‹ Les poètes amoureuxChapitre 21 sur 31 · JOHN GILPIN · texte numérisé non relu

JOHN GILPIN

John Gilpin était un marchand très-connu et en crédit;

1 « Le matin, je ms promène avec une de ces deux dames, et l'aprèsmidi je dévide du fil. Ainsi faisait Hercule, ainsi probablement Samson , ainsi fais-je. Si ces deux héros vivaient , je les défierais à cet exercice, et je ne doute pas de ma victoire. Quant à tuer des lions, el autres amusements de ce genre, qui les charmaient tant... je serais leur très-humble serviteur. » (Lettre à M. Unwin, 19 janvier 1783.)

2 11 serait difficile de citer, dans la littérature anglaise, une ballade^ plus populaire. La gravure s'en est emparée bien souvent, et la figure •lu pauvre Mazeppa bourgeois de Londres est un type connu comme celle de FalstalT. Nous aurions pu traduire en vers cette ballade comique :

John Gilpin était un drapier

En grand crédit dans son quartier:

Il était de plus capitaine

Dans la brave milice urbaine, etc. i

quoique la facilité même de cette prose rimée ail ses bornas, mais nous

il était, de plus, capitaine dans la milice de la fameuse ville de Londres.

L'épouse de John Gilpin dit à son cher époux : — Quoique mariés depuis vingt ennuyeuses années , nous n'avons pas encore eu un jour de vacances.

C'est demain l'anniversaire de notre mariage; je veux que nous allions à l'auberge de la Cloche , à Edmonton, dans une voiture à deux chevaux.

Ma sœur et son enfant, moi et les trois nôtres , nous remplirons la voiture; vous nous suivrez donc à cheval.

Gilpin répondit : Je n'admire qu'une femme au monde, et c'est vous, ma très-chérie; ce que vous désirez se fera.

Je suis un bon marchand drapier, comme personne ne l'ignore, et mon bon ami le mercier me prêtera son cheval.

— C'est bien parlé, dit mistress Gilpin , et comme le vin est cher, nous porterons du nôtre , qui est à la l'ois clair et bon.

John Gilpin embrassa sa tendre épouse, enchanté de voir qu'elle était économe jusque dans une partie de plaisir.

Le lendemain matin, la voiture fut amenée : mais Gilpin ne voulut pas qu'elle vînt jusqu'à la porte de la boutique, de peur qu'on ne l'accusât de fierté.

La voiture s'arréla trois portes plus loin, où toute la famille alla monter; si.^ personnes aimables en train de s'amuser!

avons craint que les lecteurs ne trouvassent pas cette poésie assez littérairo. Dans le recueil des vers généraient nt sérieux do Cowpcr, le contraste ai.le beaucoup à Tcffet d'une pièce semblable.

Le fouet claque, les roues toumenl; jamais on ne vit plus joyeuse compagnie; les pavés s'ébranlent , comme si le quartier de Cheapside était en révolution.

John Gilpin, le pied à l'étrier, saisit la crinière de sa monture et se hisse en selle, mais il redescend aussitôt.

Car, à peine était-il sur ses arçons, pour commencer son voyage, il tourne la tête et aperçoit trois chalands qui entraient dans sa boutique.

Il descendit donc, car quelque chagrin que lui causât une perte de temps, il savait bien qu'une perte d'argent lui en ferait éprouver davantage.

Les chalands ne furent pas faciles à contenter; enfin ils étaient partis, quand Betty descendit en courant les escaliers, et cria : — Monsieur, on a oublié le vini

— Bon Dieu! dit Gilpin. Allons, apporte-Ic-moi, avec mon baudrier, dans lequel je porte ma fidèle épée quand je vais commander l'exercice.

Or, mistress Gilpin (la prudente ménagère) avaittrouvé deux bouteilles de grès , pour y mettre en sûreté la liliqueur dont elle aimait arroser ses repas.

Ces bouteilles avaient une anse à travers laquelle Gilpin passa la courroie de son baudrier, de façon que les deux bouteilles, pendant de chaque côté , se faisaient équilibre.

Puis, sur le tout, pour être équipé de pied en cap, il jeta fièrement son long manteau rouge, bien propre et bien brossé.

Le voilà remonté sur son agile coursier, allant au pas avec prudence et précaution, sur les pavés de la Cité^

Mais lorsqu'elle trouva un chemin plus doux pour seSj

COWPKR 197

quatre pieds bien ferrés, la bête hennissante commença à trotter, ce qui secoua un peu le cavalier en selle.

— Doucement, doucement! criait John ; mais John criait en vain. Bientôt le trot du cheval devint un galop, en dépit de la bride et du mois.

De sorte que, se baissant, comme doit faire le cavaher qui ne peut se tenir droit, il gaisit la crinière à deux mains et s'y cramponna de toutes ses forces.

Le cheval, qui n'avait jamais été manié ainsi, ne savait plus quelle espèce de chose il portait sur son dos.

Il redouble de vitesse: pauvre Gilpin, gare à ton cou; adieu ton chapeau et ta perruque; tu ne te doutais guère, en partant, que tu allais courir de ce train-là.

Le vent se lève, le manteau se gonfle et flotte bruyamment, comme une bannière, jusqu'à ce que, les boutons cédant, il s'envole.

Alors les passans purent voir les deux bouteilles de ?rès qui pendaient de chaque épaule de Gilpin, comme lions l'avons dit ou chanté.

I Les chiens aboient, les enfans poussent des cris; toures les fenêtres s'ouvrent, et chacun.de s'écrier de toute 'a force de ses poumons : Bravo ! bravo !

Gilpin allait toujours... Le brave Gilpin I... Le bruit l>e répandit bientôt que c'était un pari : « Voyez le lest u jockey ! C'est un pari de mille livres sterling. »

C'était merveille de voir, à son approche, les gardiens es barrières s'empresser de les ouvrir toutes grandes.

Or, pendant qu'il chevauchait ainsi , la tête basse, rouvert de sueur, les deux bouteilles se rencontrent sur on dos, se choquent et se brisent .

198 LES POiiTES AMOUREUX

Le vin coule sur la route, chose piteuse à voir! Les flancs du coursier fumaient comme une pièce de rôti bardé de lard.

Mais Gilpin semblait toujours porter son lest suspendu à son baudrier; tout le monde remarquait les bouteilles de grès.

Ce fut ainsi qu'il traversa bravement le joyeux Islington, et qu'il parvint à Edmonton plus gai encore.

A Edmonton, sa chère moitié aperçut , du balcon de l'auberge, son tendre époux, et s'étonna de le voir arriver ainsi au galop.

— Arrête, arrête, John Gilpin! Voici la maison. Arrêtez! lui cria-t-on d'une commune voix; le dîner attend et nous sommes fatigués ! — Je le suis aussi , se dit Gilpin.

Mais le coursier n'avait nulle envie de s'arrêter là. .. Pourquoi donc ? Parce que son maitre avait une maison à Ware, dix milles plus loin.

