‹ Les poésies complètes de Charles Monselet (volume 2)Chapitre 2 sur 95 · POEME · texte numérisé non relu

POEME

E pays de Médoc, c'est la verte oasis Qjii s'élève au milieu des landes de Gascogne ; Elle a des bois épais et des étangs fleuris, Et des nappes de vigne aux sentiers infinis, Belles à réjouir le poète et Tivrogne.

Elle repose et tremble entre deux vastes eaux ;

L'Océan la dévore, et le fleuve la berce ;

La Garonne l'endort au chant de ses roseaux ;

De son pied irrité la mer la bouleverse

Et change tous les jours ses dunes en tombeaux.

Le Médoc est charmant, il réjouit la vue :

J'aime ses bourgs ombreux dans Thorizon noyés, Ses brouillards du matin et ses bas-fonds rayés. Ses pins toujours tremblants que traverse la nue, Ses innombrables ceps qui croissent par milliers, Comme au pays normand font les petits pommiers. L'âge d'or dans son sein a renoué la trame Des anciens jours de paix, de labeur et de foi ; Ses clochers ont des sons qui vont remuer l'âme ; On y croit aux sorciers, on adore le roi.

Ce ne sont, au soleil, que joyeuses familles. Jeunes femmes, enfants, brunes et fortes filles Dans les sillons rougis suivant les chariots ; Alertes compagnons aiguillonnant l'allure Des grands bœufs mugissants, qui portent pour parure Des grappes à leur tête en guise de grelots. Ce ne sont tous les jours que danses et délires. Que chansons et refrains s'envolent dans des rires, Un tableau rencontré de Léopold Robert !

C'est le pays fertile. A l'entour, le désert. A l'entour, l'étendue immobile et brûlante,

La terre qui se tait quand la lumière chante,

Le néant qui fait peur à l'âme et peur aux yeux.

A Tentour, la misère et sa nudité pâle ;

Le hâve paysan, frileux et souffreteux,

Hissé sur ses grands bois, avec son chien honteux.

Pourchassant en silence un noir troupeau qui râle ;

Le pêcheur dont on voit le talon s'essayer

Sur le sable endormi qui peut se réveiller...

Un jour sera, dit-on, où le vieux dieu Neptune

Cessera de briser ses leviers souverains

Et d'ébrécher son sceptre aux cailloux de la dune.

Jadis il a juré, par sa barbe aux longs crins.

Qu'il viendrait engloutir le Médoc, à la lune,

Avec tous ses tritons et ses vassaux marins 1

Près du fleuve gascon, urne aux ondes moqueuses, Entre Dignac, Loirac, Qjieyrac, Seurac, Civrac, Au milieu des grands crus et des villas fameuses, S*égare en vingt détours le bourg de Valeyrac.

De loin, on le pressent à ses plaines bénies, A ses oiseaux bavards, à ses poudreux buissons, A sa blanche fumée aux torsades bleuies.

C'est ce riant hameau que tous nous connaissons : Les meules de foin vert à Thorizon groupées.

Les vaches, les canards et les petits garçons; Des charrettes gisant dans un coin, éclopées ; La place aux huit ormeaux ; l'église, vis-à-vis. Où nous avons, enfants, ccJmmunié jadis ;

Le bois, des deux côtés emprisonnant la vue,

Qjui penche, sans un bruit, ses massifs noirs et lourds

Et finit au tournant de la maison prévue,

La maison du berceau qui sait nos heureux jours.

Et les jardins déserts où veillent nos amours !

On était en automne, et, par une embellie, L'aurore se levait, frissonnante et pâlie ; Ses voiles teints de pourpre échappés à ses doigts Balançaient vaguement, comme une large écume, Les coteaux d'orient endormis dans la brume, Et jetaient cent lueurs aux tuiles des vieux toits. Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe, Ils allaient à pas lents, l'un sur l'autre appuyés, Elle les yeux baissés, lui le regard superbe, A travers la bruyère et les bleuets ployés»

Ses blonds cheveux étaient noués à la Diane, Un lien de velours en dessinait le tour.

