III. Il n'est que trop de sujets de satire dans le petit
fiiide de l'école, et Chatterton, comme Pope au même
' - ambitionna le renom de poëte satirique*. Heu-
Pope racontait lui-même qu'il reçut le fouet à l'école pour avoir 1 lé une satire contre un de ses maîtres.
reusement les douces et brillantes images, ses premières amours, conservèrent longtemps encore un reste d'influence sur le poète précoce; non-seulement il ne composa pas exclusivement des satires, mais il lui sembla que ses poésies, tantôt romanesques et tantôt religieuses, auraient bien meilleur air s'il les recopiait sur un parchemin semblable à celui de son premier alphabet, — s'il les encadrait comme les pages des vieux missels, — s'il les copiait enfin en lettres gothiques. Il résolut donc de se créer une industrie nouvelle dans ce genre, et, très-richement doté de tous les instincts de l'imitation, voilà l'écolier-poëte qui se transforme en jeune moine enlumineur, en copiste du moyen âge.
Je soupçonne le sous-maître Philips d'avoir été à la fois son confident et son auxiliaire dans ces premiers exercices d'archéologie poétique ; mais Chatterton apportait lui-même à l'école les matériaux nécessaires, car, pendant ses sorties du dimanche et les vacances passées à la maison maternelle, il s'enfermait volontiers toute la journée dans un grenier dont il avait fait son laboratoire. Ces matériaux, il les tirait à moitié préparés de la sacristie de la cathédrale, la maison étant contiguë à cei antique édifice, où il est prouvé qu'il avait, dès l'enfance, un libre accès, étant en quelque sorte V enfant de Véglisi en sa qualité de descendant des sacristains héréditairef et de fils de chantre S
1 Mistress Edkins, amie de mistress Chatterton, et très-attachée ; son fils, racontait que, dans Tespèce de laboratoire qu'il s'était fai dans la maison paternelle, on le surprenait souvent occupé à compose des couleurs avec de la poudre de charbon et de l'ocre jaune. Il ou
La cathédrale de Bristol, Sainte-Marie de Redcliffe, est assise sur l'éminence dont elle porte le nom {Red cliff^ roche rouge). Elle appartient à trois styles d'architecture, sinon à quatre ; on y reconnaît les treizième, quatorzième et quinzième siècles : monument irrégulier par conséquent, mais d'autant plus favorable à l'étude de l'art. J'ai décrit autrefois quelques-uns de ses tombeaux^ dont les plus remarquables sont les trois mausolées de William Canynge, mort le 7 novembre -i474, ce richissime marchand de Bristol {Ye riches t mer chant of ye town Bristowé), qui, dit son épitaphe, avait été cinq fois maire de la ville , sept ans prêtre et doyen de Westbury f ayant entretenu, pendant huit ans, 800 ouvriers f non compris les maçons et les charpentiers. Armateur (avant d'être prêtre sans doute), ce I richard de Bristol aurait même été un peu pirate, si on iPeut interpréter ainsi, sans trop de médisance, son j épitaphe, nous disant que « ledit W. Canynge avait été \Condamné à payer au roi Edouard IV trois mille ,marcs d'argent, dont il s'acquitta en nature, c'est- \à-dire en livrant au monarque des navires jaugeant (2,470 tonneaux. » Né de nos jours, il eût été le plus
fort souscripteur du Léviathan. Enfin, le même personnage, marchand, armateur et
'^/v^^re,quirempht trois tombes de sa triste personnalité,
asait laissé à l'éghse Sainte-Marie de Redcliffe un coffre
lit quelquefois de faire disparaître les teintes qu'y contractaient ses ins et son visaj^e. Mistress Chatterton et mistress Edkins s'imagirent une fois que cet enfant excentrique voulait se tatouer, méditant i aller joindre une troupe de bohémiens.