Il continua donc de voler, rapide comme une flèche lancée par le bras d'un vigoureux archer. Il vole , vole, ce qui me conduit au milieu de mon récit.

Gilpin était hors d'haleine, emporté ainsi contre son gré ; ce ne fut qu'à la porte de son ami le mercier que le coursier s'arrêta.

Le mercier, fort étonné de voir son voisin en pareil équipage, ôte sa pipe de sa bouche , court à sa grille et lui dit :

— Qu'y a-t-il de nouveau? Qu'y a-t-il de nouveau? Parlezj pariez donc, et apprenez-moi pourquoi vous ve-

nez ici sans chapeau et sans perruque ? Que venez-vous faire, enfin?

Or, Gilpin avait un tour d'esprit plaisant et il aimait à rire dans l'occasion; il répondit gaiement :

— Je suis venu parce que votre cheval a voulu venir, et si cela ne tenait qu'à moi, mon chapeau et ma perruque seraient bientôt ici... Mais ils sont restés en route...

Le mercier, charmé de voir son voisin en belle humeur , ne lui répliqua rien , mais il rentra dans sa maison ;

D'où il sortit de nouveau avec un chapeau et une )erruque; une perruque à grandes boucles , un chapeau pas trop usé; une bonne perruque et un bon chapeau , vraiment I

Il les tenait à la main, et, à son leur, il voulut aussi se montrer capable d'improviser une repartie :

— Ma tête, dit-il, est deux fois aussi grosse que la ôtre, vous êtes donc sûr que cette perruque et ce cha-

Deau vous iront.

Mais laissez-moi essuyer la crotte qui vous salit le îsage; venez vous asseoir et manger, car vous devez ivoirfaim.

— C'est l'anniversaire de mon mariage, répondit John. ■^ue dirait le monde si ma femme dînait à Edmonton et Tioi ù Ware ? •

Se retournant donc vers son cheval, Gilpin continua :

— J'ai hàle de dîner, je suis venu ici pour Ion plaisir, u vas revenir sur tes pas pour le mien.

Ah I malheureux discours et vainc bravade, qui vont

lui coûter cher I II parlait encore, qu'un âne se mil i braire d'une voix forte et claire.

Là-dessus, le cheval de rebrousser, comme s'il eût entendu un lion rugir, et de galoper aussi rapidement que tout à l'heure.

Voilà Gilpin emporté, et adieu la perruque et le chapeau de Gilpin; il les perdit plus vite encore que la première fois. Pourquoi? Parce que perruque et chapeau étaient trop larges pour sa tête.

Or, mistress Gilpin, en voyant s'éloigner son mari au grand galop sur le chemin, avait tiré une demi-couronne de sa bourse et avait dit au jeune garçon qui les avait conduits à l'auberge de la Cloche :

— Voilà pour toi , si tu ramènes mon mari sain et sauf.

Lejeune garçon était monté à cheval et il rencontra bientôt John qui revenait; il voulut l'arrêter et saisir la bride de sa monture ;

Mais, l'ayant manquée, à son grand regret, il ne fit qu'effrayer encore plus le cheval déjà effrayé, qui courut plus vite encore.

Gilpin vole, vole, et lejeune postillon le suit de près/ son cheval étant ravi de n'avoir plus à traîner après lui la voiture.

Six messieurs, sur la route, voyant ainsi courir Gilpin avec un postillon à ses trousses ^ se mirent à crier : Au secours!

Arrêtez, arrêtez ! au voleur ! au voleur î — C'est à qui criera le plus fort, et tous les passants répètent : Au se-j cours ! arrêtez î au voleur !

Mais les barrières s'ouvrent encore, les gardiens persuadés toujours que Gilpin courait pour quelque gageure.

C'en était une, et il ne la gagna qu'en arrivant le premier à la ville, ne s'arrêtant qu'à l'endroit où il était monté à cheval le matin et où il mit pied à terre.

Quant à nous, chantons : Vive longtemps le roi et vive Gilpin! Puissé-je être présent lorsqu'il remontera à cheval pour aller dîner à la campagne I

Trois jours après.

j Kous avons profité de la clef du parc de Weston-Hall pour faire une partie toute champêtre, un dîner sur l'herbe dans un site délicieux appelé le Désert. Le laquais de lady Austen et mon aide-jardinier ont charrié nos provisions sur une brouette. Une planche posée en travers sur cette voiture nous a servi de table, et, après le dîner, nous avons pris le thé dans l'ermitage même, petit pavillon en racines et tapissé de mousse. Là nous avions commencé nos éternelles causeries, et nous nous préparions à écouter encore une des drôles histoires que sœur Anne raconte si agréablement, lorsque nous avons aperçu le chapelain de sir John qui se dirigeait de notre côté, mais qui s'est détourné discrètement pour nous laisser la pleine jouissance de notre privilège. Sœur \nne nous a proposé alors un récit moins gai, a-t-elle lit, mais d'un intérêt plus vif : c'était l'histoire du chajelain lui-même, dont on ferait une \raie tragédie ou un •Oman.

Le père Lewis était né dans la religion protestante il devint amoureux de miss EUen Throckmorton, tant du propriétaire actuel de Weston-Hall. La différenc des religions était un obstacle à leur mariage, et auss la différence d'opinions politiques. Lorsque le préten dant, Charles-Edouard, entreprit son expédition aventul reuse de 1745, Lewis avait vingt ans; il n'hésita pas, en amant chevaleresque, à se jeter dans les rangs de l'armée jacobite, fit toute la campagne à côté du prince, et se signala sous ses yeux par plusieurs preuves de dévouement et de bravoure. Après CuUoden, il le suivit en France, où les Throckmorton s'étaient eux-mômes réfugiés, craignant la persécution du parti whig. Quoique surveillés de près dans le Buckingham- Shire, il leur eût été impossible d'aller joindre, eux aussi, le prétendant en Ecosse. Comme tous les exilés, ils attendaient avec anxiété des nouvelles de Charles-Edouard, qu'on savait s'être embarqué enfin sur un navire français, mais que la fatalité attachée à sa race pouvait faire tomber aux mains des vainqueurs. Sir Georges Throckmor ton, chef de la famille, était dans une résidence louée par lui aux environs de Saint-Germain, lorsqu'on lu annonce qu'un inconnu demande à lui parler de la par du prince : c'est Lewis qui entre. Il arrivait de Morlaix où Charles-Edouard venait d'aborder, ayant échappi miraculeusement à la flotte britannique. Sir Georges m reconnaît pas d'abord le jeune homme, qui lui présent une lettre, qu'il ouvre avec respect en reconnaissant l cachet des Stuarts. Cette lettre ne contenait que ce mots : « Sir Georges, le gentilhomme anglais qui vou

remettra ces lignes m'a sauvé deux fois la vie; deux fois 1 a été blessé sous notre drapeau. J'ai compté sur vous lour payer la dette que j'ai contractée avec lui. Dieu n'a conduit heureusement sur la terre de France ; le )orteur vous dira le reste. »

Sir Georges reconnaît alors celui à qui il refusa sa ille, et il fait entendre une exclamation de douleur au ieu de se féliciler du salut de son prince. « IN'ai-je point ^ssez fait pour mériter la main d'Ellen? dit-il. Je vous ai jfuitté fils d'un whig et protestant, je reviens jacobite t catholique, » Lady Throckmorton entra en ce monent, attirée par le cri d'angoisse de son mari, et liientôt le malheureux Lewis apprend que, le croyant iiort à Cuiloden, sa maîtresse a renoncé au monde et a ris le voile. Quelle position pour un amant qui a sarifié sa croyance à son amour ! quelles angoisses! quels emords !

