DUMAS DE LA PAILLETERIE
C'est toujours ce poète amoureux du galon, Noir par le bout des doigts et rouge du talon. Pour suffire à sa vie en éclat dépensée, Il s'occupe sans trêve à traire sa pensée, Et, brochant nuit et jour des ouvrages nouveaux, Laisse bien loin Hercule et ses douze travaux. Puis, lorsque c'est trop peu des livres à la rame, Il s'en va demander le reste au mélodrame; Et, jetant sur le dogue une peau de lion, Il lui fait en gros sous suer un million.
« Bienheureux Scudéry, dont la fertile plume Peut sans peine en un mois enfanter un volume. » — Ainsi parlait Boileau. — Qu'est-ce donc qu'il dirait. Le cher homme, aujourd'hui? Comme il s'étonnerait De voir en plein Paris les éditeurs-libraires Pourchasser le troupeau des forçats littéraires Et leur faire traîner, en dépit du haro, Le boulet de la suite au prochain numéro. Unchef-d'œuvre par jour! — Ah! pauvre vieuxcritique. Dors bien dans le tombeau de ton volume unique!
Monsieur de Scudéry n'a plus cette douceur De pouvoir emprunter la plume d'une sœur; Mais, quoiqu'il en gémisse, on lui sait en revanche. Une collection de scribes, — plein sa manche; Ils sont les grossoyeurs de besogne, qui font, Sur sa toile en papier, le ciel ou le plafond, Posent les tapis neufs, et sèment avec grâce Des fleurs sur le chemin du héros quand il passe: Ou, devant un sofa, perruquiers de boudoir, Peignent les blonds cheveux de l'amante au miroir.
DUMAS DE LA PAILLETERIK bj
Il a, qracc au faux f^oût où notre siècle vof^ue,
(]etle f^loire de stras qu'on appelle la vogue,
Et, bien mieux qu'autrefois, les Barbins empresses,
Ouvrent leur coffre-fort à ses bras retrousses.
Tant d'or mélodieux rend sourd h la critique! —
C'est si doux de jouer au géant poétique,
De se donner les airs d'un colosse, d'un roi,
De dire : Le théâtre et le roman, c'est moi!
Et de voir, à travers ses jambes écartées,
Passer de ses rivaux les Hottes dématées !
Monsieur de Scudcry promène maintenant Du levant au couchant son faste impertinent. Titres, broches de croix, maîtresses, équipages, Tout abonde chez lui; — marquis, il a des pages. Il fait par les faubourgs, gentilhomme arrogant. Jaillir sa fantaisie en jet extravagant; Corneille passerait à pied, en cape grise, Poète marguillier revenant de l'église, Que, poussant son carrosse à travers le ruisseau, Il éclabousserait le Romain en manteau.
Car c'est là son caprice, exubérant, immense,
D'illuminer ainsi sa fougueuse existence,
De passer au milieu d'un vivat éclatant,
Comme un César, — ou comme un vendeur d'orviétan,
Et quand il a fini d'improviser un livre,
De se jeter au sein de la foule et d'y vivre
Ardemment, les deux bras ouverts à tout plaisir,
De donner sans relâche à boire h son désir;
Sans craindre, — ayant laissé sa muse sur la porte,
— De la trouver, un soir d'hiver, glacée et morte.