‹ Les poètes amoureuxChapitre 19 sur 31 · LE CŒUR CONTRIT · texte numérisé non relu

LE CŒUR CONTRIT

Au cœur contrit Dieu saura rendre De sa grâce le premier don ; Daigne, Seigneur, daigne m'apprendre Si mon cœur est contrit ou non.

J'écoute Ta parole sainte

En vain parvient jusqnes à moi; Je ne sens que l'horrible crainte D'être insensible et sourd pour toi.

Quelquefois mon âme attendrie Se livre à des accents pieux, Quand une pensée ennemie Détourne son regard des cieux.

Tout mon courage me délaisse Dès les premiers pas que je fais; Quand j'ai dit : « Soutiens ma faiblessel » Je suis plus faible que jamais.

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Dans la maison de la prière L'élu fidèle est consolé ; J'y porte aussi ma peine amère; Mais j'entre et je sors désolé.

Incertitude trop cruelle Que toi seul, Seigneur, peux finir:

Brise mon cœur s'il est rebelle; Mais, brisé, daigne le guérir *.

Deux jours après.

Comme je m'y attendais, j'ai été compris en partie, îl l'explication que j'avais timidement provoquée a eu ieu. Mais, hélas I soit parce qu'il n'est pas au pouvoir lu plus savant théologien de ramener la sérénité dans 'âme où Dieu lui-même entretient la défiance, soit que, )our justifier mes horribles soupçons, au. lieu d'un ;uide spirituel, les fidèles d'Olney aient été livrés à un mvoyé de l'abîme qui se plaît à souffler sur eux l'esprit le démence en feignant de les consoler.:. M. Newton l'a fait que me citer un exemple, capable de me rap- )eler qu'en effet Dieu, dans son inscrutable justice, j'rappe ou guérit, condamne ou absout à son gré. ! Je ne parle pas seulement sous l'immédiate influence ile la prévention sinistre que je vous ai révélée, Théo- |lora; mais, maintenant qu'il n'est plus là, présent, il me kemble encore que M. Newton a faiblement combattu inon désespoir.

Ainsi il m'a rappelé l'histoire de Simon Brow^ne.

J"onnaissez-vous Simon Browne et son hallucination,

jiun moins étrange que la mienne ? C'était un ministre

lissident : ayant perdu, en n23, sa femme et son fils

* Cet hymne est le 60» du I«' livre des Hymnes d'Olney, recueil A estimé de la secte méthodiste.

unique, il fut saisi d'une mélancolie noire, et finit par se persuader qu'il avait encouru le déplaisir de Dieu, qui, après avoir détruit peu à peu son âme raisonnable, ne lui laissait plus qu'une vie animale. Quoiqu'il conservât la faculté de parler d'une manière qui semblait rationnelle et logique aux autres, il n'avait pas plus le sentiment de ce qu'il disait qu'un perroquet; c'eût été pour lui une profanation de prier et une inconvenance d'assister aux prières des autres. Suis-je donc un autre Simon Browne ? dois-je donc aussi renoncer à manifester ma religion et ma foi, parce que je ne crois pas à l'efficacité de mes prières? Voilà le sens ironique attaché par moi à l'histoire que m'a faite M. Newton... J'y penserai...

Le lendebiain.

Hier, Théodora, j'ai interrompu à propos ce que me dictait un funeste accès de mélancolie. Je ne sais plus ù quelle inspiration du désespoir la plume m'es! tombée fie la main. Que voulez-vous? mes pensées sont toujours vêtues de noir, comme la livrée d'un évêque anglicav : et à la tête de la bande, il en est une qui, de temps en temps, élève la voix plus haut que les autres pour me crier : « C'en est fait de toi, Dieu t'a maudit! » Quelquefois encore toutes mes pensées tourbillonnent comme un essaim autour de ma tête, sans que je puisse traduire en langage humain leur obscur bourdonnement. Puis, si je veux en saisir une pour l'interroger, il me

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seiîible qu'elle s'introduit matériellement clans mon cervcau sous la forme d'une mouche, qu'elle s'engage dans le tissu de cet organe, et en mêle tous les fils comme elle ferait d'une toile d'araignée.

