‹ Les poètes amoureuxChapitre 24 sur 31 · A CE POUVOIR IL EST AUJOURD'HUI SEUL RESPONSABLE · texte numérisé non relu

A CE POUVOIR IL EST AUJOURD'HUI SEUL RESPONSABLE

Sur les cinquième et sixième tablettes, qui seront i\ regard l'une de l'autre : deux armoires : ^'^ à savoir* Sri

l'une: — sinople, fasce, or; cimier, lambrequin, gueules, support de lance, sable et or; — 2° sur l'autre: or, fasce, sinople, cimier, croix de l'ordre du Temple.— Et je veux que, si l'enquête du coroner aboutit à une déclaration de suicide, le susdit monument n'en soit pas moins érigé. Et si les susdits Paul Farret John Flower ont des âmes assez bristoliennes pour se refuser à ma requête, qu'ils transmettent une copie de mon testament à la Société fondée pour soutenir le bill des droits , laquelle j'autorise à ériger ledit monument selon mes instructions. Mais si lesdits Paul Farr et John Flower accomplissent mes volontés, je veux et demande encore que la seconde édition de mes Jardins de Kew (^) leur soit dédiée, en ces termes : « A Paul Farr et John Flower ce livre est humblement dédié par l'ombre de l'auteur. »

Item. Je donne toute ma vigueur et mon feu de jeunesse à M. Georges Catcott, convaincu qu'il en a grandement besoin.

Item, Par le même motif charitable, je donne et lègue au révérend M. Campden toute mon humilité. — A M. Burghum tout ce que je possède de prosodie et de grammaire, ainsi que la moitié de ma modestie, —l'autre moitié à toute jeune femme qui pourra prouver , sans rougir, qu'elle a besoin de cet utile legs. — A Bristol, tout mon esprit et mon désintéressement, marchandises

» CeUe satire, la plus consid(*rable de celles de Chatterton, a été publiée en entier pour la |)renniére fuis par M. John Dix. Tous les personnages nommés dans le testament el beaucoup d'autres y sont percés de traits mordanu.

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à peu près inconnues sur les quais de la \ille, depuis le temps de Canyngeet de RoAvley. Il est vrai qu'un homme charitable, M. Colston, en introduisit une belle quantité par contrebande ; mais comme il fut prouvé qu'il était un papiste, l'honorable corporation des aldermen s'efforça de l'étrangler en lui faisant prononcer le serment d'allégeance qui lui serait resté à la gorge. — Je laisse aussi ma religion au docteur Cutts Barton, doyen de Bristol, donnant aussi mes pleins pouvoirs au sous-sacristain pour le frapper sur la tête lorsqu'il ira dormir à l'église. Ma facilité d'élocution est léguée par moi au révérend M. Broughton, et j'espère qu'il en fera un meilleur usage que de lire ses sermons sur l'immortaUté de l'âme. Je laisse au révérend M. Catcott un peu de mon libre-penser, afin qu'il puisse mettre sur son nez les lunettes de la raison, et voir jusqu'à quel point il se laisse duper en croyant au sens littéral des Écritures. Je désire que son frère Georges et lui ne me croient pas leur ennemi plus que je ne le suis; mais j'ai un malheureux penchant à la raillerie , et quand je cède à un accès de satire, je n'épargne ni ami ni ennemi. C'est là mon excuse pour ce que j'ai dit d'eux ailleurs. Je laisse à M. Clayfied tous les remercîments sincères que peut exprimer la reconnaissance, et je veux que, n'importe quel prix on estimera le plaisir de lire mes œuvres, le montant lui en soit immédiatement payé; car c'est une dette que j'ai contractée envers lui, et dont je lui lègue tous les profits, comme à mon légataire.

Je lègue ma modération aux poUtiques des deux partis, — ma générosité à notre digne maire actuel Thomas

Haires, esq., et mon abstinence à toute la corporation municipale, plus particulièrement aux aldermen, pour le banquet annuel du shérifT.

Item. Je donne et lègue à M. Mathieu Mease une bague de deuil, avec cette devise : «Hélas! pauvre Chatterton ! » pourvu qu'il la paye lui-môme à Forfévre. Item. Je laisse aux jeunes filles de Bristol toutes les lettres qu'elles ont reçues de moi, leur certifiant qu'elles ne doivent pas avoirla moindre crainte de voir apparaître non spectre, car je ne meurs pour aucune d'elles.

Item. Je lègue le payement de toutes mes dettes (ne nontant pas à cinq livres sterling) à la généreuse et chaitable chambre de commerce de Bristol, sous peine, si

le refuse, d'empêcher chaque membre de faire un bon îner, en leur apparaissant sous la forme d'un huissier. i, bravant ce terrible spectre, ils s'obstinent dans leur efus d'acquitter mes dettes, je renvoie mes créanciers ux défenseurs du Bill des droits.

Item. Je laisse ma mère et ma sœur à la protection de les amis, si j'en ai.

Exécuté en présence de l'Omniscience , ce H 4 avril 770. Thomas Chatterton.

codicille.

