INTRODUCTION
Il est des villes dont le vieux nom nous reporte à nn pa.'^sé si loin de nous, que la tradition seule peut en justifier l'étymologic historique. Si vous visitez jamais la petite cité d'iïuntingdon {pays de chasse), capitale du comté du même nom en Angleterre, vous y chercheriez en vain les traces de la forêt giboyeuse, au milieu de laquelle quelques chasseurs fondèrent ses premières maisons avant la conquête normande. Sa belle rivière, rOuse, n'arrose plus d'autres arbres que les rares saules de ses bords; sa grande plaine, où broutaient jadis le cerf et le daim, verte prairie au pi'intemps, marécage souvent inondé pendant l'hiver, n'offre plus guère au chasseur d'autre gibier que le canard, la sarcelle et les diverses espèces d'oiseaux qui se plaisent dans les contrées humides.
Vous aimez peut-être les ruines : vous avez lu dans la Dritannia de Camden et dans la chronique d'Henry, qu'il unlingdon avait autrefois quinze belles églises, un
prieuré de chanoines, un couvent de dominicains, une léproserie, un hôpital richement doté, un château bâti primitivement par les légions romaines, puis restauré au moyen âge par un prince d'Ecosse, qui prenait le titre de comte d'Huntingdon, etc., etc. Hélas ! pas plus de vestiges des églises, des monastères, des hospices et du château, que des chênes de l'antique forêt !
Toutes ces choses, que regrettent l'artiste et le poëte, sont fort indifférentes aux habitants actuels d'Huntingdon, occupés, la plupart, de la fabrication de leur excellente bière. Cependant cette industrie n'est plus ce qu'elle fut du temps de Cromwell, dont on sait que la famille de croyait pas déroger à sa noblesse en vi- j vaut du produit de sa brasserie d'Huntingdon. Les com- " patriotes du Lord Protecteur vous montrent encore, avec une certaine vanité, le site de sa maison paternelle ; c'est leur monument, le seul. Je ne sais si c'est par respect pour cette grandeur de l'histoire ou par amour du comfort que cette maison a été trouvée trop petite par un des derniers propriétaires : elle a été convertie en une habitation plus vaste et plus commode sans doute ; mais il est bien permis de déplorer que cet honnête Anglais de notre siècle n'ait pas laissé subsister au moins la simple chambre où la femme du brasseur mit au monde celui qui devait trôner à la place des Stuarts dans les palais de la Grande-Bretagne ; cette chambre où l'enfant prédestiné vit un jour un spectre ouvrir brusquement les rideaux de son lit, pour lui dire, comme à un autre Macbeth : Tu seras roi! h
En l'année 1765, îluntingdon n'avait guère, comme
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de nos jours, (qu'une population de deux mille âmes : c'était donc une petite ville où tous les habitants se traitaient de voisins, où le moindre événement faisait époque, et où il était impossible qu'un étranger pût venir se fixer sans provoquer autour de lui les mille et une questions de la curiosité. « Rome ou le désert! » s'écriait je ne sais plus quel ancien (^) : il n'y a que dans les grandes foules ou dans une solitude complète qu'on peut passer inaperçu. Cette réflexion n'avait pas été faite sans doute par un jeune homme venu depuis quinze jours à Hintingdon avec le projet d'y vivre dans la retraite, de fuir le monde pour se livrer à l'étude, de ne fréquenter d'autre réunion que celle de l'église, et de borner ses distractions à une paisible promenade sur les rives de l'Ouse. Il avait retenu une chambre garnie, où il était servi par un domestique qui l'avait accompagné, et qui, presque aussi silencieux que son maître, éludait toutes les interrogations qu'on lui adressait. Il en résulta bientôt une extrême envie de savoir qui ce pouvait être. Livré aux conjectures du prochain, le modeste inconnu passa successivement par tous les degrés de l'échelle sociale, tour à tour proscrit et prince déguisé, suivant le caprice de ceux qui voulaient à tout prix avoir deviné son histoire. En général, cependant, toutes les suppositions lui étaient favorables, tant son air souffrant et résigné, tant sa physionomie, plus timide que sauvage, intéressaient tous ceux qui le rencontraient. Son assiduité aux offices, l'attitude de sa
1 N'est-ce pas saint Augustin?
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prière, ifidiqnaien*t un chrétien pieux. Or, quoique les familles d'i[untingdon ne fussent pas ennemies des plaisirs mondains , elles eussent peu estimé quiconque n'aurait pas rempli ses devoirs de bon protestant; et le révérend pasteur, M. Hogdson, n'avait pas à se plaindre que la danse et le jeu détournassent aucune de ses ouailles les jours où sa parole les rassemblait autour de sa chaire.
Dans cette congrégation de fidèles, qui formait la majorité des sages habitants de la petite ville, On dis^ tinguait quelques familles animées encore d'un zèle plus ardent pour leur salut, et qui, écartant toute récréation profane, suivaient pins rigoureusement ce que, dans la langue du catholicisme, nous appellerions les pratiques de la vie dévote. La famille Morley-Unwins aurait pu être citée comme le type de ces saintes maisons, toutes parfumées du baume des bonnes œuvres, et où la parole la plus insignifiante semblait faire partie d'une prière ou d'une exhortation chrétienne. Cette famille se composait de son chef, M. Morley-Unwins, patriarche par ses années, et respectable ecclésiastique, qui préparait des élèves pour l'Université. Sa femme était plus jeune que lui, et, quoique mère d'un fils de vingt ans et d'une fille de dix-huit, la douce sérénité d'une vie dont la piété réglait toutes les émotions lu; avait conservé une fraîcheur de jeunesse qui la faisai' prendre souvent pour la sœur aînée plutôt que pour h mère de ses enfants. Il y avait dans le caractère d( M. Morley-Unwins quelque chose de la simplicité di vicaire de Wakefield; et le jeune William, destiné pa lui à l'étal ec(:lésiasti(j[uc, ne ressemblait pas mal, pn
sa candeur, à cet excellent A'Ioïse. que Goldsmith a donné pour second fils à son héros. Mais M. Morley n'avait pas à combattre chez lui ces petites vanités, qui ne contribuèrent pas peu aux infortunes de la famille Primrose. Dans leur toilette des dimanches , sa sage moitié et la jeune miss Unwins laissaient voir qu'elles se paraient pour le Seigneur et non pour les hommes. Aussi jamais un fat sémillant, comme le squire Thornill, n'eùl attiré leurs regards; il n'aurait pas même eu l'honneur de leur inspirer de l'antipathie en cherchant à se faire remaniuer d'elles; il serait resté inaperçu, ou tout au plus il fût parvenu à exciter ce genre de curiosité froide que nous éprouvons pour un être d'une nature tout à fait différente de la nôtre.
Mais le pieux étranger d'tîuntingdon ne pouvait manquer d'intéresser au plus haut degré la famille Morley- Unwins. Par une attraction mystérieuse, ce fut là surtout que la chariîé chrétienne s'émut pour lui, et devina qu'il était envoyé providentiellement à Huntingdon par fiueljue ange consolateur. Une sympathie fraternelle le rapprocha tout d'abord du jeune Morley-Unwins; et, chaque fois, le même hasard plaçait dans l'église, à côté l'un de l'autre, ces deux hou unes qui, avant de s'être parlé, se regardaient comme s'ils se fussent déjà rencontrés ailleurs. Enfin, triomphant d'un reste de discrétion, un matin que l'étranger se rendait, après la prière, sous une allée d'ormeaux, oij, depuis son arri- \ée. il avait plusieurs fois porté ses rêveries, William Morley l'y suivit, l'aborda, et lui demanda son amitié. Un (juart d'heure d'entretien leur suffît pour s'ouvrir
leurs cœurs. En se quittant, ils se serrèrent la main avec une étreinte qui équivalait aux plus solennelles protestations d'un attachement inaltérable.
Le jeune Morley-Unwins rentra sous le toit paternel avec un air de bonheur inaccoutumé qui frappa sa famille. « Je connais enfin l'étranger, s'écria-t-il, et je vous le présenterai dimanche. Ce n'est ni un grand personnage qui garde l'incognito, comme le prétend le voisin Ratcliffe , ni un joueur ruiné, comme le disait hier encore le voisin Merwin; mais si rien d'illustre ou d'extraordinaire dans sa vie n'est capable de contenter la curiosité qu'il a tant fait parler dans Huntingdon, tout justifie cet amour de frère que j'ai res- 1 senti pour lui ; c'est un vrai chrétien qui a beaucoup souffert et que Dieu a éclairé providentiellement par la : souffrance : il s'appelle Cowper, el, comme moi, William.
— Nous le recevrons de notre mieux, dit M. Morley le père, et vous auriez dû, mon cher William, lui offrir de partager notre dîner du dimanche.
— J'y suis à temps encore, mon père, car je le reverrai demain. »
Le lendemain, l'invitation fut faite et acceptée. Le dimanche suivant, l'étranger passa la plus grande partie de la journée dans la famille Morley-Unwins, et il ne la quitta qu'après avoir promis de fréquentes visites.
Quinze jours à peine s'étaient écoulés, on eût dit qu'il avait renoué, dans cette sainte maison, les liens d'une ancienne parenté ; mais quelque obscur que soit encore William Cowper, comme ce nom doit être un jour celui.
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de l'un des plus grands poêles de la Grande-Bretagne, et que notre but est de révéler à nos lecteurs les sentiments les plus intimes de ce génie, qui s'ignorait alors lui-même, c'est lui qui va continuer son histoire : nous allons citer les fragments d'un journal où il enregistrait les pensées et les actes de sa vie, espèce de confession adressée à une amie d'enfance, ou plutôt à une muse mystérieuse, dont il évitait de prononcer le nom devant les hommes.
Journal écrit a Huntingdon i. — Huntingdon, année 1765.
J'avais renoncé à vous voir et même à vous écrii'e, ïhéodora; mais vous m'approuverez d'obéir à la voix de ma conscience, qui me crie de rétracter une coupable malédiction, et de justifier à vos yeux, comme il est justiflé aux miens, celui que dans mon cœur j'avais accusé d'être un mauvais père.