Ainsi, tantôt je subis une douleur purement physique et tout intérieure, tantôt la sensation s'exalte jusqu'à créer autour de moi un monde de fantômes d'autant plus etrrayants qu'ils affectent des formes plus naturelles et plus difficiles à distinguer de celles des créatures de Dieu.

J'ai observé aussi que je suis sous une dépendance directe des saisons et sous l'influence continuelle de la révolution des astres. En toute saison, les vents d'est me sont peu favorables. La pleine lune m'est presque constamment fatale ; mais je redoute surtout le mois de janvier. C'est dans trois jours que je l'attends, et je suis persuadé qu'il m'apportera quelque malheur nouveau. J'ai beau me dire que Dieu ne se laisse pas gouverner par des causes secondaires, qu'il me tient dans sa main toute l'année : il en est des maladies de mon àme comme de certaines maladies du corps qui reviennent périodiquement.

Cambridge. — Mars.

Mes pressentiments ne me trompaient pas : le mois de janvier a failli m'être bien funeste ; c'était l'àme de imon frère qui était en péril. Je l'ai perdu; mais que [Dieu en soif loué ! sa vie chancelante s'est assez prolonjgée pour que je puisse croire avoir aujourd'hui un frère (dans le ciel.

Ce fut dans le courant de janvier qu'un ami commun m'écrivit que le pauvre John s'était alité, plus sérieusement malade qu'il ne le pensait lui-m^me. Je partis pour Canîbridge. Je frémis en le trouvant occupé à lire un recueil de comédies et autres compositions profanes. Comment l'avertir qu'il était grandement temps de songer à §on salut? J'eus ce courage; mais sa réponse me glaça : mon frère m'avoua que, si depuis quelque temps il avait recours aux études profanes, c'était parce que la lecture des livres saints ne faisait que multiplier ses doutes : il n'avait jamais eu qu'une foi vague et il commençait à ne plus savoir que croire... Lui aussi il voyait un mur d'airain entre son âme et Dieu ; lui aussi il se croyait prédestiné à l'enfer, puisqu'il n'avait pu trouver dans sa piété sincère celte confiance toujours implorée qui lui manquait toujours. « Mon Dieu ! m'écriai-je, qu'un seul de nous suffise à ta colère, et que ce soit moi!» Cette exclamation spontanée fil. couler ses larmes; il me tendit la main : « Mon frère, me dit il, pourquoi Dieu ferait-il une distinction entre nous? Prions ensemble ; peut-être nos prières réunies parviendront-elles à toucher la miséricorde éternelle. »

Nous priâmes.

Le lendemain, John se réveilla plus se'^ein : « Votn' présence m'a fait du bien, me dit-il; mon sommeil a ét( calme, et ce matin je sens en moi une secrète espérance. » Le voyant ainsi disposé, je ne craignis pai d'entamer avec lui une discussion religieuse. Je m'aper çus que je devenais persuasif, éloquent même, à fore d'alTection et d'inquiétude.

« Mon frère, me dit John, vous qui étiez fait pour mon ministère, je mourrais sans regret si vous pouviez me succéder auprès du troupeau dont je me suis chargé si imprudemment. Ah I je vois maintenant pourquoi j'ai désespéré de moi-même; je dois en accuser mon orgueil. Je m'étais approvisionné de latin, de grec, d'hébreu. Inutile bagage ! j'aurais fait des miracles avec un peu moins de science et un peu plus de charité. Voilà pourquoi Dieu m'a privé de sa grâce. » A compter de ce moment ses forces semblèrent revenues, et je me flattais que la guérison était encore possible ; mais Dieu voulait seulement que son serviteur put manifester le changement qui s'opérait en lui, et quand il eut hautement déclaré à ses amis combien jusque-là il avait été dans l'erreur, la maladie reprit le dessus. Quelle résignation alors dans ses souffrances 1 avec quelle ardeur il les surmontait pour remercier Dieu de lui avoir dessillé les yeux, et pour me remercier moi-même d'être venu verser le baume céleste sur son âme ! « Ah I répétait-il quelquefois, j'ai vécu trente trois ans, et cependant je puis dire que je ne suis né que depuis quelques jours. Je puis mourir sans regret, puisque la grâce m'a visité ; je puis vivre sanscrainte, car rien désormais ne saurait me détourner de la voie évangélique. Et vous, mon frère, continua-t-il, vous voilà en faveur dans le ciel; quelle puissance ont eue \os prières I j'espère que vous ne doutez plus (le la miséricorde de Dieu à votre égard ! » Hélas ! je me gardai bien de le détromper, tout en gémissant de ne pouvoir éprouver sur moi la vertu de ces discours si efficaces sur un autre; me comparant à ces

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vases vernis qui ne sauraient s'imbiber de la liqueur précieuse qu'ils transmettent aux lèvres altérées.

