H. — L AUDIENCE DU LORD-MAIRE
I Si un de mes fils annonçait du talent poétique, ce dont, à ma I grande satisfaction, il n'y a nulle apparence, mon premier
. soin serait de lui imposer le devoir de cultiver quelque
I profession honnête pour qu'il pût remplir dans le monde
j un rôle plus rcspeciable que celui de simple poète.
[Lettre de sir Walter Scott à M. Crabbe.)
,,^a date de -1770, dans l'histoire d'Angleterre, rappelle ^.e époque d'agitation où les esprits les plus clairvoyants
' \t Je lui écrivis une lettre aussi bienveillante que si j'avais été son ftie tuteur, car, quoique ne doutant pas de la falsification, il y
pouvaient bien croire la constitution dangereusemei compromise parla guerre à mort que s'étaient déclarée I gouvernement et la presse. C'est la date des fameuses ie très de Junius , des pamphlets de H orne Tooke et c Wilkes, des pétitions collectives contre la trahison d( ministres et contre la corruption de la chambre è communes, la date des émeutes d'ouvriers, des cris dt « Vive Wilkes et la liberté ! » Alors un seul homme, fo de son droit et de son audace , était trois fois exclu ( Parlement comme indigne et trois fois réélu ; alors i numéro de journal , saisi et livré aux flammes par 1 mains du bourreau, comme calomnieux , trouvant d presses pour le réimprimer le lendemain, reparaisse plus menaçant encore pour le pouvoir, et l'auteur i l'article , poursuivi devant les tribunaux, y était no. seulement acquitté, mais encore faisait condamner li même à cent mille francs de dommages-intérêts un n; nistre d'État, pour avoir ordonné une saisie illéga
avait dans ce qu'il donnait pour la production d'un autre âge un sentiment poétique qu'il m'avait intéressé, et ce n'était pas un grand crime chez un jeune poëte d'avoir forgé de fausses lettres change, qui ne devaient être mises en circulalion que dans la paroi du Parnasse. Je le dissuadais sur le crédit qu'il me supposait, ajoutant qu'il devait reconnaître les sacrifices de sa mère en rest dans une profession qui pourrait lui fournir plus tard les moy d'acquitter sa délie filiale, et que, lorsqu'il aurait fait sa fortune pourrait de nouveau se livrer à des études plus conformes à ses goi J'ajoutais enfin que j'avais communiqué ses manuscrits à desjW' plus compétents que moi et qui n'avaient nullement confirmé!' authenticité supposée. »
Ce passage esi extrait de la longue justification qu'Horace "Wali! imprima lui-même à Slrawberry-Hill, lorsqu'il se vil accusé d'a^' causé le suicide de Chatlerton par l'accueil peu bienveillant fait à » propositions. La pièce a été insérée en entier dans le volume 9 U. John Dix.
Alors, il y avait des palmes et des lauriers pour toutes les Duances de ropposition , et la Tour de Londres voyait sortir en triomphe tous ceux que le ministère public parvenait à y enfermer quelques heures. Alors, les journaux avaient leurs Gracques^ la bourgeoisie ses Rois des halles, et la Cité voyait ses magistrats , ses aldermen et son lord-maire marcher à la tête des corporations, pour aller porter au monarque constitutionnel ces humbles et respectueuses remontrances qui irritent les rois constitutionnels, bien plus que les cris de révolte et les injures des pamphlets.
Dans ces circonstances , le discours prononcé par M. Bcckford, le lord-maire, au roi Georges, et l'accueil plus que sévère qu'il avait essuyé de Sa Majesté, devaient naturellement élever cet illustre magistrat au premier rang des héros populaires. Partout des acclamations retentissaient sur son passage, partout on vantait 3on patriotisme ; le courageux lord-maire était le père 3u peuple, son patriotique défenseur, le vrai roi de la Cité. Pour un homme aussi probe, aussi désintéressé, mssi consciencieux que M. Beckford, il y avait de quoi î'effrayer d'une popularilési étendue, d'un enthousiasme pi fervent, et qui, d'ailleurs, était traduit par quelques-
ims en flatteries fort peu mesurées ou même en proportions séditieuses. Le peuple est souvent brutal dans ;es tendresses, la bourgeoisie fait quelquefois des com- )liments bien maladroits, et la couronne civique a ses pines, hélas! comme toutes les couronnes!
Un soir, le lord-maire, seul dans son cabinet de Manion-House, se reposait des fatigues d'une de ses ova-
lions quotidiennes, lorsqu'on lui vint annoncer qu'u jeune homme demandait avec instance à ôlre introduit auprès de lui. « Qu'on le lasse entrer,» dit M. Beckford, forcé, quoi qu'il en pensât au fond du cœur, de subir les importunités auxquelles la popularité condamne ses héros ou ses victimes.