Et leurs anneaux tombant sur sa chair diaphane Ombrageaient son épaule au limpide contour.

Un ruban qui flottait serrait sa taille fine ; Elle avait mis à nu ses petits bras soyeux }

Et, le long du chemin étroit et sinueux, Passait et repassait la blanche mousseline, Entre les arbrisseaux, entre les troncs noueux, Comme une jeune fée à Tceil qui la devine.

Ces deux amants marchaient et se parlaient si bas Que les lézards peureux ne s'en détournaient pas ; Coquelicots et lis saluaient leur passage ; Branches de s'agiter ; et, du haut du feuillage Où d'invisibles nids dérobent leur séjour.

Il leur tombait des chants de bonheur et d'amour !

Mais les parents suivaient. Leur entretien, sans doute,

A ce que je suppose, était moins attachant,

Car ils parlaient très-fort, et, d'instant en instant,

Coupaient par les sentiers pour abréger la route.

On devinait soudain, à les apercevoir,

La mère de Lucien et l'oncle de Nicette :

L'une au maintien pieux, toujours vêtue en noir.

Veuve encore attrayante et de mine discrète ;

L'autre, obèse et rougeaud, campagnard enrichi,

Façon de Carabas engraissé par l'ennui.

Ces gens-là possédaient une ancienne futaie,

Séparée autrefois par une vive haie

Où s'épanouissait Avril à son retour,

Et par où les enfants s'entrevirent un jour.

Ils étaient bien petits, la haie était bien close ;

« Les paroles passaient, mais c'était peu de chose *. »

Mais au printemps prochain, quand lesra3'ons premiers

Revinrent entr'ouvrir les fleurs fraîches écloses,

O bonheur ! leurs deux fronts gagnèrent les rosiers,

Et leur premier baiser s'échangea dans les roses.

Lucien partit un jour, sa mère l'ordonna :

Il allait à Paris terminer ses études ; Que de pleurs, de serments, de gages on donna De part et d'autre 1 Adieu nos chères solitudes ! Adieu notre Médoc, notre bonheur ancien !

Nos chiffres enlacés sur Pécorce des chênes ! Adieu, jusques au jour des vendanges prochaines ! Nicette soupira tous les jours. — Et Lucien?...

* La Fontaine, Pyrame ei Thithè.

Vingt ans et voir Paris ! Fuir la province aimée, Cette vieille nourrice au front doux et songeur ; Voir derrière ses pas la porte refermée, Sentir sécher Padieu sur sa lèvre embaumée, Et s'en aller où va tout enfant voyageur !

Cest le destin fatal. — Là-bas est la merveille, Dit une voix trompeuse à qui Pon tend l'oreille.

Lucien connut Paris : et, comme la plupart»

il se laissa gagner par de vaines chimères, Qui, la perle aux cheveux et la flamme au regard j S'en vinrent le chercher, un matin qu'à l'écart Le souvenir faisait ses heures plus amères* Il ne posa d'abord qu'un pied indifférent

Dans ce monde j03reux qui le trouva de glace ; Mais bientôt — je ne sais quel channe l'attirant — Il entra tout entier et demanda sa place.

Et ce fut de ce jour qu'à des épines d'or Il déchira son cœur et perdit la sagesse ; Et qu'à ce sol étroit attachant son essor, Il ne s'occupa plus qu'à vieillir sa jeunesse.

Il connut de ce temps la sottise et les mœurs, Dépouilla désormais s^ anciennes humeurs.

