‹ Les plus vieux chants de la BibleChapitre 46 sur 76 · L’ORACLE DES SANCTUAIRES · texte numérisé non relu

L’ORACLE DES SANCTUAIRES

On montait aussi au sanctuaire pour interroger l’oracle. La mantique n’était pas seulement exercée par les devins isolés, rhabdomanciens et nécromanciens, elle avait sa place dans la religion yahviste. Le kôhën, semblable au barou des sanctuaires babyloniens‘, et au kâhin des tribus arabes *, avait pour mission de consulter le dieu.

C'était dans les cas graves de la vie tribale ou nationale, par exemple à l’occasion d’une guerre; on demandait à Yahvé avant d’avancer pour la bataille: marcherons-nous contre l’ennemi ?* Ou bien à l’occasion d’une famine on « consultait la face de Yahvé » : Quelle expiation faut-il accomplir ?*. D’autres fois il s’agissait de décisions pour le jugement. C'était dans des cas obscurs, un crime avait été commis, une « abomination en Israël »; la justice des anciens avait été impuissante à découvrir le coupable; alors on recourait au jugement de Dieu, l’oracle rendait la sentance, le michpât. On consultait aussi Yahvé pour des cas de la vie privée. Rebecca interroge l’oracle au sujet de sa; grossesse”, et Saül va chez le voyant Samuel pour qu’il lui fasse retrouver des ânesses perdues‘.

1 Le barou était le prêtre qui «sondait le secret d’Anou, de Bel et d'Ea ». Il découvrait l'avenir soit en observant le mouvement des huiles dans l'eau ou le vol des oiseaux, soit en interrogeant le foie des victimes, soit en considérant le ciel et les mouvements des astres. Il portait en sa main la baguette magique, «le cèdre cher aux grands dieux». V. Martin, Textes religieux assyro-babylonicns. pp. 14 à 16 et 296 à 298.

% Le kâhin chez les Arabes était le devin que Von venait consulter

dans les cas obscurs et qui accomplissait les rites magiques. V. G. Hôlscher,

Die Propheten, pp. 79 à 107.

Le fait que les mots kâhin et kôhên sont identiques pourrait indiquer que chez les Hébreux les fonctions sacerdotales consistaient primitive-

I, Sam. XIV, 36, 37 et XXX, 7.

3 J Sam. XIV, 36, 37, IL Sam. II, 1, V. 22 à 24, I Rois, XXI, 5, 6. 4 II Sam. XXI, 1 à 6.

5 Genèse, XXV, 22, 23.

® Sam. IX, 6 à 10.

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ment dans l’oracle plutôt que dans le sacrifice. V. Deutéronome XXXIIL, 8, |

Les prêtres interrogeaient Yahvé par certains procédés et au moyen d'instruments spéciaux tels que les ourim et toummim. Les réponses que l’on obtenaïit ainsi consistaient en de brèves formules. Yahvé répondait oui ou non. Avant de poursuivre Amaleq, David consulte Yahvé: «/Poursuivrai-je cette bande? L’atteindrai-je? > Et Yahvé répond: « Poursuis, tu l’at-. teindras, et tu délivreras >‘, D’autres fois on consulte Yahvé en tirant au sort. Après la bataille de Mikmach, Saül jette le sort entre lui et le peuple, puis entre lui et Jonathan *. Exceptionnellement, la parole divine s’étend en discours. Quand David se prépare à monter contre les Philistins dans la vallée des Rephaïm, il consulte Yahvé, qui répond :

«Ne monte pas, mais tourne-les par derrière, et marche sur eux du côté des müûriers. Et quand tu entendras un bruit de pas dans les cîmes des mûriers, attaque-les vivement, car c'est Yahvé qui sortira devant toi, pour combattre l’armée des Philistins » $.

Vers le commencement de l’époque davidique, la consul-

tation de Yahvé par le prêtre et au moyen des ourim et toummim

! perd en importance et tend à disparaître, l’oracle devient vision

: et parole extatique. Yahvé se révèle par l'intermédiaire des j hommes inspirés, les nebiim *. à

1 TI. Samuel XXX, 8, 9.

2 I. Samuel XIV, 40 à 48.

$. II. Samuel V, 22, 23.

