ancienne poésie hymnique, et qui se rattache aux psaumes célébrant la royauté de Yahvé, est le cantique d’actions de grâces que d’après le rédacteur d’Exode XV, 1, Moïse et les enfants d'Israël aursient chanté après le passage de la Mer Rouge.
Le thème introductif n’est autre que l’antique chant de vic-
Et dans une incantation :
Seigneur grand des peuples, roi des pays, Miséricordieux parmi les dieux,
Miséricordieux, qui aimes à faire revivre les morts, Mardouk, roi des cieux et de la terre,
Roi de Babylone, Seigneur de l'Esagil,
Roi de l'Ezida, Seigneur de l'Emañhtila ;
Les cieux et la terre sont à toi,
Le crachat de la vie est à toi,
L'humanité, les peuples à la tête noire,
Les êtres vivants, tous, tant qu'ils ont nom sur la terre Les quatre régions tout entières,
Les Anounaki de la totalité des cieux et de la terre, Tous tant qu'ils sont,
Vèrs toi leurs oreilles tendent...
C'est toi qui fais vivre,
C'est toi qui sauves.
Trad. Fossey, La Magie assyrienne, pp. 364 à 369.
1 Voir Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, pp. 409 à 422 et B. Pettazoni, L’essere celeste nelle credenze dei popoli primitivi, 1922.
? Il convient de réviser de ce point de vue ce qui j'ai dit des tendances universalistes du Psautier dans Israël et la vision de l'Humanité, pp. 78, 79.
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