‹ Les poëmes de l'amour et de la merChapitre 16 sur 29 · EN MER · texte numérisé non relu

EN MER

Bientôt Tîle bleue et joyeuse Parmi les rocs m'apparaîtra; L'île sur Peau silencieuse Gomme un nénuphar flottera.

A travers la mer d'améthyste Doucement glisse le bateau, Et je serai joyeux et triste

De tant me souvenir — bientôt !

J'ai revu le jardin où nous avions aimé ; Où dans la prime fleur de notre mois de mai Nous devisions "d'amour sous la grande nuit sombre. Le souvenir des temps passés est comme une ombre Qui nous prend par la main, nous montre en gémissant Des lambeaux de nos cœurs et des gouttes de sang Dans les déchirements de Tadieu répandues»

Et nous rend un instant les heures d'or perdues. Je t'ai revue, ô forme adorable d'un jour, Avec tes clairs yeux bleus qui souriaient d'amour, Avec tes grands cheveux, profonde mer du rêve Où semblait rayonner le soleil qui se lève I Et j'étais à genoux, les yeux remplis de toi ; Et pensant que jadis un cher, un môme toit

LA MORT DE L*AMOUR. ibl

Nous couvrait tous les deux comme Tombre d'une aile

Silencieuse et sûre, et toute maternelle,

J'ai béni le passé qui pour nous deux est mort,

Et les débris sacrés qu'il nous en reste encor !

Ah ! comme en mon esprit vivaient toutes ces choses!

Car une vision ressuscitait les roses

Qui parfumaient alors nos souriants chemins

Et que notre bonheur cueillait à pleines mains;

Et tout seul, haletant, comme Tâme fiévreuse

Je voulais ressaisir ma jeunesse amoureuse,

J*ai très-distinctement entendu, cette nuit

Où la lointaine mer assoupissait son bruit,

Passer et voltiger dans la brise sonore.

VÊane de nos baisers qui murmurait encore.

Nos sentiers aimés s'en vont refleurir Et mon cœur brisé ne peut pas renaître.

Aussi chaque soir me voit accourir Et longuement pleurer sous ta fenêtre.

Ta fenêtre vide où ne brillent plus Ta tête charmante et ton doux sourire; Et comme je pense à nos jours perdus, Je me lamente, et je ne sais que dire.

Et toujours les fleurs, et toujours le ciel, Et rame des bois — dans leur ombre épaisse Murmurant en chœur un chant éternel — Qui se répand dans l'air chargé d'ivresse!

Et la mer qui roule au soleil levant, Emportant bien loin toutes mes pensées...

Qu^elles aillent donc sur Taile du vent Jusques à toi, ces colombes blessées!

Tu reviendras un jour, et nous nous aimerons Encor, plus que jamais, du profond de nos âmes! Là-haut se lèveront, belles comme des femmes, Les étoiles du ciel — et nous leur sourirons.

Les vents soufQent dans leurs mystérieux clairons. Et parfois on entend le bruit égal des rames Se mêler dans la nuit au tumulte des lames Qui se gonflent au vent ainsi que des seins ronds.

Tu reviendras; perdus dans une extase douce, Sans nous inquiéter de la brise qui pousse Au rivage les flots et les bat sans merci,

Nous irons nous asseoir sur les roches connues ; Et nous laisserons fuir au grand galop les nues Qui n'emporteront pas notre amour loin d'ici I

Mais sans toi, rien n*est doux.- Une plainte étouffée Sort de Ja grande mer sinistre; tout est noir; Il ne reste plus rien dans l'air triste du soir De ces parfums ailés qui passaient par bouffée.

Certe, il faudrait ici ta baguette de fée Qui fait briller le ciel et qui le fait pleuvoir, Afin que, secouant son morne désespoir, La nature chantât comme à la voix d'Orphée.

Et les prés sont en deuil, sans grâce ni beauté;

Et moi, foulant sans fin le rivage attristé.

Je rêve qu'aujourd'hui ma bien-aimée est morte.

Que nos amours sont bien finis — et je me plains A la mer, et mes yeux de larmes sont tout pleins, Et la mer me répond sans cesse : Que m'importe?

