CL IV
Dicton
Espoir abuse nostre vie, Car si tardif en est l'efFect Que la mort plus tost nous dévie Qu'espoir n'a son plaisir parfaict.
De Gylon
La lune est belle et clere Et le soleil aussy ; Mais Gylon nous esclere De beaulte, sans mercy.
Au seneschal de la maison de Rhodes, lors baillif de Manoasque
Saige bailly, patron de vigilance,
Cler œil d'honneur, digne aureille de prince,
Ne mectez point Colin en oubliance
Qui en vous seul son espérance évince :
Il est d'habit tout descouvert et mince Et vous voyez l'yver qui le menace ; Pourvoyez donc que le froid ne le pince, Monsieur Fa dict, joygnez y vostre grâce.
Au Commendeur des Ruyaulx
Nobles Ruyaulx, sources d'honneur très vives,
Qui ne seichez pour challeur ne froidure,
Quand Monseigneur tiendra ses hautz convives,
Ou vous servez manne, baulme, et verdure,
Remonstrez luy, par voix repercussives ,
Le grand besoing que j'ay de couverture.
Jadis a Nice, en ses grâces naifves.
Il commanda que jeusse une vesture ;
Mais son bailly a façons tant restives
Que n'ay rien eu : pour Dieu prenez en cure !
Au nepveu du grand maistre de Rhodes , Aurigny
Si Sarragoce avoit des chaulx yvers Comme Ethiope ' ou bien heureuse Indye % Peu me seroit veoir mes os descouvers Fors pour la fm honteuse et enlaidye,
* Ethiopie.
- Les Indes.
Comme Apolon ou Dauys son couvers, Content seroys de toille mal ourdye.
Mais le grand froid, trouvant mes pors ouvers, Me presse tand qu'il fault que je vous die Que si Monsieur* par vous n'entend mes vers, Aspre froidure est dessus moy brandie.
Dizain baille au vice-chancelier de Rhodes
Le moys de may est ung plaisir et joye Que l'œil extraict de verdures et flours Nez en buissons, prez, forestz, et saulsoye, Dont il s'engendre ung appétit d'amours, Ung hault espoir, ung profond pensement Qu'on ne sçauroit dire en cent mille jours. C'est ung doulx temps faict pour esbatement, Qui nobles cueurs a gtands choses exalte : Par la s'en suyt bien evidentement Qu'il n'y a point de moys de may en Malte.
Au Grand Maistre de Rhodes
Pourquoy faict il en Malte si grand chault ? Qui meult Phebus d'y splendir et reluyre,
' Philippe de Villiers de l'Isle-Adam , grand maître de Rhodes.
Veii que tout bieu en amours y detTault ? Quelle beaulté ad ce le peult induyre?
Ny Clymene, ny Daphne ' si rencoatre, Nulle Gylon. Qui ce faict doncq tant luyre? Sont tes vertuz qu'il espart et demonstre Jusques aux desers pour les faire produyre.
Pouvrete souffre tout
Doulx et plaisant jadis me fust Testude,
Mais pouvrete dure et espouventable
Me faict trouver l'escole austère et rude ;
Dont maintenant puisque l'on tient a fable
La poésie et que le populaire
Nomme Testât d'icolle misérable,
J'ayme trop mieulx au temps céder et plaire.
Des jugemens inegaulx
C'est ung grand cas du jugement des hommes Tant sont entre eulx d'opinion diverse, Les ungs auront veu Logicques et Sommes, Qui jugeront du tout a la traverse.
Et tel en court entre les grands converse
1 Clymène et Daphné, nymphes aimée;; d'Apollon.
Qui semblera opiner saigement, Qui maintenant mectra a la renverse Ce qui a loz en tout bon jugement.
Dont vient cela qui faict la controverse ? Peu, trop, ou rien causent l'estrangement.
A ung quidam vicieulx de cueur et de corps
Difficile est le couraige pourtraire ;
Le corps se peult demonstrer en paincture ;
Ces deux cas cy en toy sont au contraire
Car, révélant tes malles meurs', Nature,
Chascun en a notice et ouverture.
Mais le tien corps villain, salle et difforme.
Qui le paindra, quand nulle créature
En daigne veoir ny regarder la forme ?
A luy-mesmes
Ton nez jadis estoit si très a dextre Qu'ouvrant la bouche on jugeoit a tes dentz Facillement quelle heure il povoit estre. Mais aujourduy, par honteux accidens,
* Mauvaises mœurs.