Oui, Théodora, j'avais maudit celui que je croyais l'aveugle ennemi de sa fille, celui qui lui avait défendu d'être à moi, celui qui avait pu vous dire que votre amour ferait votre malheur, celui qui n'avait que trop
1 Ce n'est qu'en 1824 que la mort de Théodora Cowper a permis aux nouveaux biographes du poète d'expliquer le mystère d'une foule dallusions dans ses premiers vers et dans quelques-unes de ses lettres. Théodora mourut âgée de plus de quatre-vingts ans, fidèle à la mémoire de son cousin, et ayant tenu le serment de n'aimer jamais que lui. Elle avait autrefois confié son histoire à une dame française, Mi'« Eléonore de Rollonforl, jetée en Angleterre par la tempête de la révolution, et qu'une situation analogue y rendit son amie. Dans notre histoire de M. de VÉtincelle, que nous avons publiée en 1838, le lecteur pourra connaître M>'« de Rollonfort, et deviner facilement que c'est d'elle que nous avons reçu ce fragment, qui n'a pas été publié encore à Londres, et qui n'y sera probablement pas publié.
raison, celui dont la prudence sévère vous a préservée
d'être la compagne d'un insensé Il avait raison;
qu'il me pardonne, et pardonnez-moi vous-même, vous, sa fille, vous qui m'aimez toujours, je le sais, mais que je délie de vos serments, et à qui je ne demande plus qu'un peu de pitié.
Voici trois mois que je suis sorti de Saint-Albans, de la maison des fous, Théodora! Voici trois mois que je suis calme, mais non guéri, car toute ma raison consiste dans la force de dissimuler ma démence , de mentir à tous, excepté à vous, de peur que, généreusement imprévoyante comme vous fêtes, voljs ne persistiez à vouloir consacrer votre vie à votre William, pour être pauvre avec lui et malheureuse avec lui, ainsi que vous le disiez à votre père lorsqu'il masqua de prétextes cha]'itables son refus d'approuver notre amour. Je lui dois la réparation de me montrer à vous tel que je suis, et de vous laisser entrevoir le cercle fatal oij j'ai failli ^'ous emprisonner, en vous faisant partager l'espèce de double existence que je mène au milieu des hommes, existence affreuse qui me livre à l'incessante lutte de mon imagination et de mes sens, de l'illusion et de la réalité.
Si encore je n'avais à combattre que les erreurs de la vue ou de l'ouïe ! mais non, c'est avec les yeux de fâme que j'ai d'étranges visions, c'est une voix intérieure qui me parle pour me dire si je suis abusé ou non par ma Vue et mon Ouïe. Cependant je parais calme, je me mêle à la conversation tel qu'un interlocuteur paisible et raisonnable qui voit et entend comme tout le monde.
Ah I si l'on savait ce que me coûtent ce calme, ce sàiiyfroiti, cette logique, on ne s'étonnerait pas que je sois quelquefois tenté de m'écrier : « Qu'on me ramène à Saint-AlbaUs! je suis fou, je veux retourner au milieu (les fous pour me reposer des efforts de nia prétendue raison ! Là, du moins, je pourrai pousser le cri du désespoir qui m'étouffe ici ; je pourrai , sans contrainte , faire connaître ce que j'entends dire ou crois entendre, ce que je vois ou ce que je crois voir, répondre tout I haut à mes amis ou à mes ennemis visibles et invisibles. Mais déjà, Théodora, ce langage ne vous paraît-il pas appartenir à la démence ?... Me comprenez-vous, Théodora, vous qui me ilisiez, vous en souvient-il ? que toutes mes pensées vous étaient connues par divination, et ([ue, dans notre silence même, vous saviez interroger mon âme, lui dérober ses pensées une à une et la forcer de se révéler à la vôtre ? Hélas ! je m'en souviens, moi : vous deviniez souvent juste, et je me rappelle, entre autres, ce soir où, remplaçant votre pédagogue. Je dictais une leçon à votre sœur et à vous. Quoique vos deux grandes pages continssent à peine une phrase du livre, je fus obligé de convenir que votre copie n'était pas moins exacte que celle d'Henriette, avec cette différence qu'elle avait rendu la lettre et vous l'esprit de la dictée du professeur.
Mais alors, Théodora, votre William était encore semblable aux autres hommes ; il n'avait de secrets que ceux de notre amour; aujourd'hui je ne sais si votre perspicacité ne serait pas mise en défaut par le masque d'impassibilité dont je couvre mon visage; je ne sais si
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VOUS ne seriez pas abusée la prcmiùie pur la sérénité de mon regard et l'intonation naturelle de ma voix. Apprenez donc de moi-même ce que je suis devenu, et bénissez la prévoyance de votre père. Sans doute, Henriette vous aura communiqué les lettres que je lui ai écrites ; cette excellente cousine se sera empressée de vous confirmer la nouvelle de mon entière guérison. Vous savez donc que mon frère m'avait trouvé ici un appartement garni où le fidèle Robert a voulu m'accompagner. Après quinze jours d'isolement complet, je me suis vu tout à coup recherché et accueilli par la famille Morley-Unwins comme un parent qui arriverait d'un pays lointain.
Toute cette famille est sainte ; c'est une maison où habite la paix du Seigneur ; et lorsque j'y suis entré la première fois, l'ordre qui régnait dans l'arrangement intérieur, l'ameublement simple, mais brillant de propreté, le petit jardin parfaitement cultivé dont j'apercevais les plates-bandes régulières de la fenêtre du parloir, la tenue décente de la servante, et jusqu'au chien qui, au lieu d'aboyer à l'inconnu, s'était levé pour venir me lécher la main avec une prévenance respectueuse ; tout me pénétra d'un sentiment de bien-être que je n'éprouve plus qu'à de longs intervalles depuis longtemps. Je ne sais, me disais-je, quelle douce confiance m'inspire cette maison, à moi, timide comme je le suis ordinairement, et tourmenté d'une si pénible incertitude quand je vais rendre la visite la plus insignifiante. Serait-ce enfin ici le port après la tempête, où je pourrai me hvrer à ces affections douces qui doivent peu à peu me rattacher à la vie et au commerce des hommes ?
Ainsi préparé par l'aspect des lieux, que vous diraije de l'effet que produisit sur moi la vue des personnes? Il n'y eut pas entre nous un moment de gêne ni d'embarras, lorsque mistress Morley descendit et commença avec moi une conversation à laquelle vinrent successivement se mêler son fds et son mari.
Depuis je fus leur hôte assidu , l'hôte de chaque jour, mêlé à tous les détails de leur vie, et attiré vers eux comme par une ancienne habitude. Je ne vous raconterai pas toutes les prévenances dont je me vis l'objet; on semblait ne s'occuper que de moi, et à quelque heure que j'arrivasse , à quelque travail , à quelque plaisir que je vinsse m'associer, ma place était toujours prête, ma présence toujours attendue. Je me demandais par quelle secrète influence je me trouvais prévenu dans mes désirs : tantôt c'était le vénérable M. Morley qui me proposait de me conduire à Cambridge dans sa petite voiture, et justement j'avais écrit la veille à mon l'rère que je ne tarderais pas à aller le voir; tantôt c'était mon homonyme, mon ami William, qui venait me cherclier pour aller nous baigner ensemble dans rOuse ou monter à cheval; et cela, lorsque je terminais à peine le billet par lequel je lui demandais s'il ne pen- >ait pas comme moi que la chaleur de la matinée nous invitait à cette partie favorite de Taprès-midi. Mais NOUS ne sauriez vous imaginer toutes les attentions délicates de mistress Morley, la mère, avec quelle ingénieuse industrie elle inventait chaque jour une nouvelle distraction innocente ou un sujet nouveau d'entretien. Et moi, i[ue la souffrance a rendu égoïste, je m'aper-
cevais toujours bien tard que j'abusais indiscrètement peut-être de l'intérêt qu'inspirent sans doute mon reste de pâleur et mon titre de convalescent. Mais, en vérité, i il y a dans la causei'ie de mistress Morley un charme irrésistible; c'est un délicieux mélange d'onction et d'esprit, participant à la fois de sa chanté toute chrétienne et d'une gaieté naturelle que sa dévotion éclairée modère peut-être, mais n'étouffe pas.
Il ne me manquait plus qu'une chose , c'était de resserrer les liens d'une sympathie si intime en obtenant la faveur de vivre tout à fait sous le même toit que cette famille, et bientôt la Providence accomplit encore ce vœu. Pourquoi, me disais-je, ne deviendrais-je pas le pensionnaire de mistress Morley, puisqu'elle a justement une chambre destinée à être occupée par un des élèves que M. Morley prépare aux études de Cambridge? Celui à qui elle était louée vient de partir, et son retour paraît bien incertain. Pendant trois jours je demandai, avec une sollicitude particulière, des nouvelles de ce jeune élève, sans oser encore annoncer mon espoir de lui succéder; enfin, le facteur apporte une lettre, on la lit tout haut devant moi : elle annonçait que le jeune élève donnait congé de sa chambre. — Eh bien, dit mistress Morley en me regardant, notre nouveau locataire est trouvé déjà. — Quand venez-vouf vous y installer? demanda M. Morley sans attendre que j'eusse répondu au regard de sa femme. — J'irai de main matin, si vous voulez, préparer avec vous votrr déménagement, ajouta mon frère William.
Nous avions tous, depuis trois jours, la même pensée
Maintenant je vais vous dire, Théodora, comment se passent à peu près toules nos journées. Nous déjeunons entre huit et neuf heures; jusqu'à onze nous lisons l'Écriture ou les sermons de quelque fidèle interprète de la sainte Parole; à onze nous assistons au service divin, qui se célèbre ici deux fois par jour; de midi à trois heures , nous nous séparons pour nous amuser chacun de notre côté comme il nous plaît. Pendant cet intervalle, je lis dans ma chambre, ou je me promène, ou je monte à cheval, ou je travaille au jardin. Nous dînons, et, après le dîner, si le temps le permet, nous nous rendons au jardin, oi^i généralement je goûte avec la famille ÎMorley le plaisir d'une conversation religieuse jusqu'à l'heure du thé. S'il pleut ou s'il fait du vent, nous causons dans le parloir ou nous chantons des ; hymnes, et, grâce à la harpe de mistress Morley, nous ^ formons un concert dans lequel nos cœurs sont plus • d'accord que nos voix. Après le thé, nous sortons pour 1 nous promener tout de bon. Mistress Unwins est une excellente marcheuse, et nous ne faisons guère moins de j quatre milles dans la campagne; pendant les jours couris, cette excursion a lieu entre l'heure de l'égUse et le dîner. Quand vient la nuit, nous lisons et continuons l'entretien du matin jusqu'à ce que le souper soit sur la table; habituellement nous terminons la soirée par des hymnes ou la lecture d'un sermon; enfin, au signal de M. Unwins, chacun se tait, la servante vient se joindre à nous, on s'agenouille, et toute la famille fait la prière en commun. Vous le voyez, dans une journée ainsi remplie, le temps nous manque pour alliM* cher-
cher ce que le inonde appelle des amusements : nous en trouverions facilement à Huntingdon , il est peu de maisons où l'on ne se livre à la danse et aux jeux de cartes; mais nous avons toujours refusé de prendre part à de pareils plaisirs : aussi nous appelle-t-on méthodistes.