Il y avait une sorte de dignité dans la figure du jeu homme qui se présentait chez le lord-maire; mais ta ce que celui-ci y remarqua d'abord fut l'expression cette timidité inquiète, et cet embarras d'un amour-pr pre craintif qu'on appelle en France la fausse honte Le solliciteur semblait avoir à peine dix-sept ani M. Beckford avait un fils d'un âge plus tendre ^; la jei nesse l'intéressait; il lui parla avec un accent pater: et affectueux.
Quand le jeune homme eut repris confiance et qu'à l'invitation du lord-maire il se fut assis et nommé :
— Vous êtes Thomas Chatterton I dit M. Beckfordj' mais... votre nom m'est connu. N'est-ce pas vous qi# avez publié des vers sous le nom de Rowley? J'en ai \ià quelques-uns dans les journaux, monsieur, et je me suis demandé pourquoi vous persistiez à faire honneur à ud vieux moine d'ouvrages qui sont bien de vous, n'est-ce pas? D'habiles gens s'y sont pris cependant, entre autres
* Les Anglais ont le mot bashfulness pour rendre cette fausse modestie.
2 M. Beckford, fils du lord-maire, fiitur auteur de Vatheck, fut, lui aussi, un génie précoce. Car à l'âge do Chaiterton (dix-sept ans) Il publia plus lard ses Vies des Artistes extraordinaires, peintres supposés comme ceux que Chatterton avait inventés à l'adresse d'Horac€ Walpole.
mon ami Tyrwhitt l'antiquaire... Eh bien! que faitesvous maintenant, et à quoi puis-je vous être utile ? Vous venez peut-être me proposer quelque souscription en faveur du vieux Rowley ? je suisd'avance votre souscripteur.
— Milord, dit Chatterton, je vous avouerai avec franchise que je suis heureux de n'être pas tout à fait ignoré (le vous; grâces en soient rendues au vieux Rowley I car je venais fièrement mettre ma plume à votre service.
— Votre plume, mon jeune ami? mais nous ne sommes plus au temps où le lord-maire avait à régaler ses concitoyens de fêles poétiques; une fois que nous somnes installés dans nos fonctions, nous oublions la masîarade de notre installation, qui n'intéresse guère que es badauds; on ne joue plus de masques ni de scènes dlégoriques et autres spectacles dans les rues de Lon-
res. Les lords maires ont donné congé depuis longemps à leur poëte lauréat comme à leur fou, et, à part oute comparaison, l'un est à peu près aussi inutile que autre, en ces temps de fermentation politique.
— Je le sais, milord, et j'ai enfin compris que la poéie devait cesser d'être une distraction pour les femmes t les oisifs, si le poëte voulait être quelque chose en ce iècle. Je vous offre ma plume, non comme un hochet, lais comme une arme, comme la seule qui puisse vous éfendre et vous faire craindre dans la lutte où vous êtes ngagé, comme la seule qui p isse vous rendre plus fort, DUS, lord-maire, au milieu de vos pacifiques huissiers e Mansion-House, que le r n au milieu de sa garde au liais de Saint- James.
— Jeune homme, vous parlez là comme si vous étiez Junius lui-même.
— Je ne le suis pas, milord, mais je me sens assez de verve pour lui succéder s'il quitte sa place, pour lui tenir tête s'il attaque jamais celui qui me protégera. Cessez de ne voir en moi que le copiste du moine Rowiey, qui a oublié la langue du jour à force de parler celle du moyen ; âge. La plume que je vous propose est celle qui a tracé le pamphlet signé Publicola, les philippiques signées Décimus, la lettre du Norlh-Briton en faveur de Wilkes, la satire en vers contre lord Bute, enfin, cet essai qui vous fut adressé, il y a huit jours, à vous-même, et doni je réclame la signature, puisqu'on m'a dit qu'il avaii mérité votre approbation. Je flotte encore entre les deu? partis, sans engagement avec aucun. Me voilà, milord tel que m'a fait le désir d'une gloire quelconque encor( plus que le besoin de vivre, quoique je sois sans unshel ling, quoique j'aie une mère et une sœur pauvres, qu( je n'ai quittées qu'en leur promettant de les rendre riche: par mon talent ; me voilà... bon pour l'attaque et pou la défense, propre au bien, propre au mal, selon le ca price de qui saura me comprendre et m'employer.
Cette exaltation frappa M. Beckford.