Les femmes de toujours, les folles Cydalises, Dont les jours ne sont rien qu'un vif enivrement, Salamandres d'amour, de toute flamme éprises, Passèrent près de lui dans leur essaim charmant ; Elles ne mettent plus, ainsi que les marquises, Ces mouches sur le front qui faisaient l'œil moqueur : Les mouches d'à présent se portent sur le cœur. Ce furent celles-là, Lucien, qui te perdirent. Lorsqu'à ton cou d'enfant elles se suspendirent, Et que, de tes trésors de tendresse amassés.

Elles t'eurent tout pris, sans t'a voir dit : Assez !

l6 LE MÉDOC

Si bien qu'à la vendange où Tattendait Nicette, Qpand s'en revint Lucien, espéré si longtemps, Il n'était plus le même, — ô surprise inquiète ! Il avait vu Paris, il n'avait plus vingt ans.

Allons, les vendangeurs, la cloche vous appelle I Debout et travaillez I c'est l'heure du réveil ; L'horizon, que sillonne une jeune étincelle.

S'ouvre comme un cratère et vomit un soleil !

Et tous, dans le hangar où le maître les parque, Comme .un bétail grossier sur la paille étendu, Hommes, femmes, enfants, — sans donner une marque De mécontentement, de sonmieil suspendu, — Se lèvent pour avoir le pain qui leur est dû. Ce sont des paysans aux formes athlétiques, Taillés sur le patron des montagnards antiques, Avec des nerfs d'acier et des poitrails velus ; Un sayon en lambeaux couvre à peine leur torse ;

l8 LE MÉDOC

Leur chair, comme le buffle, est d'une épaisse écorce, Et sans crainte de Tair ils pourraient aller nus.

Partons, mes vendangeurs, car le coteau ruisselle ; Il se dresse éclatant, ses flancs semblent fumer ; Il gémit sous la vigne : on dirait qu'il recèle Une haleine puissante et prompte à s'enflammer. Le cadavre géant de l'antique Cybèle, Qji'au fond du sol ardent va chercher le rayon, Se ranime et tressaille ; — aux fentes du sillon On croirait voir percer le bout de sa mamelle.

On pari, musique en tête. On gravit le coteau, On pose un pied glissant sur le sable qui grince ; Puis, à chaque sentier, la troupe se fait mince : Ceux-ci sur le versant, ceux-là sur le plateau S'égarent à loisir parmi les feuilles vertes ; La vigne a remué ses branches entr'ouvertes, Et tous ont disparu comme sous un manteau.

Le bœuf regarde au loin, traînant l'essieu qui crie. Car la charrette est pleine; et j'entends le bouvier

Traîner ses sabots lourds sur la terre amollie. Le chien aboie et court; — on arrive au cuvier.

C*est une cave immense, ou plutôt c'est un antre

Où le vin en courroux monte au nez dès qu'on entre,

Courant des piliers noirs au cintre surbaissé,

— Un temple de Bacchus dans le sable enfoncé. —

Comme un chœur de Titans, là sont d'énormes cuves

Où la liqueur mugit comme dans des étuves.

Douze à quinze garçons du matin jusqu'au soir,

Nu-jambes et nu-pieds, dansent dans le pressoir.

Une étrange vigueur en leurs veines circule :

On les dirait piqués par une tarentule ;

Sous leurs talons nerveux, rouges et ruisselants.

Dans la mare de bois les grappes s'éparpillent;

Les raisins égorgés éclatent et pétillent;

Ils courent éperdus, noyés, demi-saignants;

Toujours monte et descend la brutale cheville.

Le danseur infernal les brise sans les voir,

La^appe aux longs bras nus comme un serpent sautille ;

La boisson turbulente écume, — tourne, — brille,

Et s'égoutte en chantant au fond du réservoir 1

On n'avait pas encore atteint ces jours d'octobre Où de bruit et d'éclat la terre se fait sobre.