Telle est ma vie, Théodora; dans cette douce retraite, dans ce sanctuaire religieux, je pouvais espérer de rencontrer la paix qu'un catholique va chercher dans un. cloître : eh bien! ici encore l'ennemi de mon repos me poursuit de ses chimères; ici encore, à côté de cette vie régulière et tranquille, je suis condamné aux fréqu-entes distractions d'un songe qu'il me faut suivre tout éveillé et dont l'image fantastique, mais palpable, vient sans cesse exercer cette seconde vue dont je suis fatalement doué.
Vous voyez, Théodora, par quels détours j'arrive à cette confidence que je dois vous faire; vous voyez combien j'hésite à vous dire que je suis hanté par une apparition, un spectre, un esprit, comme vous voudrez l'appeler, car moi je renonce à définir ce qui a un corps et cependant n'est aperçu que de moi. Avant de continuer ce récit, je vous assure que j'ai mis un doigt sur moa artère; mon pouls est régulier, je ne suis point malade, et je pourrais vous répéter demain comme j'aurais pu vous écrire hier mot pour mot ce que je vais vous écrire aujourd'hui.
En vous parlant de tous les membres de la famille qui m'a adopté à Huntingdon, je n'ai presque rien diti de miss Fanny. Miss Fanny ressemble à sa mère; mais
c'est le portrait à côté de roriginal. Chez la mère et la tille, c'est le même air, la même taille, la même attitude; '• mais l'une parle et l'autre écoute. Une excessive réserve, surtout en présence de la mère, impose à la fille un si- ; lence presque continuel. Sa physionomie ne s'anime t que par le reflet de celle de mistress Morley. Vous diriez la Perdita de Shakspeare à côté de son Hermione ; la même élégance de formes, la même voix, la même douceur; mais cette élégance est froide, cette voix manque d'accent, cette douceur est plus résignée que caressante. A dix-huit ans, Fanny n'appartient plus à l'enfance et n'est pas femme encore. Tout en elle est habitude, imitation: rien de spontané, rien de réfléchi; c'est sa mère, en un mot, moins son âme.
Jugez de ma surprise lorsque je me suis avisé tout à coup que cette jeune fille, s'ignorant elle-même, douée tout juste du mouvement et de la parole comme un automate et comme un écho, prête à son insu son corps à un esprit qui vient, sous cette forme usurpée, rn'imposer sa présence pour me surveiller de son regard et me dominer de son geste. C'est Fanny et ce n'est plus Fanny, à moins que ce corps auquel je refuse une âme en ait deux; mais comment expliquer alors que ce corps puisse être à la fois présent et absent, ou qu'il ait la conscience de l'une de ses deux intelligences et pas de l'autre? Je me perds à chercher l'explication de ce mystère, et je doute quelquefois moi-même de cette singulière dualité, quand je n'ai plus que la mémoire de ma sensation ; mais comment la nier quand je la subis ?
MaintCFiaut, Théodoru, vous faites-vous une idée de
ma Bituation et de la force dont j'ai besoin pour m'enve-
lopper dans une continuelle rélicence? Toute la famille est rassemblée : mislress Morley dit à sa fdle d'aller donner quelques ordres dans une autre partie de la mai-» son, ou c'est Fanny qui, d'elle-même, sort et s'absente, Eli bien ! un moment après je tourne la tête du côté de la place que Fanny a laissée vide, et qu'y vois-je? Fanny revenue sans bruit, et qui, un doigt sur les lèvres, me fait signe de ne pas trahir son retour; car c'est moi seul qui l'aperçois; elle ne redoute que l'expression de ma surprise, et, une fois sûre de ma discrétion, la voilà établie à son poste et entrant avec moi dans un singu» lier échange de gestes et de coups d'œil. Peu à peu réf concilié avec cette apparition, si j'ose l'examiner plus attentivement, cette Fanny, naguère si indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle, a changé, non da visage, mais de physionomie ; ce corps si froid est dou^ cernent illuminé et animé par son nouvel esprit, comme une statue d'albâtre dans laquelle l'artiste aurait ménagé la place intérieure d'une lampe. Enfin, elle disparait comme elle était venue, et lorsque la véritable Fanny revient, elle trouve toujours sa place inoccupée et la reprend avec sa figure impassible qui brave à son tour mon examen attentif par sa calme innocence, comme la Fauny de tout à l'beure le bravait avec la douce ironie d'un sourire intelligent.
C'est un songe de mes sens, n'est-ce pas, Théodora? une hallucination, l'illusion d'un fou? Ce fou, ayez-en pitié, et cepenuanl félicitez-le de n'avoir plus entre lui et le monde, tel qu'il est pour tous, excepté pour lui,
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qu'un fantôme, gracieux du moins, au regard bienveillant, presque tendre, qu'il prendrait volontiers pour son ange gardien descendu à ses côtés, afin d'y disputer la place à quelques-uns des fantômes horribles qui le conduisirent, il y a dix-huit mois, à Saint-Albans.
Continuation du Journal. — Quinze jours après.
Je ne sais si c'est un bon ou un mauvais ange; mais
il exerce sur ma pensée une singulière fascination ; toutes
les fois que son apparition est là, je n'ai plus ma volonté
à moi; je dépends de son regard et du moindre signe da
sa main. Cette servitude me révolte, et je n'ose m'en
affranchir. Une vive curiosité me tourmente ; Fanny
a-t-elle la conscience de l'espèce de possession à laquelle
son corps est livré? Il me semble que sa simplicité s'al-
I tère, et que tout son être s'est peu à peu modifié; j'ai
1 surpris dans ses yeux une étincelle de la flamme dont ils
isont illuminés lorsque c'est l'esprit qui vit en elle, et,
jhier, un moment j'ai pu croire que ses deux âmes s'é-
i talent réunies, car elle m'a parlé avec une émotion inac-
Voutumée. Nous étions seuls; deux fois j'ai été sur le
(point de l'interroger sur sa double existence, au risque
Ide lui révéler ma folie, si c'est bien une folie; mais sa
|mère est survenue.
! Sa mère aurait-elle quelque soupçon de cet inexpliqiiahle commerce qui existe entre mon esprit mtcrieur ',et l'esprit dont est possédée Fanny... si, dans cette jlransfiguration, Fanny est encore sa fille? Quelques ^m(.ts jetés adroitement ou peut-être sans intention, dans
nos récents entretiens, par mistress Morley, m'ont fait craindre qu'elle ne se doutât de quelque mystère. Le révérend M. Morley lui-même... Mais, non ; il est, quant à lui, préoccupé, je pense, d'une autre idée, d'un projet qu'il médite dans sa conscience de père, et sur lequel il cherche l'occasion de s'ouvrir à moi. Quoi qu'il en puisse être, ma préoccupation du spectre me tient dans une défiance continuelle; je tressaille chaque fois qu'un mot ù double entente semble y faire allusion.
Je dois vous raconter une promenade que j'ai faite hier tête à tête avec mistress Morley. Nos environs ne sont pas riches en sites; le pays est plat; l'Ouse et ses bords en font le principal charme. Nos excursions les plus fréquentes nous conduisent au joli village d'Hertford. L'église est pittoresquement située sur une éminence qui descend en pente douce jusqu'à la rivière, dont l'eau baigne les murs du cimetière. J'aime ce cimetière, et je comprends qu'un heu semblable ait inspiré à Gray sa mélancolique élégie. Hier, mistress Morley et moi, après avoir prié dans l'église, nous nous sommes avisés de lire les épitaphes des tombeaux; il en est une sur laquelle j'avais plus particulièrement appelé l'attention de ma pieuse et aimable compagne, comme exprimant avec bonheur les regrets de l'amour conjugal; c'est une veuve qui s'adresse à son époux :
THOU WAST TOO GOOD TO LIVE ON EARTH WITH ME, AND I NOT GOOD ENOUGH TO DIE WITH THEE.
Tu fus trop bon pour vivre ici-bas avec moi. Et je l'étais trop peu pour mourir avec toi.
— N'admirez-vous pas comme moi ce sentiment qui a dicté ces deux vers? dis-je à mistress Moiiey.
— Si la femme qui les fit graver sur ce tombeau, me répondit-elle, a persisté dans ce deuil religieux, le ciel n'a pas pu rester longtemps fermé à ses regrets et à ses prières. Combien la mort a dû lui être douce! il est si rare, pour nous autres pauvres femmes, de n'avoir pas à regretter un choix que nous avons fait à l'âge où nous étions incapables de choisir! ^
— Mais, lui dis-je en souriant, pensez-vous donc que la sagacité supérieure que vous supposez aux hommes sans doute ne soit pas trompée quelquefois?
— Oh ! je sais, William, reprit-elle, que vous avez beaucoup de préventions contre le mariage.
— Vous savez ? lui demandai-je, ne comprenant pas quelle pouvait être son idée.
— Oui, je le sais, continua-t-elle, et je suis loin de vous en blâmer, quoique votre manière de voir à ce sujet ne soit pas approuvée de tout le monde; croyez-le, quoique vous parliez à une femme mariée, à une mère. Je conçois tout ce qui peut vous éloigner du mariage, vous, àme tendre et chaste, dont toutes les affections caressent une perfection idéale. Si vous avez aimé, William, aimé d'amour, veux-je dire, je doute que vous ayez été compris, et vous avez désespéré de toutes les femmes après cette première épreuve.
— En vérité, madame, répondis-je, voulant éluder toute allusion au passé de ma vie et à une passion qui doit rester ensevelie dans mon cœur, comme l'inutile trésor de l'avare; en vérité, vous m'attribuez des opi-
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nions bien sévères sur les femmes, et en même temps une opinion de moi-même par trop orgueilleuse. Permettez-moi de vous assurer que je ne suis convaincu que de mon imperfection, et que je ne doute pas, au contraire, de la perfection des femmes.
— Pour un Sfilitaire, vous avez conservé encore trop des expressions de la galanterie de ce beau monde de Londres auquel vous avez renoncé, William, me dit mistress Morley en souriant; mais laissons de côté les perfections de votre sexe comme celles du mien, ou plutôt, déclarons-le franchement, il en est peu qui résistent à l'épreuve du mariage.
— C'est cependant une institution sainte, un sacrement de toutes les églises chrétiennes...