fermé, dont les six clefs, confiées à six gardiens divers, étaient toutes perdues en ^727. Les marguilliers de cette époque, supposant, d'après la tradition, qu'il recelait quelque trésor, le firent enfoncer. On n'y trouva plus que des parchemins relatifs à d'anciens actes, et qui, reconnus sans valeur, avaient pu être impunément pillés par le sacristain, grand-père de Thomas Chatterton. Ce qu'il en restait encore devint plus tard un trésor pour l'écolier, qui pouvait se considérer comme le dernier légataire de William Canynge. Quant à l'église, plus il se livrait à son rêve d'ambition littéraire, plus il cherchait à s'identifier à un poëte des siècles passés, et plus il était naturel que l'édifice, avec ses symboles de pierre, s'animât d'une sorte de vie architecturale et lui parlât une langue mystérieuse, dont il espérait être l'interprète privilégié, lui, l'héritier de Canynge, lui, le descendant des anciens sacristains. En un mot, l'écolier se fi peu à peu l'amant de l'église de Sainte- Marie... Oui, h cathédrale fut le troisième amour de Thomas Chatterton Ici, nous pouvons fortifier notre conjecture par de: document recueillis par M.John Dix : «Chattertoi enfant, dit M. William Smith, un de ses condisciples aimait beaucoup à se promener dans les prairies qi avoisinent Redcliffe, soit pour lire ses manuscrits, soi pour en parler. Il est particulièrement un site d'où To peut embrasser des yeux tout l'édifice qu'il affectionna plus que tous les autres. Il s'étendait là souvent si l'herbe, fixait ses yeux sur l'église et restait plongé dar une sorte d'extase; puis, tout à coup, il me disait « Voilà le clocher qui fut brûlé par la foudre, voil
l'emplacement où l'on jouait les anciens mystères! » INe vous semble-t-il pas que c'était là l'extase d'un véritable amour platonique ? Ne voyez-vous pas la vieille église s'animer et sourire à son enfant amoureux? Le soleil qui se lève n'allume-t-il pas dans ses vitraux la flamme d'un regard? Ne l'enlendez-vous pas parler par la voix de ses cloches et raconter en harmonieux carillons toutes ces cérémonies, toutes ces poétiques réminiscences que Chatterton écrira bientôt comme sous la dictée d'un moine?
Je viens d'aller un peu plus loin que M. Dix et que M . Masson, qui a été frappé comme moi par ce rensignement. Mais le biographe et le professeur de littérature sont d'accord avec moi pour attribuer à l'écolier l'invention préméditée de tout ce groupe de personnages moitié réels , moitié romanesques , dont il prétendit bientôt avoir retrouvé les faits et gestes, les manuscrits et les paroles mêmes. Il les dépeignait avec une assurance imperturbable, parce qu'ils existaient réellement pour lui, parce qu'il les avait vus avec les yeux de Vâme , comme dit Shakspeare , parce qu'il avait parlé avec eux dans ses visions du jour et de la nuit, sans l'intermédiaire de ces médiums qui , pour un autre Chatterton, ferait apparaître aujourd'hui le riche Canynge d'abord, ce Mécène du moyen âge, puis Thomas RoNvley, chapelain du père de Canynge et l'ami de celuici pendant trente ans, l'évêque Carpenter, sir T. Georges, gentilhomme des environs de Bristol, sir Charles Baldw in, chevalier de la faction de Lancastre, le prêtre iBeam, le moine Ladgate, etc., etc.
Remarquons bien que dans cet et cetera il ne faut pas encore placer aucune personne de l'autre sexe rfl Chatterton est un chaste écolier de neuf à dix ans; la composition la plus mondaine qu'il ait encore montrée au sous-maître Philips est une églogue pastorale, publiée depuis sous le titre d'Eléonore et Juga; et cette églogue, comme celle de Pope au même âge, n'est qu'un pastiche avec des sentiments d'emprunt.
Cependant la réputation de l'écolier avait percé en deçà de la classe, lorsqu'un jour^ habillé de sa longue robe bleue à ceinture de cuir, chaussé de ses bas rouges, sa petite toque à la main, il se présente d'un air solennel chez un membre de la corporation des potiers d'étain, M. Burghum, va droit à son comptoir et lui dit:
— J'ai fait une découverte qui vous intéresse, mon sieur Burghum.