La distinction entre rô’é et ndbî' correspond à cette évolution de l'oracle israélite. C’est pourquoi le conteur de I Sam. IX, 10, racontant la pre mière rencontre de Saül et de Samuel interrompt son récit par cette glose: « Autrefois en Israël quand on allait consulter Elohim on disait : « Venez et allons chez le voyant ». (IX, 9.) Le rô’é, voyant, n’est pas précisément le visionnaire, mais celui qui a la science des choses cachées, qui interprète les signes et les présages, et qui donne des directions dans les cas difficiles

(tout comme le kâhin et le barou). Son inspiration n’est pas extatique et orgiastique comme celle des prophètes, et son langage est généralement intelligible. V. Hôlscher, Die Profeten, pp. 125 à 129 et Geschichte der israe-

+ litischen und jüdischen Religion, 1922, pp. 82 à 85.

LA MANTIQUE PROPHÉTIQUE 125

Cette mantique nouvelle est décrite au chap. XII du livre des Nombres en ces termes :

Ecoutez maintenant ma parole :

S'il se lève quelque prophète parmi vous, . C’est par vision que.je me révèle à lui, \ C'est en songe que je lui parle.

, Mais Moïse est mon serviteur, : Il est reconnu fidèle dans toute ma maison ; C'est bouche à bouche que je lui parle, : Et non par images et par énigmes ; # Il peut contempler la face de Yahvé‘.

Désormais l’homme qui consulte Yahvé est en état d’enthousiasme sacré. La main de Yahvé est sur lui, l'esprit l’a saisi, et, dans son exaltation, une connaissance divine lui est révélée. C’est un extatique et un visionnaire, il voit ce que l’œil humain ne voit pas, il entend ce que l’oreille humaine ne peut entendre, et il annonce la parole que Yahvé a mise dans sa bouche”.

Que les prophètes, comme les voyants, aient été de bonne heure en relations avec le clergé des sanctuaires, et que leur mantique en ait reçu une consécration officielle, c’est ce qui paraît se dégager des anciens documents. Samuel le voyant a grandi au sanctuaire de Silo*’. Les ghildes de nebiim qui parcouraient les campagnes d’Israël au temps des Omrides, ont leur centre aux bamot de Rama, de Béthel et de Gilgal*.

En devenant parole inspirée, l’oracle s’exprime générale-

* ment sous forme poétique, et c’est là le commencement d’un déve- loppement littéraire. Parmi les exemples les plus anciens du

1 Nombres XII, 6 à 8. n S. 2 Nous pouvons constater une transformation analogue de la divi-

nation chez les Grecs. La religion apollonienne a subi la contagion de

l'enthousiasme dionysiaque et l’oracle est prononcé dans le délire sacré. !

Les anciens faisaient dériver avr de muavia. V: surtout E. Rhode,

Psyche*, pp. 56 à 69.

*.] Samuel III, 1 à 4 et 19 à 21.

4 I. Samuel X, 5 à 13 et XIX, 18 à 24. IL. Rois I, 1. 3, IV, 38.

genre, on peut citer la réponse de Yahvé à la consultation de Rebecca:

T1 y a deux nations dans ton sein,

Et deux peuples au sortir de tes entrailles se sépareront.

À Un peuple l’'emportera sur l'autre, Et le plus grand servira le plus petit :.

. … C’est un horoscope de caractère archaïque, composé de deux distiques. Il ressemble à l’horoscope d’Ismaël et à tels oracles des bénédictions de Jacob et de Moïse. Il paraît bien que tout d’abord, loracle prophétique n’a guère dépassé les limites étroites du distique et du quadristique:

Au commencement des peuples était Amalek, Mais à la fin il sera détruit ! ?.

Et encore :

Solide est ta demeure, Ô Caïn *.

Sur le rocher est placé ton nid.

Cependant Caïn est voué à la ruine.

Encore un temps, et Assour l’emmènera captif *,

Les prophéties d’Amos, encore au VITTe siècle, se présentent

toujours en brèves sentences fortement frappées‘. Le prophète

n’est pas précisément un orateur, non plus un lyrique, et l’action de Yahvé sur lui se manifeste par beaucoup d’autres phénomènes aussi importants et sans doute encore plus expressifs que la parole : gesticulations frénétiques, danses orgiastiques au son

des nébels et des tambourins, hululements rythmés, et aussi des

actes symboliques qui imposent leurs suggestions aux yeux de la foule et qui apparaissent comme des moyens magiques de

1 Genèse XXV, 23.

2? Nombres XXIV, 20.

# Ajouter qayin à la fin du stiche.

3 Nombres XXIV, 21, 20.

5 Voir principalement les deux premiers chapitres du livre d'Amos qui renferment huit prophéties contre huit peuples différents.

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