— Oh 1 interrompit -elle, voulez-vous soutenir une thèse? vous êtes battu d'avance; je suis la femme d'un théologien; vous défendriez mal une cause qui n'est pas la vôtre. Et puis, je n'attaque ni l'institution, ni le sacrement, mon ami : je veux vous justifier à vous-même comme je vous justifiai l'autre jour auprès de mon mari, car c'est lui qui vous blâmait d'avoir renoncé à unir votre sort à une compagne digne de vous. Ah! si le mariage n'était qu'un symbole, une consécration de l'union des âmes! mais ce n'est pas ainsi que Tinterprèlent notre nature corrompue et notre civilisation sans poésie,
— Les femmes ont un talent particulier pour soutenir un parodoxe, dis-je à mistress Morley. Continuez, madame, je ne vous interromprai plus.
— Mais je vous parle sérieusement, William, repritelle, car je tiens à vous prouver qu'en prenant votre
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parti auprès de M. Morley, en le prenant contré une proposition qui, d'ailleurs, devait, sous tant de rapports, me sourire à moi-même, je n'ai fait que prévenir une explicalion inintelligible pour lui. M. Morley est un excellent homme, un homme craignant Dieu et un homme plein (le savoir; mais sa simplicité ne saurait s'élever à ces délicatesses, qui ne sont le partage que de quelques natures plus épurées. Jamais M. Morley n'a voulu se persuader que le mariage pouvait être une union toute mystique. Pour vous faire mon entière confidence, William, pour vous montrer combien je sympathise avec vos vrais sentiments, je ne vous dissimulerai pas que telle était mon aversion pour le mariage, qu'il m'a fallu toute ma soumission à Dieu pour m'accoutumer aux deux premièies années de notre union, lorsque je reconnus que je m'étais trompée en croyant qu'un mari qui avait trente ans de plus que moi était autre chose qu'un second père... Mais, mon ami, notre promenade a été plus longue qu'à l'ordinaire; asseyons-nous au pied de ce saule qui incline une partie de son tronc sur les eaux de l'Ouse, et je vous conterai toutes mes infortunes de jeune fille : vous n'en rirez pas, vous, William, comme M. Morley se permit de le faire un soir avec mon père. Celui-ci était un drapier d'Ely, honnête marchand, et tout occupé des détails de son commerce : ma mère, heureusement, m'avait donné le goût de la lecture, et ce fut une grande ressource pour moi quand je la perdis, dans le courant de ma (juinzième année. Quoique vivant très-solitaire, voyant peu de monde, je fus bientôt recherchée par un jeune homme que je vous nom-
merai Arthur, et mon père encouragea ses visites de préférence à celles de deux ou trois autres soupirants qui lui paraissaient moins convenables ou qui s'étaient laissé devancer. Je ne vous cacherai pas qu'Arthur ne m'était pas tout à fait indifférent. Doux, respectueux, attentif, il vivait heureux des soins qu'il me rendait, satisfait d'un sourire, et je ne sais combien de temps se serait prolongé son innocent bonheur, lorsque, au bout de six mois, mon père, qui méditait lui-même de me remplacer auprès de lui par une seconde femme, s'avisa de prendre Arthur à part, de le traiter d'enfant, de le faire rougir en m'appliquant un mot plus dur que celui de petite prude, et en prétendant que jamais cavalier timide ne plairait longtemps à une belle. Mon chei- père traduisait là en prose bourgeoise je ne sais quel couplet de théâtre qu'il chantait quelquefois en ma présence, sans égard pour la réserve de sa fille. Bref, j'ai su depuis qu'il avait même monté la tête d'Arthur en vidant avec lui, à la taverne, une bouteille de Xérès. Arthur, ce jourlà, devait venir m'achever les Aventures de Télémaquey fils d'Ulysse^ le plus mondain de tous les livres que je m'étais permis de lire. En le voyant entrer dans le parloir, son chapeau sur l'oreille, avec un air de hardiesse fanfaronne, je baissai d'abord les yeux, sans savoir trop pourquoi, et Arthur, se rappelant tous les sots propos dont on venait de troubler sa tête de vingt et un ans,
n'hésita pas à achever son rôle de conquérant Sans
nulle transition, lui qui n'avait jamais baisé un seul doigt de ma main, le voilà qui saisit ma taille dans ses bras et presse de ses lèvres brûlantes mon cou rougissant:
— Fi donc, monsieui'! m'écriai-je, éprouvant un sentiment d'indignation, de honte et de dégoût, qui me donna Ja force de repousser l'audacieux. Je m'échappai du parloir, où je le laissai accablé de cette exclamation et du regard de ma méprisante colère.
Arthur alla raconter sa déconvenue à mon père, qui lui promit de faire sa paix et lui conseilla cependant de laisser passer un ou deux jours sans reparaître, prétendant que c'était encore un moyen parfait d'intéresser J'amour-propre d'une prude. Quanta moi, j'étais si honteuse, cette espèce d'attentat m'avait inspiré contre tous les hommes une telle horreur, que si une vieille servante ne m'avait pas révélé le secret de l'impatience de mon père, je lui aurais déclaré la première que je renonçais au mariage pour la vie; mais cette servante, qui avait fermé les yeux de ma mère et l'aimait avec une sorte de jalousie, me fit un tableau si affreux de l'esclavage où je serais réduite sous une marâtre, que je préférai quitter la maison paternelle. Je feignis de ne pas apercevoir les grimaces moqueuses de mon père; je ne relevai aucune de ses grossières allusions à la pruderie des filles dévotes; et quand, me trouvant sourde à tout ce qu'il put me dire pour excuser Arthur, il s'écria : — Il faut pourtant bien, ma fille, prendre un mari; celui-ci ou celui-là, peu m'importe ; un mari riche si votre vertu peut l'espérer, un mari pauvre si les riches se retirent, un vieux si les jeunes vous font peur, M. Morley-Unwins, par exemple, notre ministre, qui vous admire de si bonne foi, quoi- (|u'il ait dix ans de plus que votre père
— Eh bien! oui, lui dis-je, mon père; M. Morley,
l.-^S J.blS POETES AMOUREUX
plulut que tous les autres est le seul qui puisse me rendre heureuse.
Mon père ma prit au mot, et je devins la femme de M. Morley-Unwins, qui venait d'obtenir une cure àNorl'olk, où nous allâmes nous établir, et d'où nous sommes venus habiter IJuntingdon, parce qu'un incurable ennui s'était emparé de moi à Norfulk.
Cet ennui ne provenait pas du lieu que nous liabitions, mais de la perte de mes illusions virginales. Ce n'est pas que j'eusse regret d'avoir épousé, plutôt qu'Arthur avec ses vingt ans et sa jolie tête blonde, un révérend ministre , parvenu aujourd'hui à son soixantedouzième hiver, et qui, à cette époque, en comptait déjà cinquante... Hélas! non, William, j'aurais, au contraire, moins pleuré s'il eût été plus vieux encore pour rester tout à fait mon second père. Mais que voulezvous, mon ami, tout en respectant M. Morley, tout en aimant sa vertu modeste et sa franchise un peu bourgeoise, je ne pus me dissimuler que mes rêves romanesques de jeune et chaste fille s'étaient créé un bonheur moins vulgaire que celui dont je jouissais avec lui. Mes émotions et mes devoirs de mère, mon expérience et ma jaison de femme faite apportèrent enOn de véritables distractions à des chagrins qui ne pouvaient avoir de confident, parce que tout le monde les eût trouvés ridicules; mais, mon ami, je ne sais cominent, dès que je vous ai connu, votre rêverie, un je ne sais quoi dans vos yeux de vajyue et d'enthousiaste, le son de votre voix, la simultanéité de nos sympathies, tout en vous, enfin, a réveillé mes souvenirs de jeunesse, et j'ai cédé au be-
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soin tle les confier à votre amitié. INe vous étonnez donc pas, mon cher William, si j'ai interprété jusqu'à vos réticences. Que j'ai attendu longtemps un ami tel que \ous! et combien je remercie pourtant le ciel de ne me l'avoir envoyé qu'à un âge où non-seulement notre intimité ne peut être coupable, mais encore oii elle ne saurait donner lieu à la médisance du monde I Je serais presque votre mère, William, a ajouté mistress Morley en me serrant la main.
À ce récit, qu'ai-je répondu? rien. Vous le dirai-je? il m'avait ému et même troublé, sans que je pusse trop définir cette émotion et ce trouble. Dans l'amitié d'une Cemme, il laui bien le dire, et dans la plus pure, dans la plus chastement chrétienne, il y a quelque chose de si tendre, que l'amour pourrait, à bon droit, en être jaloux. Hélas! Théodora, si je ne devais, à tout prix, vous guérir de votre funeste amour, je vous aurais, je crois, dissimulé ce nouvel attachement, qui est venu réchauffer mr,n pauvre eœur d'insensé, ou plutôt je l'aurais déjà rompu.
Après avoir essuyé quelques larmes, mistress Morley i^'cst levée en silence, et je l'ai suivie jusqu'à la maison, ayant oublié pour la première lois, pendant quelques heures, le spectre que ses premières paroles, encore inexpliquées, semblaient devoir évoquer.
En rentrant, nous avons trouvé la famille rassemblée pour la prière. Mon âme était merveilleusement préparée pf)ur adorer Dieu. Vous voyez bien, Théodora, que l'amitié de mistress Morley est approuvée du ciel. »
Continuation du Journal. — CiiKj jours après.
Quelques paroles de mon dernier entretien avec mistress Morley ont dû vous paraîtie obscures. Je puis vous donner aujourd'hui la clef de l'énigme :
Il y a deux jours que M. Morley me proposa de l'accompagner à Cambridge. Je vis bien que cette fois ce petit voyage était un prétexte de sa pai't pour avoir à son tour son entretien avec moi. Cependant, en allant, nous ne parlâmes que de choses indifférentes, ou étrangères du moins à ce que mon vénérable ami avait sur le cœur. Le soir, après avoir passé la journée chacun de notre côté, M. Morley avec ses anciens collègues, et moi avec mon frère, nous remontâmes silencieusement en voiture, bien persuadés l'un et l'autre qu'il y avait une question à discuter entre nous qui ne tarderait pas à être entamée. Nous avions à peine franchi la porte de la ville, que je me reprochai d'imiter, à l'égard d'un vieillard, ces glar diateurs qui craignent de se livrer à leur adversaire en frappant le premier coup. Je pris donc la parole, et fis remarquer à M. Morley que nous ressemblions à deux duellistes, se rendant à un champ clos, bien plus qu'aux deux voyageurs si bien d'accord ce matin, ne discutant que pour avoir la courtoisie de se donner raison alternativement.
— Je vous remercie d'avoir rompu la glace, William, me dit-il; je suis si contrarié de vous savoir opposé à un projet qui souriait à mes plans domestiques, que, malgré moi, j'ai comme une certaine rancune contre vous.
