LE SOUVENIR
Nous nous sommes aimés devant la grande mer.
Ames dans Tocéan de la joie abîmées; Et les flots s^écroulant en grondantes armées Faisaient plus finement tinter ton timbre clair.
Nous étions un bouquet au cœur du morne hiver ; Tes fnds cheveux tombaient en nappes d^or lamées, Lourds, «t 6*échevelant aux brises parfumées l)e marines senteurs pleines d'un charme amer.
J'Imagine un beau rêve, et mon âme exilée Voit le ciel ouvert fondre en neige immaculée, Froides larmes d'argent dans Turne des flots verts .
£t, marchant sur la plage encor mouillée et lisse, Près des rochers je crois cueillir mes premiers vers, Sous ton baiser qui verse un odorant délice.
Moi, par la neige et par la bise, A tes pieds tremblant et joyeux; Toi, sur un banc de bois assise, Me regardant avec tes yeux.
Oh! tes deux yeux, tes deux étoiles!
Par les soirs dont je me souviens, De tes longs cils perçant les voiles, Tes regards tombaient sur les miens.
Et comme au vent tremble une paille.
Tout seuls, nous tremblions aussi; Je n'osais toucher votre taille, Nous pâlissions d'jaimer ainsi !
Et cependant le vent d'automne, L'inconsolable vent des nuits, Poursuivait le chant monotone Qu'il n*a pas achevé depuis.
Mon amour d^antan, vous souvenez- vous?
Nos cœurs ont fleuri tout comme deux roses Au vent printanier des baisers si doux.
Vous souvenez-vous de ces vieilles choses?
Voyeis-vous toujours en vos songes d'or Les horizons bleus, la mer soleilleuse Qui, baisant nos pieds, lentement s*endort?
En vos songes d'or peut-être oublieuse ?
Au rayon pâli des avrils passés Sentez-vous s'ouvrir la fle^ur de vos rêves.
Bouquet d'odorants et de frais pensers ?
Beaux avrils passés là-bas, sur les grèves I
iU
m LA MORT DE L'AMOUR.
Moi, je me réchauffe au bon souvenir, Pour qu*un sang plus jeune à mon cœur afflae, Et pour que je puisse aimer et bénir...
G bon souvenir, mon cœur vous salue!
Ses cheveux avaient les parfums étranges Que doivent avoir les ailes des anges; Elle s'en venait vers moi, bien souvent, Ses grands cheveux blonds mêlés par le vent.
Et dans un instant divin de paresse, Grisant nos deux cœurs d'une môme ivresse, Nous restions à dire avec des baisers Que nous n'en pourrions jamais dire assez.
Et ces heures-là duraient deux secondes; Ma main se jouait dans ses boucles blondes; Et tout en causant jusqu'au petit jour.
Nous fêtions le saint qu'on appelle amour*
Les souvenirs les plus lointains Sont les plus près du cœur, peut-être...
Au ciel frais des anciens matins Qu'il est bon d'ouvrir sa fenêtre !
Sous les regards tout attendris Se déroule un doux paysage; Chemins si vite désappris Par la jeunesse folle et sage,
Et le gazon des espoirs verts Que le rêve a fleuri de roses, .
Gomme Tesprit vole au travers De toutes ces anciennes choses !
Et comme il pense aux soirs d'été.
Aux heures par Tamour remplies Où nos cœurs d'enfants ont goûté De si pures mélancolies.
Nous avons yieilli depuis lors ; Mais quMl souffle une brise folle, La jeunesse des printemps morts Par le bleu de nouveau s'envole.
Tout se met à chanter encor, Les fleurs agitent leurs pétales — Comme au matin des noces d'or, Comme aux belles nuits nuptiples I
Et tous les regrets mal éteints Raniment leur flamme légère :
Les souvenirs les jplus lointains Sont les plus près du cœur, ma chère.
Las I où sont les neiges d*antan ?
Bien loin, dans les choses perdues, Dans le vent qui passe emportant Vieux amours et neiges fondues.
Il neige : tout le ciel est blanc.
Cependant dans Teau, dans la ci^otte, Tout en loques, pâle et tremblant.
Plus d'un misérable grelotte.
Ah ! qui me rendra l'autre hiver? — Qu'il tonne, qu'il grêle et qu'il vente.
Mais qu'on me rende, ô sombre mer, Ta majesté qui m'épouvante I #
Où donc sont les neiges d'antan?
J'en suis couvert, je me secoue ; £t la bien aimée, en riant, Meurt de froid et me tend la Joue.
Et malgré les cieux noirs glacés Où passe TAquilon farouche Plein de hurlements, les baisers Ne nous gèlent pas sur la bouche !
Mais plus rien. Rien que Tabandon, L'ennui de la cité damnée Et la neige éternelle. — Où donc Sont les neiges de l'autre année ?