A son arrivée à Paris, Charles-Edouard ne put ignosr cette romanesque aventure d'un des gentilshommes ui s'étaient dévoués à sa fortune. Au milieu de ses (lagrins de prince vaincu, il trouva le temps de cher- [ler un autre dénoùmeut à l'histoire de Lewis et 1 écrivit au roi Jacques 111, son père, qui habitait ome. Le roi Jacques en parla au pape, et le pape :rivit qu'il relevait la religieuse de ses vœux, liéias! ans cet intervalle, Lewis, qui ne savait pas qu'on s'ocipait ainsi de lui, était parvenu à faire savoir à Eilen l'ii vivait encore et à obtenir d'elle une entrevue à la 'ille de son couvent, où il fit si bien valoir ses droits mtre ceux de Di«4n, c|u'il la décida à se laisser enlever.

MU LES POETES AMOUr.EUX

Mais Dieu ne permet pas qu'on se joue ainsi des serments qu'on lui a faits, même dans le désespoir : en voulant descendre par les murs du cloître, Ellen fit une chute si violente, qu'elle expira dans les bras de son amant. Apprenant, ce jour-là même, que le pape consentait à rendre Ellen à la vie séculière, Lewis fut saisi d'un remords qu'il ne put apaiser qu'en se rendant à Rome, où, après avoir obtenu le pardon du saint père, il entra lui-même dans les ordres.

Le lundi de la semaine suivante.

Un nuage a passé ces jours derniers sur notre solitude, et a troublé la sécurité de nos innocents plaisirs. Sous prétexte de nous annoncer son prochain retour, le révérend M. Newton écrit à mistress Morley que, depuis son absence, nous sommes devenus un sujet de scandale pour les fidèles de sa paroisse, et qu'il est temps, pour lui comme pour nous, que son retour nous ramène dans le droit chemin. Que veut-il dire? qui de nous veut-il accuser? Il fait allusion à nos visites à Weston-Hall, comme si nous allions trahir Dieu chez les Moabites. Pendant deux jours ma bonne Marie a pleuré sur cette lettre, dont quelques expressions lui semblent d'une obscurité menaçante; sœur Anne a perdu une partie de sa gaieté, et moi je n'ose leur dire sous quel pressentiment s'afîaise mon âme.

Encore agité de la lecture de cette lettre, je suis allé m'égarer seul sous les arbres de Weston-Hall; j'y ai rencontré, sans l'aborder, le vieux chapelain, dont la

(JOWPER 'i05

figure calme et douce contraste avec la sombre austérité (Je M. Newton. Ces deux prêtres du même Dieu, sinon du même culte, ont passé tous les deux par les épreuves des passii'ns humaines. Pourquoi tant d'indulgence chez l'un? pourquoi tant de sévérité chez l'autre?

Le lendemain.

J'ai recommencé ce matin ma promenade d'hier, et j'ai été agréablement surpris de me voir devancé dans le pa^illon rustique du Désert par lady Austen. A son attitude, à son air rêveur et distrait, au geste de sa main, qui se portait involontairement à ses yeux comme pour aller au-de\ant d'une larme, j'aurais facilement deviné qu'elle se Hvrait, elle aussi, à quelque triste préoccupation. Je m'assis sur le même banc, sans m'excuser de troubler sa solitude. Elle essaya de me regarder avec son sourire habituel ; mais, pour la première fois, il me parut que ce sourire, (jui va si bien à la finesse de ses traits, lui coûtait un eflort.

— Vous pensez, lui dis-je, à notre bonne Marie, si affligée depuis deux jours?

— Sans doute, me répondit-elle. Mais William, je vous avoue que vous me surprenez dans un moment d'égoisme; c'est pour moi-môme, surtout, que je me sens triste.

— Auriez-vous appris quelque nouvelle fâcheuse?

— Non, rien depuis celte lettre qui me prouve qu'il ne suflit pas d'oublier le monde pour obtenir de lui la réciprocité. Je sens que c'est moi, plus que vous ou

Mai'ic, qui dois m'alarmerilout mon bonheur ici n'élait qu'un songe; je me réveille.

— En vérité, repris-je, puisque cette lettre produit sur vous cet effet, je ne m'étonne plus de celui qu'elle produit sur moi, qui ne le cède pas à mes lièvres en timidité soupçonneuse, et qui m'épouvante plus volontiers d'une chimère que d'un danger réel. Mais, convenez-en, chère sœur Anne, si, comme moi, vous avez le privilège de

rire de vos frayeurs, tout en y cédant, convenez-en

nous sommes ici trois grands enfants.

— Je conviens, William, que je m'abandonne à une inquiétude vague, mais non sans cause, quoiqu'il me fût difficile de la définir; ou plutôt, il est une réflexion bien naturelle que je ne puis m'empêcher de faire : c'est moi qui suis de trop dans notre amitié, aux yeux de certaines personnes, et il paraît que vous dépendez de l'opinion de ces personnes au point de prévoir qu'il faudra bien me sacrifier si elles l'exigent de vous.

— Quelle idée !

— J'en appelle à votre conscience.

— Ma conscience est fort méticuleuse, sans doute; mais je vous assure que je n'ai donné à personne au monde le droit de la tyranniser. Je me crois une force, c'est celle de résister à une calomnie, et de me justifier lorsque je sais n'avoir rien à me reprocher.

— Ah! mon cher William, vous ne savez pas sous quelle autorité vous vous êtes placé : à moins de vous séparer tout à fait de la communion de votre piisteur spirituel, ignorez- vous que vous devez ne voir que par ses yeux, et ne vous juger vous-même que par ses sen-

GOVVPER 207

timents ? Si vous ne vous rendez pas à ses observations privées, il vous les répétera publiquement. Seriez-vous le premier (|u'il aurait interpellé du haut de sa chaire, le premier qu'il aurait mis en scène dans un sermon, en pleine église?