— En vérité, lui répondis-je, mon véritable ami, je
suis coupable sans le savoir, car c'est la première fois que vous allez me parler de vos plans.
— Moi, oui, sans doute ; mais non ma femme, à qui vous avez fait vos confidences et donné des raisons qu'elle trouve sans réplique, je dois en convenir.
— Mais, mon cher monsieur Morley, que m'a-t-on fait dire qui soit à la fois si cruel pour vous et si raisonnable?
— Pourquoi tant de détours ? vous avez prononcé vos vœux de célibat comme un moine catholique. Vous êtes libre, mon ami; et, quant à mon désappointement, je ne dois m'en prendre qu'à moi-même, si je m'étais tlatté, sans vous consulter, de l'espoir de donner à ma fille un mari que nous aimions d'avance comme un second fils. Au reste, je serais bien injuste de vous en vouloir; votre refus n'a rien qui puisse blesser l'amour-propre de Fanny et mon orgueil de père...
— Mais, monsieur Morley, lui dis-je, c'est vous, je le répète, qui m'apprenez un refus qui n'a pu être fait par anticipation.
— Justement, reprit M. Morley, voilà le mot : par inticipation ! En vous prononçant contre le mariage l'une manière générale, que vous eussiez deviné ou non mon projet, vous m'avez épargné l'amertume d'un refus,
t je vous en remercie. J'ai pu, sans aucune réticence Acheuse, répondre à une demande qui m'agrée moins «ins doute, et qui peut-être me séparera à jamais de ma iUe.
M. Morlay poursuivait son idée avec tant d'obstinaion, qu'il m'était à peu près impossible de lui exprimer
%k2 LES POETES AMOUREUX
ma surprise de voir ma conversation avec mistress Morley si singulièrement amplifiée. Voyez un peu comme quelques mots vagues, auxquels je n'avais pu répondre, parce qu'ils étaient d'un sens si obscur pour moi, étaient devenus un texte fécond, grâce à l'imagination de mistress Morley. Je pris le parti de subir cette scène sans trop répliquer, de peur d'être amené, par la vivacité de ma justification, à en dire plus que je n'aurais voulu, tant sur le passé de ma vie que sur cette hallucination, qui suffirait bien, certes, à me faire renoncer à épouser Fanny, si j'y avais jamais pensé.
Heureusement, le théologien vint à mon secours contre le père sur la question du mariage; car, aprèa avoir dit sur sa fille tout ce qu'il pouvait en dire , M. Morley se laissa aller au plaisir de me prêcher sur ce texte de saint Paul, qui déclare que l'homme ne doit pas vivre seul. J'étais trop aise d'éluder des explications particulières, pour ne pas lui donner beau jeu sur les généralités. Il eut tout l'avantage, et je lui fournis bien volontiers les moyens d'être content de sa science. Hélas I combien de prédicateurs se consolent, même dans la chaire chrétienne, de ne pas convertir leutt auditeurs, pourvu qu'ils aient la satisfaction de les éton nerl M. Morley succomba à la tentation de briller auî dépens de son interlocuteur, au lieu de chercher à Ii convaincre; il me pardonna d'avoir contrarié ses plané lorsque je lui déclarai que jamais M. Hogdson, le ministre de notre église, n'avait parle avec tant d'élo quence. M. Morley n'a qu'une petite vanité, celle d< remporter quelquefois ce genre de triomphe sur un col
lègue plus jeune que lui, et qui de son côté peut-être l'a quelquefois provoqué h cette innocente rivalité.
Nous arrivâmes un peu tard à Iluntingdon : c'élait
l'heure de la prière en commun, et nous n'eûmes pas le
temps de parler beaucoup de notre voyage. Jainais je
n'avais été plusdistraitpendantnos dévotions, ne pouvant
m'empècher de chercher à deviner dansles yeux de Fanny
si elle était dans la confidence de ce qui se passe depuis
quelques jours dans la famille. Son recueillement aurait
dû rappeler le mien ; elle ne tourna pas une fois les yeux
de mon côté ; mais quand elle fut partie , car elle
monte toujours la première dans sa chambre avec sa
mère, je la vis revenir sur ses pas... Je veux dire, je vis
?nn spectre, qui ne fit que traverser le parloir pour me
jeter un regard plein de mélancolie et de reproche.
Maintenant, je vous le demande, venait-elle me rcpro-
<her mes mauvaises pensées depuis quelques jours, mes
listractions pendant la prière, ou la malice avec !a-
liiolle j'ai flatté la vanité de M. Morley, pour éluder ses
rcfiroches paternels ? Depuis je n'ai plus revu l'appari-
ioii; mais je sens qu'elle est là, toujours là, à mes
'•'S, et peut-être en ce moment sa tête invisible, invi-
-II 'le même pour moi, se penche-t-elle sur mon épaule
iour voir si je manque de franchise avec vous, Théo-
Inra. comme avec mon hôte vénérable.
Continuation du Journal.
le n'ai à redouter que le ressentiment du spectre, H il, comme le Brownie, espHt familier des maisons
ihk LES POETES AMOUREUX
(l'Ecosse, semble prendre les intérêts de la famille ellemême. Il ne cesse de m'apparaître triste et presque courroucé; quel pionostic tirer de sa tristesse et de ses menaces muettes? Si c'est sur moi qu'il s'afflige, que peutil m'arriver de plus cruel que par le passé? Serait-ce la pauvre Fanny qui doit être la \ictime de quelque malheur ? Ah I y aurait-il pour elle un malheur comparable à celui dont votre père vous a préservé, Théodora, et que l'instinct maternel de mistress Morley eût écarté aussi de sa fille si, par impossible, j'avais pu entrer dans les projets imprudents de mon hôte vénérable.
Du moins ma conscience fut rassurée dans le calme de mes réflexions, et ce qui me rendrait toute ma sécurité, c'est que tous les membres visibles de la famille me témoignent toujours la même confiance.
Rien de changé dans l'amitié si tendre de mistress Morley, ou plutôt elle devient chaque jour plus affectueuse.
M. Morley m'appelle toujours son second fils.
William, qui n'a rien ignoré, me traite toujours en frère. Fanny, enfin, la seule, il est vrai, qui, je le suppose, ne soit pas dans le secret, Fanny, de jour en jour moins réservée avec son second frère, répond au nom de sœur par un sourire qui commence à indiquer que les mots ont un sens pour elle.
Voulez-vous une preuve du prix qu'on attache à ma parenté d'adoption? Pour vous la donner, je vais accuser ceux à qui j'appartiens par le sang, mais, quoique vous n'ayez pas assisté sans doute au dernier conseil de famille, vous ne pouvez ignorer que notre cousin le co-
ionel a pris la parole pour se plaindre de mes prodigalités et conclure au retranchement d'une moitié de la pension qu'on ajoute aux revenus déjà si incertains du pauvre cousin assez fou.., j'avoue encore cette démence... que n'est-elle la seule, Théodorai... assez fou pour se faire servir par un domestique dévoué comme Roberts, et pour se charger de l'éducation d'un enfant inconnu. J'ai remercié Roberts : ses soins, en effet, étaient superflus ici ; mais l'enfant inconnu ne sera pas abandonné. Tant que je ne mendierai pas mon pain, je ne le rendrai pas à son père véritable; ce serait le rendre à l'enfer, auquel ce père le destinait * . Je regrette même de l'avoir laissé à Saint-Albans, si près de lui, et je veux aller le chercher, l'amener à Huntingdon et le mettre en apprentissage chez un ouvrier honnête. Alors que j'entendais -encore la voix terrible qui m'a- révélé mon exclusion du 'ciel, j'avais espéré racheter mon âme de l'éternelle dam- .oation, et si cette voix s'est tue, si mes fantômes ont ,pris peu à peu une forme bienveillante, qui me dira que bet acte n'a pas contribué à cet adoucissement de mon îîupplice? qui me dira que cette adoption chrétienne ne jii'a pas valu, en échange, l'adoption que j'ai trouvée llans la famille Morley? Continuez donc, moucher coul 'un, mon redoutable colonel, à vous plaindre de ma proiligalité.
' Cepenrlant, en voyant approcher le terme du senestre, je n'étais pas peu embacrassé à l'égard de mes lûtes; car je remplace un pensionnaire qui payait bien,
' La famille de Cowper s'était n^ellement plainte de ses dépenses et 0 celte adoption charitable,
iftO LES POETES AMOUREUX
qui payait en fils de famille, et je tenais à paj^er comme lui. Je n'ai pas voulu attendre le dernier jour du mois pour prévenir mistress Morley que je serais probablement forcé de chercher une table plus économique que la sienne. Ah! comme j'ai élé accueilli, Théodoral Comme mistress Morley serait grondée si elle dépendait d'un cousin colonel I Elle m'a positivement déclaré que son mari et elle avaient toujours entendu que je ne payerais que la moitié de la pension de mon prédécesseur?
Pour vous rassurer complètement sur mon budget annuel, il faut, Théodora, que je vous apprenne que ma prodigalité a encore une autre protection contre la sage opposition du colonel. Pas plus tard que ce matin, j'ai reçu de Londres une lettre anonyme; je n'ai pu reconnaître récriture, mais je serais bien étonné si vous ne connaissiez pas celle qui l'a dictée, car il n'est pas un mot qui n'ait fait battre mon cœur : « Tranquillisezvous, me dit cette main mystérieuse; si les uns vous blâment, d'autres vous approuvent, et si voire pension est diminuée, la somme réduite vous sera envoyée par une personne qui vous aime *. » Mon cousin le colonel, que je vous remercie I je suis plus riche que vousl En conséquence, Théodora, je me dispose à aller payer mes deUes. Sous peu de jours je vais faire une absence de deux mois; cette absence a plus d'un motif : d'abord, je
* Depuis la mort de Théodora, il est avéré que c'était elle qui étaitj venue ainsi en secret au secours de son cousin, mais sans jamais 1^ lui avouer. Les papiers confiés à mademoiselle de RoUonfort nous enj donnent la preuve.
sais qu'elle arrange M. Morley, quoiqu'il ne m'en ait rien dit, mais j'ai cru reconnaître qu'il attendait un visiteur auquel ma chambre serait nécessaire ; ensuite je désire consulter le docteur Cotton, à Saint-Albans, sur cette vision, ou plutôt savoir si elle me poursuivra ailleurs qu'ici. Vous le voyez, il n'y a plus que cette ombre sur mon bonheur, sur le seul bonheur qui me reste, depuis que j'ai renoncé à celui que nous avions rêvé ensemble. Si je suis menacé, je ne suis pas abandonné; j'ai dû me sevrer de ma famille naturelle, mais j'en ai trouvé une autre. L'amour n'était pas fait pour moi, j'ai les consolations d'une amitié presque aussi tendre que l'amour. I L'être mystérieux que je commençais à prendre pour mon bon ange me boude, un autre bon ange m'écrit la [lettre la plus tendre... Ah! Théodora, que cette lettre im'a donné de force contre ma démence môme! Quelles liouces larmes elle m'a fait répandre ce matin ! et à préi^ent elle réchauffe mon cœur d'un reflet de cette gaieté '[^ui nous fit passer tant de délicieuses soirées à Sout- |iampton-Row ^ ; vous rappelez-vous que la grave figure Ile notre ancêtre le chancelier, elle-même, semblait rire llans son cadre gothique?... 0 mes visions de ce temps-
îà, qu'êtes-vous devenues?
i'.ONTiNUATioN DU JouRNAL , datée dô Saint-Albans, et écrite dans la
' maison d'aliénés où le poète avait naguère passé dix-huit mois.