La chaleur était grande. Au lit de l'occident Le soleil retrempait son disque fécondant, Fier encor, rejetant son manteau par derrière Sur le seuil, où reluit une pourpre dernière, — Tête sans diadème et lente à s'effacer ; — Tandis que, dans un coin du ciel lourd de l'automne. L'autre roi réveillé qui murmure et qui tonne, La foudre, se rangeait pour le laisser passer! La prairie arrêtait ses herbes ondoyantes ; Immobiles, sans bruit, les vagues haletantes Brûlaient et flamboyaient à. ses derniers rayons ;

Et la vallée aussi, d'arbres échelonnée, Et de rouges vapeurs comblée et couronnée, Dressait sqs peupliers en muets bataillons ; — Si qu'un vent étourdi \^s fouettant de ses ailes Jaillissaient aussitôt des milliers d'étincelles !

Et le soir s'abaissait. Par la plaine et les monts. Sous les cieux imprégnés d'une couleur orange. Il courait en tous lieux une harmonie étrange. De ces ranz inconnus et doux que nous aimons. C'étaient des bêlements, des sifflets, des clochettes, C'étaient des angélus, des grillons^ des musettes, Une hymne sainte et grave, un bruit sévère et lent : C'était le bruit que fait le jour en s'en allant.

Tout dans le fond du parc, et parmi la grande herbe. Ils allaient à pas lents, joyeux, — heureux déjà ; Elle les yeux baissés, lui le regard superbe, Comme si rien d'amer n'avait passé par là.

Des bonheurs d'autrefois ils renouaient la gerbe.

Comme on se séparait, Lucien saisit soudain

Une main qu'on laissa reposer dans sa main,

Et puis dit, d'un accent que le regard achève :

« Ce soir, près de Tétang... » Nicette avait frémi;

Sa blanche main s'était retirée à demi,

Et, son œils'entr'ouvrant comme au milieu d'un rêve,

Elle le regarda. Lucien la salua ,

Et d'un air Don Juan à grands pas s'éloigna.

Plus tard, si vous eussiez suivi la sombre allée Vers la pointe du bourg, au fond de la vallée, Vous eussiez vu sans doute une ancienne maison, Noirâtre sous le lierre et de chênes voilée ; Une croix de Saint-Jean orne son vieux blason ; Elle est haute et bardée en style de prison.

On la dirait déserte. Une seule croisée Derrière s'ouvre un peu, petite, treillissée. Des vases sur le bord, penchant sur un bassin. On entendait alors le son d'un clavecin.

Nicette alla livrer sa tète rose et chaude

Au vent de la croisée ; et, le front dans les doigts.

Elle regarda fuir les horizons étroits.

Un ver luisant dardait sa flamme d'émeraude ; Un vent plaintif courait dans un air vaporeux ; Un iinot réveillé chantait, fermant les yeux ; Les feuilles bruissaient, les ronces endormies S'agitaient comme au pas des gazelles amies.

Sous ces parfums d'amour sa tête s'inclina, — Q^and huit fois lentement la pendule sonna... Elle eut peur et trembla. La fenêtre fermée, Elle prit sa mantille et se mit à genoux.

Dans un brun cadre d'or la Vierge bien-aimée Épanchait sur son front son regard le plus doux.

ff Vierge, faut-il aller ce soir au rendez- vous? »

Sous les sombres tilleuls j'ai vu passer Nicette. Elle marchait sans bruit et semblait inquiète. On eût dit que ses pas l'effrayaient, et souvent Elle se détournait pour écouter le vent.

C'était près de l'étang où se mire, étonnée, La lune dans les joncs de vapeurs couronnée.

Et qui semble flotter, — fantastique tableau, — Allongée et plissée à chaque rond de l'eau.

L'heure du rendez-vous était pourtant venue.

Nicette ressentait une peine inconnue,

Et disait fréquemment, cherchant à contenir

Le trouble de son cœur : « Comme il tarde à venir ! »

Puis elle s'asseyait au bord d'un banc de pierre ; Et, sa main s'en prenant à des touffes de lierre, Elle les effeuillait, et d'un pied agité Les tnterrait au fond du gazon argenté.