Je frémis à ces mots, et ne sus que répondre d'abord, me rappelant une scène de ce genre qui s'était passée à Olney sous mes yeux; déjà^ en imagination, je me voyais foudroyé par une apostrophe de M. Newton; à mon côté Marie tremblante ; Marie, la veuve d'un vénérable ministre et la mère d'un autre , dénoncée à tous comme un sujet de scandale!... Lady Austen ne se doutait pas du mal ([ti'elle me faisait , quels fantômes elle évoquait dans mon âme , quel gouffre elle ouvrait sous mes pas, gouffre infernal où le désespoir me criait : Viens, je suis ton seul refuge.

— Vous pourrez peut-être résister à un pareil scandale , continua -t-clle après un silence de quelques instants ; votre raison se révoltera contre cette tyrannie, puisque vous l'appelez ainsi, vous, William, qui êtes un homme; mais voudrez-vous y exposer notre bonne Marie, plus faible dans sa croyance, et qu'une sorte de terreur superstitieuse fascine lorsque son directeur spirituel fixe les yeux sur elle ?. . . Moi-môme je ne souffrirai pns qu'on m'accuse d'être venue ici vous détourner des sentiers de la sainteté ; je me rendrai justice, je chercherai une autre retraite et des amis que ma profane gaieté ne compromettra pas.

L'ironie qui perçait dans ces dernières phrases me fit enOu relever la tète; je compris que je devenais ridicule

aux yeux de la femme qui me voyait ainsi humilié sous la menace de M. Newton, comme un moine novice auquel son prieur peut infliger la discipline. Ma vanité l'emporta sur tout autre sentiment; car, après tout, si je doute si souvent de mon salut, c'est que ma religion appartient encore plus à l'imagination qu'à la vraie foi, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de faire de moi un de ses élus.

— En vérité, chère sœur, dis-Je à lady Austen, vous allez un peu loin avec vos suppositions, et j'espère qu'avant peu de jours nous ne ferons que rire les uns et les autres de ces vaines terreurs, comme de la lettre de notre révérend pasteur, dont nous exagérons la colère, ou qui aura cru un peu légèrement quelquesuns de ces commérages que se permettent les bons chrétiens d'Olney comme ceux de toutes les petites villes. Ce n'est pas la première fois, croyez le, que les caquets de l'envie et de la calomnie nous ont forcés de donner des explications; heureusement, nous y avons toujours gagné une réputation meilleure auprès de ceux qui nous les ont demandées, à Marie ou à moi. Mais en supposant le pire, s'il s'agissait sérieusement cette fois de mettre notre bonne Marie à l'abri des insinuations affligeantes auxquelles l'a déjà exposée son dévouement pour moi, ce n'est pas vous qui seriez sacrifiée, chère sœur, et je m'éloignerais avant vous de cette retraite....

— Vousl impossible, William, s'écria lady Austen; Marie et vous, n'êtes-vous pas inséparables, quels que soient les motifs qui vous forcent à dissimuler le lien sacré qui vous unit?

— Que voulez-vous dire? lui demanclai-je.

— ^'étes-vous pas mariés? reprit-elle; j'ai respecté Vf tre réticence même avec moi à cet égard, William.; mais j'aime mieux maïKiutr après tout à la discrétion qu'à la fianchise.

Je vous laisse à penser, Théodora, ce que je devins à cette nouvelle attaque. Lady Austen, trompée comme tant d'autres sur la nature de ma liaison avec mistress Morley, vivait (îaus notre intimité persuadée que nous avions un secret pour elle, et attendant tous les jours, depuis plusieurs mois, que nous lui fissions l'un ou l'autre celte conQdencel

Que pensait-elle donc de notre réserve et pourquoi avoir évité si longtemps de nous faire part de ses soupçons?... Je ne pus lui cacher un peu de dépit, et lui demandai si en conservant un mystère semblable dans le cœur, elle se serait crue en règle avec nous dans notre tri|ile amitié. A son tour elle parut un peu confondue quand je l'eus grondée d'abord, puis désabusée complètement. Mais cette explication inattendue n'en devint pas moins une diversion à nos inquiétudes puériles de tout à l'heure, et elle s'en empara pour écarter un sujet plus pénible. A cela, du moins, j'attribue ce qu'elle ne tarda pas à ajouter :

— Eh bien! William, dit-elle, devrais-je combler la mesure de mes torts sur cette matière délicate, permettez-moi de vous donner un conseil : i moins d'objections que je n'accepterai pas si elles ne sont invincibles, je vous a\ouerai que je suis plus portée à vous blâmer qu'à vous approuver de n'avoir pas conclu ce mariage; il

210 LES POETES AMOLRLLX

m'eût semblé, à moi, convenable, nécessaire môme. Je ne sais ce que j'allais répondre, et comment j'aurais soutenu cette nouvelle thèse, mais nous fûmes interrompus dans notre tête-à-tête par le vieux chapelain, qui, cette fois, nous pria de ne pas lui en vouloir s'il franchissait le seuil de l'ermitage, car il avait reçu l'ordre de nous inviter à déjeuner au château. INous refusâmes, lady Austen se rappelant qu'elle était attendue à Clifton, chez sa sœur, et moi ne voulant pas laisser mitress Morley seule toute la journée.

Trois jours après.

Depuis notre conversation dans le pavillon du Désert, il règne une certaine réserve entre lady Austen et moi. Je croirais par moments qu'elle pense m'avoir blessé. Je devrais donc lui dire qu'il n'en est pas ainsi; mais elle semble éviter un tête-à-tête, et je prends patience en voyant qu'elle redouble d'attention pour ma bonne Marie. Je n'ai pas fait part à celle-ci de l'explication qu'il m'a fallu donner à lady Austen ; je la sais plus susceptible que moi sur ce chapitre. Ces deux chères amies me laissent un peu plus seul que de coutume ; mes livres et les muses profitent tour à tour de cet abandon relatif. En attendant, nous avons eu beau nous monter tous les trois la tête contre M. Newton, son prochain retour influe sur nos petites assemblées. Nous voilà devenus plus sérieux ou moins folâtres. Sœur Anne, depuis la lettre de Londres, n'a plus conté une seule de ses histoires gaies, elle n'a pas dit un seul de ces bons

mots qui nous en inspiraient à notre tour. J'ai fait un effort en cette disette pour rédiger un plaidoyer et un jugement que je prétends faire insérer dans la nouvelle édition des procès célèbres ^

Continuation.

M. Newton arrive demain. J'avais accompagné ce oir lad y Austen jusqu'à la porte par laquelle, en traversant le jardin, elle vient de sa maison dans la nôtre sans passer dans la rue. Avant d'entrer, elle m'a dit :

— La soirée est belle; si je n'étais pas un peu poltronne, je ne me coucherais pas sans avoir fait une promenade sous l'allée de tilleuls.

Je ne pouvais éviter de lui offrir mon bras. Après quelques phrases sur la beauté de la lune, j'entamai le )remier la conversation.

— J'espère, lui dis-je, que je ne suis pas jaloux de na bonne Marie, car voilà huit jours que vous êtes toute

elle sans que je m'en fâche.

— Et si c'est de vous que nous parlons, répondit lady lusten, auriez-vous à vous en plaindre ?