— Eh I quoi donc? demande vivement l'industriel.
— Que vous descendiez en droite ligne d'un des plu nobles chevaliers normands du temps de la conquête
— En vérité, mon jeune ami ? je l'ignorais.
— Sans doute, et moi aussi avant que j'eusse trouv votre arbre généalogique parmi les trésors en parchemii provenant de l'église de Sainte-Marie de RedclifFe, ei si vous le désirez, je puis vous en apporter une copi authentique.
Quel bourgeois dédaignerait une pareille découvert en Angleterre, monarchie aristocratique... et, malgré 1 comédie de Molière, en France aussi, monarchie dém( cratique, quand nous apprenons, par rautobiograpbJ
posthume de Béranger, que le père du plus démocrate des chansonniers tenait non-seulement à une particule, mais à deux, et signait fièrement : De Béranger de Mersix ! Le potier d'étain fut donc émerveillé en reccYant quelques jours après une belle pancarte établissant qu'il avait pour premier ancêtre Simon de Seynete Lize, ou de Sentis, qui, arrivé en Angleterre avec Guillaume le Bâtard, y avait épousé Matilda, fille du chef saxon Waltheof, et était devenu le seigneur du château de Burghum, dans le comté de Northumberland. Il donna cinq shellings à. l'enfant qui l'anoblissait. Cinq shellings! La gratification était encore un peu plébéienne, mais il la doubla (M. Jourdain l'aurait au moins triplée, lui qui payait un maître de philosophie et de grammaire) quand Chatterton lui apporta quelques jours après, entre auitres aïeux nouveaux, un poëte qui, sous le nom de John ide Burgham, avait été une des lumières du quatorzième siècle. A l'appui du document, il remettait au noble pojtier une des compositions de ce grand poëte, The Ro- \maunt of the Cnychte, Le Roman (en vers) du Che- 'vALiER, — digne d'être admirée par ceux-là même qui jD'avaient pas l'honneur de descendre de cet Homère jmonacal. La généalogie était si plausible que M. Burghum, comme on le sut depuis, n'hésita pas à aller la soumettre au collège des hérauts d'armes, non pour la vérifier, car il n'en doutait pas, mais pour la faire apiprouver et enregistrer par les autorités compétentes. Il jdut être légèrement mortiGé quand ces généalogistes olfiiciels lui dirent, après examen, que la généalogie était I parfaite de vraisemblance, mais d'une authenticité plus
que contestable. Comme M. Burghum se garda bien de dénoncer la mystification, Chatterton obtint quelques shellings encore d'un autre bourgeois, M. Stevens, à la vanité duquel il démontra qu'il descendait de Fitz Stephens, petit-fils d'Od, comte de Blois, venu à la coui des Plantagenets , en ^0951 Réellement expert dans h science héraldique , il ne lui eût fallu que de médiocrei encouragements pour anoblir toute la bourgeoisie d( Bristol. Venu au monde cinquante ans plus tard, qu sait si Chatterton n'aurait pas été un redoutable riva pour Walter Scott dans l'art de faire une série d< ces romans dont le maître de la critique moderne M. Villemain, a dit, non sans raison, qu'ils sont plu vrais que l'histoire ?
Il semblerait que les administrateurs de l'école Colstoj ne reconnaissaient à leur écolier-prodige qu'un admi rable talent de copiste, puisqu'ils crurent que sa vo cation l'appelait à devenir un tabellion de province. Il le mirent en apprentissage, pour sept années, che M. John Lambert , procureur (attorney* ) de Bristol qui, moyennant dix livres sterling, à lui comptées pa l'école, s'engageait à l'héberger, nourrir et habiller (I blanchissage et le raccommodage restant à la charge d la mère). Chatterton avait quinze ans lorsqu'il entra dac cette élude, qui n'était pas tellement achalandée qu'u clerc n'y pût trouver le temps de composer des ver.' aussi continua-t-il à en faire aux dépens du papier d patron, qui, peu sensible aux charmes de la poésie, di
1 h'attorney anglais est notre moderne avoué avec quelques-un des attributions du notaire.
