MAGIE PÉNITENTIELLE ET CONCEPTIONS ÉTHIQUES
Au moment et dans les milieux où les psaumes ont été rédigés sous leur forme actuelle, il paraît bien que la conception primitive du « maléfice » et de l’incantation magique était à peu près oubliée. En tout cas elle n’avait plus de place dans le yahvisme officiel. Bonheur et malheur viennent de Yahvé; c’est Yahvé qui envoie la maladie pour punir les péchés des hommes. Et pour apaiser la colère divine l’homme doit se repentir de ses fautes, car la pénitence délivre du péché, et Yahvé pardonne à qui se repent. Quant aux rechâ‘îm, aux pô ‘alé ’âvén, qui oppriment les fidèles, ils ne disparaîtront pas pour cela, ils changeront de nature‘. Les méchants, les ouvriers d’iniquité, deviendront les puissants, les membres du parti mondain, les impies et les moqueurs, qui font peser leur joug sur les faibles du pays et refusent à l’innocent la justice qui lui ést due. Et l’anav, l’ébion, le tsadiq, porte douloureusement son fardeau, il souffre environné de la haine du monde, il est foulé aux pieds par ses adversaires; maïs il se console dans sa détresse en disant que son Dieu est avec lui et qu’il ne l’abandonnera pas au jour du malheur. Yahvé triomphera du méchant, il rendra justice à ceux qui luttent pour sa cause”.
4 Dans une récente note de la Zeitschrift für alttestamentliche Wissenschaft, 1925, N°0 3-4, Mowinckel apporte une intéressante confirmation à son interprétation du mot ’âvén. Le terme ävouia, employé par les Septante pour traduire ‘’âvén désigne dans les papyri magiques grecs-égyptiens, les pouvoirs magiques et les maléfices des magiciens. Cela indique que dans les superstitions populaires de l’époque hellénistique il y avait des conceptions et une terminologie parallèles à celles des anciens Israélites. Mais cela ne prouve nullement que les psalmistes de l'époque prophétique et de l'époque juive aient vraiment partagé ces conceptions superstitieuses.
? Voir dans Les Pauvres d'Israël « le conflit du pauvre et du méchant, l'exaltation de la pauvreté, l'appel à Dieu » p. 97 à 103, 115 à 122.
Après l'apparition des Psalmenstudien de Mowinckel, il conviendrait sans doute de faire certaines réserves sur plus d’un point de mon exposé, en particulier sur ce que j'ai dit du caractère laïque et populaire du Psautier, p. 81, 82, 109, 110.
Ainsi le conflit passe du domaine de la magie dans le domaine de l’éthique, et de la vie sociale: Pour ou contre Yahvé et ses anavim"*! HER EE
Cependant, même alors, on continue à répéter les formules traditionnelles, quitte à leur donner un sens qui leur était primitivement étranger. Et dans un certain nombre de psaumes, l’ancien et le nouveau sont juxtaposés sans lien précis. C’est ainsi que dans le Ps. XXXVIII et dans divers psaumes pénitentiaux classiques (Ps. XXII, XXXI, LI, LXIX, CXXXI), nous apercevons, à côté de la description habituelle de la maladie et de la guérison, des tendances vers une conception plus spirituelle :
Yahvé, dans ta colère ne Mme punis pas,
Et dans ton courroux ne me châtie pas.
Tes flèches m'ont percé,
Et ta main s’est appesantie ? sur moi.
Il n'y a plus rien d’intact dans ma chair par suite de ta colère, Rien de sauf dans mes os à cause de mon péché.
Car mes iniquités montent au-dessus de ma tête,
Comme un pesant fardeau elles m'accablent de leur poids. Fétides et purulentes sont mes plaies
Par l'effet de ma folie.
Je suis courbé et tout affaissé,
Tout le temps je marche voilé de deuil .
Mes reins sont consumés d’un mal brûlant,
Et ül n’y a rien de sain dans ma chair.
Je suis sans force et tout brisé,
Je gémis dans le trouble de mon cœur.
Seigneur, devant toi est tout mon désir,
Et mon soupir ne t'est point caché.
! Par exemple on trouverait à peine une survivance des anciennes superstitions sur les pouvoirs et pratiques magiques des rechâ‘îm dans les Ps. I, IX, XXXIV, XXXVII, XLIX, LIII, LXXIII, XCIV, CXXIII, CXXIV, CXXV, CXLIV. Ici les adversaires sont tantôt les riches oppresseurs du pauvre, les membres du parti mondain, le banc des moqueurs, les impies qui s'opposent aux fidèles, ou bien les goyim, les ennemis d'Israël. Les anavim de leur côté sont les justes en proie aux injures du monde, ou bien le parti piétiste, ou bien Israël le peuple de Yahvé, ou encore la communauté juive.