— Peut-être. Ordinairement je ne suis pas de trop uand vous parlez de moi. Si vous me critiquez, je sais ue c'est pour m'aguerrir et me préparer à mes futures ribulations d'auteur; par conséquent, je fais bonne con- 3nauce. Si vous me louez, j'accepte l'éloge de bonne race, et sans fausse modestie.

— Comment donc? Vous entendez si bien la contra-

» Pièce badine dans laquelle Cowper raconte un procès entre le nez les yeux, au sujet des lunettfs.

diction, William, reprit-elle, que je ne comprends pas que vous ayez tant de répugnance contre le maiiage.

— Vraiment, repris-je, voulant lui prouver, en répondant à sa plaisanterie par une plaisanterie, que je ne lui gardais pas rancune; vraiment, madame, vous me ferez croire que ce qui vous paraît le plus cruel dans votre état de jeune veuve, xi'est de n'avoir plus personne à contredire.

— Me trouvez-vous trop vieille pour trouver un nouveau martyr si j'en cherchais un ?

— Au contraire, madame, trop jeune peut-être, et avec une femme de votre âge le martyr pourrait bien craindre de s'engager dans une longue épreuve.

— J'en conclus qu'il faudra que j'attende la soixantaine pour me pourvoir d'un second mari. Heureu- 1 sèment on en trouve à tout âge, et tous les hommes ne sont pas aussi défiants que vous.

— C'est vous-même qui m'avez prévenu.

— C'était pour vous une charité inutile, mais je suis trop franche pour ne pas avertir celui qui voudrait s'exposer.

— Dites trop aimable pour que vous risquiez quelque chose à être si franche.

— Voilà qui devient plus galant que je ne voudrais, William; car j'aurais besoin qu'un ami me donnât un conseil sincère, et si vous êtes en train de me flatter, comment vous en croire capable?

— Est-ce à moi que vous pourriez demander sérieusement conseil sur le mariage ? Suis-je compétent, moi, célibataire endurci?

— Vous me trouvez bien compétente pour juger vos vers, et, Dieu merci I je n'en fais pas.

— Remarquez que je ne suis pas tout à fait désintéressé dans la question, carj'aurais peine à Hre impartial à propos d'un mariage (lui vous éloignerait de nous.

— Vous approuveriez donc l'union qui me fixerait dans le voisinage ?

— Puisque vous convenez que je ne serais pas tout à fait désintéressé dans la question, il me resterait encore une crainte. Un mari pourrait être jaloux d'une amitié aussi intime que la nôtre, ou croyez-vous que mistress Morley et moi nousne serions pas un peu jaloux d'un mari?

— Peut-être plaisantez-vous encore, William; mais imoi je ne | lai<anie plu>. Il y a quelques jours je vivais dans une folle confiance du lendemain, heureuse du présent et heureuse de l'avenir, toute à une amitié que ie croyais trois fois indissoluble (pour rappeler une de jvos expressions poétiques) ; vous savez ce qui est venu

Toubler ma sécurité, et depuis notre dernière converation surtout, William, je me suis laissée naturellement Jdler à présoir ce que j'appellerais mon exil d'Olney, )uis à penser aux moyens de l'éluder. M'en blàmerez- . ous ?

Il me sembla que la voix de lady Austen s'altérait en )rononçant ces paroles. Je levais les yeux vers ses yeux )0ur voir si elle ne pleurait pas, lorsque je sentis une arme rouler sur ma main, qui, dans un moment de cndresse, avait aussi cherché en même temps une de es mains. Cette subite transition du retour de sa gaieté j une tristesse plus amcre me navra le cœur.

— De quoi aurais-je la force de vous blâmer en ce moment ? dis-je à lady Austen. Cependant nous avons tort, vous et moi, déjouer ainsi avec des suppositions dont vous voyez que nous ne pouvons soutenir la fausse gaieté.

— Je vous le répète, William, poursuivit-elle, quelque détour gai ou triste que j'aie pris pour y arriver, c'est un conseil, un conseil d'ami que je vous demande. Sans trahir un secret qui ne m'appartient pas, je puis vous dire qu'avant de vous connaître, j'avais déjà reçu des propositions qui m'ont été encore indirectement renouvelées ce matin. Je me suis rappelé une singulière prédiction qui me fut faite, et qui ne s'est réalisée encorequ'à moitié. Je n'avais que seize ans lorsque ma nourrice, um bonne Galloise superstitieuse, me conduisit chez um devineresse, qui, après avoir bien examiné les lignes d( ma main, me prédit que j'étais destinée à contracter,, quinze ans de distance, deux mariages, dont le premie ferait de moi une lady et le second une femme heu reuse. Cette prédiction ne laissa pas que de contribue un peu à me faire accepter, sans trop de réflexion, jeune Robert Austen, qui me fut présenté un mois après Mais je n'ose me décider aussi légèrement une second fois.

— Vous offre-l-on encore une couronne?

— Une couronne de comtesse, William ; mais ce n'ei plus de ma vanité qu'il s'agit... c'est de mon cœur.

— Eh bien ! madame, en ce cas, n'est-ce pas voti cœur seul qui peut être ici votre conseiller?

— Ah ! William, reprit-elle, remarquez bien que ;

COWPKK 213

VOUS demande justement si je dois me livrer une seconde fois au premier venu sur la foi d'une prédiction faite en l'air, comme toutes les prédictions semblables, ou si, quoique la période des quinze ans soit bien près d'expirer, je dois attendre (ju'une sympathie soudaine, une rencontre de roman... comme eût été la nôtre, par exemple, si je ne vous avais cru lié vous-même... vienne m'avertir (pie la devineresse a bien gagné les deux shelliugs que je lui remis pour elle et pour ma nourrice. Mais il se fait tard, William, et la lune s'éclipse. Adieu jusqu'à une prochaine conférence sur le grave chapitre que je ne suis pas lâchée de vous laisser méditer... I Sans attendre d'autre réponse, elle me quitte, franchit sa porte entr'ouverte, et me laisse, en effet, méditer 5ur cet entretien, fort embarrassé, je vous assure, malîré la larme nui m'avait tant ému, de décider si elle jivait parlé sérieusement. Seul avec mon imagination, je jie sais combien d'émotions imprévues sont venues me roubler et me tracassent encore en ce moment où j'ai iris la plume, espérant qu'ainsi je les définirais plus aiément. J'aime lady Austen comme rnistress Morley, (j'une amitié de frère... Eh bien, ce qu'elle m'a dit avec ne espèce d'enjouement et de tristesse, de coipietterie t de sentiment, excite en moi je ne sais quelle inquiéjde grave, je ne sais quelle curiosité jalouse. Tantôt je accuse, tantôt je m'accuse moi-même. Je me défie de que j'ai entendu; je me demande si quelque maulis esprit ne serait pas venu troubler les intentions si jres de lady Au.slen en même temps que les miennes. ? ne trouve plus la lettre de M. Newton si injuste ;

2l(J LES POETES AMOUKKUX

puis, tout à coup, c'est cette lettre qui m'irrite... En uu mot, je suis mécontent de tout le monde, plus mécontent de moi encore. Que signifie cette menace de mariage? Pourquoi cette ironie? jiourquoi cette larme? Et puis ce dernier trait, (!iL»ne < es consultations de Sganarellc : Elle n'est pas fâchée de me laisser méditer sur le grave conseil qu^elle me demande? Est-ce bien lady Auslen qui s'est raillée de moi avec sa gaieté étourdie ? Est-ce bien elle qui a pleuré?... Un de mes spectres se serait-il joué de mes mauvaises pensées ? Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! moi qui, dans mon orgueil, après avoir ramené mon frère à Dieu par une conviction factice, a\ais pensé un moment à lui succéder dans le ministère évangelique!