C'est mon désir que M. Cocking et miss Farley imprient ce testament le premier samedi après ma mort.

A côté de ce testament était un billet à l'adresse de ce . Clayiield, mentionné avec des égards particuliers

dans ledit acte testamentaire, et à qui Chatterton disait, en style plus sérieux, qu'il se sentait trop malheureux pour supporter la vie , et que lorsqu'il recevrait cette lettre, celui qui la signait a ne serait plus, »

M. Lambert envoya chercher M. Barrett, le chirurgien, M. Clayfield et d'autres honnêtes bourgeois, devant lesquels Chatterton eut à s'expliquer, ce qu'il fit de manière à les laisser douter de ses intentions réelles; mais, comme il l'avait prévu, M. Lambert, dont lafemme intervint, déchira le contrat de son engagement, et il fut libre de partir pour Londres. M

Je vais ici intercaler un autre paragraphe de la biographie dramatique du professeur D. Masson , paragraphe ' que je préfère à l'apostrophe déjà citée , d'autant plus qu'il se termine par une lettre que M. Masson a découverte parmi les papiers de Chatterton, déposés au Muséum britannique, lettre que tous les précédents biographes ou critiques ont eu le tort de mépriser , sous prétexte qu'elle n'était pas du tout littéraire.

« Chatterton resta toute une semaine à Bristol après » avoir reçu son congé de M. Lambert , c'est-à-dire di » ^ 6 au 24 avril ^770. Ce dut être une semaine hier » remplie pour mistress Chatterton et sa ûlle : chemise! » à faire, boutons à coudre, bas à ravauder , toute 1< » garde-robe de Thomas à mettre en ordre. Le pauvn » enfant ! Malgré tout ce que les oisifs disent de lui, s » mère et sa sœur le connaissent, elles. Il a un esprit ci » gueilleux, mais un bon cœur, et il fera son chemin » quoi qu'on dise. Ainsi donc, sous leur humble toit, 1 » veuve et sa fille font travailler leurs aiguilles, parlac

• de Thomas et de son avenir comme en peuvent seules » parler une mère et une sœur. Pendant ce temps-là, celui » qui estlesujetdeleursconversationsestpresque toujours » sorti, allant d'une rue à une autre, pour prendre congé » de ses amis : Barrett, les deux Catcotts , M. Alcock, » M. ClayGeld, Burghum, Mathieu Mease, ainsi que ses » plus jeunes camarades, les Smith, les Cary, les Ka- » ton, etc. Tous reçoivent successivement ses adieux etlui » expriment leurs bons souhaits, prenant des arrange- » ments pour correspondre avec lui. Les connaissances » moins intimes qu'il rencontre accidentellement échan- » gent aussi, avec le jeune voyageur, des paroles gra- » cieuses, et puis ses nombreuses amies, les miss Webb, » les miss Thatcher, les miss Hill, etc. , etc., sans ou- » blier le Machiavel femelle, miss Rumsey, qui ont » toutes appris, avec plus ou moins d'intérêt, qu'elles » vont perdre leur poëte et qui veulent naturellement le » voir avant son départ. A quelques-unes de ses connais- » sances de cette classe, aux plus humbles dans l'échelle » sociale probablement, il paraît qu'il fit une sorte d'a- » dieux collectifs. Longtemps après, du moins, une » mistress Stephens, la femme d'un tabletier de Bristol, se souvenait que, lorsqu'elle était jeune fille, Chatter-

• ton avait pris gaiement congé d'elle et de quelques-unes

• de ses compagnes sur les escaliers de la cathédrale. Elle » répétait qu'il leur avait dit : « Je veux vous régaler de

• pain d'épice; » et qu'il alla, en effet, leur en acheter » chez M. Freeling. Cher lecteur, nous avons justement

• à vous produire un mystérieux chifTon de papier qui

Avant de produire ce document, M. D. Masson examine jusqu'à quel point on doit croire ce qu'attestait la sœur de Chatterton , sept ans après sa mort, en faveur de la chasteté de ses paroles. Quelques passages de ses lettres que nous avons dû relever, et enlre autres la légèreté avec laquelle il s'exprimait sur le saint état du mariage , semblent prouver au professeur, qui voulait tout à l'heure l'introduire dans une pension de jeunes personnes, que le clerc de M. Lambert (comme font en général, dit-il, les clercs de son âge) parlait peu révérencieusement de l'autre sexe, pour se donner les airs d'un homme; que peut-être même avait-il aussi quelquefois des façons un peu lestes avec celles qui venaient faire les coquettes sur les promenades de la ville. Enûn, selon le professeur, il oublia peut-être une de ces coquettes dans sa galante distribution de pain d'épice , ou il eut envers elle un tort plus grave encore, puisqu'il s'attira le billet suivant, que nous devrions traduire sans orthographe et en style de grisette du dernier étage, pour donner aux lecteurs français une idée exacte de l'original, dont deux phrases sont restées incompréhensibles pour nous :

« Monsieur,

» Je vous envoie mes compliments, et je vous disl ceci... (phrase incompréhensible)... Dites-moi combien d'onces de pain d'épice vert peut montrer le boulangei d'Honiste... Je ne suis pas courtisée par des enfants et des ouvriers. J'ai un homme, et c'est un homme qui m'aura. Mais si je veux un fou, je vous enverrai cheHl

cher... Si vous allez au diable, — je vous souhaite un bon voyage. »

{Pas de signature.)