* Au lieu de vattinkhat, lire vattikbad.
PSAUMES PÉNITENTIAUX 121
Mon cœur palpite, ma force m'abandonne,
Et même la lumière de mes yeux s'en va.
Mes amis et mes compagnons se tiennent à l'écart de ma plaie, Et mes proches demeurent à distance.
Ils tendent leurs pièges, ceux qui en veulent à ma vie, Et ceux qui cherchent mon malheur disent des paroles meurtrières : ; ls préparent tout le jour des embüûches.
Et moi, comme un sourd, je n'entends rien,
Comme un muet, je n'ouvre pas la bouche,
Je suis comme un homme qui n'entend pas,
Et dans la bouche duquel il n'y a point de réplique. C'est en toi, Yahvé, que je mets mon espérance,
Et toi tu me répondras, Seigneur, mon Dieu!
Je dis : Qu'ils ne se réjouissent point à mon sujet, Qu'ils ne triomphent pas en me voyant chanceler ! Car je suis près de tomber,
Et ma douleur est toujours là devant moi.
Oui, je confesse ma coulpe,
Je suis dans l'angoisse à cause de mon péthé.
Ceux qui me sont hostiles sans raison ? sont puissants Et ceux qui me haïssent sans cause sont nombreux. Ils me rendent le mal pour le bien,
I1s me font la guerre parce que je recherche la justice. Ne m'abandonne pas, Yahvé!
Mon Dieu, ne t'éloigne pas de moi,
Hôâte-toi de venir à mon secours,
Seigneur, toi qui es mon salut.
: Dans les premières strophes du psaume, nous en sommes
encore aux notions primitives sur l’origine de la maladie. L’orant considère que c’est à cause de sa folie qu’il est frappé. Mais déjà, dans la souffrance, le sentiment du péché s’approfondit et s’épure, et en même temps grandit la confiance en la bonté de Dieu. Du sein de l’abîme où il désespère, lorsque ses proches et
4 Comp. dans le poème du juste souffrant :
La tombe est ouverte, on a pris possession de mon habitation. Sans que je sois mort, la lamentation sur moi est achevée;
Tout mon pays a dit: Comme il est détruit !
11 l’a entendu mon ennemi, et ses traits ont brillé ;
On lui a annoncé le message de joie, son cœur s’est illuminé, Dhorme, Choix de Textes religieux assyro-babyloniens, p. 376 à 379. ? Au lieu de khayyîm, lire khinnâm.
ses amis l’abandonnent comme un réprouvé en proie à la colère divine, lorsque ses ennemis le poursuivent de leurs embûches, le fidèle met son attente en Yahvé. Que Yahvé vienne au secours de son serviteur affligé et repentant ! Qu'il se manifeste en sa faveur à la face des adversaires !
Tout d’abord, au verset 13, ces adversaires sont encore les enchanteurs perfides, qui par leurs rites secrets cherchent à détruire l’Ââme du malade. C'était là la conception ancienne et La formule reçue qui devait nécessairement faire partie d’une lamentation de pénitence. Mais dans la dernière strophe, le malade est devenu le juste souffrant, et ses ennemis sont maintenant les hommes iniques qui lui rendent le mal pour le mal, qui le haïssent et le persécutent à cause de sa justice même.
Quant à l’usage cultuel de cette prière, il est expressément indiqué dans la suscription mizmôr ledävid lehazkir (conf. Ps. LXX, 1), psaume de David pour faire souvenir. Il faut rapprocher l’expression lehazkir du sacrifice de l’azkârâ mentionné à plusieurs reprises dans le rituel lévitique. (Nombres V, 15. Lévitique IT, 2; V, 12). Le psaume était probablement une liturgie prononcée par le malade au moment où le prêtre accomplissait le sacrifice. Prière et sacrifice ont pour but de rappeler le péché et le malheur de l’homme à Yahvé, pour qu’il se décide enfin à intervenir et à accorder pardon et salut.
Après la lamentation venait l’action de grâces. On disait des paroles de louange pour célébrer le Dieu qui délivrait son peuple du malheur, et qui effaçait les péchés des hommes. Et c'était un moyen de maintenir en faveur de l’orant la miséricorde divine. L’homme bénissait son Dieu, et le Dieu à son tour bémissait l’homme. L’action de grâces était accompagnée d’offrandes sacrificielles et de l’accomplissement d’un vœu,
1 Ps. L, 1, LXI, 9, CXVI, 17 à 19.
Pour la description du sacrifice d'action de grâces dans le rituel lévitique, voir Lévitique VII, 11 à 21 et XXII, 17 à 25.
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