J'ai prolongé mon absence d'Huntingdon et je la jrulongerai encore de quelques jours, quoique M. Mor-
ki 1 C'est à Soulhampton-Row, chez le juge Cowper, que le poète ; lissait ses congés lorsqu'il était à Londres dans Tétude d'un procuiur.
l',8 LES POETES AMOUREUX
ley ne cesse de m'écrire que je suis attendu pour une fête de famille qui, selon ses premiers plans, ajoute-t-il, n'auraitpu se faire sans moi. y ai ivou\é, heureusement, quelques prétextes pour masquer le véritable motif qui me fait hésiter à m'y rendre. Fanny va t^e marier : elle ne sera plus chez son père à mon retour; le docteur, qui, seul, a le secret de ma superstitieuse folie, est d'avis, puisque l'apparition ne franchit pas pour moi le cercle du lieu habité par celle dont elle emprunte l'image, qu'il est plus prudent de laisser éloigner Fanny et son ombre ou son double corps.
Au reste, la distraction du voyage m'a fait du bien; mais j'ai surtout à me féliciter d'être venu analyser ma dernière hallucination avec le docteur. J'ai auprès de lui une force d'âme qui m'étonne moi-même. Médecin et poète, chrétien croyant et homme du monde, le docteur Nathaniel Cotton, qui m'a déjà arraché une première fois à la plus sombre démence par ses consolations spirituelles encore plus que par ses remèdes pharmaceutiques, exerce réellement sur moi une magnétique influence. Je comprends comment les démons, alors que les démons s'emparaient d'un homme, se taisaient, tremblaient et prenaient enfin la fuile aussitôt qu'un habile exorciste leur adressait sa redoutable allocution. Le docteur Cotton n'est pas de ces médecins ai ton impératif qui attaquent de front les préjugés de leur; malades. Il commence adroitement par admettre le. idées ou les impressions les plus absurdes; il a toujoui à vous citer un exemple de divagation plus extraordi naire que le vAtre, afin de capter votre confiance et (h
COWPER lao
ne pas humilier le peu de raison qui vous reste; puis, peu à peu. il vous force à faire vous-m(^me la part de l'erreur et celle de la vérité. J'ai remarqué encore avec quel art il exerce une tête faible à la fatigue du raisonnement, comme il l'interrompt à propos lorsqu'elle touche à la pierre d'achoppement où son bon sens habituel irait encore se heurter, et par quelle ruse il la ramène sans cesse au point de départ jusqu'à ce qu'elle ait réussi pas à pas à atteindre une conclusion logique. D'ailleurs, il a pour chaque malade un traitement moral différent et presque une nouvelle méthode, ce qui n'empêche pas que tous ne profitent de l'excellent système général qui préside à son établissement. Enfin, c'est un père au milieu de ses enfants plutôt qu'un docteur ; il se prête à leurs caprices, faisant des vers avec les poètes, ou mieux, en vrai connaisseur de cette folie, écoutant sans ennui les vers qu'ils lui disent; musicien avec les musiciens; broyant des couleurs aux peintres, et respectant les fresques bizarres dont ils badigeonnent ses murs; argumentant avec les métaphysiciens, ou aidant les ouvriers dans leurs travaux les plus vulgaires, au point que je l'ai vu se faire le manœuvre d'un ancien prédicateur occupé à aligner de lourdes pierres dans sa cour; mais un peu surpris, toutefois, lorque ce grave personnage lui déclara qu'il venait littéralement de paver V enfer des bonnes intentions de ses ouailles^ réalisant ainsi le mot connu de je ne sais quel saint portugais. Pour me montrer combien il avait confiance en ma parfaite guérison, il m'a permis, ce matin, de remnivelci- (.nimaissancc a\ec tous mes anciens camara-
des d'infortune, à la seule condition de ne pas prolonger celte triste visite. Je n'en avais nulle envie, je vous assure, et je ne la recommencerai pas. Quelle bizarre diiïérence entre ma démence et celle de tous ces malheureux! il n'en est pas un qui ne croie sa raison inébranlable, et je tremble sans cesse de la fragilité de la mienne.
Continuation du Journal. — Huntingdon, juillet 1767.
If solid happiness we prize Williin our breast this jewel lies.
And Ihey are fool wlio roam; The world has nolhing !o beslow ; From our own self, our bliss musl flow,
And ihat dear liul our iiome, elc.i.
Ces vers si simples , que nous avons quelquefois lus ensemble, Théodora, sont du bon docteur de Saint-Albans, et je les récitais en apercevant de loin les paisibles maisons d'Huntingdon, mais sans aller au delà de la slance où le poète se compare à la colombe de l'arche, trop heureuse de retrouver son asile, imprudemment abandonné.
J'ai été reçu par ma famille adoptive comme l'enfant prodi'Jiue de la parabole : on m'en voulait un peu de mon absence prolongée; mais mon retour a suffi pour faire oublier tous les reproches dont on s'était promis de m'accabler. Il faut dire que ce retour venait à pro-
1 « Si nous cherchons un bonheur réel, c'est dans notre cœur que se trouve ce irdsor. Bien fous sont ceux qui s'en vont bien loin courir après. Le monde n'a rien à nous donner : de nous-mêmes dépend notre bonheur. Il n'existe que dans celle modeste maison qui nous serl de demeure. »
Le Coin du feu est le titre de ce petit poëme du docteur Cotton.
pos remplir en partie le vide qu'a laissé ici, depuis quelques jours, le double départ de Fanny, qui, devenue mistress Poley, est allée avec son mari habiter le York- Shire, et de mon frère William, qui est allé à Londres dans l'espoir d'y obtenir le vicairage de Mary-le-Bone. Vous êtes notre dernier enfant, m'a dit M. Morley en me serrant dans ses bras. — Vous ne nous quitterez plus, a ajouté mistress Morley en essuyant une larme. Et moi de promettre de ne plus les quitter, comme si j'étais maître de l'avenir. Je ne saurais me repentir de cette promesse; c'est une si triste situation que celle d'un père et d'une mère quand tous leurs soins pour l'établissement et le bonheur de leurs enfants les ont conduits eux-mêmes à une complète solitude en ce bas monde! C'est maintenant que je suis de nouveau proclamé le fils providentiel de mes hôtes. Quanta moi, je ne peux me défendre d'une certaine satisfaction en me voyant capable de payer une partie des dettes de ma reconnaissance, quoique je ne sois pas, vous le savez bien, de ces natures soi-disant susceptibles qui ignorent que, dans les véritables affections de la vie , l'avance d'une obligation ou d'un bienfait n'humilie jamais celui qui espère avoir l'éternité pour s'acquiltei'.
Mais il vous tarde surtout de savoir, je pense, Théodora, ce qu'est devenue la vision, qui n'a pas peu contribué à prolonger le séjour que je viens de faire à Saint-Albans, comme un voyageur qui se condamnerait de lui-même à recommencer sa quarantaine après être entré dans le port. Eh bien! ma cousine, soit que la présence seule de Fanny causât cette vision, soit qu'a-
vec la grâce de Dieu dans le ciel, les derniers soins du docteur et ses bons conseils à Saint-Albans aient tout à fait ralTermi ma santé, plus de vision depuis mon retour; il ne me reste qu'une vague inquiétude chaque fois que M. Morley me parle de sa fille, et me dit dans ses regrets : « Mon ami, je crois encore ia voir... » Je regarde, je crois la voir aussi, mais comme lui, par le souvenir ; et ce n'est plus son spectre visible me menaçant et me souriant tour à tour. Je ne sais si mistress Morley a surpris dans le temps quelque signe de l'émotion singulière que j'éprouvais parfois en voyant paraître Fanny, ou quand son nom frappait inopinément mon oreille ; elle a la délicatesse de m'en parler plus rarement, et s'occupe plus volontiers de son fils. A propos de celui-ci, je viens de lui envoyer une lettre d'introduction pour notre cousine, la femme du colonel. Vous comprendrez pourquoi j'ai préféré l'adresser à mistress Cowper plutôt qu'à lady Hesketh *. Je sais que votre sœur, avec sa franchise habituelle, craint, tout en rendant justice aux vertus de mes hôtes, que leur piété ne soit exagérée jusqu'au méthodisme, tandis que ce serait là justement ce qui recommanderait mon frère William à mistress Cowper. Et que je vous fasse un aveu qui vous montrera combien j'aurais besoin de tout ce qu'on a dit de mes vertus chrétiennes fût un peu plus vrai. Ma vanité est pour quelque chose dans cette lettre. Si le colonel n'est pas le plus généreux, il est le plus riche des membres de notre famille : or, je
* Lady Hesketh était la sœur de Théodora. Cowper lui reprochait d'être un peu mondaine, comparativement à son autre cousine.
nr suis pas fâché que William Morley ait \u les Co>\per dans leur gloire mondaine, parce qu'il y a des gens ici qui, jaloux de l'amitié que les Morley ont vouée à un inconnu, se sont permis de représenter cet inconnu comme un pauvre diable sans feu ni lieu, faisant le malade pour se rendre intéressant, et plus amoureux de la bonne table que des saintes paroles de ses hôtes. Ses hôtes, il est vrai, ont haussé les épaules à ces méchancetés. J'ai feint, à mon tour, de les mépriser; mais le sang des Cowper s'est secrètement indigné en moi : au lieu de m'abaisser chrétiennement dans ce monde pour être exalté dans l'autre, je n'ai pas été fâché qu'une occasion s'offrît pour effacer toutes les mauvaises impressions que laisse toujours après elle la calomnie la plus grossière; et quand William reviendra, il pourra dire enfin : « J'ai vu la noble famille de l'inconnu, du pauvre diable, du parasite; il n'en est pas une à Huntingdon qui pût opposer son arbre généalogique au sien, et, dans la collection des portraits de ses ancêtres, l'armée, la jurisprudence et l'Église saluent quelques-unes de leurs plus hautes illustrations. » Ce sentiment d'orgueil ne vous semble-t-il pas aussi, Théodora, une autre preuve de mon rétablissement? Quand j'avais à combattre des ennemis dans le monde invisible, peu m'importaient ces ennemis du monde réel. Encore un autre symptôme : tant que mes visions persistaient, une fausse honte me faisait éluder toute allusion à ma démence; aujourd'hui, I rejetant le passé bien loin, je ne cherche plus à dissi- I muler combien j'ai été humilié dans ma dignité d'homme ! raisonnable. Je veux retracer, pour mes hôtes comme
pour vous, le récit des cruelles aberrations d'esprit par lesquelles il a plu à Dieu, dans sa miséricorde, de me ramener au pied de sa croix.
