LA SYMPHONIE DES SANGLOTS
J'ai couru comme un fou sur la plage déserte; Et, secouant au vent leur chevelure verte, Les nymphes de la mer, furieuses, hurlaient, Et les bouches du vent éperdument soufflaient.
On entendait au loin un immense murmure ; Les arbres secouaient, sinistres, leur ramure, Et leurs bruissements sonores et profonds Se mêlaient aux sanglots des mers. — Et que me font
Ces milliers de voix pleurant dans les ténèbres? Et ce lugubre oiseau poussant des cris funèbres Qui feraient se lever, de leurs tombeaux, les morts, Comme s'ils entendaient la voix de leurs remords ?
Car je souffre d*un mal plus terrible et plus sombre Que ces cris d'épouvante et que toute cette ombre Où souffre et se lamente et roule des sanglots L'immortelle nature en proie au noir chaos I
Eh bien, déchaînez-vous, tempêtes ! dans la brume Que la lune apparaisse un nimbe rouge au front. Et de rOcéan morne ensanglante Técume I
Que le vent essoufflé donne de Téperon
Au troupeau dispersé des fuyardes nuées,
Et souille à pleins poumons au fond de son clairon!
LA MORT DE L'AiMOUR. t33
Et vous, les yeux hagards, pâles prostituées Qu'à la gorge saisit la faim, venez pleurer Vos âmes que la honte en vos corps a tuées.
Amants abandonnés, venez tous soupirer ; Et toi que délaissa Don Juan, infortunée Qui devenais déesse à f en faire adorer !
Et toi, triste inventeur dont la tête inclinée Sous la lampe est ridée et blême à faire peur. Maudis Tinexplicable et sourde destinée.
Roulant dans retendue ainsi qu'une vapeur, Mêlez-vous, pressez-vous, âmes désespérées, Légion des vivants que marqua la Douleur I
Que le gémissement des vagues éplorées,
Que les clameurs du vent qui passe comme un fou
Et que toutes les voix dans la nuit égarées
Pour mieux vous écouter se taisent tout à coup; Et laissez, malheureux qu'a reniés la terre, Vos lamentations monter je ne sais où!
Et l'on eût dit vraiment que toute la Matière Se levait dans la nuit pour maudire son Dieu : Les vagues bondissaient vers une lune en feu, A la face du ciel crachant leur froide écume; Et le vent, comme un cœur que le regret consume, Tantôt poussait des cris et tantôt des sanglots.
Ah I qui pouvait songer aux pauvres matelots? J'avais là devant moi, sortis de dessous terre. Ceux que toute la vie étreindra la misère, Que la mélancolie a rongés jusqu'aux os Ou qu'un chagrin d'amour étouffe en ses réseaux; Et pendant cette nuit affreuse et tourmentée Où la voix de la mer hurlait épouvantée, Poussés vers moi par un sombre vent de douleur, Tous les désespérés ont pleuré sur mon cœur.
Le vent était bien doux, la lune était bien fine, Par une nuit de mai, par une nuit divine
Où nous nous sommes tant aimés !
Et les brises de mai, chère, sont toujours douces, Et des baisers d'argent s'endorment sur les mousses,
Bien que nos cœurs se soient fermés.
Ah! si nos cœurs pouvaient oublier ces extases. S'ils pouvaient, une fois brisés, comme des vases
Répandre toute leur liqueur I Mais le vent d'autrefois est encore sonore, La lune douloureuse a des baisers encore
Qui nous tombent au fond du cœur.
Je me souviens! la lune éclaire la nuit noire Et verse un jour subit au fond de ma mémoire;
Je me souviens, je me souviens!
£t je maudis la nuit que la lune a bénie Et que les vents légers emplissaient d*harmonie,
Où tout bas je te disais : Viens...
Je maudis ma mémoire et la traîtreuse lune Et le vent qui pleurait parmi la forêt brune.
Hélas! hélas! peut-être un jour, Voulant me souvenir, tout navré de tristesse, Je maudirai la froide et Tinerte vieillesse
Capable d'oublier l*amour I
II ne nous reste donc, après tant de nuits folles, Qu^à nous dire bonsoir et qu'à nous oublier; Si tant est que Toubli puisse nous délier D'un millier de serments et de tendres paroles.
Mais je ne veux pas dire, alors que tu t'en vas. Que ce bonheur, c'est ton caprice qui me Tôte; Ne me dis pas non plus que tout est de ma faute, Soyons galants, pour Dieu! ne nous insultons pas.
Nous subissons la loi des choses. — Quand j'y pense. Je me dis c Pourquoi donc nous être tant aimés, Pourquoi les soirs d'été si doux, si parfumés. Ce murmure amoureux ou ce vaste silence? »
Mais, puisque nous souffrons tous deux un mal commun, Penses- tu donc que rien ne reste de ces choses? Oh! dis, après avoir tant respiré de roses.
N'en garderons-nous pas je ne sais quel parfum?
Et jusques à la mort, en nos chemins arides.
