XL IX
Elle devait partir au point du jour. Mes yeux Voyaient fuir mon bonheur ainsi qu'une fumée f Longtemps je regardai sa fenêtre fermée.
Comme un damné pleurant à- la porte des cieux*
£t je pensai — chargeant d'un message amoureux Pour la dernière fois la ^rise parfumée :
ce La maison soit bénie où dort ma bien-aimée, •Puisse-t-elle rêver que nous sommes heureux,
Et les anges du ciel la prennent sous leur aile ! » Le lendemain matin, quand je m^approchai d'elle, Je vis bien qu^elle avait pleuré toute la nuit.
Puis, voyant le ciel rose et gris comme une opale, Avec un grand soupir je baisai son front pâle, Et cette vision blanche s'évanouit.
Ohl par le ciel qui fut si tranquille et si bleu, Par la mer qui baisait douoement le navire, Par ces larmes d'amour où brillait un sourire, Par le dernier salut et le dernier adieu ;
Et par tout le passé mystérieux et tendre.
Par le discret oiseau qui pour nous seuls chantait,
Par ton craintif amour qui d'espoir palpitait
Et que les dieux jaloux ne sauraient me reprendre,
Par tant de nuits d'hiver où joyeux et transi Je tombais à tes pieds, plein d'une extase étrange, Cherchant pour m'abriter tes douces ailes d'ange. Par les premiers baisers et les derniers aussi I
Que la sainte beauté ne soit rien qu*un mensonge, Le ciel splendide et pur une lourde vapeur, Le parfum de la rose un miasme empoisonneur.
L'espérance un vain mot et le bonheur un songe;
Et que l'humanité, toute blême d'effroi,
Soit engloutie au sein des mers bouleversées.
Si je renie, après tant de larmes versées.
Ma jeunesse et mon cœur qui ne vivent qu'en toi !
LA MOET DE L'AIOUR
J'étais Tenfant sacré de la grande Nature, Je marchais comme un dieu dans les sentiers déserts; Par les prés, par les monts errant à Taventure, J'écoutais tout le jour d'ineffables concerts. .
J'envoyais des baisers aux lointaines étoiles ; Et lorsque dans la pourpre ardente du soleil Je regardais glisser légèrement les voiles, Le cœur me bondissait d'un élan nonpareil :
Car la mer où chatoient des milliers d'émeraudes, Des saphirs transparents et des rubis en feu, La riche mer séduit toutes les têtes chaudes Et promène les cœurs sur son infiAi bleu.
Le chant des rossignols, le vol des hirondelle^» Tout appartient à nous avant d'avoir vingt ans; L'amour de la beauté sait nous donner des ailes Et nous nous envolons dans la joie, en chantant !
Mais le vent a soufflé sur le château des nues, Tout s'est évanoui dans la clarté des deux; Je suis redevenu le vagabond des rues Et Paris m'a repris dans ses bras monstrueux.
Paris, terrible et grand — aussi grand que la mer, Où tous les cris humains font comme une tempête! Mais mon coeur étoufTé gémit, souffre et regrette ; Et plaisir et travail me sont un double enfer.
Je veux poser ma tôte en mes mains, et rêver A nos mois d'amour, pleins de volupté discrète. Mon âme, barque en deuil, lève Tancre et s'apprête A faire voile au loin vers un charmant hiver.
Mon esprit orageux a calmé sa tourmente ; La mer du souvenir sourit, lisse et dormante — Le clair de lune glisse à travers le ciel noir.
Quand verrai-je, ô Passé, dans la brume indécise Se dessiner ton cher et douloureux manoir, Et rame des vieux jours devant ta porte assise?