A LORD BYRON
Ah! vivre comme toi, grand cœur désespéré, Et mourir comme toi sur la terre étrangère ; S'enfuir en Orient pour cliercher la lumière, Et chanter jusqu'au bout comme un cygne sacré.
Ayant tout épuisé, Tamour, le vin doré, Toi, tu n'attendis pas le commandeur de pierre; Et tu sus te créer une ivresse dernière, Trépassant en héros et de gloire entouré.
Oui, la mer te lassait de sa plainte éternelle, Car ton ftme, ô Byron, était plus grande qu'elle ; Et, fatigué de tendre à Tlnconnu tes bras,
Tu voulus d*un seul bond te jeter dans Pablme,
poète immortel, effrayant et sublime
Qui mourus pour un rêve et qui n'y croyais pasi
Par une nait d'été délicieuse et triste (Des nuits qui font chanter nos souvenirs en nous). Je voguais, caressé par le vent frais et doux Sur une mer gris-perle aux reflets d'améthyste.
Que les parfums du soir répandaient de langueur! Quel brouillard délicat, léger, flottait sur Tile ! Ah ! les larmes ont dû, par cette nuit tranquille. Monter à bien des yeux et gonfler bien des cœurs!
Tous ceux dont Tâme encor naïve et vigoureuse Vers rinconnu tendait ses deux ailes, — ceux-là, Quel vent mystérieux dans leur cheveux souffla, Qui les lançait au large en pleine mer jeteuse !
Et ceux dont la douleur avait brisé Tessor, Qui vivaient du passé comme d'un divin rêve.
Oh! pour ceux-là, combien s'élevaient sur la grève De tendres souvenirs qui les charmaient encorl
La mer, silencieuse et palpitant à peine.
Brillante de clartés étranges, paraissait
Le miroir où la nuit amoureuse tressait,
En souriant, ses lourds et beaux cheveux d'ébène.
Les yeux au ciel où vers de mystiques amours Fuyait la blanche lune ainsi qu'une colombe, Et Toreille attentive aux clapotements sourds Des rames s'abattaqt sur les flots de velours. Je descendais en moi comme dans une tombe.
Gomme dans un caveau solitaire et glacé Où les morts sont couchés dans des poses tragiques. Gardant la mine, encor, de leur orgueil passé; Mais le vol des hiboux les a seul caressés, ,
Et le veut de la nuit est leur seule musique.
Dans ce caveau gisaient souvenirs et rancœurs, Suprême illusion — chimère décevante, Gomme des morts que nul n'a suivi de ses pleurs ; Et les coups de poignard qui leur saignaient au cœur Me faisaient frissonner d^horreur et d*épouvante.
Ah I dans ce moment même, et sous la grande nuit Qui sur mille douleurs ouvrait ses larges ailes, Plus d*un, que le sommeil dès longtemps avait fui. Promenait sur la plage un amoureux ennui Et regardait briller les étoiles cruelles.
Peut-être pleurait-il, et, tourné vers la mer.
Laissait couler les pleurs sur sa face pâlie
Avec la volupté d'un mal longtemps souffert;
Mais moi, quels pleurs pourraient tomber dans mon enfer,
Et quelle volupté dans ma mélancolie?
284 L*ÂMOCR DIVIN.
Moi-même, j'ai tué mon cœurt Pourrais-je donc. Brusquement repenti, par cette nuit sublime Qui me Tait plus souffrir de mon morne abandon. Évoquer ud fantôme et demander pardon A ma jeunesse morte, — et morte par mon crime?
La nuit commençait à pâlir, Craintive — on l'eût dite pâmée, Gomme, entendant la voix aimée, Une vierge se sent moucir.
Et vers sa demeure emperlée.
Jetant un sourire d'argent La lune, d'un pied diligent.
Avait fui, charmante et voilée.
Nous étions bien loin des maisons Où Ton rit et pleure, où Ton aime, — Voguant, sans un adieu suprême, Là-bas, vers les grands horizons.
Bien loin de la cendre glacée De tous lessouvenirs éteints Qui, légère, au vent dos matins En tournant s'était dispersée.
Et les rameurs ne chantaient pas; Nous allions, la voile gonflée, Sous la grande voûte étoilée, Sans savoir où, toujours là-bas...
Et cependant qu*à pleine voile S'enfuyait le svelte bateau, Je me roulai dans oion manteau Et je dormis sous les étoiles.
L'océan qui roule sa plainte
A travers Tabîme des. deux
Est comme un grand verre d'absinthe
Qui tenterait la soif des dieux.
Il clapote, verdâtre et sale.
Dans son enceinte de rochers Que Tonde, Pair et la rafale Ont Inutilement rongés.
Malgré ton écœurante écume, coupe des désespérés, Bien des cœurs dans ton amertume Se sont déjà désaltérés.
Plus d*un dont le destin sévère Avait torturé le cerveau Est demeuré au fond du verre Dans une fraîcheur de tombeau.
Tous ceux qui dans la coupe immense Ont bu, sont tombés ivres-morts.
Mais ton indicible clémence Les a délivrés du remords.
Quant à moi, faible cœur qu'agite Je ne sais quel espoir sans but, En face de la mer j'hésite Comme un qui n'aurait jamais bu.
Rien qu'à la voir, je me sens ivre D'un insatiable désir; Mais j'ai la lâcheté de vivre Tout en souhaitant de mourir.
Je m'en irai, la face pâle, Rôder sur ton immensité Qui parfois — miroitante opale — Garde un sourire de Tété.
Mais J*aimerai surtout Tablme Quand il sera sinistre et vert, Et qu'au loin le grand ciel sublime Sera le ciel blafard d'hiver.
Et je froncerai les narines Afin d'aspirer à longs traits Ces amëres odeurs marines Qui passent dans un souffle frais.
Comme une bête carnassière
Tu subiras l'orgueil humain,
gouffre I et moi, sur ta crinière —
Tremblant — je passerai ma main.
Et, cloué au pont par la crainte, Du moins sans but je flotterai Sur l'océan couleur d'absinthe Où ma raison aura sombré.