‹ Les poètes amoureuxChapitre 20 sur 31 · A HUIT JOURS DE LA · texte numérisé non relu

A HUIT JOURS DE LA

Quel charme exerce sur nous sœur Anne, c'est le nom familier que la bonne Marie et moi nous donnons à lady Austen? Jusqu'à ce qu'elle puisse s'installer à notre porte, nous n'avons pas assez de philosophie pour nous priver d'elle un seul jour. Elle était venue avant-hier nous visiter, malgré une pluie battante, et hier nous sommes allés la voir à Clifton, malgré les obstacles d'un chemin inondé, plein de boue et de flaques d'eau. Nous sommes arrivés chez mistress Jones dans un état à faire pitié, ou plutôt à exciter le rire. Dix fois le pied nous a glissé, et la bonne Marie a plongé jusque au-dessus de la cheville dans un trou perfide, où l'eau était recouverte d'une surface qu'à sa couleur ilétaitpermis de confondre avec la terre ferme. A quelques p'is plus loin mon tour est venu, et j'ai pris mesure de ma taille au fond d'un fossé, où ma chute a effrayé les dames grenouilles. Eh bien! toutes ces fatales aventures ne nous ont pas donné un seul moment d'humeur, et ce matin nous attendons sœur Anne debout, quoiqu'elle ait prédit qu'elle nous trouverait au lit, avec un gros ihume pour le moins.

Weslminsler-School , qui dînaient ensemble tous les jeudis. Robert Lloyd, homme d'esprit et poêle facile dans le goût de Mathieu Prior, était membre de ce club. Une des premières pièces de poésie de Cuwper avait été une éplirc à son ami Robert Lloyd.

Il y a mieux : j'ai mis en vers notre voyage, et, pour s'ôtre moquée de nous hier, elle va être condamnée à chanter elle-même notre courage et nos exploits dans la boue. Je ne sais sur quel air , par exemple, mais elle le saura bientôt, car elle en a pour tous les rhythmes. Ma ballade dialoguée finit par cette sentence :

Sœur Anne, maintenant, prenez votre guitare Et mettez-la d'accord pour nous chanter mes vers. Je les ai variés avec un talent rare; Tâchez à votre tour de varier vos airs*.

Le surlendemain.

Mon Odyssée de Clifton a obtenu le plus grand succès. Sœur Anne s'est exécutée de lameilleure grâce du monde. Quelle fraîcheur dans sa voix et quelle douceur dans son regard quand elle chante ! Cette femme est une vraie sirène, et elle renonce au monde, où elle excitait une si vive admiration, pour se faire ermite avec nous! Comment ne l'aimerions-nous pas? Quant à moi, je ne sais si je n'ai pas déjà autant d'attachemeni pour elle que pour ma bonne Marie. Je ne connais rien au-dessus de la tendre affection de celle-ci pour consoler un pauvre convalescent, pour changer la plus sombre tristesse en douce mélancolie; mais , avec l'autre, l'esprit est entretenu dans une telle activité, qu'elle prévient toute idée noire. J'espère ne plus les séparer dans ma reconnaissance. Comme cette triple amitié a tout à coup simplifié

1 Celte promenade, racontée en vers et dialoguée, est une des plus comiques compositions de Cowper. Elle avait paru dansunMagfa^zine, mais on avait néglige jusqu'ici de l'insérer dans le recueil de ses œuvres.

ma situation à l'égard de ma bonne Marie! Plus rien d'équivoque aux yeux du monde, et cependant je puis me livrer plus librement que jamais aux charmantes distractions de noire intimité. Demain , nous allons tous les trois assister à une fête rustique que donnent les propriétaires de Weston-Hall. Lady Austenles a connus sur le continent, et c'est elle, je pense, qui nous a valu une invitation; la fête sera terminée par l'ascension d'un aérostat.