V t'a, et dehors, et dedans
Si fort menge mesmement ton grand nez, Qu'ores tu es de tous les regardans Nomme camus, pourry, puant, punez.
Encores a ce flagitieux
Du bien ou mal qu'aux aultres auras faict Actends d'aulLruy la pareille et Telfeet.
De Francoyse maucourtoyse
Bien tost après que Francoyse fust née Et quelle peult eslever l'œil aux cieulx, Elle eut des dieux tel bien et destinée : Premier, Pallas luy feist le sens heureulx ; Venus, après, luy donna ceste bouche Dont le baiser est si très savoureux ; Diane, l'arc duquel bestes a touche ; Crato, les yeulx ; et la langue, Mercure ; Juno, les braz; Mars, le cueur sans reprouche. Puys, Jupiter forma sa belle alleure ; Les cheveulx blonds eut de Aurore la belle ; L'accueil, d'Amour; des Grâces, l'ornature.
Somme elle a tout de divine cervelle.
Las ! pourquoy doiicqs, dictes-moy, beaux amys,
Est elle aiiisy rigoreiise et cruelle
Vers ceulx qui sont a tout son gro soubzmis ?
Souhetz de l'abbe de Bourgueil
Gomme quelqu'un vist Phelippe Hurault' Heureux de nom, sang-, sens, grâce et richesse. Il luy enquist si rien vouloit plus hault. — Ouy, dist il, encore une noblesse Que puisse a tous proufiter et valoir Et demeurer tousjours en ce vouloir.
D'un eunuque fin valet
Comment gangna Pineau tant de procès, Veu qu'il n'avoit ny bons ny faulx tesmoings. Pas grand argent, moins aux dames d'accès? Pesche en trouble eau l'enrichit de tous points.
* Philippe HuraulL de Ciiéverny et de la Grange, fils du baron d'Huriel, gouverneur du comté de Blois, conseiller d'État et intendant des finances, fut nommé abbé de Bourgueil en 1313, abbé de Saint-Nicolas d'Angers en 1523, abbé de Marmouliers en 1337. Mourut à la Bastille le 11 novembre 1339.
Blasons du fol Polithe
Regardez bien tous en ma face Si j'eu sens pour vous faire rire Et n'en cercliez plus, car ma grâce Sans moy se tairoit a la dire.
Aultre
Tel me créa Dieu Eternel,
Tel me forma dame Nature,
Et ma mère me porta tel
Et si plaisante créature.
Mais dictes moy, a vostre advis.
Qui m'a des troys les sens ravis ?
Aultre
Je suys Polithe, aussy poly
De corps, de mine et de semblance,
Mais le sens me fut aboly
Du propre jour de ma naissance.
Parquoy merveilles ne se fault
Si en ce cas le paintre fault.
Aultre
Si Nature me fust marrastre
Et a vous gracieuse mère,
N'en pensez moins estre mon frère :
Je suys de chaulx et vous de piastre.
Ris tu de ma veze \ ou de quoy
Je suys ainsy painct et pourtraict?
Ou pour me veoir rire d'effroy ?
Si dont je ris. Tu as ung- traict
De folye aussy bien que moy ;
Et sy mon pourtraict t'y attraict,
Que eusses tu faict lors par ta foy
Quand je parloys si bien d attraict ?
Or ma veze ne sonna oncqucs
Beau sire, pourquoy ris tu doncques ?
CLXXflI
A Philippes '
Jamais vous ne vous chastirez, Mensonge en vous a pris son ply.
Tant plus vivrez, plus mentyrez :
Vous estes menteur acomply.
' Sorte de cornemuse, en usage dans le Poitou. En Anjou on appelait veze un petit instrument du même genre, que l'on faisait vibrer (vezer), sur les dents.
' Voir ci-dessus CXF-.I.X.
Mais quand bien menty vous aurez Et mys voz amys en oubly, Le proufit que vous en ferez Sera de vergongne remply, Dont ung jour mal vous trouverez.
Amendez vous je vous supply !
Aux Rhetoriciens modernes
Tous ces dizains que l'on faict aujourduy Sont inventez a l'honneur des rondeaux Et au mespris de celle ou de celuy Dont le renom vainq leurs sens et travaulx. Car les dizains, n'en déplaise a aultruy, Sont vers sans art pour débiles cerveaux, Qui de tous arts, fors du leur, ont ennuy, Et de leurs riens font œuvres magistraulx. Mais s'on en croit le grand prince du Puy Clorre et rentrer sont miracles nouveaulx.