Mon frère s'est endormi de son dernier sommeil, h» sourire dans les yeux. Qu'une sembJalile mort est douce 1 comme elle consolerait celui qui reste de ce côté- ci de la tombe s'il pouvait en espérer une semblable !

Olney. — Avril.

Me voici de retour à Olney depuis trois semaines.

Ahl que ma bonne Marie m'a rendu avec usure les larmes que j'avais versées avec elle quand nous perdîmes le vénérable M. Morley I comme ces douleurs partagées resserrent tous les liens d'une amitié aussi tendre que la nôtre ! le chagrin le plus amer se change peu à peu en une mélancolie pleine de douceur et de charme. Je n'ai jamais connu, il est vrai, qu'à moitié ce bonheur vanté des poètes, le bonheur de deux amants. Mais, Théodora, j'ai besoin de me dire que je l'aurais goûté avec vous pour le mettre au-dessus de la tristesse sympathique de deux amis.

Je vous avouerai que, par une mutuelle et tacite défiance, mistress Morley et moi, nous ne confions pas à notre pasteur toutes les voluptés de notre pieuse résignation : son autorité n'épargne pas des avis quelquefois assez durs à ma compagne et à moi. Cette austérité affecte volontiers des formes de rudesse, et si M. Newton n'était aussi sévère pour lui-même que pour les autres, il me confirmerait dans la superstitieuse supposition dont je vous ai parlé. Mais, aujourd'hui, ce que

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j'ai appris à Cambridge des antécédents de notre directeur spirituel m'explique quelques-uns des traits de son caractère. M. Newton est un des miracles les plus éclatants de la grâce. Avant d'être ministre de l'Évangile, il avait été contrebandier et puis négrier. Impie blasphémateur, comme Paul avant sa conversion, il fut la terreur des fidèles. Je me reproche d'avoir indiscrètement répété à mistress Morley ce qui a été dit de M. jNewton; caria voilà maintenant qui tremble comme moi en sa présence : que serait-ce si j'avais achevé ma confidence en lui révélant la sensation afî'reuse que je ne puis surmonter moi-même que par un efTort de raison? Je m'interrompis à propos en voyant qu'elle frémissait tout en admirant la miséricorde divine qui a racheté, dans M. Newton, une âme qu'on devait croire à jamais perdue pour le ciel.

Je comprends que M. Newton, homme de passions énergiques et violentes, ait conservé dans son ministère quelque chose du vieil homme, et changé en sévérité religieuse, en sainte indignation contre les pécheurs, son ancienne dureté de marin et de capitaine négrier. La terreur règne dans son église comme jadis sur son vaisseau. Hélas! la perversité de cette généraiion ne le justifie que trop souvent. Telle est la lâcheté des chrétiens d'Olney, que la peur de l'enfer en retient un plus grand nombre qiie la promesse du parailis. Cependant M. Newton oublie quelquefois peut-être qu'il y a quelques natures délicates que trop de sévérité peut décourager.

Vous soyez, TluOiJura, conibirn je me laisfc(3 facile.