Le souvenir des temps qui se sont envolés Ne planera-t-il pas sur nos deux fronts voilés Où, parmi les baisers, se creusèrent des rides?
Mais le temps fatal est venu, L'amour t'a de nouveau conquise ; Il me semble te voir assise.
Ma chère, auprès d'un inconnu.
Te dit-il les mêmes paroles Qui jadis ont troublé ton cœur En dépit du rire moqueur Qui volait sur tes lèvres folles ?
L'amour n'a qu'un air à chanter, Mais il est si doux et si tendre Qu'une femme pourrait l'entendre Pendant toute l'éternité.
Regardant sa tête si chère, Tu vas glisser entre ses bras, Et tu lui répètes tout bas Ce que tu me disais naguère.
Non! ta jeunesse est là qui m'aimera toujours; Tu ne verseras pas les mêmes pleurs d'amour,
Tu n'auras pas la voix si fraîche et si câline! Le regard de tes yeux qui toujours m'illumine Ne le percera pas, lui, de sa flèche d'or, Car ta jeunesse est mienne et m'appartient encor. Toutes les voix du ciel, dans la nature immense, Auront beau murmurer l'éternelle romance
i;0 LA MORT DE L'AMOUR
De la sainte beauté, du printemps et des fleurs, Et nous dire d'aimer du profond de nos Cœurs, Nous resterons pensifs au milieu de nos joies; Si rherbe est d'émeraude et que le ciel flamboie, Alors qu'au clair soleil les fleurs resplendiront, N'osant pas, malgré tout, nous couronner le iront De roses ni de lis, mais de sombres pensées. Nous porterons le deuil de nos amours passées.
Nous voguions en mer sous les étoiles; C'était le bon temps que ce temps-là !
Les brises du nord gonflaient les voiles . De notre barque de gala.
Nous ne pensions pas que la jeunesse Traverse la vie en papillon, De nos doigts s'échappe et ne nous laisse Qu'une poussière et qu'un vain nom!
Et pourtant la mer, sous les étoiles, Nous prêtait son dos; et nous allions, Tandis qu'un vent frais gonflait nos voiles En route vers les millions.
Vers tous les trésors d'un nouveau monde, Vers la libre vie et vers Tamourl — Pensions-nous rouler sous l'eau profonde, Sans tombe et sans larmes un jour?
Car nul n'a pleuré notre naufrage; Nos malheurs, qui donc les eût redits?
Les gens attardés sur le rivage
Nous croient heureux en paradis.
D'autres livreront aussi leurs voiles Aux traîtres baisers du vent du soir; D'autres partiront sous les étoiles Sans même agiter un mouchoirl
Car ils croient en eux, folle jeunesse ; Au départ, ils n'ont aucun regret.
Ils sont abîmés dans leur tendresse :
Pour eux le monde disparaît.
Oubliez le monde, 11 vous oublie!
Bon voyage alors, partez tous seuls ; La funèbre mer de deuils remplie Vous roulera dans ses linceuls.
Mon âme quelquefois me semble triompher Des mortelles langueurs dont elle est poursuivie : 11 me revient au cœur une soif de la vie, Et je t'embrasserais jusqu'à t'en étouffer.
Alors je prends ta main et nous marchons ensemble Comme des amoureux au premier rendez-vous; Ils se taisent longtemps, puis, timides et doux, Parlent les yeux baissés et d'une voix qui tremble.
Âh! te rappelles-tu comme nous nous aimions! Comme le frôlement de tes cheveux de soie Me faisait frissonner de désir et de joie !
Alors tu t'arrêtais et nous nous embrassions.
Nous regardions la mer par les vents soulevée, Nos esprits voyageaient bien loin sans savoir où... Je ne sais si le bruit des flots m'a rendu fou, Si je suis mort d*amour ou si je t'ai rêvée.
Oui, ma jeunesse dort, et pour Téternité I Ce n'est pas elle, hélas I qui frappait à ma porte. Mon cœur n'a point parlé, ma jeunesse est bien morte^ Et ce n'est pas sa voix qui dans l'air a chanté.
Nous marcherons, muets, dans les longues allées Et sans joindre nos mains, nos lèvres et nos cœurs,— Car mon âme retombe en ses mornes langueurs Et j'écoute gémir les vagues désolées.
Le temps des lilas et le temps des roses Ne reviendra plus à ce printemps-ci; Le temps des lilas et le temps des roses Est passé, le temps des œillets aussi.
Le vent a changé, les cieux sont moroses, Et nous n'irons plus courir, et cueillir Les lilas en fleur et les belles roses; Le printemps est triste et ne peut fleurir.
Oh! joyeux et doux printemps de l'année Qui vins, l'an passé, nous ensoleiller.
Notre fleur d'amour est si bien fanée, Lasl que ton baiser ne peut l'éveiller!
Et toi, que fais-tu ? pas de fleurs écloses, Point de gai soleil ni d'ombrage frais; Le temps des lilas et le temps des roses Avec notre amour est mort à jamais.