Continuation du Journal. — Juillet 1767.
Hélas 1 Théodora , par quel nouveau malheur la Providence vient de m'arracher à ma téméraire sécurité ! je m'accoutumais trop facilement sans doute aux doux loisirs de ma retraite, et ma confiance en ma raison serait peu à peu devenue de l'orgueil. Adieu le bon* heur que javais trouvé à Huntingdon I Nous avons perdu M. Morley; quelle perte pour nous! quelle mort pour luil Était-ce donc là ce que me prédisait l'apparition?
M. Morley, encore robuste malgré son grand âge, n'avait jamais cessé d'aller desservir, le dimanche, sa chapelle de Grimstone. Dimanche dernier, il monta à che\al de bon matin, selon son usage, et se mit en route. Au bout de trois heures, un paysan frappe à notre porte, me demande, et, d'un air effaré, m'apprend que mon vénérable ami est à une lieue de la ville, étendu sans vie dans sa chaumière, par suite d'une chute qui lui a fracassé le crâne; son cheval s'était emporté et l'avait violemment jeté sur le chemin. Je voulais dissimu^ 1er d'abord cette affreuse nouvelle à sa compagne, et courir seul au lieu indiqué; mais, pensé-je, comment lui expliquer mon absence, et à qui laisser le soin de l'instruire avec la précaution qu'exige un si fatal événement? D'ailleurs, peut-être M. Morley n'était-il pas mort; il pouvait avoir dans se» derniers moments quelque confidence à faire à sa femme. Je pris le parti de
dire une moitié de la vérité, pour la préparer doucement à l'autre. Je ne saurais vous peindre sa douleur. — Partons, me dit-elle aussitôt; c'est à moi de lui fermer les yeux s'il en est temps encore. — INous partîmes. Il n'y eut plus un mot échangé entre nous jusqu'à l'endroit où le paysan nous dit: C'est ici. Mais, au moment ou je serrais la main de mistress Mofley, sans savoir encore par quelle parole je lui révélerais que c'était un cadavre qu'elle allait voir, la femme de notre guide vint à nous en s'écriant : // vit encore! Nous nous précipitâmes dans la chaumière. Il vivait encore, en effet, mais d'une vie convulsive et sans en avoir la sensation distincte peut-être... ou, du moins, sans l'exprimer que par les cris étouffés de sa souffrance. 11 ne pouvait nous reconnaître ni nous répondre. Un chirurgien avait été averti en même temps que nous, et il arriva une heure après. A peine Feut-il examiné, qu'il hocha la tête. Il n'y avait plus que Dieu qui avait le pouvoir de le rendre à nos larmes, et Dieu l'avait destiné à nous donner cet avertissement sévère qu'il nous rappelle à lui au moment où nous y songeons le moins, line forte saignée calma ses tortures le premier jour, ■nais le lendemain la fièvre le reprit avec une intensité louvelle, et, jusqu'à son dernier soupir, ce ne fut plus lu'une agonie... Une agonie de quatre jours et de quare nuits, Théodoral car il n'expira que le jeudi matin. Juel spectacle pour nous dans cette chaumière, d'où 1 fut impossible de le transporter à DuntingdonI Le Dilheureux vieillard avait encore l'énergie d'un homme 'Obuste, et il eût vécu vingt ans encore, disait le chi-
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rurgieii. sans cet accident épouvantable. Il fallait le voir, dans sa lutte contre la mort, se dresser tout à coup sur son séant, promener autour de lui ses yeux hagards, étendre ses bras violemment contractés, comme un vieux gladiateur dont la colère jette un impuissant défi à l'adversaire qui vient de le terrasser; pas une parole articulée ne sortait de sa bouche, engorgée par les caillots de sang, et ses yeux élincelaient sans y voir. Où était son âme? et quel horrible cauchemar subissaitelle dans cette angoisse de l'homme physique , prolongée jusqu'à l'épuisement du principe vital? William, à qui j'avais envoyé un exprès, arriva le mercredi, et il ramena sa mère, me laissant seul pour recevoir le dernier soupir du moribond. Je crus que j'expirais moimême en voyant enfin ses yeux rutilants s'éteindre et sa tête tomber sur l'oreiller pour ne plus se relever. Le paysan et sa famille s'étaient éloignés. Malgré mon respect pour le défunt, je me sentais saisi d'une indéfinissable horreur; car, me rappelant mes anciennes visions, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il venait de soutenir l'assaut de quelque spectre, et je m'attendais à voir l'invisible vainqueur se retourner tout à coup contre le faible témoin du combat. Je fermais donc instinctivement les yeux; mais, en commençant sous cette impression mon examen de conscience, je trouvais dans mon cœur de si noires pensées, que j'eus peur de moimême, comme le gouverneur d'une place qui, serré de près par l'ennemi, verrait tout à coup ses propres soldats le menacer d'une émeute et l'accuser de trahison. Il nie sembla que j'avais je ne sais combien de torts à
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me reprocher contre mon ami, mon bienfaiteur, et que s'il avait pu articuler ses gémissements, c'eût été pour m'accabler de mes remords. Aussi, quand je relevai mes paupières, je me jetai à genoux au chevet du mort. En ce moment, soit que l'âme ne fût pas encore sortie de ce cadavre tiède encore, soit que ma terreur seule le ranimât, je le vis se dresser sur son séant, je sentis sa main presser ma main, et j'entendis sa voix qui me disait : « Adieu, William; je te pardonne I »
Quand on rentra dans la cabane, on me trouva évanoui.
Depuis la cérémonie des funérailles, je suis resté plus de quinze jours dans un état aiïreux, entendant bourdonner sans cesse à mes oreilles ces mots : « Je te pardonne...» Pourquoi ce pardon, ou plutôt ce reproche, dont je ne me rends pas compte? Peu à peu la consolalion de pouvoir mêler mes larmes à celles de mistress Morley et de son fils a triomphé de cette superstition et de ce remords menteur. Combien notre commune affliction a resserré encore nos HensI Cependant nous ne nous sentons pas la force, mistress Morley et moi, d'habiter Huntingdon. Quand William nous aura quittés, nous sommes résolus à émigrer n'importe dans quelle autre ville. William retourne demain au soin de son troupeau; car, grâce à la recommandation de notre cousin, le voilà ministre à Londres.
Journal daté d'Olney. — 25 octobre.
Nous attendions les réponses des divers amis qui avaient bien voulu se charucr de nous trouver une
maison dans leur voisinage, lorsque nous reçûmes la visite du révérend M. John Newton, vicaire d'Olney, qui venait de Cambridge, et nous était adressé par le docteur Conyers, avec qui William Morley a fait ses études universitaires. M. Newton n'était personnellement connu ni de mistress Morley ni de moi, mais nous avions souvent ouï parler de son zèle pieux pour la foi évangélique, et nous estimions Lien heureux les fidèles réunis autour d'un pasteur si saint et si éloquent. Nous éprouvâmes tout d'abord l'influence de ses consolations, et nous eûmes lieu de regarder sa visite comme vraiment providentielle, lorsque, ayant appris que nous voulions quitter Huntingdon, il nous offrit un logement à Olney, dans une maison attenante à son presbytère.
Nous y voici installés depuis plus d'un mois ; nous bénissons le ciel de nous avoir conduits dans ce nouvel asile, oùj jusqu'ici, rien ne manque à notre bien-être, où nous avons en outre le précieux avantage de vivre presque sous le même toit que M. Newton. Nous y avons déjà gagné que nous pratiquons plus régulièrement nos exercices religieux, et cependant, grâce à une meilleure distribution de lajournée, nous pourrions nous permettre encore plus de récréations qu'à Huntingdon, si c'était notre goût. Aussi ai-je trouvé le temps d'exécuter dans notre jardin des travaux dont je suis tout fier. Notre cousine, mistress Cowper, m'a fait parvenir un choix de graines et d'arbrisseaux de Park-House. J'espère que, grâce à mes soins, leur végétation fera honneur au heu de leur origine. Il est
surtout un plant d'épine Llanchc dont la fleur embaumée me rappellera, le printemps prochain, certain massif oîi, en jouant avec nous sur la grande pelouse du parc, une jeune espiègle s'obstinait à se cacher, et s'étonnait d'être toujours découverte par un maladroit cousin qu'elle semblait se plaire à provoquer par ses défis. Place aux arbrisseaux du parc! je veux qu'avant peu d'années ils soient des arbres dignes de Valombreuse, lantils seront soigneusement labourés et arrosés. Cherchez Olney sur la grande carte de votre père, Théodora, vous verrez que nous sommes dans le comté de Duckingham. Notre rivière est encore l'Ouse, mais ici l'eau se plaît à retarder son cours dans une contrée plus pittoresque. Elle y multiplie tant ses capricieux iétours qu'on dirait un écolier prenant le chemin de 'école. Quant à la ville d' Olney, elle consiste presque eut entière en une longue rue. Les maisons, bâties m pierre, sont la plupart couvertes de chaume. L'église |?st grande, avec un beau clocher dont l'aiguille se perd jlans la nue. Les habitants sont pauvres ; race séden* ^airequi préfère aux travaux des champs le paresseux Inétier de tresser des galons de fil ou des nattes de baille 1 11 faut à un pasteur un bien grand dévouement ;)our conduire un pareil troupeau. M. Newton n'est j|ue le desservant de la cure, qui est à la nomination de !ord Darmuulh; le titulaire, M. Moses JLJrown, ayant beaucoup d'enfants et peu de fortune, cumule forcéjnent ce bénéfice avec la chapelainiede Morden-Colloge, i Blacke^lh, où il réside. Son suppléant a tout juste rente-huit livres sterling par an, y compris ce qu'on
appelle le droit de surplis, qui est de huit, et à peu près quarante livres de souscriptions volontaires. Je ne sais en vérité comment ferait M. Newton au milieu de tant d'indigents, si la Providence ne lui avait inspiré l'heureuse idée de s'adresser au plus charitable des hommes, M. Thornton, qui lui a ouvert un crédit dans sa maison pour toutes les infortunes imprévues de sa paroisse, et qui lui envoie de lui-même annuellement une somme de deux cents livres sterling comme aumône fixe. M. Newton a voulu m'associer à la distribution de ses bonnes œuvres, et je suis quelquefois le messager chargé déporter un secours inattendu au pauvre honteux et aux malades de la campagne. Comme vous voyez, je n'ai pas de peine à obéir aux médecins qui me recommandent de prendre de l'exercice. Il est vrai que je ne choisis pas toujours mes heures pour de semblables promenades, et mistress Morley me traite quelquefois d'imprudent; mais je crois avoir besoin avant tout de m'aguerrir contre les intempéries des saisons, m'étant aperçu que mes accès de mélancolie dépendaient assez ordinairement de certaines influences atmosphériques qu'il s'agit de vaincre et de briser. J'ai beaucoup admiré dans le temps V Emile de Jean-Jacques Rousseau : je me reproche cette admiration stérile, el je veux mettrt à profit ses conseils, s'il n'est pas trop tard. Puisque j( n'îii pas eu le courage de prendre un état convenable i un gentilhomme sans fortune, il faut que j'apprenne ur métier et deux au besoin. Le jardinage ne suffit plus i mon activité, quoique le jardin livré ici à ma bêche, i mon râteau et à ma serpe, soit plus étendu que celu
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(l'HuntiDgdoiî. Je me suis imaginé de devenir menuisier, charpentier et vitrier. J'ai prié mon frère William de m'envoyer tous les instruments nécessaires, et entre autres un diamant pour travailler le verre, car je prétends construire sans aide une serre pour nos myrtes et nos orangers, qui jusqu'ici avaient passé l'hiver dans le parloir.
Vous \oyez, ïhéodora, que. pour un philosophe contemplatif, je me donne assez de mouvement. Mais, hélas! ce n'est que par ces continuelles distractions que j'échappe à mes idées noires et peut-être à une nouvelle vision. Ni l'amitié et ses doux entretiens, ni la prière et ses émotions pieuses, ne peuvent toujours écarter une funeste image ou une pensée de désespoir. Si grand que soit le charme de nos entretiens, si sincère que soit ma prière, combien de fois une importune voix me dit que je cherche à abuser mon cœur avec un ami, mon âme avec Dieu, tandis qu'une marche forcée, un travail de mains qui me couvre de sueur, un obstacle matériel à vaincre, m'ont délivré maintes fois de la torture de cet incessant retour sur moi-même! L'instinct brutal alors domine cette sensibilité maladive, mais, surtout, cette conscience délicate et timide qui trahissent si perfidement mon intelligence et ma raison *.
1 Cowper écrivant, à la même époque, à son ami Hill, lui disait ; < J. J.. Rousseau aurait été charmé de me voir ainsi occupé, et il se fût écrié avec ravissement : J'ai trouvé l'Lmile qui n'existait que dans Dion imagination. »
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Continuation du Journal.
Vous savez, Théodora, si 'mon amitié pour votre sœur, lady Heskelh, est sincère; il m'a été pénible de renoncer à lui écrire, et je regretterai toujours la privation de ses lettres; mais ce silence m'a paru préférable à une discussion qui risquait de se terminer en querelle. Nous avions cessé de nous entendre, et il ne me convenait pas de soutenir avec cette aimable cousine une thèse théologique. Elle se tromperait donc eu croyant m'avoir blessé par ce post-scriptum où elle m'adressait en trois mots une question à laquelle je réponds en cinq :
Q. — Étes-vous marié ?
R. — Je ne suis pas marié.
Elle aurait seulement dû réfléchir, et se dire que je n'aurais pas dissimulé un acte aussi important de ma vie à une amie comme elle ; ou, si ces termes délicats exprimaient une calomnie, Henriette devait-elle oublier qu'il était par trop contradictoire de supposer une liaison coupable au même homme qu'on accusait de pousser sa religion jusqu'au rigorisme puritain?
Oui, Théodora, selon votre sœur, moi, faible, sans appui, sans famille, je devais me défier des barbares amis qui me sacrifient à leur dévotion fanatique. Selon elle, j'ai eu tort de refuser cette place de bibliothécaire et de lecteur de Lyons-Inn * , que son patronage sans doute m'a fait offrir pour tenter de réveiller en moi
i Lyons-Inn, résidence de jeunes aspirants à l'exercice de la profession d'avocat.
l'ambition de ma jeunesse, et me ramener dans, un monde pour lequel je n'ai jamais été fait. Je conviens que tous ces avis m'étaient donnés au nom d'une prudence désintéressée; on prenait toutes les précautions oratoires de peur de blesser une âme « qui est troj) tendre pour se livrer impunément à tout ce qui ressemblerait à une passion exaltée. » On honorait, disait-on, la religion et les personnes religieuses, « mais Dieu ne nous demandait rien au-dessus de nos forces; la piété la plus pure pouvait égarer une imagination trop vive; il fallait se déOer d'un zèle trop ardent, et mesurer sa dévotion à sa santé. » Tout cela était certes bien raisonnable, et je ne sais ce que j'aurais pu y répondre si, après une sortie contre les prières trop longues et les directeurs trop exigeants, on n'eût pas cité l'Évangile pour rappeler que notre Sauveur y parle contre « ces pharisiens qui, faisant parada de leurs scrupules, se montrent plus attachés à l'observance de la lettre qu'à l'esprit de la loi. »
Je ne pouvais, Théodora, accepter pour personne ce [titre de pharisien, et défendre ceux que l'on me désignait ainsi, c'eût été les déclarer atteints par l'outrage. J'ai préféré, je le répèle, négliger de répondre. Voilà ce que vous aurez compris et fait comprendre à Henriette, isi elle s'est plainte à vous.
Hélas ! Théodora, qu'allez-vous dire quand vous saurez toute la vérité; quand ce puritain, ce fanatique, ce méhodis'.e, vous avouera -que ce n'est pas Henriette qu'il a voulu punir, mais bien lui-même, et que ces conseils uiDs arrière-pensée trouvaient dans son âme corrompue
un fatal complice, qui, peut-être, à la longue, finira par l'emporter, mais qui, au lieu de l'entraîner dans ces distractions innocentes, si naturelles à qui vit, comme Henriette, au milieu du monde, le livrera une seconde fois au découragement et au désespoir des damnés ?
Vous frémissez, Théodora. Lisez, et vous verrez si ma raison ne doit pas repousser, avec le peu de force qui lui reste, toute supposition contre un ami que votre sœur n'est pas la seule à représenter sous des traits si noirs.
Cet ami, dont la discipline sévère contient la révolte de mes mauvaises pensées, ce gardien vigilant du temple, ce pasteur tout occupé du salut de ses ouailles, le révérend M. Newton, en un mol, eh ! bieU; ce n'est que parce que j'ai appris à me défier tour à tour de mes sens et de mon intelligence qu'il est M. Newton pour moi. Une sensation que je ne puis définir à son approche, unt terreur vague et une voix intérieure me crient : « Tes sens t'abusent, celui qui te parle n'est pas celui à qui ti réponds ; ce prétendu apôtre n'est qu'un loup qui a revêtu la forme du pasteur ; ce saint, toujours armé di texte évangéliquc, est un envoyé de Satan qui t'épie e te surveille comme une proie. Quand sonnera ton heure il sera là pour interrompre ta prière ou ta pieuse exhor tation par un éclat de rire; il sait que toutes tes bonne intentions sont repoussées comme le sacrifice de Gain Avec une joie maligne il attise le feu de ton inutil dévotion, qui ne te sauvera pas du feu de l'enfer. Certai que, sur le bord de la tombe, tu ne peux lui échappei peu lui importe la voie par laquelle il t'y pousse.
Avec une préoccupation pareille au dedans de nioi, je vous le demande, puis je écouter ceux qui me dénonceraient >ï. Newton comme un ennemi ? Le jour où cette perception désolante l'emportera sur la réflexion qui la réprime, le jour où, fortifiée en conviction, elle s'exprimera tout haut par ma bouche, que de\iendrai-je ? J'avais pensé à quitter Olney ; mais quel motif en donner à Marie? Je me tais sur cette nouvelle hallucination, tant elle est étrange, tant j'ai droit d'espérer qu'elle se dissipera d'elle-même; car elle n'existe qu'en la présence de celui qui la cause, et aussitôt qu'il n'est plus là, aussitôt que je puis me railler de ma folie, je courrais volontiers pour le rejoindre, le consulter lui-môme sur ce bizarre soupçon et étreindre sa main dans la mienne... sa main, dont tout à l'heure le contact m'a fait frissonner comme si je touchais un reptile ! Et savezvous à quel travail M. Newton daigne m'associer depuis [quelques jours? à la composition d'un recueil d'hymnes! il a découvert, je ne sais comment, que j'avais autrefois rimé, et qu'une disposition particulière de mon esprit me rendait propre à exprimer poétiquement les élans d'une àme pieuse vers Dieu. Aurait-il connaissance de ces vers qui n'ont jamais été lus que d'une seule personne ? Ah ! me suis-je dit, mon guide spirituel me demande-t-il d'expier, à l'égard du Créateur, mon ancienne idolâtrie pour la créature?... J'ai promis d'essayer, et j'ai réussi; l'inspiration n'est pas morte en moi. Vous m'aviez bien dit, Théodora, que j'étais poète. Je l'avais cru comme vous, quelquefois, et, pour vous prouver que je n'avais point une ambition de
gloire, j'avais juré de ne l'être que pour vous... Mais quand bien même notre adieu ne serait pas éternel. . . car, dans l'autre vie, vous serez parmi les anges, vous! . .. notre adieu ne serait pas éternel, que vous ne pourriez être jalouse de Dieu. Je vous envoie donc ce que j'ai déjà écrit pour notre pieux recueil ; vous y remarquerez que, par une innocente ruse, il est plus d'une de ces poésies 011, sous prétexte de peindre les terreurs d'une âme pécheresse, je peins mes propres terreurs, espérant que M. Newton y devinera une partie de ce que je n'ose lui dire de mes fatales illusions. Voici l'hymne que je compte lui remettre demain, et que ma bonne Marie n'a pu chanter hier soir jusqu'à la dernière strophe, à cause des larmes qui ont étouffé sa voix, sa tendre sympathie ayant eu un vague pressentiment de ce qui se passait dans le cœur du poète pendant qu'il écrivait ;