Notre excursion à Weston-Hall a été une partie délicieuse , comme toutes celles qu'invente sœur Anne. II ne tient qu'à nous de fréquenter le grand monde , de vivre de la vie de château. Wcston- Eall appartient à la famille catholique des ïhrockmorton. Sir John et sa jeune lady nous ont parfailemenl accueillis. Je ne sais quels honneurs m'attendent lorsque je serai poëte légalement reconnu au Par nasse; poëte sur parole, j'ai accaparé déjà presque tous les honneurs de la fête, et ma vanité risquait fort de m'enlever dans une région plus élevée que celle où nous avons cessé d'apercevoir le ballon. L'ascension a été superbe, et je suivais cette voiture aérienne , en imaginalion, avec les ailes de la Muse , lorsqu'elle est tout à coup retombée... vide, hélas !... En sera-t-il de même de ma gloire future? Je reçois ce matin une lettre de Johnson, le fameux libraire de Londres, qui consent à servir de parrain à mes \ ers.

Mais je reviens au ballon, ou plutôt à nos hôtes de Weston-Hall, qui nous ont forcés de déjeuner avec eux, et qui nous auraient retenus à diner , si nous n'avions

été attendus à Clifton par mistress Jones. Sir John et lady Throckmorton sont d'une affabilité qui leur gagne tout d'abord les cœurs. Leur château est une résidence princière : on ne peut en faire mieux les honneurs. Leur religion, mise hors la loi, les condamne à vivre ainsi en ermites, et quelques zélés dévots de la paroisse sont encore assez intolérants pour les outrager quelquefois. Ce n'est pas comme cela que j'entends la charité protestante, et je me suis trouvé tout à fait à mon aise avec le chapelain du baronnet, auprès de qui j'étais placé à table; il est vrai que nous n'avons pas parlé culte, mais seulement morale, et la sienne est excellente. Lady Austen nous avait bien dit que nous serions contents du père Lewis. C'est un prêtre respectable.

Lorsque nous avons pris congé de sir John, il nous a gracieusement offert une clef de la petite porte de son parc, et nous pourrons désormais nous y promener toutes les fois qu'il nous plaira et tant qu'il nous plaira. Je suis très-sensible à cette faveur. Je me propose d'aller rêver sous ces arbres séculaires et d'y achever quelques vers que Johnson me demande , pour que mon volume soit d'une taille raisonnable.

Dix jours après.

Enfin, sœur Anne occupe son petit palais, et nous pouvons nous voir, non plus tous les jours, mais toutes les heures, le soir comme le matin, tantôt chez elle, tantôt chez ma bonne Marie, ou plutôt les deux maisons n'en font qu'une, et la serre est le salon commun des deux ménages. Ouenous sommes bien tous ensemble!...

Quand nous nous sommes perdus de vue entre les repas, qu'il est charmant d'avoir chacun à faire l'histoire des incidents de sa journée! Je crois, après tout, que, de nous trois, c'est moi qui suis le plus heureux : au premier aspect, tous les désavantages semblent de mon côté; seul contre deux, et un homme contre deux dames, si nous faisions la guerre, j'aurais à combattre le nombre et la ruse; mais nous sommes en pleine paix , du bien c'est moi qui suis , tour à tour , l'arbitre et le juge de toutes les petites querelles, le confident de tous les moyens de réconcih'ation qu'inspire aussitôt l'ennui d'une bouderie. Et, alors, comme je suis fier de mon rôle de conciliateur! comme il est doux détenir dans mes mains ces deux mains qui se cherchent! Au reste, il m'est difficile de savoir qui a tort ou raison, car, le plus souvent, ces bouderies' et ces réconciliations ne sont qu'un jeu qui fait rire à mes dépens, si je me laisse prendre à une fausse alarme. Je crois . vraiment, que mes deux amies n'ont qu'une pensée, celle de m'occuper d'elles, et cela non par coquetterie, mais par une charité ingénieuse, qui veut prévenir le plus longtemps possible ces retours sur moi-même, si funestes naguère au calme de mon àmc. Sans doute, ma bonne Marie n'aura accepté cette nouvelle amitié qu'à la condition que sœur Anne la seconderait dans son inépuisable affection pour son solitaire. Aussi j'aimerais trop sœur Anne si je ne savais que je dois à Marie ces attentions qui me sont prodiguées par l'amie la plus récente comme par l'amie la plus ancienne. Et ici, je remarque un des avantages de l'amitié sur l'amour. En amour, on ne peut être que

deux; tout nouveau venu importune ou excite bientôt une fatale jalousie; l'amitié n'est pas si exclusive, elle est plus sociable et ne s'alarme pas si aisément. Je ne saurais dire, quant à moi , quelle est celle de mes deux compagnes qui m'est plus chère que l'autre; Marie est plus sérieuse, sœur Anne plus enjouée; mais l'opposition de leurs caractères les unit plus étroitement entre elles et les rend deux fois plus aimables à mes yeux. Voilà comme j'eusse aimé votre sœur Henriette et vous, Théodora, l'aînée et la cadette, si, avec celle-ci, j'avais sagement su m'en tenir à l'amitié.