lemcnt aller aux insinuations de votre sœur I II est vrai qu'hier encore, au milieu du sermon, une pauvre femme a été saisie de convulsions ciïraNantes, et (jue les ennemis de notre pasteur l'accusent d'avoir causé la fulie de six autres femmes, dont trois sont enfermées encore à Belhual-Grcen. Enfin, M. Newton lui-môme, hier au soir, ne put s'empêcher de nous exprimer quelques doutes sur refficucité de sa prédication. Tout en altrihuant la frL'quence des cas de folie dans sa paroisse à la vie sédentaire que mènent ici les femmes, à leur indolence, à l'air maliaisant de leurs petites chambres, il a dit : « C'est cependant pour moi une cruelle épreuve quand j'éprouve parfois ce que dut éprouver David mécontent du Seigneur, et je me suis surpris en révolte contre celui qui permet ces maladies dont on cherche la cause dans l'excès de la piété. Mais, du moins, a-t-il ajouté par le besoin de se rassurer, si le Seigneur les conduit à travers le feu et l'eau à son royaume, quoi que les pauvres folles puissent souffrir sur le chemin, elles sont moins à plaindre que les insensés du monde qui se croient dans leur bon sens et en prennent occasion de railler l'Évangile, comme s'il n'était propre qu'à troubler la raison. Peut-être le Seigneur permet-il ces choses afin que ceux qui cherchent un prétexte pour tomber et pour railler les saints aient

ce qu'ils cherchent J'espère, mistress Morley, qu'il

n'y a rien dans ma prédi .ation qui tende à abattre ceux qui ont besoin d'être relevés? »

Ici mistress Morley ni moi nous n'avons rien répondu.

« Si je ne savaip, a poursuivi M. Newton sans ftiirô attention à notre silence, si je ne savais que les justes d'OIney jugent mieux leur pasteur, j'abandonnerais cette terre ingrate. Les habitants de Sodome méprisèrent Loth, mais la vengeance du ciel ne tarda pas à tomber. Les croyants sont le sel des lieux où ils \ivent. Par leur exem|.le et leur influence, ils arrêtent les progrès de la corruption, et, par leurs prières, ils empêchent ^ue le vase de la colère se vide sur leurs concitoyens jusqu'à la lie. Quand une nation semble près de sa décadence, comme un chêne qui a perdu ses feuilles, dit Isaïe, les enfants du Seigneur sont comme la sève dans a racine ; grâce à eux, on peut espérer que l'arbre rejverdira encore ^ »

1 Nous n'osâmes pas contredire M. Newton, la bonne |Mariectmoi; mais nous nous regardions de temps en iemps avec des yeux qui disaient que notre silence était 'eiïet de cette terreur que nous ne pouvions approuver, ^urat-il compris notre rélicence? Si cela est, je ne ■erais pas surpris qu'il se résolût à changer de paroisse, -e matin déjà, il nous a annoncé qu'il devait faire un oyage.

Continuation. — Août.

Il me semble que c'est à Dieu lui-même que je confisse ainsi toute ma vie, Théodora, mes bons sentiments ;omme mes faiblesses ; par cette confession, vous deveiC2, je vous l'ai déjà dit, une personnification de ma con-

• Lettre de M. Newton à Cowper.

science. Plus d'une fois j'ai pu étouffer à temps unr pensée mauvaise, en me rappelant qu'il faudrait tôt ou tard la soumettre à votre tribunal. Quelle que soit ma franchise, cependant, je me demande si, pour en avoir tant avec vous, il ne m'était pas nécessaire de vout placer en quelque sorte dans un nuage. Pourrais-je ainsi mettre mon âme à nu devant la vôtre sous l'impression immédiate de votre regard ? Ma langue serait-elle aussi confiante, aussi indiscrète que ma plume? Ohl je ne sais, ou alors l'amitié la plus intime fait d'autres réserves que l'amour; car je ne dirais pas à misiress Morley, à ma bonne Marie, tout ce que j'écris à Théodora. Peut-être aussi cela tient-il à la différence de nos âges je vous avais bercée petite fille sur mes genoux, Théodora, avant de déposer tous mes privilèges à vos pieds^ et, tel est l'orgueil de notre sexe, qu'alors même je me relevais de temps en temps pour braver vos semblante de caprice, et faire encore le Mentor ou du moins le cavalier protecteur, si quelque abeille insolente venait effrayer de son bourdonnement trop rapproché ma peureuse cousine. Ici, au contraire, dans mon éternelle convalescence , c'est Marie qui me protège ou me gronde. Elle est pour moi une sœur aînée, sinon une mère ; et son malade , son protégé, n'a pas toujours le courage de s'exposer à être grondé.