Le lendeuain. |

Je ne sais plus si je n'ai pas fait un songe, hier soir, dans le jardin, en croyant recevoir une confidence de lady Austen. Ce matin elle est venue déjeuner avec nous, et nous a déclaré que, pour nous laisser recevoir plus à notre aise M. Newton, elle ferait une courte absence et se rendrait à Londres. Lady Austen a toujours conservé un pied à terre. Elle est allée à Clifton, chez sa sœur, d'où elle partira directement pour ce voyage si soudainement résolu et exécuté.

M. Newton est arrivé le soir. J'avais répondu à sa lettre. Il paraît qu'il a accepté la justification qu'elle contenait, ou que lady Austen, ayant deviné juste, et s étant sacrifiée pour nous trois, il n'en fallait pas davantage à notre pasteur. Il nous a épargné, du moins

jusqu'ici, toute allusion pénible. Notre première entrevue a été amicale ; ainsi mon hallucination, en sa présence, est revenue avec lui. Nous en voulons un peu à sœur Anne de nous avoir délaissés. Est-ce caprice ou délicatesse de conscience ?

Ce matin, M. Newton nous a exprimé tout son chagrin. Le desservant de Weston, qui le remplaçait ici, ne lui a pas rendu son troupeau tel qu'il le lui avait confié; I il a vu des visages se détourner à son approche. Je lui 1 avais écrit qu'un prêtre inconnu, transformant en cha- , pelle une grange où naguère un danseur de corde faisait i ses exercices, protestait contre ses doctrines et attirait 1 à lui des auditeurs. M. Newton tremble de voir bien ^des bancs vides à son premier sermon. Je ne sais s'il I n'est pas plus irrité que découragé ; mais alors il dissijmule et ménage ceux qui pourraient être prêts à le [quitter. Quant à moi, j'avais résolu, dans la persuasion joù je suis que l'heure de mon salut n'a pas sonné [encore, de m'abstenir de toute participation au service ; •mais je ferai un effort pour accompagner, dimanche, Imistress Morley à l'église. Je ne veux pas avoir l'air de 'déserter au moment où tant d'autres désertent. M. Newton accuse son suppléant d'avoir relâché les liens de la liscipline. « C'est un homme de bien, dit-il, mais trop Hiiciliant. Pour fortifier les consciences faibles, il faut t ir imposer un joug; pour les maintenir dans le vrai itier, il ne faut pas leur lâcher les rênes. Les hommes ont naturellement ingrats ; et si vous leur faites Dieu rop bon, ils le trahissent comme un trahit un trop bon

prince dont on'sait la clémence inépuisable. » Si M. Newton a un tort, c'est d'appliquer trop généralement ce système ; mais, malheureusement, il dit vrai, si la population misérable de ce pays se conduit envers Dieu comme envers les hommes. La peur du magistrat et du constable, de la prison et du Bridewell [maison de cov' rection), les retient bien plus que l'espérance et, surtout, que le souvenir des bienfaits. Le nouveau prédicateur est, d'ailleurs, un homme du peuple, et la canaille est enchantée d'humilier M. Newton, qu'elle trouve trop gentleman et trop instruit, tandis que l'autre lui paraît admirable sous ses haillons, avec son mélange de termes grossiers et de phrases bibliques *.

En l'état des choses , nous n'avons pas été trop grondés, quoique je soupçonne que M. Newton aura été plus sévère avec mistress Morley qu'avec moi. Celleci essuyait une larme, ce matin, lorsque je suis survenu dans le salon d'hiver où M. Newton m'avait précédé. Ma bonne Marie l'aura prié de ménager ma susceptibilité nerveuse. Voilà pourquoi nous n'avons eu qu( notre part des plaintes générales contre Olney, sanî leçon particulière... Mais sœur Anne? Pourquoi noui a-t-elle ainsi abandonnés ? Est-ce par peur de M. New ton? Est-ce sa dernière confidence qu'elle veut quej'aii le temps de méditer ou d'oublier ? Patience, elle a pro mis de n'être absente que quatre jours. Je sens qu'ell nous fait faute. Si elle nous abandonnait tout ù fait! S' était vrai qu'elle fût venue ne faire auprès de nou

1 Ainsi réussit le charbonnier-prédicateur, le fameux HuntingdoiPl

qu'une retraite pour se préparer à rentrer dans le monde avec un second mari I Ce second mari, qui peut-il être ? A Tune de nos dernières visites au château de sir John Throckmorton, son frère Georges et un jeune Français ont été bien galants et bien attentifs pour elle ! Lequel des deux? Mais si elle pense sérieusement à se remarier, est-ce moi qu'elle eût consulté ? A-t-elle consulté aussi mistress INÏorley? Je l'ignore. Ce serait trahir son secret que d'aborder cette matière.

Je ne puis m'empêcher de prévoir que notre triple amitié tend à se dissoudre. Au fond du cœur, ma bonne Marie et sœur Anne ont le même pressentiment ; au fond du cœur, peut-être nourrissent-elles déjà une défiance réciproque qui éclatera à la première occasion. Chacune compte sur moi pour son allié. Hélas I qu'est devenu le temps où, au lieu d'avoir à me partager entre elles, je 30uvais si heureusement les confondre dans la même )ensée, dans la même affection? elles ne faisaient qu'une )Our moi, et le contraste de leurs caractères semblait disparaître, tant elles se prêtaient facilement, tour à :our, à oublier, l'une son humeur enjouée, l'autre son humeur sérieuse, pour s'attendrir ensemble de la même tristesse ou se distraire ensemble de la même gaieté. Me voilà déjà sommé d'exprimer une préférence. Quelle est celle qui exigera le plus? Lady Austen a parlé la première; demain je suis certain que mistress Morley parera. Hélas ! je commence à craindi'c que quelque orage 16 trouble bientôt ces trois cœurs naguère si calmes ît si heureux dans leur tendre harmonie.