Me rappelant, Tâme charmée, Ton léger sourire ou ta voix, Pour croire encore, ô bien aimée.
Que je t'entends, que je te vois,
Mon cœur, pareil aux hirondelles Qui s'envolent vers le grand jour, ' Se sentira pousser les ailes - De la jeunesse et de l'amour.
mon printemps, ô ma lumière.
J'irai vers toi tout en chantant La bonne chanson coutumière Des chemins où je vais trottant :
Car j*ai dit les fleurs et les herbes Reluisant au couchant vermeil, Et j'aif par odorantes gerbes, Cueilli des vers pleins de soleil I
Comme les rimes d*or ailées Voltigeaient sous mon pau^e toit, Je les ai toutes éplnglées Et je les conserve pour toi ;
Et j'aurai plus d'ua rhythme rare A t'offrir, ou tendre ou moqueur.
Lorsque le vent qui nous sépare ' Te ramènera vers mon cœur.
Tu t'en venais à moi par les longs soirs d'hiver 'Et tu frissonnais sous ton châle,
Et nous contelnplîons la lune douce et pâle Qui se lève et rit sur la mer.
Dans nos regards profonds que de tendresse enclose !
Le vent de nuit nous caressait, £t tes lèvres en fleur étaient pour lui, qui sait ?
En hiver une étrange rose :
Sur mon épaule, alors, tes bras tremblants posés. Tu semblais plus blanche et plus belle.
Et je sentais mon cœur soudain battre de Taile Et s'envoler vers tes baisers I
Aimée, aux jours lointains où nous nous reverrons, Quel baiser collera ma bouche sur la tienne l Et pour que notre cœur s'éveille et se souvienne Gomme nous pleurerons et comme nous rirons I
Tu te rappelleras comme, inclinant nos fronts, Nous écoutions chanter la brise aérienne Qui, parfumant le ciel léger de son haleine, jQtait sur nos genoux muguets et liserons.
Bien des jours sont passés... Aux soirs mélancoliques. Alors qu'étincelaient les cieux doux et mystiques. Le cœur de la Nature amoureuse battait,
Tressaillait d*une joie infinie, et chantait... Quelques barques fuyaient, arrondissant leurs toiles. Et je te regardais regarder les étoiles l
Quand verrons-nous comme autrefois Rougir, pimpantes et joyeuses, Les petites fraises des bois Gomme des lèvres amoureuses?
Quand verrons-nous comme autrefois • S*épanouir, fraîches écloses, Les petites fraises des bois Gomme le bout de tes seins roses ?
Que de désirs inapaisés Me brûlent le sang de leurs fièvres !
Combien, mignonne, de baisers Sécheront sur tes belles lèvres I
Ils s^envolaîent, beaux papillons, Sans jamais tromper mon attente, Et leurs ailes de vermillon S'abattaient sur ma lèvre ardente.
A présent j'envoie, éperdu, Mille baisers au vent qui passe; Dis-moi, n'as-tu pas entendu Ce qu'il te disait à voix basse?
Vent parfumé, qui dans ses plis Gomme en une étoffe de gaze Roule nos jours passés, remplis D'une mystérieuse extase...
Dis-moi, ne t'a-t-il point parte De la saison exquise et brève Qui n'est plus qu'un rêve envolé.
Que l'ombre légère d'un rêve ?
Es-tu trop loin pour que sa voix Puisse, en t'apportant mes tendresses, Au souffle matinal des bois Faire refleurir nos jeunesses?
Oh I dans ton solitaire ennui, Es-tu trop loin? -- Peux-tu m'entendre?
Gomprends-tu tout ce que la nuit A de doulouré\ix et de tendre ?
Pleures-tu comme nous pleurions Sous leâ étoiles, sous la lune Aux mélancoliques rayons, Regard f urtîf de la nuit brune ?
Loin de toi, mignonne aux grands yeux, Que tu m'aimes^ que tu m'oublies, Je marche dans les bois brumeux Parmi tant de mélancolies.
Le vent étouffe mes chansons.
Craignant que je ne te déplaise.
Et je vais le long des buissons Où ne rougissent plus les fraises.
Car il n'est plus pour moi de plaisirs ni d'ennui, Et je reste insensible à la joie infinie De voir se dérouler avec tant d'harmonie La grâce des matins et la splendeur des nuits.
Je ne ressens plus rien de cet amour intense Qui m'étreignait le cœur au lever du soleil ; Je ne suis plus des yeux, dans ce foyer vermeil, Chaque atome léger comme un lutin qui danse.
Et je ne connais plus, àTheure de midi, Le lourd sommeil sous Tombre odorante des branches, Tandis qu'en souriant mille visions blanches* S'élèvent lentement dans l'air attiédi.