Lucien n'arrivait pas. « O mon Dieu ! disait-elle, « D'où vient que mon front brûle et que ma foi chancelle ? « Patience! sans doute il n'est pas assez tard. « Il ignore le mal que me fait son retard, a

Elle essayait alors de chasser sa tristesse.

La nuit versait partout une limpide ivresse, Et les plantes ouvraient à son tiède baiser Leur sein d'or où la mouche aime à se reposer.

« C'est étrange pourtant, » pensait la jeune fille. Dont un tressaillement soulevait la mantille ; « La campagne est ce soir si douce à l'entretien, « Cette nuit est si belle et rayonne si bien !

« C'est qu'il ne m'aime plus ; et je suis effacée « De son cœur à présent comme de sa pensée.

« Notre amour a duré notre enfance, c'est tout ; ce Le ciel n'a pas voulu m'entendre jusqu'au bout. »

Et Nicette penchait, entre ses mains voilée, Sa jeune tête pâle et toute débouclée.

La brise s'en jouait, et courait par moment Sous les sombres tilleuls harmonieusement.

Déjà, bande joyeuse 1 au bas de la vallée.

Les vendangeurs dansaient sous la treille étoilée. Mais, traversant les prés, la danse et la chanson Expiraient auprès d'elle ainsi qu'un faible son.

Pourtant, la pauvre enfant, elle espérait sans cesse. Comme des diamants tombés dans l'herbe épaisse, Ses pleurs longtemps tenus se répandaient tout bas, — Elle attendait toujours. — Lucien ne venait pas.

C'est qu'à l'heure où, cédant à sa pensée indigne, Il accourait vers elle en traversant la vigne. Un remords généreux, au détour du chemin.

Comme un ange du ciel l'avait pris par la main«

Tout à coup, du milieu de son insouciance, S'éleva contre lui sa jeune conscience ; Et, dans la nuit sereine, il se sentit broncher Lorsqu'il se demanda ce qu'il allait chercher.

Alors il reporta ses regards en arrière ; Sa jeunesse à son cœur remonta tout entière, Et, retrouvant soudain son amour d'autrefois. Il s'enfuit en cachant sa tête entre ses doigts.

Un petit cabinet, — nu, — blanc; — une croisée

Ouverte, — un lourd rideau tout trempé de rosée ;

Devant un noir pupitre un jeune homme, — c'est tout.

Au dehors la campagne, et le calme partout.

Il travaille. Un rayon égaré s'éparpille

Dans un coin du plancher dont la poudre scintille ;

Une brise suave agite l'air tiédi

Qji'emplit de son bourdon un frelon étourdi.

L'angélus argentin tinte au fond du village ;

Dans un arbre, — à côté, — les oiseaux font tapage.

Il écrit. Son front clair est à demi-penché, Comme fait un poète à son livre attaché.

C'est Lucien; il écrit une lettre à Nicette,

Un lettre d'excuse et d'amour, ainsi faite :

« Il faut me pardonner, Nicette. Vois-tu bien, « Au rendez-vous d'hier comme j'allais me rendre, « Une voix, qui priait^ à moi s'est fait entendre. « Sais-tu? c'était la voix de ton ange gardien. « Je n'ai pu résister. C'est parce que je t'aime a Que je suis, ce soir-là, revenu sur mes pas ; « Cela te semble étrange, et peu croyable même, « Nicette; mais un jour tu me pardonneras.

« Ce n'est pas tout, non plus. Ton front égal encore,

« Qu'ont rarement terni de soucieux instants,

« S'éclaire aux blancs rayons d'une durable aurore ;

« Dans ta jeune pensée il est toujours printemps.

« Néanmoins, tu n'es plus une enfant, ma Nicette.

« La beauté de la femme en tes traits se reflète,

« Et celui qui te voit, beau lis épanoui,

« S'arrête, et bien longtemps te regarde, ébloui.