chirait impitoyablement tous ceux qu'il surprenait sur ses pupitres. M. Lambert n'approuvait pas non plus que, sa tâche faite, son clerc dévorât des livres qui lui semblaient fort inutiles à un futur procureur, tels que la Britannia de Cambden , les Chroniques d'Hollinshed, la Chronique de Geoffroi de Monmouth, les poëmes de Chaucer. A ses yeux aussi (et il avait raison) , c'était un crime de se servir du papier de l'étude pour écrire des épigrammes ou des satires jetées dans la boîte du journal de Bristol, et des lettres anonymes au principal de l'école Colston. Un de ces derniers méfaits valut à Chatterton un soufflet de M. Lambert, soufflet qui l'humilia beaucoup. Il faut croire, enfin, qu'à l'insu du prosaïque patron, le clerc s'échappait, de temps en temps, poural- 1er faire une partie avec d'anciens camarades d'école, et que, parmi ceux-ci, il y en avait qui n'étaient pas comme lui platoniquement épris de la cathédrale, mais qui, tout en préférant aux faveurs de la muse les innocentes agaceries des jeunes coquettes de Bristol, appréciaient son talent de poëte et s'adressaient à lui pour courtiser en vers une fiancée, une cousine ou une dame aimable. La lettre suivante, écrite par Chatterton la première année de son apprentissage chez M. Lambert, trahit quelquesuns des secrets de ses contemporains et de ses contemporaines; mais, hâtons-nous de le dire, malgré notre bonne envie de trouver une maîtresse mortelle à Chatterton, il se calomnie lorsqu'il y dit avoir été lui-même vingt-trois fois amoureux. Son correspondant était un nommé Baker, son aîné, sans doute, qui avait émigré en Amérique et allait s'y marier. Le poëte lui avait autrefois prêté sa plume,
à Bristol , et l'infidèle l'invoquait encore pour charmer une beauté américaine :
« Mon cher ami,
» ... Je dois clore ici mes travaux poétiques, le patron étant de retour de Londres. Vous m'écrivez une lettre fort gaie ; j'ai peur que la mienne le soit moins. Votre célèbre miss Rumsey va épouser M. Fowler, comme il me l'a annoncé lui-même. Les gentils enfans ! qui vont subir le joug agréable du mariage pour jouir de leur liberté ! oui, ils seront libres selon la loi, mais ce sera tomber de la poêle à frire dans le feu. L'aimable amant fera-t-il un aimable mari ? Et miss Rumsey, un Machiavel en jupes ! Quel instinct lui a fait découvrir le vrai mari qu'il faut à une femme anglaise, c'est-à-dire le plus poli des hommes, ôtant son chapeau à tous ceux qu'il rencontre, pour mieux faire voir les cornes du diable sur k tête d'un pasteur I... Je suis enchanté que les dames dt Charlestown soient de votre goût, et je vous remercie de me faire concourir à votre bonheur. Mon amitié os aussi solide que le rocher assiégé par les sombres va gués, et qui, après la tempête, les domine de sa têti blanche, c'est-à-dire, pour parler sans métaphore, que j' suis et serai toujours votre ami. Je n'ai pas fait vos ten dres compliments à miss Rumsey, ne l'ayant pas vue ei particulier, et elle ne me parlerait pas en public, tan elle aurait peur de rendre jaloux son adoré Fowler. Vou ' me demandez des nouvelles de mon cœur : merci d votre curiosité, que j'interprète comme une curiosit d'ami, J'ai ^f^ violemment amoureux vingt-trois foi
CHATTERTON 2/j3
depuis votre départ, et fen suis sorti quelquefois vainqueur. Je voudrais que les poésies que je vous envoie sur miss Hoyland fussent meilleures pour elle , comme pour vous. Je n'ai qu'un chant du Tournoi^ que je vous envoie ci-inclus; j'ai perdu le reste. Je termine avec regret et me dis votre fidèle et constant ami jusqu'à la mort.