J'ai vécu nuit et jour près d'elle, et j'ai sondé Du regard son immense et terrible amertume.

Elle absorbe l'esprit entier, qui s'accoutume A vivre de pensers étranges inon4é.

Les vieux rois de la mer qui sur un coup de dé Risquaient leur sort, et qui fiaient tout à l'écume, Me paraissent si grands que mon cœur se consume A jalouser des morts, et je songe, accoudé.

Je regarde le sombre horizon; mon oreille S'emplit de cris de guerre et mon âme s'éveille Dans des rêves sanglants pleins de férocité!

Que ma jeunesse est loin! Qu'elle est abandonnée!

Le souffle du carnage et de la liberté

Sur mon cœur a laissé .ma fleur d'amour fanée.

Ohl sois bénie et sois encor bénie, ô toi Que j'aimais sans penser à rien et comme en rêve, Quand le sombre océan sanglotait sur la grève Sans jamais nous donner de visions d'effroi.

Nous ne comprenions pas, blottis sous notre toit. Les mots qu'il nous jetait lugubrement, sans trêve; Car en ces jours perdus de jeunesse si brève Nous nous laissions bercer dans les bras de la foi.

Et la mer n'était rien pour nous — la mer profonde — Qu'un gouffre inconscient roulant Tonde sur Tonde, Qui mourait sur le sable et renaissait sans fin.

A présent, j*ai senti la navrante amertume Du monstre glauque, plus terrible que la faim. Qui sur nos longs baisers jetait sa froide écume.

xxin.

Dans votre solitude, ô bois sombres et doux,

Je me suis enfoncé par le sentier des fous,

Pour voir danser, la nuit, des formes sous la lune.

Et pour cueillir des fleurs sentant la liberté.

Je me suis égaré dans Tombre, épouvanté

De la muette horreur qui tombe avec la brune.

J^ai brisé le lien sanglant du souvenir; Et je me suis senti renaître et rajeunir En respirant Fodeur des grandes fleurs sauvages.

J'ai vécu seul, perdu dans un rêve inouï,

rai longtemps regardé, frissonnant sous la nuit,

La furieuse mer flageller ses rivages...

J'ai le vertige — ô vent du nord, rude aquilon. Gomme une feuille prise en ton noir tourbillon Emporte-moi d'ici sur tes ailes farouches!

Car cette solitude est maudite, et je veux Sentir encore un flot ondoyant de cheveux Me fouetter le visage et rouler sur ma bouche.

Les oiseaux qui sifilaient dans nos bois d'autrefois, Je n'ai plus entendu leur pénétrante voix; Je l'aurais oubliée à jamais, infidèle !

Mais ils ont repassé dans mon ciel ténébreux; Et dans mon cœur muet mais encore amoureux Ils ont laissé tomber des plumes de leurs ailes^

Que le vaisseau léger, que la lune propice, Que la mer immobile et que les vents soumis Soient bénis à jamais! — Les dieux me sont amis. Et veulent que l'amour d'autrefois refleurisse.

Pourquoi pleurer? le temps, l'absence ou le caprice N'a pu diminuer des amours infinis.

Pourquoi donc pleures-tu? Nous voici réunis-;

Se peut-il que la joie en nos âmes tarisse?

... Nous nous sommes assis sur la plage, et pensifs Nous avons regardé la côte et les récifs; Vers quels cieux ma pensée était-elle ravie?

Et pourquoi rêvions-nous et ne disions-nous rien? Ah I quelque chose est mort de notre douce vie, Mignonne, et c'est mon cœur, si ce n'est pas le tien.

PR NTEMPS TRISTE

Le bruit de la mer désolée, Adouci, semble un chant là-bas, Lorsque marchant à petits pas Tu parais au fond de l'allée...

N'est-ce pas que tout est divin, La brise triste qui murmure, La silencieuse nature Et les étoiles d'argent fin?

i(>4 LA MORT DE L*AMOUR.

Leurs yeux sont de pures lumières, Des bijoux vraiment merveilleux :

Qu'est-ce donc au prix de tes yeux Étincelant sous tes paupières?

Sous les grands arbres nous marchons.

Les mains tendrement enlacées, ' Roulant Dieu sait quelles pensées, Regardant les premiers bourgeons...