« Or, moi, je suis jaloux de cette candeur sainte,

« Je veux la préserver de toute sombre atteinte,

« Écarter d'alentour tout symptôme alarmant;

« Car c'est mon bien, d'ailleurs, et je veux constamment

« Garder cette beauté sereine et fortunée

« Qjje te donna le ciel et que tu m'as donnée..* »

Lucien s'interrompit. Le vent frais du matin Soulevait le rideau qui voilait sa fenêtre.

Les exploits des chasseurs s'entendaient au lointain. Cramponné par dehors, et regardant en traître, Se penchait dans la chambre un liseron mutin.

Il reprit : « Maintenant, il faut plus de réserve a Dans nos mystérieux et tendres rendez-vous ; « — Cela me coûtera — pour que Dieu nous conserve « Son indulgent regard qui fait les jours plus doux, (c Nicette, il ne faut plus, dans les vastes prairies, « Ainsi que nous faisions, nous égarer le soir; « L'heure est trop dangereuse aux vagues rêveries ; « Il ne faut 'plus aller sur le banc nous asseoir. <c Te souvient-il du jour où, sous l'épais ombrage, « Nous marcEions côte à côte, en chemin attardés ? « Nous voyant seuls tous deux, un homme du village « Nous a— se détournant — plusieurs fois regardés. ce Cela te fit monter la rougeur au visage.

« Il ne faut plus rougir, Nicette ; et, pour cela, « Il faut être ma femme; or, mon bonheur est là.

« J'ai voulu te parler de la sorte, Nicette ;

« J'ai fini. Mon souci, je Tai dit tout entier,

a Et j'ai laissé tomber mon cœur sur le papier.

« J'ai l'âme maintenant légère et satisfaite ;

« C'est le ciel qui m'a fait cette douce leçon.

c( A mes yeux, désormais, la nature çst plus belle ;

« J'entends passer dans l'air comme un battement d'aile,

« Et l'amour chante en moi sa plus jeune chanson 1 »

Dans tous les environs la vendange était faite. Du bourg de Valeyrac, ce soir, c'était la fête ; Les vendangeurs partaient, on fêtait leur départ. Adieu, paniers ; — dansons et chantons sans retard I

On arrivait déjà d'une lieue à la ronde.

Les hommes avaient mis leur belle veste ronde,

Les femmes avaient mis leur plus rouge jupon ;

Et, gravement pimpants et la mine essoufflée.

Ils couraient, car déjà derrière la vallée

On entendait le bruit rauque d'un violon.

Je ne vous dirai pas — à la façon flamande — L'enseigne de l'auberge et la folle guirlande

Que l'on avait ce soir appendue au brandon ; Je ne vous dirai pas les rondes, les quadrilles, Les buveurs accoudés et les joueurs de quilles ; Je ne vous ferai pas le tour du rigodon.

Ah ! parlez-moi plutôt des temps mythologiques

Où le ciel se peuplait de héros et de dieux,

Où le monde passait dans des splendeurs magiques,

Où r Olympe entr'ouvrait son cycle radieux ! —

C'était sur quelque mont solitaire et sauvage,

A l'heure où le soleil déserte le rivage ;

On voyait accourir, partis dès le matin.

Les bergers empressés de maint vallon lointain.

Sous l'odorant fardeau des roses d'Idalie

La façade du temple était ensevelie ;

Un sat3rre cornu sculpté sur le fronton.

Aux lèvres un hautbois, riait sous le feston ;

Et les nymphes, autour du satjTC pressées,

Ployaient sous les raisins leurs têtes renversées.

Est-ce une vision, poète, où sommes- nous?

Ardente, l'œil pourpré, la bacchanale antique

Se dresse devant moi sous le sacré portique.

