‹ Les poètes amoureuxChapitre 28 sur 31 · st. sb · texte numérisé non relu

st. sb

Gagné en élégies 2 2i ^ c

— en articles, essais , etc. . 3 3 ( Je me réjouis de sa mort pour 3 13 6

ît antique édifice est assez profond pour vous arracher IX distractions continuelles des bruits profanes qui DUS assourdissent continuellement dans Londres comme ins toutes les capitales. Mais si la vue lointaine de antique abbaye suffît pour vous plonger dans la médiition, est-il besoin de dire quel recueillement vous Drouvez dès que vous avez franchi le seuil de cette né- 'opole anglaise ? Là, si vous pouvez échapper aux cicé- )nes officiels, votre pensée pourra évoquer bientôt dix lècles d'histoire et de traditions; là, sous vos yeux suris, la vieille Angleterre des Plantagenet, des Lancas- 6, des ïudor et des Stuart, étale tous ses écussons sur marbre des mausolées. — « Là, comme l'a dit M. de lateaubriand de l'ancienne abbaye de Saint-Denis, les nbres des vieilles voûtes s'abaissent pour se confondre ec les ombres des vieux tombeaux; des grilles de fer itourent inutilement ces bières et ne peuvent défendre mort des empressements des hommes. »

On croirasans peine que l'abbaye de Westminster était, ! tous les temples de Londres, celui qui parlait le langage plus intelligible aux poétiques sympathies de Chattern. Plus d'une fois on rencontra le pâle jeune homme rant, comme une ombre de poëte, dans la chapelle ivilégiée où reposent les poètes chers à la Grandeetagne, et relisant, les unes après les autres, ces in- •iptions qui appellent le respect des hommes sur les ms de ceux qui ont peut-être porté plus loin la gloire leur pays que ses plus fameux capitaines. Un jour, sa rêverie se prolongea, dans cette chapelle 'on nomme le Poets* -Corner y au delà de l'heure à la-

quelle on fermait jusqu'au lendemain les portes cathédrale, et le bedeau le retrouva le matin, en( endormi, non loin de la tablette qui remplace les cem absentes de Shakspeare ^.

Un poëte seul pourrait tenter de traduire fidèlei les songes qui, cette nuit-là, peuplèrent de leurs prqj gieuses images le sommeil de Chatterton. Pour lui. seulement les sculptures monumentales de l'abbaye s^ nimèrent d'une vie fantastique ; les images peintes de cendirent des vitraux; les rois, les reines, les guerrier' les patriotes, les poètes, défilèrent , en un long cortég bien autrement imposant que la procession des moin sur le vieux pont de Bristol; mais encore les Ogurescj sa propre création vinrent prendre rang parmi « c grands vassaux de la mort , » et il vit Shakspeare lu même sourire avec complaisance au brave chevalier s Charles Bawdin, à sir Canleloune, à maître Canyng au ménestrel d'Ella. Hélas! ce magique spectacle s't faça rapidement dans l'ombredela nuit, et iachangean décoration des rêves y substitua des scènes moins gl rieuses. Chatterton se vit ramené sur le passé de sa vi encore si courte, et il voulut en vain méconnaître que ques-uns de ses souvenirs, ceux-ci trop semblables àdi remords, ceux-là humiliants pour son orgueil. Il put ij commencer , clans ce sommeil de quelques heur^i toutes ses premières années ; il se revit pauvre ei i^ïii, éconduit de sa première école, élevé par chari

* Shakspeare repose à Strafforcl-sur-rAvon, sa ville natale, où, i son épitaphe, il frappe d'analhème ceux qui oseraient violer tétnhê.

ns la seconde, riche d'études , mais toujours voué à îdigence; il se revit mangeant le pain de la misère ns la maison maternelle, ou écrivant de longues joures sous la dictée d'un procureur, et, quand la muse parlait, forcé d'attribuer à un vieux moine ses meilires inspirations, de peur que son nom inconnu les fit daigner deslecteurs. Ah ! du moinsilétait parvenue atti- • ainsi sur lui l'attention, et ce n'était plus que par oreil qu'il persistait à soutenir lui-môme, malgré les inidules, une imposture quile dépouillait desa renommée itime. Cependant, une ambition plus haute encore ivitait à venir à Londres; mais, enchaîné par un cont d'apprentissage dans un des antres de la chicane de ivince, il avait besoin, pour le rompre , de préparer leusement son suicide. Résolu de mourir ou d'être '6, il rédigeait une seconde fois , dans son rêve, cet i de désespoir, intitulé : Testament et dernières votés de Chatterton, qui décida, le procureur Lambert aie ser partir. C'est alorsquesurvenaient sa sœuretsamère Drécs, redoutant, l'une pour son frère, l'autre pour son ne fils, tous les dangers d'un voyage incertain. Afin jréger ces déchirants adieux, il se rappelait avoir levé doigt vers le ciel, en disant avec enthousiasme : onsolc-toi, ma bonne sœur; rassurez-vous, ma mère; st mon guide mystérieux, là brille ma boussole, mon le de poète! » