ÉPITHALAME ROYAL
sympathie touchante: Qu'elle oublie son peuple et sa race, qu’elle
* plaise au roi son seigneur; elle sera heureuse, les grands du
pays l’honoreront et lui apporteront de beaux présents.
C’est à l'expression de ces sentiments élémentaires, et d’une simplicité presque primitive que se réduit le chant des amours ‘annoncé dans la suscription chîr yedidôt, Dans une aristocratie déjà évoluée et ayant des loisirs, il semblerait que la poésie amoureuse dût prendre un certain développement. Mais l’influence de la culture sur les âmes était encore trop superficielle, le fond restait brutal. La passion s’exprimait avec violence, sans nuances et sans raffinements psychologiques’, Il ne faut done
- pas s'attendre à trouver dans notre psaume des variations éro-
tiques, mais seulement, après l'éloge officiel, une bénédiction à la manière antique : L’épouse royale va donner au roi des fils qui assureront la stabilité de sa maison et la perpétuité de son
nom. Et son trône sera éternel, et de génération en génération
les peuples diront sa gloire. |
Mais si la psychologie reste primitive et peu compliquée, les décors sont riches et de vive couleur. Le poète a admiré la splendeur de la cour royale, et il décrit les divers aspects de la fête, la senteur des parfums et l'éclat des ors et des gemmes, tandis qu’au bruit des instruments de musique et des joyeuses acelamations, la reine et ses suivantes sont introduites dans le palais du roi. Il paraît bien qu'avec les progrès de la culture, des éléments nouveaux sont entrés dans la vision esthétique
d'Israël: Les poètes bibliques, peu habiles à se représenter la
nature sous ses formes vivantes et dans ses nuances fines et délicates, seront particulièrement frappés par les brusques alternatives de lumière et d’obscurité, par le scintillement des astres
. et l’étincellement des métaux précieux, des diamants et des perles,
1 Voir par exemple les drames passionnels décrits dans II. Samuel
” X,'2 à 5, XIII, L Rois II, 13 à 17.
et pour eux les couleurs infiniment changeantes de la terre et du ciel tendront à se figer dans l’éclat rigide du minéral! |
Au reste c’est là un trait commun à la sensibilité artistique des Sémites en général, qui commence à s'affirmer en Israël seulement au moment où le peuple entre en contact avec les civilisations voisines, mais qui ne développera toutes ses conséquences qu'aux époques de décadence littéraire, particulièrement dans le symbolisme apocalyptique ?.
Un autre signe où s'annonce un esprit nouveau et une profonde transformation de l’âme’israélite sous l'influence de la culture, c’est la manière dont le poète se met en scène et parle de son inspiration. Ce n’est plus un chanteur anonyme qui répète les formules traditionnelles, c’est vraiment un créateur de paroles nouvelles: Il sait la dignité de son art et la valeur de son œuvre: Il apporte une «belle parole >» ; il se considère comme un ins-. piré à la manière des prophètes: Son chant bouillonne dans son cœur et frémit sur sa langue*. |
S'il fallait en croire la leçon du texte massorétique, que la plupart des exégètes croient devoir adopter sans réserves, le poète annoncerait dans une conclusion solennelle que, grâce à son poème, la mémoire du roi subsistera dans ‘les générations. lointaines: « Je ferai souvenir de ton nom d’âge en âge. » Et c’est là assurément une grande pensée. Le génie de l'artiste est plus fort que la loi du temps, il bâtit vraiment sub specie aeterni.
1 À défaut de nuances et de tons adoucis dans les couleurs, nous trouvons ici des parfums, beaucoup de parfums. Voir verset 9, Conf. Cantique des cantiques I, 2, 12; III b; IV, 10, 14.
? Voir notre étude sur Sentiment de la nature et symbolisme chez les lyriques hébreux dans Revue d'Hist. et de Philos. religieuses, I, pp. 387 à 408.
$ Il est peu probable qu'il faille voir dans la comparaison avec le stylet du rapide sopher la moindre allusion à une poésie écrite, La lyrique, même dans les nouvelles conditions de culture, reste œuvre d'inspiration orale, parole vivante, et non rédaction d'écrivain.
* « Puissamment s'affirme la fière conscience de ‘l'homme qui vient de créer un tel chef-d'œuvre en l'honneur de son maître. Il se voit en esprit