Voici le sanctuaire et le peuple à genoux 1

Évohé ! Évohé I quel feu divin m'embrase ! Je sens bouillir mon front sous Téclair qui le rase ; Dans le fond de mon cœur je sens gronder ma voix : Le voile de mes yeux se déchire, et je vois 1

En marche I promenez devant nous les corbeilles 1 Q.ue le son des tambours disperse les abeilles ! Et que l'oiseau qui vient picorer le pépin S'enfuie au vent bruyant de nos branches de pin I Mêlons à nos cheveux de douces violettes ; Musiciens, prenez votre casque d'aigrettes, Et d'une voix unie au mode lydien Dites-nous les exploits de Bacchus l'Indien ! Allez, versez le miel de la muse lyrique.

Ceignons nos ceinturons et dansons la pyrrhique I Venez, les Egipans, les Faunes des jardins, Les Satyres barbus avec vos peaux de daims ; Venez, les Chèvre-pieds ; accourez, les Bacchides ; Ajustez vos bandeaux, rattachez vos chlamydes ;

Et dansons ! — Ébranlons sous nos pieds la forêt ! Comme déjà le sol tournoie et disparaît !

L'arbre semble alourdi comme un autre Silène ; Brandissons nos roseaux, dansons à perdre haleine ! De notre cercle immense, ardent à fendre Tair, Embrassons la forêt dans nos anneaux de chair 1 Tout fuit autour de nous, mon front vibre et ruisselle. Dansons I — Hécate luit sur les pâles marais. Le vent du soir se lève impétueux et frais ; Je vois, je vois là-bas le temple qui chancelle. Dansons ! — Et vous, Cinthie, Eupbrosine, Aglaé, Versez-nous à pleins flots vos brûlantes rasades ; Notre patère est vide ; encore, mes Thyâdes ! El buvons, et dansons! — Évohél Évohé!...

Je sais une maison, du côté de Lesparre,

Qu'un fossé seulement de la route sépare.

— On y voit un perron et deux lions devant. —

Seul à la regarder je m'arrêtais souvent ;

Elle a ces volets verts que désirait Jean-Jacques,

Et fleurit d'aubépin son grand portail, à Pâques.

Cet enclos printanier, propice aux heureux jours,

Enferme deux époux que vous savez, — madame.

Ils n'ont plus que la joie et le calme dans l'âme.

Et le ciel a béni leurs charmantes amours.

Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe,

Je les ai vus passer, l'un sur l'autre appuyés,

A travers la bruyère et les bleuets ployés,

Elle les yeux baissés, lui le regard superbe. — Un tout petit enfant se jouait à leurs pieds. — Qiiand nous voyagerons, Tété prochain peut-être, Nous passerons par là ; car il faut les connaître.

Lucien est un chasseur habile dans son art.

Et puis un agronome. Il a mainte visite Pour ses beaux dahlias en serre, que l'on cite. Nul doute qu'on n'en fasse un préfet, mais plus tard.

Nicette a dix-neuf ans, elle est jolie et belle ;

J'ai dansé cet hiver une valse avec elle.

Un procureur du roi se montrait assidu

Sur ses pas ; — vous pensez si c'était temps perdu I

Mais me voici, je crois, au bout de mon histoire. Madame, vous avez fait acte méritoire En l'écoutant ainsi, les pieds sur les chenets, Comme s'il s'agissait de deux ou trois sonnets ; Aussi, puisqu'à présent vous n'attendez personne, Restons encore une heure, et souffrez que je sonne. Afin que vos laquais, en rallumant le feu,

3§ LE UÉDOC

Apportent vos albums sur ^^ table i& J8u.

Et puis xious causerons •» près de la cheminée Qjû boardanae en laaçam sa fymtnit mutiaie ^. De tout ee qui n'est pas sérieux pu profend, De l'amour toujours jeune et des vers qui se font.