Hier j'étais à peine descendu dans le jardin que j'ai

aperçu lady Austen à sa fenêtre, et elle m'a fait un signe auquel je suis habitué à me rendre. Arrivé auprès d'elle, je l'ai trouvée émue : — Mon cher William, m'a-t-elle dit, je ne puis différer plus longtemps une explication qui vous intéresse autant que moi, et que j'ai enfin le courage de désirer complète après l'avoir tant de fois commencée et interrompue sans me faire bien comprendre. Si notre amitié vous est toujours chère, il faut m' aider à la préserver du péril qui nous menace. Un mauvais génie cherche à nous désunir en semant autour de nous des préventions et peut-être même des calomnies que nous repoussons d'abord, mais dont il reste toujours, dans nos esprits, une sorte de mauvais levain. Sondez vos propres inquiétudes ; voyez combien de questions nous sommes forcées d'éluder, Marie et moi, pour être d'accord en votre présence. Eh bien ! vous absent, nous avons déjà différé d'opinion sur des bagatelles et puis sur une affaire plus importante.

— Vous m'effrayez, dis-je à ces mots.

— Écoutez-moi jusqu'à la fin, mon ami, reprit-elle; je chéris trop mistress Morley pour ne pas être prête à lui faire toutes les concessions que je dois à son âge et surtout à ses vertus. Vous savez si je lui ai facilement sacrifié tous mes goûts, lorsque je croyais, en lui cédant, contribuer à son bonheur, au vôtre ; femme du monde, j'ai aimé pour elle la solitude, et vous m'avez dit quelquefois que ma présence dans cette retraite vous la rendait plus chère. J'ai fait plus en respectant jusqu'ici des scrupules que j'aurais pu relever comme des petitesses propres à rétrécir l'esprit. Loin de moi encore

aujourd'hui la pensée de chercher à faire parade d'une

raison supérieure, au risque d'inquiéter une conscience

purcl Mais vous, mon ami, consentirez-\ous à abdiquer

toute votre autorité d'homme? n'userez-vous pas du

privilège que votre sexe vous donne dans notre amitié

pour arracher notre amie à une domination qui, tôt ou

tard, lui pèsera à elle-même? Souffrirez-vous qu^elle ne

voie plus que par les yeux de M. Newton, comme une

catholique ne voit que par ceux de son confesseur?

Souffrirez-vous qu'elle le fasse juge de nos distractions

les plus innocentes? Souffrirez-vous surtout qu'il vous

remplace comme arbitre dans nos petits différends entre

elle et moi?

— Vous voulez m'inquiéter, dis-je en souriant et avec l'intention de faire sentir à lady Austen qu'elle se laissait aller à une véritable aigreur, elle si aimable et si inoffensive ordinairement dans ses plaintes.

— Oh ! reprit-elle, William, ne cherchez pas à plaisanter : vous devriez être plus alarmé, et vous le serez un jour, car votre tour viendra; mais, jusqu'à présent,

e conviens que c'est moi seule qui suis menacée ; c'est moi qu'on cherche à représenter comme une ennemie du salut de cette sainte maison ; c'est moi qui cherche à vous dégoûter des pratiques dévotes, qui ai gagné votre muse à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, en vous excitant à chanter des sujets profanes; c'est moi qui vous ai fait païen d'abord, et qui finirai par vous faire papiste en vous vantant les vertus de la famille Throckmorton... — Vous savez, chère sœur, que toutes ces accusa-

tions ont été prévues et repoussées d'avance...

— Par vous...

— Mais notre bonne Marie n'en a pas été moins blessée que moi.

— Oui, d'abord ; mais je ne sais de quelle autre médisance pieuse on les a assaisonnées depuis ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elles ont commencé à faire impression surmistress Morley, et qu'avant peu je serai déclarée indigne d'une amitié où j'avais placé tout le bonheur de ma vie.

— Vous savez bien, ma chère lady Austen, que vous n'êtes pas moins indispensable à notre bonheur que noua ne le sommes à celui de sœur Anne.

— Mon cher William, je ne me dissimule pas tous mes désavantages : je suis la dernière en date dans notre triple amitié ; sans moi vous étiez heureux, vous le serez encore sans moi. Je ne m'imposerai pas dès que je me verrai superflue ou négligée... Je vois ce que vous allez , dire, William, et je compterais sur vous pour me défendre. Mais croyez-vous que je vous exposerais à des tra-i casseries pénibles ? Quels droits sont les miens ? Je me

. rends justice : tout ce que je vous demande, si vous ne devez pas vous en tenir à de vaines protestations, c'est de m'avertir d'avance de la décision que vous prendrez lorsque vous serez sommé de choisir entre Marie et moi.

— Chère sœur, répondis-je n'écoutant que ma sensibilité quand je vis les larmes mouiller les yeux de ladj Austen, croyez que cette sommation me causerait ui tel chagrin qu'on ne me la fera pas.

— Eh bien I vous vous trompez, William, reprit-elle ;

je sais, moi, qu'on vous la fera, ne serait-ce que pour vous mettre à l'épreuve. Je le sais, voilà ce qui m'enhardit à vous la faire moi-même, mais moins dure qu'elle ne vous sera faite d'un autre côté; car je sais qu'on doit vous sommer de consentir à mon exil, et moi je me contenterais de vous demander qu'on me laissât auprès de vous sans réclamer l'exil de personne, certaine qu'à la longue on me rendra plus de justice...

— Je vous reconnais là, généreuse et tendre...

— Oh I je ne veux pas que vous fassiez de comparaison fâcheuse à notre bonne Marie : livrée à ellemême, elle vaut mieux que moi. Ce n'est pas contre elle que votre secours, William, m'est nécessaire, mais contre ceux qui profiteront de sa faiblesse pour la rendre injuste envers vous comme envers moi, si, pour lui épargner à elle des regrets, à vous, William, une lutte pénible, vous n'avez pas assez de confiance en moi pour m'armer d'un titre... ou même, ajouta lady Austen en se reprenant, de l'apparence d'un titre que nous puissions opposer à ceux qui ne renonceront à nous séparer, mon ami, que s'ils nous savent réellement inséparables.

En rattachant à cette dernière phrase la conversation du jardin, que j'avais quelquefois depuis regardée comme un de mes rêves, je pouvais dispenser lady Austen de s'exphquer plus clairement; et je dois vous faire un aveu, Théodora, vous pour qui mes sentiments sont placés comme dans un sanctuaire inviolable, au-dessus <le toutes les émotions que mon cœur peut encore ressentir... le détour de lady Austen me fit éprouver en ce moment une émotion qui me révéla que l'amitié d'un

homme pour une femme jeune, aimable, belle, participe toujours un peu d'un sentiment plus passionne. Mais de quelle amertume cette émotion fut suivie presque aussitôt quand je réfléchis au refus dont j'allais affliger celle qui réclamait cette espèce de protection officielle ! Singulière situation que la mienne! Sous peine d'allumer dans le cœur d'une amie aussi dévouée un irréconciliable dépit, j'étais réduit à employer avec elle un langage plus tendre que jamais, afin de me faire pardonner de ne pas tomber à ses pieds dans un transport de reconnaissance et d'amour. Répéter ce que je répondis sous l'impression de mon trouble serait à peu près impossible : je ne retrouverais pas deux fois les mêmes mots.