Je reviens souvent là-dessus : dans ma vie paisible , mais non monotone , je vous assure , les événements sont rares , les sentiments sont tout. Avec mes deux gardes-malades, titre qu'elles prennent pour me railler de ma santé, depuis quelques mois si bien .rétablie; avec mes deux gardes-malades, dis-je, le temps se passe en promenades ou en causeries; seul, je continue mon bonheur en l'analysant , ou je mets à profit les inspirations poétiques que je lui dois. Je m'exerce, depuis quelques jours, à faire des vers sans rime , c'est l'avis de sœur Anne, et je lui en gais gré ; dans ce nouveau rhythme, je trouve un rajeunissement de ma verve, des idées plus nettes, plus franches ; des expressions plus pittoresques^ un tour plus varié dans la phrase et même une harmonie particulière. Milton n'est-il pas souvent plus harmonieux que Pope? J'ai encore à sœur Anne l'obligation d'un titre qui vous fera rire lorsque vous saurez que je prétends y coudre quatre ou cinq mille vers. — Je veux bien vous faire des vers blancs, lui di-

.ma

sais-je, mais donnez-inoi un sujet? — Un sujet, me répondit-elle, mais prenez le premier venu, le Sofa , par exemple. Et j'ai pris le Sofa, Si j'osais retracer tous mes rêves sur ce meuble et toutes nos causeries ! mais j'écris désormais pour le public, et le public ne doit pas être introduit dans le sanctuaire mystérieux de l'amitié. A vous seule, Théodora, le droit de lire dans les secrètes pensées de votre William; à vous seule seront adressées les variantes du poëme, à vous seule la clef des passages qui paraîtront obscurs aux critiques.

A propos des critiques , le moment approche où ces messieurs vont me traîner à leur tribunal. Chaque jour je corrige une épreuve qui m'arrive de Lrondres, et que je renvoie quelquefois bien raturée. Ce matin , cependant, mes deux muses se sont trouvées d'accord pour me faire conserver une tirade dont je n'étais content (pi'à demi, et sœur Anne, allant détacher une branche à mon plus beau myrte, m'en a couronné de sa jolie main blanche. Jugez si je suis préparé aux bourrades de nos Revues et de nos Magazines. J'en ai d'avance la sueur froide, et il y a des moments où je me repens d'avoir cru à mon génie. En tout cas, ceux qui m'attaqueront peuvent s'attendre à me voir bien défendu : mes deux complices protestent d'avance contre tout jugement qui ne me placerait pas au premier rang. Par prudence, toutefois, j'ai pieusement serré ma couronne de ce matin; si c'est la seule qui décore mon front, elle ne m'en sera que pfus précieuse.

J'écrivais hier à mon frère homonyme William Morley, et, sous l'influence du mvrte dont une tendre main m'a-

in LES POETES AMOUREUX

vait couronné, je me comparais à Hercule et à Samson. Voyez si je suis fier de ma force et de mes travaux*. La comparaison n'a pas paru mauvaise à ces dames, qui m'occupent tour à tour à dévider leurs écheveaux de fil. Je ne sais pas de plaisir plus charmant que celui de prêter ainsi ses bras à deux princesses industrieuses qui , tout en faisant leurs pelotons, vous racontent quelque bonne histoire, comme celle qui m'a tant amusé hier, que toute la nuit j'en ai rêvé et que cette nuit j'en ai fait une ballade. C'était sœur Anne qui était la narratrice, et j'au-^rais écrit un chef-d'œuvre si j'avais pu conserver, dans mes rimes burlesques, la moitié des traits piquants de son récit. Je vous envoie la magnifique ballade de John Gilpin :

Page 1