TUÉ POUR UNS ttÔSE

DERNIEM eONTB RiHÙIHTlQVM

MWMVHMMM

RENEZ gardtf) ttiârqtiisé:

Aux potm de VégWÈê

Le diable voua Attend \

Prenez garde^ madame,

Car c'est un voletit d'âme

Comme Ton en voit tant.

Sa mine n'est polfit ôëfe; Il n'a point de f&piète QjLii batte âes talons ;

Point de folles dentelles Q.ui traînent après elles Les parfums des salons.

Un pourpoint qui se fane, Noir comme une soutane, L'habit d'un bachelier ; Et son livre de messe Qji'il tient avec tristesse Auprès du bénitier.

Sur ses tempes d'ivoire, Sa chevelure noire Se déroule sans art ; Un genou s^r la pierre, Comme un ange en prière, Il lève son regard.

Rien ne peut le distraire D'auprès du baptistère, Ni les fleurs du plafond, Ni le chant des cantiques,

Ni les douces musiques Qjic les sœurs blanches font.

Pourtant, à votre entrée Bruyante et préparée, Madame, il s'interrompt; En frôlant votre frange, Une rougeur étrange Monte jusqu'à son front.

Pour vous donnw Teau sainte Il se lève avec crainte.

Gracieux, incertain ; Il sourit, veut et n'ose.

Et d'un bout de doigt rose Effleure votre main.

Madame, il est une heure Où, datis votre ddttiédfe Qui s'ouvre poUt le bâl, Lorsque la valse Otidoîe Avec un brliit de soie Incessanîttient ^gal ;

Il est une heure, dis-je, Où votre œil se dirige Vers le balcon désert ; Où, fuyant Tair qui brûle, Vous cherchez la pendule Au milieu du concert.

Cette atniôsphèi-e ardente, Cette flamme âbbndatite, Cet éclat dailS là nuit, Ces fleurs que rôh pfôdlgue, Tout cela vous fatigue Et vous remplit d*ennui.

Et vous prêtez l'oreille, Car — soudaine merveille — On entend au lointain Comme un bruit de guitare, Q.ui passe et qui s'égare, Et dont le chant s'éteint...

Alors, à la croisée Nonchalamment posée, — Le voile soulevé, — De votre main gantée Une rose jetée Tombe sur le pavé.

Au détour de la rue.

Vision apparue,

Tout à coup et sans bruit, Du pilier qui le cache Un homme se détache, La ramasse et s'enfuit.

« Holà ! mon jeune maître, « Vous plairait-il peut-être « De me faire l'honneur « De croiser la rapière, « Si vous n*avez à faire <( Qu'à baiser cette fleur?

« Près l'hôtel de ma femme « J'ai pour vous une lame, « Vrai joujou de muguet, « Qui s'usait sur les pierres, « Depuis trois nuits entières « Qu'ici je fais le guet.

46 tUÉ POUR ÙKË ROSE

« Mon jeune maître, en garde 1

« La lune nous regarde

« Avec des yeux tremblants... »

Mais Tamoureux s'arrête

Et détourne la tête :

« Horreur 1 des cheveux blancs 1 »

« — Est-ce le réverbère

c< Qjn vous jette en arrière

« Et fait votre stupeur?

« Ah 1 dit-il, je devine :

« Visez à la poitriae,

« Si le front vous fait peur I »

Et le combat s'é&gagë

Furieux, plèiii dé ràgê ;

Et l'on ne voit bientôt

QjLie deux éclairs, — deux lames.

Deux prunelles, — deux Aamnàes,

Deux souffles, — pas un mot ;

Deux niasses ((lii s'évitent.

Deux poignets qui s*agitânt,

TUé POUR UNE BOSE 47

Dont l'un plonge — et revient 1

Puis une chute lourde,

Une prière sourde,

Du sang, — un cri, — puis rien...

Seul, au coin d'une borae, Don Juan, pâle et morne, Demeure jusqu'au jour.

Son jeune cœur se navre ; C'est son premier cadavre, C'est son premier amour.

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