» Thomas Chatterton. »
M. Baker, à Charlestown, Caroline du Sud.
Je répète que la phrase imprimée en italique dans cette lettre n'est qu'une fanfaronnade de petit clerc, une plaisanterie, et les vingt-trois demoiselles de Bristol, dont Chatterton se vante d'avoir été violemment amoureux, sont, pour moi, aussi imaginaires que le moine Rowley et John de Burgham, ou que les héros et héroïnes des poëmes attribués par lui à ces prétendus trouvères normands. Au lieu de vingt-trois, s'il en avait seulement rencontré une, — son Apollon , si complaisant pour célébrer miss Rumsey et miss Hoyland, au nom d'un condisciple, serait-il resté muet surles attraits de cette Ketty Bell de Bristol? A la date de la lettre à l'heureux Baker, les belles du tournoi célébré à Bristol, sous le règne d'Edouard IV (quinzième siècle), l'occupaient plus que toutes celles de l'an -1 768 , et, lorsqu'au mois de septembre de cette année, fut inauguré , en grande pompe, un nouveau pont sur la Severn, il rétrogradait de quatre siècles pour décrire toutes les cérémonies qui avaient eu lieu à l'occasion de l'ouverture de l'ancien pont. Ce fut lui, en effet, qui, sous le pseudonyme de Dunhelmus Bristolensis , « témoin contemporain , » envoyait au
2hk LES POETES AMOUREUX
Journal de Félix Farley * le récit circonstancié du cortège municipal, du défilé des bannières et de la procession des moines noirs, blancs ou gris, psalmodiant Vhymne de Sainct Baldwyn,
Ce nouveau document, exhumé, comme les autres, du coffre merveilleux de sir W. Canynge, intrigua tous les antiquaires de la ville. De recherche en recherche, on parvint à découvrir le véritable auteur, le petit clerc de M.Lambert, qui fut interrogé, caressé, menacé, etc., etc., de manière qu'après avoir confessé la vérité, il se rétracta, puis la confessa et se rétracta encore, tantôt cédant au plaisir de conquérir ainsi un nom, tantôt trouvant plus piquant d'être un célèbre pseudonyme.
A compter de ce moment, les pastiches et les mysti- a fîcations se multiplièrent en prose et en vers, sans que^ personne fût certain d'avoir le mot de l'énigme proposée par Chatterton à ses concitoyens, dont plusieurs, comme le noble potier d'étain, devenaient bon gré, mal gré, ses complices, quand il associait leur vanité ou tout autre intérêt personnel à ses fraudes littéraires. Tels furent successivement M. Catcott, grand amateur de vieilles poésies, qui finit par croire au moine Rowley plus long temps que Chatterton lui-même, et M. Barret, chirur gien, qui avait entrepris d'écrire une histoire de Bristol et qui acceptait, comme authentiques, soit des disser tations médicales, soit des documents historiques e topographiques exhumés de l'inépuisable coffre de si W. Canynge.
1 Un des journaux de Bristol.
La célébrité commençait donc à sonner de sa trompette en l'honneur de Chatterton, mais une célébrité locale, pas encore celle dont l'enfant avait autrefois rêvé un symbole plus ambitieux. Ce symbole s'empara de lui plus vivement que jamais : il se trouvait à l'étroit et dans l'étude de son patron et dans la ville même : triste, mécontent, chagrin, il tourna les yeux vers l'horizon littéraire de Londres, et chercha à s'y faire appeler en proposant son énigme tantôt à un Mécène riche ou illustre, tantôt à un des libraires de Pater-Noster-Row. En même temps, ne sachant comment rompre l'engagement de son apprentissage, il imaginait un moyen de se faire congédier par son patron, M. Lambert.