Ne croyez pas toutefois que mon, indépendance d'homme soit entièrement anéantie dans cette amitié où la femme gouverne : on a pour mon intelligence un respect aussi grand, plus grand même que celui de ma petite cousine pour son Mentor. Mes hymnes d'abord

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m'ont fait une renommée de poète qui me place au niveau du roi psalmisle ; mes décisions de critique sont également irrévocables, et, enfin, mes études en droit lyant été mises à contribution par quehiues voisins, enchantés de consulter gratis un homme qui a porté jadis la perruque sacramentelle, on me proclame dans aotre cercle le premier des jurisconsultes , un autre chancelier Cowper*.

Je suis beaucoup plus fier, cependant, de mes talents

d'artiste; ce sont ceux que je cultive avec le plus de

•^oût et le meilleur effet pour la santé de l'âme et du

i:orps. J'avais mainte fois envié au joyeux ouvrier,

|irmé de son rabot, son insousiance et sa chansonnette :

|e rabot serait-il un talisman de gaieté? Je chante tout

haturellement quand je fais de la menuiserie ou de la

|îharpente ; c'est qu'il faut voir avec quelle adresse je

inanic mes outils : sous mes habiles mains, le bois devient

jn meuble précieux. Ma serre est un édifice qui ferait

mvie à lord Bute. Nous voici au mois d'août, et nous en

ivons fait un salon d'été. Les murailles sont arlistement

endues a\ec les paillassons qui ont servi à défendre

ncs pêchers des gelées de mars. Le soleil en est exclu

)ar un au\ent de nattes, excepté un rayon ou deux qui

l'échappent par quelque fente et viennent jouer comme

:jles feux follets sur les tapis en jonc dont nous avons

ij ouvert le plancher. Nous continuons à faire nos repas

!j!ans la salle à manger et à dormir dans nos chambres ;

inais nous passons le reste de notre teujps dans la serre,

I * M. Newton lui-mômu le consultait sur des cas de jumprlldena^

178 LES POETES A MOUREUX

occupés à écouter le vent qui murmure à travers les arbres et les oiseaux qui chantent autour de nous. Qu'il faut peu (Je chose pour être heureux dans un ermitage si charmant I Le recueillement n'y livre l'âme qu'à des pensées gracieuses, et la conversation y est plus animée. i\l. Newton, l'austère M. Newton, quine dédaigne pas de venir de temps en temps s'y asseoir avec nous, laisse à la porte une partie de son austérité. Le reproche s'adoucit en plainte dans sa bouche, et si quelque bon mot de mon ancienne gaieté m'échappe, il sourit et se laisse aller à répondre aussi par un bon mot. Je ne comprends plus alors mon hallucination à son égard, et je l'oublie même quand son front est tout à fait déridé.

Enfin, ma bonne Marie, voyant combien mon hu meur et ma santé gagnaient à ces distractions, invile de temps en temps quelques voisins à venir respirer le frais avec nous dans notre salon d'été. Parmi ces connaissances en petit nombre, est mistress Joncs, femme d'ur ecclésiastique de Cliflon, à quelques milles d'Olney: c'est une femme d'excellente compagnie et de mœun douces, que nous aimons de tout notre cœur.

15 août.

Telle est l'influence des saisons sur moi : depuis c( derniers' beaux temps, je me sens heureux jusqu'à \'( fantillage ; voilà pour mon humeur. Une sève nouve] circule dans mes veines; j'entreiirendrais, je crois, promenades de vingt milles à pied, si je pouvais quill

ter notre jardin, et surtout notre serre au delà de quelques heures; voilà pour ma santé. Quant à ma tôte, elle fermente encore comme toujours, mais c'est pour fdire des vers. Je vous envoie quelques nouveaux échantillons de cette folie, qui ne me ramènera pas à Suint- Albans, quoiqu'elle m'excite à former quelquefois des rôvesde gloire. Quand je me lai>se aller aux conseils de ma bonne Marie, je me persuade qu'un libraire, à Londres, ne déifaignerait pas de publier ces poésies. Cepen- Llant j'attendrai un jugement moins partial pour me décider.

Ne pensez pas que cette exaltation poétique me fasse négliger mes humbles travaux d'ouvrier. Je construis en ce moment trois maisons; oui, trois maisons. Je ne suis pas embarrassé pour les occuper; j'ai trois locaaires tout trouvés, ce sont trois lapereaux dont je veux :aire l'éducation *.