A ung trompette des dizains de Marot et Jamet *
L'huytain a part et chascun des dizains Sont fort bien faietz, et ny voy que redire, Mais la faveur qui les rend si haultains Mérite plus, car sans elle a vray dire
• Lyon Jamet, l'ami de Clément Marot, qui lui écrivit en 1525 de la prison du Châtelet l'ingénieuse épître où sous le symbole du rat il invite son ami Lion, à solliciter sa grâce.
Tous les escriptz de Marol seroient vains. Et ne pouiToit Jamet jamais escrire.
Je les conguoys : ilz ont la grâce es mains, Grâce, bon Dieu ! grâce de Reine et Sire, Dont bas espritz deviennent souverains Et qui bien peu faict grandement suffire.
CLXXYI
A l'esleu Devyn, estant sa femme en couches
Je vous vrais en ces grands couches veoir Si je po\ois en croire mon désir.
Mais il m'a faict tant de foiz dueil avoir Qu'en le prenant il m'en fault dessaisir Et en son lieu grand regret recepvoir, Regret de bien engendrant desplaisir. Ainsy voyez mal de bien concepvoir Et mon désir en désirant moysir.
Dont vient cela, le voulez vous sçavoir ? C'est qu'on n'a pas de bien faire loysir.
A Phelippes le paresseux
Paresse ! tiens toy bien, paresse.
Jamais le temps ne le fauldra
De prendre soucy, c'est simplesse ;
Car ce qui doibt venir viendra
Et de rien n'y sert la vitesse ;
Qui part de bonne heure attaindra :
Si le loup estrangle l'asnesse Tandis que le mouliu mouldra, Phelippe en rid à sa jeunesse, Et prenne la peau qu'il vouldra • !
CLXXVIIl
Oraison a la requeste du commendeur Tinteville, faicte a Chambery
Plus que sainct, devotieux Suaire ^
Dont le pleigeur d'humaine créature,
Crucifie en croix patibulaire,
Eut après mort première couverture !
0 linceul sacre, ou la digne figure
Du Fils de Dieu est sus le vif empraincte !
Linge éternel ou tante chose est paincte,
Qu'en ton aspect tout cueur tremble et souspire I
Dieu creu en toy sa grâce nous respire.
0 de la Foy l'excellent reliquaire,
Le vray pourtraict du hault Dieu de nature,
Pris au cercueil, et noble sanctuaire
Ou par troys jours il fut en sépulture !
' Presque toutes ces phrases sont des proverbes et dictons du temps de Colin.
^ La relique du Saint- Suaire, aujourd'hui dans la chapelle royale de Turin, est de quatre mètres de toile de lin, jaunie et rayée, comme du hasin, tachée de sang, notamment à la place de la tête du Sauveur. En io36, François I'"'^ l'avait emportée de Chambery à Turin, d'où Rrissac la rapporta. Entre 1559 et 1578 elle fut définitivement amenée à Turin. (Voir Thomas Chiuso, La SS. Sindone. Torino, 1885, in-18, pp. 52 et suivantes.)
Le vil pécheur, tache de forfaiciure, Triste et honteux devant cil me présente Dont le sang vif en toy se représente ! Sang- distille de son humaine essence Criant mercy de ma eoulpe et nocence !
0 beau Linceul ou Dieu voulut pourtraire Sa Passion et la mectre en paincture, De ce pur sang qu'on feist de luy extraire A ruddes coups d'excessive bapture !
0 remanant de la riche taincture Dont les péchez des humains aggravez Myrablement furent taincts et lavez Et puys absoubz au parlement suprême Par l'efficace et vertu du baptesme !
0 Rédempteur piteux et débonnaire Filz d'une vierge entière et sans fracture ! Enflamme en nous ung dévot luminaire Pour veoir plus cler ta saincte pourtraicture Que tu laissas a Ja joye future Et reconfort de tous bons chrestiens ; Loge en noz cueurs ta grâce et l'entretiens A contempler ta dure Passion Et prends enfin de nous compassion.
Amen.
Les beaulx noms ne font pas les gens de bien
Frères très bons, voslre nom sonne bien; Mais touteffoys n'en prenez point de gloire,