Bien qu'avril joyeux nous convie A chercher les premières fleurs Dans l'herbe fraîche, tout en pleurs, Qui s'épanouit à la vie,

N'auras-tu pas quelque regret Pour la saison charmante et gaie Qui donne aux âmes fatiguées Un bonheur tranquille et discret ?

Quant à moi, mignonne, il me semble Laisser un lambeau de ma chair A tous les noirs buissons d'hiver Qui nous voyaient passer ensemble.

Le rire du printemps vermeil Ne fera jamais que j'oublie La profonde mélancolie Du pâle et nmladif soleil

Que, de nos fenêtres bien closes, Tandis que tu dormais encor, Je voyais, comme un globe d'or Rouler le long des houles roses.

Non, ce ù'est pas l'hiver, le printemps ni Tautomae Qui fleurissent les cœurs et les rendent joyeux ; Car d'aucune splendeur l'amour vrai ne s'étonne. Il s'inquiète peu de la couleur des cieux.

Ce n'est pas la douceur et le charme des veilles, La tristesse du blanc paysage glacé, Qui nous manque pour nous aimer — mais le passé N'a plus qu'un chant lointain qui meurt à nos oreilles.

Non, ce n'est pas la chambre où nous étions si bien. Écoutant comme un loup hurler le vent farouche : Non plus que le printemps et qu'une verte couche Sous les arbres géants qui ne pensent à rieii.

A présent peut venir Tinsensible marée Des jours et des saisons, des neiges et des fleurs ; La neige tombera sans rafraîchir nos cœurs, £t nous ne boirons pius à la coupe sacrée.

xxvn.

Si quand je te contemple, ô reine de folie, Tu me trouves ainsi Tair morne et soucieux.

C'est que toute la mer a passé dans mes yeux. Et mon regard est fait de sa mélancolie.

Naguère ma prunelle où rayonnait la vie S'allumait d'un éclair et reflétait les cieux, Et vers l'horizon d'or s'aventuraient joyeux Tous les espoirs d'une âme encore inassouvie.

.Maintenant, j'ai douté; sur le bord des chemins Je me suis^assis, pâle, et le front dans les mains. En sentant par lambeaux s'en aller tout mon être.

Et puis, j'ai contemplé la mer, la' triste mer Qui m'a fait ce regard glacé qui te pénètre, Ce regard douloureux et ce sourire amer.

Le vent roulait les feuilles mortes ; mes pensées Roulaient comme des feuilles mortes, dans la nuit. Jamais si doucement au ciel noir n^avaient lui Les mill^ roses d'or d'où tombent les rosées.

Une danse effrayante, et les feuilles froissées Et qui rendaient un son métallique valsaient, Semblaient gémir sous les étoiles, et disaient L'inexprimable horreur des amours trépassées.

Les grands hêtres d^argent que la lune baisait Étaient des spectres : moi, tout mon sang se glaçait En voyant mon aimée étrangement sourire.

Gomme des fronts de morts nos fronts avaient pâli, £t, muet, me penchant vers elle, je pus lire Ce mot fatal écrit dans ses grands yeux : Toubli.

... Il me semblait qu'une femme inconnue Arait pris par hasard cette voix et ces yeux; Et je laissai passer cette froide statue En regardant les cieux.

A. DB Musset.

nsoiri Et pourquoi donc me regarder ainsi?

'est bien toi, n'est-ce pas, qui m'aimes et que j'aime. L'heure du rendez-vous a sonné ; c^est ici .

Que l'on s'est tant aimé, lors de la nuit suprême.

N'entends-tu pas chanter le rossignol des bois ? N'entends-tu pas gémir les flots pleins de tristesse f £t dans le vent des cieux, dans te vent d'autrefois, N'entends-tu pas chanter nos baisers de jeunesse ?

Peut-être est-ce un fantôme Ironique et moqueur Qui tout à coup a pris la forme de Taimée, Et qui vient voir s*il reste une corde à mon cœur Pour la faire vibrer dans la nuit parfumée?

Si je ne te dis rien, est-ce ma faute, à mot? Quand je te parle, enfant, tu demeures muette ; Et me sentant glacer par un mortel effroi.