20 août.

Il est des jours où je crois que le révérend M. Newton l'a pas tort. On respire dans notre salon d'été un air rop doux pour que l'ùme ne risque pas d'y contracter les habitudes dejangueur et de mollesse. L'autre senaine, je m'en suis arraché avec peine lorsque M. Newlon m'a fait prier de porter un secours d'argent et des :onsolaiions chrétiennes à un prisonnier que nous axions 'isilé ensemble la veille. Ce malin, mistress Morley iivait sa harpe, et nous avons d'abord chanté un hymne; nais peu à peu et naturellement, à des airs religieux sa

* Nous supprimons ici l'histoire bien connue des lièvres de Cowper,

18e LES POETES AMOUREUX

main faisait succéder quelques motifs d'airs mondains, el j'ai compris qu'avec une amitié moins sainte que la nôtre, le tête-à-lête serait pai fois dangereux au milieu d'un jardin, avec le chant des oiseaux et le parfum de nos myrtes pittoresquement distribués devant la serre qui les a protégés cet hiver. Par moments, mon cœur battait avec violence, el moi, si heureux dans notre retraite, moi, si résigné au sacrifice des plus doux rêves de ma jeunesse, je faisais un retour mélancolique sur un passé moins paisible. L'amitié, la chaste amitié , ne suffirait-elle plus à ce cœur brisé par tant d'orages? N'est-ce plus assez des distractions que je me suis créées pour occuper ma tête ardente? Ai-je offensé Dieu pur trop de confiance en moi-môme? Faut-il invoquer la maladie au secours de ma faible sagesse?

Depuis quelques jours, je suis tout occupé d'une nouvelle liaison. Le solitaire d'Olncy rede\iendra homme du monde, pour peu que la Providence envoie encore une ou deux dames aimables partager sa solitude. Je ne plaisante pas, voici les faits.

D'un commun accord, ma bonne Marie et moi, nous venions de quitter la serre, et nous étions à la fenêtre donnant sur la rue, occupés à voir passer le monde, à entendre les enfants qui criaient, les chiens qui aboyaient, musique un peu moins poétique que le chant des oiseaux et le murmure de la brise dans le jardin. Tout à coup nous apercevons mistress Jones, se dirigeant de notre côté avec une autre dame dont j'avais remarqué la taille élégante avant de pouvoir distinguer ses traits. Est-ce une visite pour nous ? pensai-je ; et tout sauvage que je

suis, je n'étais pas fâché que mistress Jones nous fît visite si bien accompagnée; mais non; arrivée sous notre porte, les deux dames se contentent de nous faire un léger salut, et entrent dans une Foire de vanités (comme dirait le vieux Bunyan), qui se tient dans la maison vis-à-vis, je veux dire dans un magasin d'étoffes, de rubans et autres articles destinés à la toilette du beau sexe. Nous les suivons des yeux à travers les vitres du marchand ; et quand elles disparaissent au fond de l'arrière-boutique, je me sens animé d'un sentiment de curiosité qui m'étonne moi-même.

— Qui peut être cette dame ? — Est-elle d'Olney ou de Clifton? — Comment ne l'ai-je pas rencontrée encore? Eh! sans doute, elle n'est ni de Clifton ni d'Olney. — C'est une lady qui vient de Londres et non du village. — Cependant ses traits ne me semblent pas étrangers. — Je parie qu'elle est aimable. — Qu'en pensez-vous?

J'adressais à Marie toutes ces questions et ces affirmations avec une volubilité qui la fît sourire; elle qui aurait pu m'arrêter à la première phrase, elle attendit que j'eusse épuisé toutes ces suppositions pour me dire que la dame qui m'intéressait si vivement était une sœur de mistress Jones, lady Austen, veuve d'un baronnet. — Puisque cette jeune veuve vous semble si aimable, voulez-vous, me dit-elle, que j'aille l'inviter, ainsi que sa sœur, à venir prendre ce soir le thé avec nous? — Très-volontiers, lui. répondis-je. Et ma bonne Marie, charmée de me procurer celte distraction, descendit au même instant pour faire son invitation, qui fut .Kccptée

18Î LES POKTES AMOUREUX

très-gracieusement, comme je m'en aperçus au second salut qu'on échangea avec moi en sortant du magasin.