— Hélas ! ajoutai-je, quand je crus lui avoir prouvé que je n'étais pas indigne qu'une femme comme elle me sacrifiât sa liberté ; hélas ! vous ignorez à qui vous voudriez associer votre sort pour la vie. Chrétien et croyant, mais repoussé de Dieu par une horrible prédestination, je traverse ce monde comme un contumace de l'enfer, tournant sans cesse la tête de peur d'être poursuivi par un démon chargé de river ma chaîne ; créature intelligente et sensée, je ne jouis de ma raison que par un répit provisoire et attendant toujours le moment où j'irai reprendre ma loge dans la maison des fous. Quel Uen légal ai-je le droit de contracter quand une première atteinte de démence m'a rejeté dans la classe des mineurs? Mais, chère et généreuse amie, j'ai besoin de vous effrayer de votre générosité imprudente ; je vous quitte pour aller vous chercher le récit que j'ai fait de' quelques-unes des tortures morales et physiques dont le

retour peut à tout instant l'emporter sur les efforts de ma réflexion.

Vous connaissez, Théodora, le mémoire que j'ai écrit i Saint-Albans ; c'est le même que j'ai fait remettre à lady Austen, en y joignant un billet pour lui dire que je 16 la reverrais que quand elle l'aurait lu K Elle ne Ti'a renvoyé que ce matin le manuscrit accompagné de :ette réponse :

« Je frémis encore des affreux détails que je viens de

ire, William, quoique je les connusse en partie; car

îachez que, lorsque je vous ai quitté dernièrement, ce

ut pour aller consultera Saint-Albans le docteur C...

)Ur ce que j'en avais appris indirectement ou par vos

lemi-confidences. Eh bien I plus que jamais je persiste

lans une opinion que le docteur n'a nullement combat-

ue; vous remerciez le ciel de vous avoir ouvert les yeux

lux bienfaits de sa grâce par cette cruelle épreuve. Loin

6 moi la pensée de ne pas partager votre pieuse re-

onnaissance, et je pense la porter plus loin que vous-

nôme en n'y mêlant pas cette défiance de la bonté

ivine qui vous empêche de croire que cette grâce soit

ulïisante pour vous protéger désormais. Ah 1 mon ami,

ouvez-vous bien accuser Dieu de vous avoir rejeté de

on sein ? pouvez-vous douter à ce point de son infinie

liséricorde? Mais, enfin, que votre maladie, comme tant

'autres, ait été un accident ou le fruit d'un germe fatal

avec vous, faisant partie de vous-même, qui devait

développer nécessairement tôt ou tard, que ce germe

Y C'était le récit bien connu de ses chagrins à l'école, de ses premiers l:ès de folie et de sa double tentative de suicide.

puisse renaître encore ou qu'il soit à jamais éteint, il ressort de votre propre récit que vous l'avez provoquée et irritée par une fausse application de cette piété dont l'abus pourrait devenir un nouveau poison pour vous. Dans les habitudes étroites qu'on cherche à vous imposer, William, votre génie étouffera, comme un aiglon dans la cage d'un passereau, votre noble piété même risque, à la longue, de s'y transformer en puérile dévotion. Au nom de la dignité de votre sexe, au nom d( votre vocation de poëte, écoutez une femme qui seraii plus fière de partager votre nom que de porter une cou ronne de duchesse; c'est la gloire que j'aime en vous Je puis vous parler la première sans violer la pudeur d' mon sexe. Dieu ne vous a pas donné ce génie pour vou condamner à le laisser chaperonner par un prêtre fana tique. Aucune loi divine ou humaine ne vous défen d'être un homme et un grand poëte : quant aux scri pules de votre délicatesse, vous ne seriez coupable qu d'avoir surpris l'amie qui voudrait associer son sort a vôtre. Moi, j'ai mesuré mes forces, et ne crains pas ( m'exposer à tout ce que votre imagination suppose ( plus funeste. Je ne sais aucun devoir qui pût effray mon dévouement pour celui qui m'a quelquefois app lée sa muse, et que j'appellerais avec orgueil m( ,

époux.

» Anna. »

Le soir du même jour.

— Théodora, voici ma réplique à la lettre que je vo | ai envoyée sans en garder copie ; cette réplique d |

coûté ; un poëte n'est pas flatté impunément par l'enthousiasme flatteur d'une femme telle que lady Austen ; mais, hélas I quel que soit le tumulte qu'elle ait excité dans mon cœur, ses deux rivales l'ont emporté. Je ne sais si ma seule reconnaissance pour mistress Morley eût été la plus forte ; mais ce dévouement à un poëte, dont le nom commence à être connu, pouvait-il me faire oublier le dévouement non moins tendre de Théodora à l'étudiant obscur qui, d'un mot, aurait enlevé une fille à son père ? Pardonnez, Théodora, si j'ai trahi quelques-uns de nos secrets. Pouvais-je trop faire pour conserver au moins l'amitié de celle qui réclamait en ivain un sentiment plus tendre ? Il n'est pas de vertu làans combat; et, afin d'être plus sûr de mon amour, il |m'a fallu, j'en conviens, rassembler tous nos communs Isouvenirs et les opposer à toutes les séductions de cette JDassion nouvelle. Depuis longtemps je m'étais promis Ile retracer, pour moi-même et pour vous, les événements le la première moitié de ma vie. Je viens de réaliser ce Wojet pour pouvoir écrire ces lignes à lady Austen :

« Chère Anna, ce n'est plus entre vous et notre bonne

l^larie que j'hésite ; Hsez, et vous verrez que si désor-

: nais j'étais forcé de préférer son amitié à la vôtre, ce

erait parce qu'avec vous je craindrais d'être infidèle à

me autre amie qui seule pourrait, je l'avoue, être jalouse

ujourd'hui. Lisez, chère Anna, et ne me punissez pas

, 'avoir aimé une autre que vous, lorsque je ne vous

! onnaissais pas encore. »

Lady Austen rendit à Cowper le manuscrit confié à sa tendre amitié, sans que nous ayons pu découvrir jusqu'à ce jour si elle prit congé de lui par une dernière lettre. Dans toutes les biographies du poëte elle disparaît, à cette date, sans qu'il soit désormais question d'elle. 4

MistressMorley-Unwins et Cowper restèrent unis, inséparables. Ce fut Cowper qui ferma les yeux à sa vieille amie; maisilne lui survécut quepeude temps, et il mourut dans un dernier accès de désespoir religieux qui avait assombri ses heures les plus lucides. On remarqua qu'à peine avait-il rendu le dernier soupir, ses traits rayonnèrent de l'expression d'une douce surprise. Sans doute son âme voyait enfin la face de Dieu dépouillée de ces terreurs imaginaires que lui avait prêtées sa triste démence.

Page 1