Aurait-il désiré si ardemment déserter sa ville natale si à son affection pour sa mère et sa sœur s'était joint alors un autre sentiment, s'il avait effectivement éprouvé un de ces vingt-trois amours violents dont il parlait dans la lettre à son condisciple Baker? Ce sentiment existait si peu pour Chatterton, qu'au moment de raconter son départ pour la Babylone britannique, le grave professeur Masson^ ayant fait inutilement les mêmes recherches que nous, dans un autre but de critique, s'émeut d'une pitié rétrospective pour le jeune poëte, se suppose son contemporain, son professeur, son conseiller, et s'écrie : — « Enfant obstiné, est-il encore temps » de t'arrêter par un bon conseil? Cherche un ami, laisse » les Catcott, les Burghum, les Barett, les Mathew !» Mease et tous les autres laïques ou ecclésiastiques tes » compatriotes, pour chercher un ami, tel que Bristol » peut l'en offrir un : cherche un ami qui soit de ton
» âge ou, ce qui mieux vaudrait, un peu plus âgé que
» loi. Vois-le tous les jours, promène-loi avec lui,
» fume avec luiy discute avec lui la religion, écoute les
» leçons de son expérience, montre-lui tes vers et sur-
» tout confesse-lui tes divers délits; mais, ce qui serait
» peut-être plus efficace, deviens réellement amoureux.
» Évite les miss Rumsey, trouve une beauté d'un meil.
» leur caractère, à laquelle, avec ou sans espoir, tu
« pourras vouer l'avenir de ton noble cœur. Trouve-la;
» promène-toi sous sa fenêtre ; tâche de l'entrevoir le
» jour, rêve d'elle la nuit ; si la fortune te favorise, dé-
» clare-luiton amour, et {hélas! tu n'as que dix-sept
» ans !) obtiens qu'elle te paye de retour. Bristol sera
0 alors un paradis, son ciel deviendra plus pur et plus
») transparent, ses rues magnifiques, son maire un ma-
» gistrat tolérant, son clergé digne de tes respects, et
» toutes ses boutiques des palais. » J'interromps ici cette
apostrophe d'un professeur de l'université de Londres
pour déclarer que, tout professeur qu'il est, ou plutôt à
cause de l'autorité dont est investie pour moi une paroh
de professeur, si je ne devais être un interprète conscien
cieux, je retrancherais des distractions proposées à ui
jeune homme de dix-sept ans celle de fumer; quant il
la distraction d'un amour sérieux, le professeur insinu
lui-même par une parenthèse que Chatterton est biei j
jeune pour songer au mariage, lui qui écrivait naguèr |
à son ami émigré en Amérique cette phrase peu édifiante i{
« Se marier pour être majeur avant l'âge fixé par la loi |
» c'est sauter de la poêle à frire pour tomber dans le feu . i
Mais, dans son zèle de prédication matrimoniale, M. D«
iià Masson va jusqu'à indiquer lui-même à Chatterton xWe qu'il aurait pu trouver et épouser: — une sage fille qui labitait alors Bristol, déjà majeure, prédestinée comme ui à une célébrité littéraire, faisant des vers, et qui deait justement publier un jour un fameux roman moral ntitulé : Cœlebs à la recherche d'une femme. Voici litcralement encore la conclusion de cette apostrophe : — <i La Biographie générale m'apprend que M. Barrett ' aurait pu te présenter à la famille des More — cinq filles qui tenaient une école de jeunes demoiselles dans ' Park-Street, le plus florissant établissement en ce genre de tout l'ouest de l'Angleterre. — Les miss More sont vantées par toutes les mères de Bristol comme des jeunes femmes accomplies, et l'une d'elles, miss Hannah, fait comme toi des vers et comme toi sera célèbre. Je ne voudrais pas te conseiller une mauvaise action, mais la postérité regrettera que, vivant, elle et toi, dans la même ville, vous ne vous soyez jamais vus, jamais parlé... Ahl si tu décidais miss Hannah More à un enlèvement? Elle a sept ans de plus que toi, il est vrai; c'est une personne très-sérieuse, et la dernière personne du monde capable de faire une folie avec un clerc de notaire. Essaye, cependant, et songe aux conséquences d'un pareil enlèvement: — toutes les pensionnaires en émoi, la ville entière scandalisée, le journal de Farley te consacrant toute une colonne, et deux graves événements de moins dans l'avenir, toi renonçant à chercher une fin tragique, elle à mourir vierge à près de quatre-vingts ans! » Il est juste d'ajouter un simple commentaire à cette