— Jeune homme, dit-il, vous m'effrayez; mais je re mercie la Providence qui vous adresse à moi plutôt qu' quelque ambitieux qui ferait de vous un aveugle instru ment pour le briser sans i "^.mords après l'avoir prostitu à de vils usages. Vous êtes à temps de vous arrêter; ar rêtez-vous, mon jeune ami, car vous courez à de cruelle déceptions. Désabusez- vous d'abord sur le rôle que quel
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ques insensés, je le sais, ont voulu m'attribuer. J'ai plaidé lacausede la constitution de bonne foi, sans arrièrepensée; oui, je serais le premier à gémir si le gouvernement persistait dans ses velléités d'arbitraire. Hélas ! qu'aurions-nous à gagner à une révolution, nous-mêmes qui l'aurions faite? Comme tout bon citoyen, je n'ai qu'un désir, qu'un but; c'est de l'éviter; l'intérêt de mon âge, de ma position, celui de ma famille, celui de mes amis, sont d'accord là-dessus. Dans vos rêves de jeune ambitieux ou de jeune patriote, espériez- vous donc trouver en moi un Catilina anglais? Voyez mes cheveux [blancs. Le ciel ne vous a envoyé auprès d'un vieillard 5ue pour recevoir les conseils que vous donnerait un 3ère. Interrogez votre conscience, et ellevous dira comme 3ioi que vous êtes déjà infidèle à votre talent, lorsque ous le détournez des sources pures de la vertu et de 'honneur pour le vendre aux caprices du premier brouilon venu qui aurait besoin de cette arme pour frapper e crédit ou la réputation de ses ennemis. Mais j'excuse /otre jeunesse et votre inexpérience ; je veux vous prouver que je vous connais mieux que vous ne vous conlaissez vous-même. Vous avez soif de gloire et d'indé- )endance ? Eh bien ! travaillez; vous aurez toujours en noi un appui. Je ne suis pas un Mécène, mais j'aime les ettres ; si les libraires ou les critiques refusent vos écrits, pportez-les-moi ; je serai moins difficile. Appelez-en à oa caisse, elle vous sera toujours ouverte. Je veux, 'ailleurs, vous procurer un emploi honorable qui ne ous ôtera pas tous vos loisirs; sir Georges Colebrooke, 11^ des directeurs de la Compagnie des Indes, m'a quelle.
ques obligations ; je lui parlerai de vous; revenez dam quelques jours.
Chatterton baissa la tête, remercia, plus honteux qu reconnaissant, et sortit.
Il habitait alors dans Shoreditch, chez un plâtrier nommé Walmsley, où demeurait aussi mistress Ballance, cousine de sa mère. Qand il rentra :
— Eh bien! lui dit mistress Ballance, vous avez v M. Beckford ?
— Je l'ai vu.
— N'est-ce pas, mon cousin, que c'est un bien hon nête homme ?
— Trop honnête.
— Quoi donc ? vous a-t-il mal accueilli ? '
— Oh ! trop bien pour que j'y retourne.
— Exphquez-vous, mon jeune cousin. Revenez- vous mécontent de lui?
— Oh I pire que cela, je reviens mécontent de moimêne.
Le malheureux jeune homme avait été humilié de \i leçon qu'il avait reçue; il conserva pendant quelque temps, après cet entretien avec jM. Beckford, une im pression de sombre tristesse ; mais le hasard lui fit ren contrer M. Wilkes, le grand Wiikes, qui l'entraîna danr une orgie, et le recommanda à des journalistes moin scrupuleux que le lord-maire. Le rival probable du Ju nius fut caressé, flalté, traité de grand génie; — la têt lui tourna. Il écrivit à sa mère « que la fortune lui sou riait enfin; qu'il pouri*ait bientôt doter sa sœur, qu': vivait avec les puissants du jour et n'avait que le choi;
itre les positions les plus brillantes. » — Trompait-il sa mille pour la consoler? se, trompait-il lui-même, sélit par de fausses promesses? Il quitta bientôt la main de Walmsley, comme trop éloignée des théâtres, irce qu'il s'était chargé de faire des articles sur les èces nouvelles dans une publication hebdomadaire, et vint loger chez mistress Angel, dans Brook-Street. Ce t là qu'il écrivait à sa sœur, en date du 20 juillet 1 770, ur lui annoncer qu'elle recevrait bientôt de lui une lie robe qu'il lui destinait sur le prix d'un oratorio 'on l'avait engagé à composer. « Je suis revenu, lui 3ait-il, à la poésie, après avoir quelque temps écrit des mphlets politiques; mais la littérature seule me suffira ur être riche. Les libraires courent après moi, les criues se disputent ma plume, et les hommes du monde ; font la cour ; j'aurais de riches places, si je ne préais mon indépendance. »
Hélas ! à un mois de là comment s'étaient donc évauies toutes ces visions d'indépendance, de gloire, de tune, de grandeur? Le jeune poëte sollicitait humble- !nt et sans succès le poste d'aide-chirurgien à bord m navire parlant pour l'Afrique. M. Beckford venait mourir, celui de tous ses protecteurs qu'il avait le is négligé, le seul qui eût été sincère avec lui *.
Il s'était en vain adressé au chirurgien topographe de Bristol, Barrelt , pour obtenir de lui un certltical d'études chirurgicales. Barrt^lt refusa do se prêter à celle fraude.
uanl a M. lîeckfurd, mort avant Chatterton, ce lord-maire, fran-
iienl libi'ral et justement populaire, ne mérilail pas d'élre livré au
:ule sur la scène. Il est à regretter que M. A. de Vigny ne se soit
contenté d'introduire, dans son conte et sa pièce, un lord-maire