Mislress IMorley fut donc bien surprise lorsque, de retour, en me rendant compte de son heureuse ambassade , elle me trouva retombé dans ma sauvagerie , honteux même de la démarche que je lui avais fait faire.

• — En vérité, lui dis-je, où avais-je la tête? Quel rôle vais je jouer avec celte dame que je n'ai jamais vue? Tenez, ma chère amie, j'en ai d'avance la fièvre ; je ne paraîtrai pas ce soir à la table du thé ; vous m'excuserez auprès de ces dames. Je ferais une trop sotte mine.

— Et moi qui ai fait cette invitation en votre nom beaucoup plus qu'au mien! me dit Marie.

— Encore mieux! m'écriai-je; et, injuste par humeur, voilà que je reproche à mistress Morley de m'avoir pris au mot, elle qui devait me connaître et avoir du bon sens pour deux.

Enfin je me décidai, après bien des hésitations, à paraître au thé du soir, résigné à y être aussi maussade que possible.

Ces dames furent exactes à l'heure , et je fus présenté à lady Austen. A peine si d'abord j'osais lever les yeux vers elle; mais la jeune veuve, prévenue sans doute de mon humeur, se garda bien d'y faire attention. Elle ne s'inquiéta que de répondre aux douces avances de ma bonne Marie, qui n'épargnait rien pour empêcher qu'on s'aperçût de ma bouderie ridicule, l'^i Aussi réussit-elle à plaire à lady Austen et à lui iuspirerlii

un vif attachement dès cette première entrevue. Lady Austen, de son côté, si bien encouragée par la maîtresse de la maison, montra peu à peu tant d'esprit et de grâce, que le sauvage honteux finit par se dérider et par prendre part à une causerie qui devint charmante. Nous passâmes ainsi deux heures bien courtes; et quoiqu'il fit un admirable clair de lune, je ne pus m'empêchcr d'offrir mon bras aux deux sœurs pour les reconduire à Clifton. Pendant la route l'entretien de la table à thé fut continué avec la même verve des deux parts, et nous ne nous séparâmes qu'après être convenus d'une réunion prochaine.

Le lendemain, en effet , nous sommes allés, ma bonne Marie et moi, rendre à ces dames leur visite. Lady Austen nous a ravis par ses ingénieux propos. Rien de plus facile et de plus piquant que sa causerie ; de l'esprit et du bon sens, un grand usage du monde et un naturel qui fait paraître spontanées ses pensées les plus réfléchies. Elle a décidément fait ma conquête, et cela en s'occupant bien moins de moi que de mistrcss Morley. Je défierais un cœur de marbre de résister au charme de sa bienveillance. Sa gaieté est si communicative ! Elle a l'art de vous mettre de moitié dans chaque anecdote qu'elle vous raconte en vous donnant l'occasion de l'interrompre par quelque saillie ou par quelque moralité qui ressort de son récit. 11 faut dire qu'elle a lou^zlemps habité la France ; mais elle est revenue en Angleterre, toujours Anglai.-e de cœur; elle a jvécu dans le plus grand monde, mais elle n'eu aime que ihavantage la campagne, la retraite, un petit cercle

d'amis. Enfin elle a conçu pour nous tant d'amitié, que, ce matin, en revenant nous imposer la dette d'une seconde visite, elle a manifesté le désir de se fixer près de nous. Nous en serions si enchantés, que nous n'avons pas osé discrètement l'y engager beaucoup ; mais elle a trouvé tout de suite sa future résidence, et cela presque dans la maison même où nous habitons. Quel bonheur si elle persiste ! Jusqu'ici rien ne semble y faire obstacle. Nous avons un second corps de logis, vaste bâtiment que nous abandonnions au jardinier, à sa femme, à ses enfants et à une légion de rats. Elle prétend expulser tout ce monde, rats compris, nous a-t-elle répondu quand nous avons essayé de lui faire peur de ces premiers occupants. Elle fera réparer cette grande masure, elle écrira à Londres pour qu'on lui envoie de quoi la meubler. Je crojais entendre une fée nous préparer à ce prodige, et elle faisait une description si animée de la métamorphose architecturale qu'elle médite, que je m'attendais à voir tout à coup son palais s'élever à côté de notre humble maisonnette.

Deux jours après.

Ce n'était pas une plaisanterie. Ce matin est venu une espèce de maçon-architecte pour examiner les lieux et prendre des mesures avec sa longue toise. Décidément la jeune veuve veut devenir notre voisine. Admirez donc cette rencontre providentielle 1 Comme notre retraite va s'embellir! et, il faut en convenir, nous avions un feu besoin de cette augmentation de société, ou plutôt de

famille. Plus d'une fois je me suis dit que, si mistress Morley venait à tomber malade, les deux ou trois personnes de son sexe qu'elle connaît icis ont si loin, ou si absorbées par les soins de leur ménage et de leurs marmots, que je serais bien embarrassé et elle aussi. Il y a cependant quelque générosité à moi de n'être pas jaloux de cette sœur qui lui arrive, et qui, je ne puis me le dissimuler, nous a été bien plutôt conquise par la douce sympathie de mistress Morley que par l'humeur inégale de son malade. Mais je me sens très-disposé à être un peu moins quinleux pour mon compte; combien je me reprocherais de priver ma bonne Marie de cette compagne que le ciel lui envoie ! J'espère bien contribuer à lui rendre ce séjour trop agréable pour qu'elle regrette une décision en apparence si soudaine. Et puis elle est si bonne qu'elle s'attachera d'autant plus à nous qu'elle verra que sa présence est une bénédiction pour tous. Justement M. Newton part demain et sera absent plusieur mois. Nous aurions été par trop isolés sans iady Austen dans notre grande maison, quoique le révérend M. Scott, qui vient suppléer son collègue, doive habiter le presbytère. Tout occupé des préparatifs de ce voyage, M. Newton avait fait peu d'attention encore à la jeune veuve, mais ce matin elle a séduit M. Newton comme nous. Elle a fait plus, en le forçant d'être aimable; et moi, j'ai bien oublié cette double nature attribuée naguère par mon sens intérieur à notre pasteur, comme si le bon génie avait tenu le mauvais à diirtance. comme si le démon n'osait se montrer devant Tangc.

I! paraîtrait, cependant, qu'avec toute sa bonté, l'ange

OU le bon génie n'a eu des yeux si doux pour notre directeur spirituel qu'avec le léger effort d'une petite dissimiilalion; car, lorsqu'il a été sorti , lady Austen n'a pu s'empôcher de nous demander , avec un peu' de malice, si M. Newton était toujours d'aussi bonne composition avec les dames. Évidemment , mistress Jones lui aura parlé de la sévérité de M. Newton, et c'est par complaisance pour nous qu'elle a mis tant de coquetterie à lui plaire.

QUELaCES JOURS APRÈS.

Ne croyez pas que lady Austen ne soit qu'aimable et enjouée, elle a une instruction qui égale presque celle (ie ma bonne Marie, quoique celle-ci soit douée peut-être d'un sens critique plus droit et plus sûr. Mais elle a aussi beaucoup lu, et elle sait par cœur nos meilleurs poètes. Quand mistress Morley , faisant les honneurs de mes vers, m'a dénoncé à elle comme un auteur à qui il ne manque plus que d'être imprimé tout vif, elle a voulu être dans la confidence de mes rimes, et j'ai obtenu son approbation, quoiqu'elle ait trouvé mes sujets bien graves. Ma foi ! elle a un peu raison, et, malgré une belle défense de la moralité de la poésie, que ses observations ont provoquée chez mistress Morley , puisque j'ai deux muses, je chanterai tantôt sur un ton, tantôt sur l'autre. Déjà je suis presque en mesure de surprendre la dernière venue par une épître dans le goût de celles de mon ami Lloyd. Je n'aurai pas impunément fait partie du Club de la Déraison ^

t Le Non-Sense-Club éfait une société de sept élèves sortis de

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Eu attendant, les réparations du vieux bâtiment sont en train, et les maçons travaillent à leur ajse, au son de la lyre, comme les maçons de Thèbes.

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