apostrophe d'un grave professeur : quoiqu'il ne nous h dise pas, il se met à la place de quelque contemporair de Chatterton, qui lui donna à peu près les mêmes con seils, dans un style plus familier et moins poétique, sani y mêler le nom de cette espèce de sainte puritaine appe lée miss Hannah More, que le jeune clerc eût bien éton née s'il était venu à elle avec une déclaration, soit ei vers, soit en prose. M. le professeur Masson s'est inspir ici d'un paragraphe de la Biographie de M. Dix et d'un réminiscence de G. Gumberland, que le biographe Di a reléguée dans les notes de son petit volume, notes 6 paragraphe qui nous avaient fait croire un moment qu nous allions découvrir une Ketty Bell à Bristol. Voi( le paragraphe d'abord :
« N'ayant pas réussi à intéresser M. Walpole, et 1 dégoût de sa profession ne faisant qu'augmenter, il sen ble avoir considéré le suicide comme l'unique moye de rompre son esclavage. Il répétait à ses commensau: dans la cuisine de M. Lambert *, qu'il voulait se détruir et il argumentait avec eux pour justifier le suicide. ^ sœur se rappela qu'il lui avait dit qu'il sentait son cara tère s'assombrir, et que, pour se distraire d'un travî répugnant et égayer un peu son austérité naturelle, avait l'intention de former une liaison avec une jeur fille du voisinage. En conséquence, il adressa des vers
1 On s'est beaucoup récrié contre M. Lambert faisant dîner un pol à la cuisine : ce poëte n'était, pour M. Lambert, qu'un petit clerc procureur, et, de ce temps-là, on n'attachait pas à ces agapes dom» tiques l'idée d'humiliation que nous y attachons aujourd'hui, qu» que mainte cuisinière soit traitée de madame.
niss Rumsey, et il en résulta une correspondance. Misress Newton (sa sœur) ajoutait qu'on le vit fréquemment .e promener sur la pelouse du collège, avec les jeunes illes qui venaient y faire admirer leur toilette, mais elle liait positivement qu'on pût l'accuser de s'être jamais ivre au libertinage, etc.
Maintenant, voici la note qui relate une communicaion faite à G. Cumberland par mistress Edkins , amie e mistress Chatterton la mère :
« Ses connaissances intimes de l'autre sexe étaient nombreuses et toutes très-respectables, mais sa favorite tait une miss Thatcher. Il tenait des propos d'amant à Il plupart , mais jamais sérieusement à aucune. Il aillait leur société à la table à thé, et prenait immodéréjient du thé, ordinairement six ou sept tasses, en lui dijant souvent: «Je vous serai attaché jusqu'au dernier mo- I ment [to the last); » mais il évitait les liqueurs fortes, lors même qu'on l'importunait pour en boire , et elle 'avait jamais ouï dire qu'il se fût enivré. Son langage tait toujours chaste et il parlait toujours très-conveablement devant elle. »
I II faut, pour être exact, accepter certaines communiations avec leur style. J'ai dû traduire dans cette note îs pronoms their, she et /ler, par leur^ lui et elle, sans
substituer l'indication douteuse des personnes auxuelles ils se rapportent , miss Thatcher restant ainsi îolée dans la seule phrase où elle est mentionnée, et ne oiivant être retrouvée que vaguement dans le pluriel de i table à ttiéj quoique certainement ce dût être à miss