Je ne regarde plus dans les molles prairies.
Quand les sentiers sont pleins de perles, vers le soir, Les flaques d'eau luisant comme un pâle miroir Où la lune a laissé tomber des pierreries.
Car le souvenir seul me fait paraître beau
Ce cher, délicieux et tendre paysage :
Mes yeux sont nuit et jour fixés sur un visage,
Et mon cœur vit en soi, comme dans un tombeau.
Le jour où malgré tout, malgré Tangoisse amère De ne pouvoir presser dans mes bras la chimère Qui s'est enfuie avec un sourire cruel, Le jour où, sous Tombrage épais des puissants chênes. Le cœur sans souvenir et libre de mes chaînes Je laisserai mes pleurs sécher au vent du ciel»
Loin d'elle, si mon âme éveillée et ravie S'épanouit au soufQe embaumé de la vie.
Si je lève les mains vers le grand ciel béni San? qu'une larme vienne humecter ma paupière. Si .dans tout ce bonheur mon ccèur reste de pierre. Je ne l'aimerai plus et tout sera fini.
Souviens-toi ! c'était un matin d'automne, Les oiseaux chantaient leur chanson d'adieu ; Le ciel immuable et que rien n'étonne Sur nos fronts riait, splendidement bleu.
Gomme si nos cœurs n'avaient point de peine. Gomme si nos yeux étaient secs de pleurs.
Dans Tair embaumé de leur tiède haleine Orgueilleusement ondulaient les fleurs.
Ah I Nature, ah l mère étrange et cruelle.
Pour ainsi chanter, pour ainsi fleurir.
Pour te faire ainsi plus grande et plus belle. Tu ne sens donc pas que l'on va mourir ?
LA MORT DE L'AMOUR. i4î
Tu fis un matin du brumeux décembre Aussi beau qu'un jour du glorieux mai, Et le clair soleil inonda la chambre Où pendant un an nous avions aimé.
Souviens-toi I parfum, musique et lumière En venant à nous nous glaçaient le cœur, Et nous écoutions la chanson dernière Des oiseaux des bois qui chantaient en chœur.
Par les larmes que j'ai versées Et par les larmes de tes yeux, Par réchange de nos pensées Qui croisent l^ur vol dans les deux.
Et par la beauté des soirées Où, la brise dans les cheveux.
Devant les étoiles sacrées Nous formions de si chastes vœux ;
Par tant de choses envolées De notre amoureux paradis.
Quand nos âmes Inconsolées S'épanouiront-elles, dis ?
Oh ! dis-moi, quand les nuits divines Qui nous enivraient de parfums Ceindront-elles de perles fines Leurs magnifiques cheveux bruns?
Quand les chênes pleins de murmures Jetteront-ils, vieillards bénis, L'ombre épaisse de leurs ramures Sur tant de baisers infinis ?
Quand vivrons-nous ? quand la matière Mordue au cœur par le désir Dans une aveuglante lumière Rugira-t-elle de plaisir,
Si bien que notre joie immense Aille se fondre peu à peu Dans l'universelle démence Qui fait bondir la terre en feu ?
Tout m'obsède. Le bruit incessant des voitures» Les jurons, la chanson venue on ne sait d'où Et la gaîté me sont un millier de tortures, Et la pluie éternelle un jour me rendra fou.
Je suis comme Ariel un esclave, et de force Dans un déguisement monstrueux enfermé :
Je veux me dépouiller de cette affreuse écorce Et me sentir en fleur comme un arbre de mai.
Mon cœur étouffe. En mer, en mer, hissez les voiles 1 Je veux m'en retourner au pays de l'amour, Des charmants souvenirs et des belles étoiles Qui sont des diamants sur un fond de velours.
Dans les sentiers lilas et roses Que décore le mois d'avril, .0 saison des métamorphoses, Tu me verras, venant d'exil.
Si tu me trouves quelques rides.
C'est *que par les matins arides Le souci labourait mon front; Mais mon âme est si jeune encore Que ma jeunesse et ton aurore Ensemble s'épanouiront.
Le printemps nous rit et nous flatte ; N'est-il pas encore dans l'air De ces odeurs si délicates Qui, pénétrant plus que la chair.
Savent évoquer de nous-mêmes Tous les souvenirs que l'on aime ; Et qui, du langoureux hiver Chassant la tristesse et la brume, Nous font retrouver l'amertume Et le goût des baisers d'hier?
Dans le môme chemin paisible Où notre insoucieux esprit
it8 LA MORT DE L'AMOUR.
Regarde en riant Timpossible Gomme un vieux fou que Ton chérit, Chemin que nous suivions naguère Dans notre gaîté printanière «- J*irai de nouveau retrouver Mes plus douces mélancolies, Et je ne sais point de folies Dont je ne puisse pas rêver !