PREMIERE PARTIE
Chatterton à Bristol.
La reprise du drame français qui porte ce titre nous encourage à exhumer une esquisse biographique primitivement pubhée à la même date que l'épisode sur lequel le drame fut construit. L'auteur de l'esquisse avait pris un autre point de départ que le Docteur noir, et il était arrivé à des conclusions morales entièrement opposées. Il ignorait le rôle que l'amour (un amour chaste et délicat) devait jouer dans le conte et le drame de M. Alfred de Vigny. Il n'en a pas moins applaudi comme le public et admiré comme ses confrères les critiques, en faisant à peine quelques réserves. Mais, quoiqu'il classe ce merveilleux enfant de Bristol parmi les poètes amoureux, il croit user de son droit en recherchant tout ce qui pourrait confirmer ou démentir ce titre dans les documents publiés sur Chatterton depuis vingt ans par les biographes et les critiques, successeurs du chevalier Croft, de Cottle, de Southey, de Gregory, de Chalmers, etc. Ces documents ont fourni le texte d'un vo-
lume, en ^837, à M. John Dix ^, et, plus récemment, celui de cinq chapitres d'une étude biographique et littéraire au professeur David Masson ^. Si Ketty Bell est encore absente de ces nouveaux mémoires, elle n'en restera pas moins une poétique figure dans toutes les imaginations rêveuses, une fille de l'invention que nous ne regrettons pas d'avoir appelée la timide sœur de la Viola de Shakespeare.
En cherchant quelles femmes furent connues plus ou moins intimement par Thomas Chatterton dans la vie réelle, il faut dire d'abord qu'il eut une mère et une sœur; car c'est par ses sentiments de fils et de frère qu'il inspire un intérêt presque sans réserves, puisque ce jeune misanthrope, fils et frère affectueux, n'eut, à l'égard de sa mère et de sa sœur, que le tort d'oublier qu'en s'empoisonnant il allait leur causer une douleur peut-être mortelle ^.
La mère de Chatterton était veuve depuis trois mois lorsqu'elle le mit au monde, et elle n'eut pas à regretter beaucoup ce veuvage, car il paraît que M. Thomas Chatterton le père, successivement maître d'école et souschantre de la cathédrale de Bristol, avait été un mari très-dissipé et très-brutal, ou pour le moins très-indifférent, ne craignant pas de dire tout haut qu'il ne s'était marié que pour se donner une femme de ménage. Mis-
i The Life of Thomas Chatterton, etc., by John Dix. London
2 Essays on English Poets, by D. Masson, professor of english littérature in Universily collège. London, 1856.
î Jusqu'au jour où il fut tout à fait sans ressources, Chatterton n( cessa d'envoyer à sa mère et à sa sœur de petits cadeaux.
tress Chatterton, femme d'une intelligence très-ordinaire, se montra mère tendre et dévouée; sa fdle aînée la seconda toujours dans sa tendresse maternelle, et, sous cette double influence féminine, il eût été heureux que le petit orpheUn pût prolonger la naïveté de son enfance, car il est évident pour nous que ce fut aux dépens de son cœur que se développa la précocité de son esprit. Mais la pauvre mère crut qu'elle ne pouvait mieux faire que de mettre le plus tôt possible à l'école le fds d'un magister. Il n'avait que cinq ans lorsqu'elle le confia à un M. Love, successeur de son mari, et elle fut trèsaiïligée lorsque M. Love le lui renvoya comme un enfant stupide {a stupid boy], rebelle à toute instruction, et qui avait épuisé sa patience pédagogique. Mistress Chatterton désespéra elle-même de ce « petit idiot » jusqu'à l'âge de six ans et demi, et elle ne savait trop quand il voudrait épeler, lorsqu'elle lui donna, par hasard, un vieux manuscrit de musique française, orné de majuscules enluminées. « Ce fut, racontait-elle depuis, comme une révélation pour l'enfant : il devint amoureux de ce manuscrit {he fell in love with it), » Nous venons de trouver dans ce livre les premières amours de Chatterton. C'était vraisemblablement quelque vieux manuscrit qui avait rayonné sur le lutrin de la cathédrale de Bristol, avant la réforme peut-être, un manuscrit dont chaque lettre capitale était une image ! Je sympathise ici d'autant plus vivement avec Chatterton que je me rappelle avoir, comme lui, dans mon enfance, possédé un trésor pareil, qui provenait, avec d'autres manuscrits, du monastère des Bénédictins de JVIontma-
jor, dont mon grand'père avait été l'homme d'affaires avant que la Révolution eût renversé les murailles de ce pompeux édifice et dispersé sa riche bibliothèque. Les ancêtres de Chatterton étaient héréditairement les sacristains de Sainte-Marie de Redcliffe, et, plus récemment, cette fonction était dévolue à son oncle, le frère de son père, mort en ^748, quatre ans avant sa naissance. Une vieille Bible en lettres gothiques vint au secours du manuscrit enluminé. Lorsque l'enfant entra dans sa huitième année, mistress Chatterton reconnut, à sa grande joie, que le magister s'était trop pressé de le déclarer un écolier idiot ; non-seulement il savait lire, mais encore il préférait la lecture à tous les jeux de son âge; dès le matin, à peine réveillé, il demandait des livres, en empruntait un peu partout, et promettait à sa mère et à sa sœur qu'un jour il leur achèterait de belles robes pour reconnaître la peine qu'elles avaient prise pour lui apprendre son alphabet. C'est que déjà les belles figures de son premier amour lui apparaissaient en rêve telles que des fées bienfaisantes qui lui prédisaient la fortune et la célébrité ; son imagination leur en associait d'autres sous diverses formes qui lui servaient à personnifier la gloire, comme lorsqu'une amie de la maison lui ayant demandé quel emblème il désirerait avoir sur un vase en poterie dont elle voulait lui faire cadeau, il répondit : « Faites-moi peindre un ange avec des ailes et une trompette, pour proclamer mon nom dans tout l'univers. » Alexandre le Grand eût-il mieux répondu ?
Il manquait encore trois mois à Chatterton pour avoif huit ans, lorsque l'ambition naturelle à la veuve d'un
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lagister traversa encore la tête de sa mère : elle le fît dmettre à une école gratuite, fondée par un bienfaiteur e la ville de Bristol nommé Colston. L'enfant fut 'abord très-fier de son nouvel uniforme d'écolier, mais se plaignit bientôt qu'à l'école Colston , où il était )gé, nourri et vêtu pour rien, on ne lui donnait pas ssez de livres I
Parmi les maîtres de l'école se trouvait un poëte
ommé Philips, qui devina le premier les instincts poé-
ques du jeune Chatterton et l'initia aux règles de la
rosodie. Aussi, quand il n'avait plus de livres à dévo-
3r, l'écolier s'exerçait à faire des vers, et il lui semblait
lus facile d'écrire dans cette langue que dans celle de
i vile prose. Ne pouvons-nous pas déjà considérer la
luse comme les secondes amours de Chatterton? Ces
îcondes amours d'un écolier de neuf ans ne furent pas
îériles, car de cet âge-là datent deux ou trois des pièces
i)mprises dans la collection de ses œuvres, — pièces
j?jà correctes ! Dès ce moment, tous ceux à qui Chat-
jrton confia ses essais purent le considérer justement
•mme un petit prodige. Lui qui devait plus tard deve*
r un railleur sceptique, ayant encore dans l'oreille et
ins le cœur les prières que sa mère lui avait apprises,
flébuta par des imitations des psaumes ; mais la malice
' l'écolier lui fournit bientôt d'autres textes d'inspira-