‹ Les poésies complètes de Charles MonseletChapitre 112 sur 179 · DUPONT ET DURAND · texte numérisé non relu

DUPONT ET DURAND

d'après Alfred de Musset

DURAND

Que vois-je donc là-bas? Quel est ce mortel sombre Dont le regard perçant semble interroger l'ombre, Et dont l'habit râpe trahit l'orgueil vaincu? Pourvu qu'il n'aille pas m'emprunter un écu!

DUPONT

Je ne me trompe pas : cette barbe fournie Et ce nez effronté tout ouvert pour la pluie. Et ce je ne sais quoi d'aigre et de ténébreux, C'est Durand, mon ami des jours malencontreux. Bonjour, Durand.

DURAND

Dupont!

DUPONT

Oui, mon cher, c'est moi-même.

2l6 DUPONT ET DURAND

DURAND

Toujours aussi piteux, et toujours aussi blême! Tu n'es donc pas encore à la maison Dubois?

DUPONT

Et toi, je te croyais à décharger du bois

Au port Saint-Nicolas ou quai de la Tournelle.

DURAND

Fi! mon cher, j'ai dompté la fortune rebelle.

DUPONT

Ami, te souvient-il de ces temps hasardeux Où, n'ayant pas pour un, on en faisait pour deux? On me trouvait déjà fort en économie Politique, et ferré sur mon autonomie.

Je promettais; j'avais un certain entregent, De l'acquis, mille dons, excepté de l'argent. J'étais tout préparé pour la diplomatie; J'aspirais au pouvoir,

DURAND

Oui, c'était là ta scie.

DUPONT

Ne raille pas. Je fus préfet au Seize-Mai.

C'était l'heure, tu sais, d'un héroïque essai.

J'étais tout designé par tout ce qui témoigne :

J'avais un front d'airain, on connaissait ma poigne.

On m'envoya, sachant combien j'étais hardi,

Dans un département revèche du Midi.

Ah! Durand, que je sus, dépassant toutes bornes,

DUPONT ET DURAND 2f7

Saisir du premier coup le taureau par les cornes!

De maires et d'adjoints quel massacre je fis,

El que d'instituteurs par mes soins déconfits!

Un instant je le crus, naïf fonctionnaire,

Abattu, ce taureau révolutionnaire...

Mais il n'en était rien, les faits l'ont trop prouvé;

Et le poste important et que j'avais rcvé

— Espoir déçu! retour des hautes destinées! —

A manqué tout à coup h mes mains cramponnées!.

DURAND

Pauvre cher! Et depuis?...

DUPONT

Depuis, tout a raté Pour moi, tout! Je suis en disponibilité. Mon avenir si beau se lézarde et se tronque. Anxieux, je réclame un mouvement quelconque; Il saura me trouver, n'importe à quel moment, Mûr pour la volte-face et prêt au changement, Servant ou combattant les causes les meilleures, Serviteur de tout maître et de toutes les heures.

DURAND

Quel heureux naturel! quel facile penchant!

DUPONT

Mais toi, raconte-moi ta vie, ami touchant. Parle. Je t'ai connu jadis commis libraire. Ton visage boudeur à nul ne semblait plaire, Et nul ne te plaisait non plus. A contre-cœur Tu faisais des paquets de livres, et, moqueur,

2l8 DUPONT ET DURAND

Amer, bourru, sournois, te préparant aux luttes, Tu disais en parlant des critiques : « Ces brutes! »

DURAND

Je ne suis pas changé, Dupont, mais j'ai grant^, Grandi jusques aux cieux !

DUPONT

J'en suis éplafourdi.

Et quel est ton métier? Es-tu capitaliste Ou photographe?

DURAND

Non. Je suis naturaliste.

DUPONT

Naturaliste? Ah! ah! Tu vends des animaux Empaillés?

DURAND

Pas du tout.

DUPONT

Ou bien des minéraux?

DURAND

Je produis des romans d'espèce singulière.

DUPONT

De quel genre?

DURAND

Du mien. J'ai trouvé ma manière.

Vois-lu, Balzac, c'est bien ; Concourt, ce n'est pas mal

Page 1