FRANÇOIS COPPÉE
LE jour où je mourrai n'aura rien de morose, Rien qui rappelle trop l'empire des défunts; Et sauf le réséda que mon concierge arrose, Les fleurs dans l'air joyeux jetteront des parfums.
Quand mon corps sera froid, vous viendrez, camarades, Prendre discrètement cet importun fardeau, Et vous l'emporterez, sans souci des parades, Pas trop loin d'un étang peuplé de poules d'eau.
POÈMES VINGTEN AIRES I^^"
Le cercueil sera lourd, — cercueil de gentilhomme, — Mes ancêtres aussi s'étant bardés de fer, — Cercueil de bois très dur, propice au dernier somme D'un païen désolé de douter de l'enfer.
Le cercueil sera grand, — sa carcasse hautaine Doit retenir longtemps, bien longtemps prisonnier, L'éclat de rire aigu d'un fils de l'Aquitaine Plus joyeux qu'un évèque ou qu'un gonfalonierl
Le cercueil sera noir, — un enfant de la Grèce, Que la Gaule adopta, peut-être par malheur, Y rêvera toujours la strophe vengeresse D'où devait s'échapper le cri de sa douleur!
Celui que vous mettrez entre ces quatre planches Avait voué sa vie au farouche Idéal; Son rêve se plaisait dans les visions blanches, Et l'an n'avait pour lui qu'un seul mois : Floréal!
Six poètes au plus formeront mon escorte. Et sauront m'inhumer sans citer du latin. Derrière les porteurs, nulle femelle accorte Ne se plaindra d'user ses souliers de satin.
IfÔ LES POEMES A TOUS CRINS
Pas de femme après moi ! — Mes quatorze maîtresses, — Autant qu'il est de vers en un probe sonnet, — En l'honneur des bourgeois ont dénoué leurs tresses; Depuis longtemps, déjà, mon cœur les soupçonnait.
Mais à l'heure où la mort viendra glacer ma flamme, A l'heure où l'asphodèle ornera mon chevet, J'aurai, je le sens bien, un grand amour dans l'âme ; Et tout à l'heure encor mon esprit en rêvait.
Amis, celle que j'ai depuis deux ans pour reine.
De mon amour profond n'a point eu les aveux;
Et j'admire tout bas ses grâces de sirène :
— Regards brillants et purs, pieds mignons et nerveux.
Les hasards de la vie ont creusé des abîmes Entre sa robe blanche et mon pourpoint troué, Mais je lui dois de longs moments doux et sublimes. De quoi faire pâlir la gloire d'un roué!
Vous ne la verrez point suivre à pied mon cortège. Ignorante à coup sûr et de l'heure et du lieu, Elle ne viendra pas croiser ses mains de neige. Devant le trou béant, dans un suprême adieu!
POÈMES VINGTENAIRES l^y
Vous mettrez à côte de la fosse un arbuste, Un laurier-rose, orgueil de mon pays natal, Afin d'enguirlander mon cadavre robuste Et pour que le retrait n'ait rien de trop fatal
Et vous vous en irez droit à l'hôtellerie! Le devoir accompli rendant l'homme bavard, Vous redirez, autour de la nappe fleurie, Les mots que j'ai scmcs le long du boulevard.
Vous boirez longuement, amis, tout d'une haleine, Ces vieux vins que j'aimais quand j'étais un vivant Le Corton velouté, qui mûrit dans la plaine. Et le Tavel éclos sous les baisers du vent.
Deux ballades de moi charmeront votre rate; Richepin contera que mon nez rappelait, — Indice de bonté, — le nez du vieux Socrate Et que je n'eus jamais aux doigts de chapelet.
Puis vous réciterez quelque sonnet gothique; Et si l'un d'entre vous fumait royalement Vingt cigares venus de la bonne boutique, Mon œil scintillerait ainsi qu'un diamant!
Je n'enviai jamais le beau destin d'Horace, Mais il m'eût été doux de lier mon bouquet; Si mon pied trop furtif n'a point laissé de trace, C'est qu'elle était bien loin la salle du banquet!
De plus heureux que moi prendront en mains la coupe; Le chef enguirlandé de roses, ils boiront Le rouge vin fumeux de la Gloire; et leur troupe Aura le cœur plus vaste et l'auréole au front.
Mais ceux, dont la pensée aura gardé l'empreinte De ma jeune amitié, pleureront sans remords; Ils songeront souvent, sans regrets et sans crainte. Au compagnon de route égaré chez les morts.