hatcher plutôt qu'à la bonne mistress Edkins que
Chatterton disait : Je vous serai attaché jusqu'au dernier moment. Mais certainement aussi , ni miss Thatcher, ni miss Rumsey, que je me figure avoir été de jeunes et honnêtes voisines , sages quoique coquettes, ne purent procurer à Chatterton la distraction qu'il cherchait et encore moins la sérieuse affection que lui conseille rétrospectivement le docteur Masson ; car il persista dans sa résolution de quitter à tout prix Bristol et d'aller chercher , à Londres, un autre libraire que M. Dodsley, à qui il avait inutilement proposé la tragédie ô!Ella et les autres prétendus poèmes du moim Rowley. Non encore découragé dans son idée de si placer sous un patronage aristocratique, il comptait auss intéresser à Londres un autre Mécène qu'Horace Wal pôle, qui, après avoir bien accueilli quelques chapitre d'une Histoire de la Peinture au moyen âge , sembla! se refroidir. Un premier essai d'articles politiques , ac cep té par les journaux, lui faisait enfin espérer qu'il avait en lui non-seulement un poëte, mais encore u rival de Junius, et avec cette résolution, avec cette noi velle espérance, s'il parlait quelquefois d'un projet de t détruire, si cette idée funeste, le pressentiment du son bre dénoùment de ses illusions, date en effet de cet époque, il est évident aussi qu'il ne songea jamais à at complir son suicide avant d'avoir tenté une lutte dél nitive contre la destinée, sur un plus grand théâtre qi sa ville natale. Quand il rédigeait son testament dans i style moitié sérieux, moitié ironique, quand il Y oublie sur le pupitre, où le patron de l'étude ne pouvait ma quer de le trouver et de le lire, il y a tout lieu de cro>
lu'il voulait se faire remercier et obtenir sa libertéavant e terme de son apprentissage. Telle était aussi l'opinion le l'amie de sa mère, mistress Edkins *; quoiqu'il en ;oit, ce testament est une pièce curieuse dans l'histoire le Chatterton :
TESTAMENT ÉCRIT, ENTRE ONZE ET DEUX HEURES, LE SAMEDI 14 AVRIL 1770, DANS UN MOMENT d' ANGOISSE EXTRÊME.
Ceci est la dernière volonté et testament de moi, rhomas Chatterton , de la ville de Bristol, sain de •orps, ou il faut s'en prendre à mon dernier chirurgien; ain d'esprit, ce dont seront juges le coroner et le jury, — leur faisant observer que les plus habiles maîtres en lumanités de la ville de Bristol me distinguent par le itre de génie en démence. — Donc, si je fais un acte de lémence, cet acte est conforme à tous les actes de ma ie qui ont une teinte de démence.
Item. Si, après ma mort, qui aura lieu demain soir,
ivant huit heures, fête de la Résurrection, le coroner et
e jury me déclarent lunatique, je demande que Paul
arr, esq., et M. John Flower, à leurs frais, fassent en-
evelir mon corps dans la tombe de mes pères et m'y
i Elle dit à G. Cumberland : « Je ne doute pas que lorsqu'il écrivit î papier, dans lequel il parlait de se tuer, accablé qu'il était de vexaons, il voulût amener Lambert (poltron qui avait peur de son ombre, isait-il) à le laisser partir, et il avait dit à sa mère comme à moi u'il prendrait la fuite si Lambert ne lui rendait pas sa liberté... Or, ambert savait bien que, s'il clail arrêté, il serait enfermé dans la laison de correction comme apprenti fugitif, et que là il faudrait le ourrir sans obtenir de lui aucun service. »
érigent un monument haut de quatre pieds cinq pouces, en plaçant la dalle sur le faîte, avec six tablettes.
Sur la première sera gravé , en vieux caractères anglais :
vous QUI PAR la PASSEZ
POUR l'ame cuateroine chatterton priez le corps droi ici gist l'ame receuve essu crist. mccl. ^
Sur la seconde tablette, en vieux caractères anglais