Chatterton conserva ce billet doux, après avoir répondu à l'anonyme dépitée par quelques vers burlesques écrits au dos, mais que le professeur Masson n'a pas osé copier.

Nous dirons seulement que, si Chatterton avait emporté de Bristol une lettre plus tendre ou plus poétique, on l'aurait retrouvée dans ses papiers avec cet autographe ; mais il n'en existe aucune ni au British-Museum de Londres, ni dans la collection de Bristol.

Voilà donc Chatterton dans la capitale, où il arrive avec un cœur disponible : qu'en fit-il ? Ses lettres à sa mère, à sa sœur et à divers de ses compatriotes nous renseignent exactement sur ses hôtesses, qui, lui ayant survécu, complétèrent ces renseignements par des détails si précis, qu'il est impossible de découvrir une Ketty Bell ni chez mistress Walmsley, oii il logea depuis le mois d'avril jusqu'au mois de juillet, et où logeait îussiune de sesparentes, mistress Ballance, nichezmisress Angel, où il se suicida. Mistress Walmsley, femme l'un certain âge, avait une nièce plus âgée aussi que

hatterton; la tante et la nièce déclarèrent plus tard qu'il l'avait d'autre défaut que d'être fier. Mistress Ballance 6 jugea de même, toutes les trois rendant justice, d'aileurs, àsa conduite régulière. Mistress Angel, couturière, 'un certain âge aussi, et qui avait été témoin de ses lernières souffrances, en parlait avec sympathie et com-

passion. Quant à lui, ce qu'il écrivait de ces trois femmes ne trahit aucune affection : sa grande affaire, pendant tout le temps de son séjour à Londres, fut de trouver des éditeurs et des patrons, ou de faire insérer des articles dans les journaux littéraires et dans les journauii politiques; en un mot, de se créer une position et de de venir célèbre, soit comme poëte, soit comme publiciste — ici sous son propre nom, là sous le voile d'un pseu donyme. — Dans ses lettres revient souvent le souveni des jeunes filles de Bristol, avec lesquelles il a pris l thé, à qui il ût des vers ou adressa des compliments ga lants, mentionnant plus souvent que les autres mis Rumsey et miss Thatcher, se disant toujours amoureu d'elles, mais le disant sur le ton d'une plaisanterie fami lière, et lançant comme par le passé ses lieux commun épigrammatiques sur le mariage ou sur l'amour : ps exemple, c'est à sa sœur qu'à la date du 30 mai -1770 dit : « Mes compliments à miss Thatcher. Si je su amoureux, je le suis, quoique le diable m'emporte si j puis dire de qui, etc. » Le post-scriptum de la mêm lettre est-il plus sérieux ? — « P. S, Je Viens à l'instai d'avoir le cœur transpercé par l'œil noir d'une jeui dame qui passait sous ma fenêtre dans un fiacre. Je su tout à fait amoureux. Si mon amour dure jusqu'à n prochaine lettre, je vous en donnerai des nouvelles.

Quelle était cette belle inconnue? Chatterton a-t couru après le fiacre? l'a-t-il revue? Dans la prochai' lettre il n'en est plus question, et le poêle raconte pli sammentàsasœur comment il s'est enrhumé... Une vo qu'il a cru reconnaître pour celle de miss Hill, de Bri

toi, et qui chantait un air favori de cette miss, est venue l'inlerrumpre dans son travail nocturne : il s'est mis imprudemment à la croisée en manches de chemise... Hélas ! c'était une chanteuse qui s'était enrouée à boire toute la nuit, etc., etc., etc. Dans le post-scriptum Chatterton espère avoir fait rire sasœurenlui rappelant une scène qui probablement les avait fait rire ensemble autrefois.

Il n'y a rien dans ce qui précède qui puisse rendre Chatterton digne de l'amour si délicat et si pur de Ketty Bell ; rien aussi, je l'espère, qui puisse faire supposer ]ue j'aie voulu disputer au poète dramatique et au ro- ^nancier le droit d'avoir intéressé à lui l'idéale puritaine |[ui, sous les traits de l'actrice par qui elle vient d'être i'essuscitée à la scène, ferait sur la toile d'Ary Scheffer |in si gracieux pendant à la Francesca de Rimini. Mais l'.e qui précède doit aussi, il me semble, me justifier !r avoir raconté, il y a vingt ans, le séjour de Chatterton !i Londres et la dernière scène de sa longue agonie, sans ui faire invoquer un de ces anges gardiens qui auraient \)\i le sauver de son désespoir.

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