Hélas ! je ne suis plus amoureux ni poète.

Ati! si ce n'est pas toi que j*ai devant les yeux, Pourquoi ce battement de cœur ? Quelle folie, Quand Theure de Tamour est remontée aux cieux, De tendre à ses baisers une lèvre pâlie !

Vous ne reviendrez plus, 4)eaux songes, visions Qui nous illuminaient les sombres nuits farouches ; paroles d'amour qu'au vent nous dispersions.

Vous ne reviendrez plus murmurer sur nos bouches!

Pourtant, rien n'est changé : douce et pâle toujours, La lune a conservé sa féerie et ses charmes, Et j'ai là devant moi l'Ombre de mes amours Qui me glace le cœur et qui sèche mes larmes.

Est-ce donc qu'il est vrai, dans cette âpre vallée De larmes, de sanglots et de gémissements, Que notre âme ne peut subir inébranlée Ni d'intenses plaisirs ni de rudes tourments?

Et que le cœur humain sitôt se rassasie

De sa propre jeunesse et de la volupté,

Et qu^admis dans TOlympe à manger Tambroisie,

Il lui prenne un dégoût de Timmortalitè 7

A peine il a saisi ce quMl suivait sans trêve Qu'il le rejette au loin avec des pleurs d'enfant Et dès qu'il a touché le papillon du rêve, n voit s'en enVbler la poussière d'argent.

LA MORT DE L'AMOUR. iï5

Et rien ne reste plus qu*un peu de jouissance, Cadavre du désir mort dans toute sa fleur; Et nous, muets d'horreur devant notre impuissance, 14 Qus restons sans amour et la mort dans le cœur;

Nous avons tant vécu que notre âme lassée Réclame le silence et la paix du tombeau ; Et debout sur le seuil une morne pensée.

Chantant des chants de mort, renverse son flambeau.

Nous avons épuisé les fraîches matinées, Les arômes, les voix, les souffles, les rayons ; Les fleurs dont nous avions nos têtes couronnées Nous ont empoisonnés pendant que nous dormions.

Ah I les nuits de plaisir et de galanterie.

Les guitares vibrant dans Tair léger du soir, La fenêtre qui s'ouvre, et puis la causerie Avec ramant debout au pied du balcon noir !

En me ressouvenant de ces nuits sans pareilles,

Si je veux à présent jouer des airs nouveaux,

Les passants attardés se bouchent les oreilles,

Car mon cœur — le maudit !— sonne horriblement faux.

Nous n'avons pas menti pourtant, chère infidèle, Quand la première fois nous étions tout émus! Mais c'est la loi du monde inflexible et cruelle : Nous avons tant aimé, las ! que nous n'aimons plus

C'est bien fini, le temps de compter jusqu'à trois, Notre amour par le bleu va déployer ses ailes Nous ne tressaillons plus aux vieilles ritournelles ; Tu n'y comprends plus rien — ni moi non plus, je crois.

Nous n irons plus cueillir les fraîches fleurs des bois ; Mais, pour faire semblant d'être encore fidèles. Nous nous achèterons des bouquets d'immortelles Et nous en fleurirons nos amours d'autrefois.

Pauvres amours, si chers à mes jeunes années! Mais IMnflexible loi des dures destinées Met entre nos deux cœurs un abîme d'oubli.

Mais va, nous chanterons ta chanson, la dernière. Sur notre passé, pour jamais enseveli.

Gomme deux rossignols pris dans un cimetière.

II faisait une nuit merveilleusement belle ; £t le chant des oiseaux encore insomnolents, Aussi doux que possible, était des plus troublants. Âhl par de telles nuits 11 n'est point de cruelles I

La lune se leva, toujours tendre et fidèle Aux pâles amoureux qui se montrent constants : Il circulait dans Tair un souffle de printemps. Et le cœur allégé se sentait presque une aile.

Ah ! tous DOS souvenirs sont morts et enterrés Purs souvenirs d'amour, glorieux et sacrés, Pouvez-vous habiter encor ce cœur infâme?

Sans avoir la pudeur de nous boucher les yeux, Je t'ai dit : mon amour, et tu m'as dit : mon âme £t nous nous sommes mis à rire tous les deux.

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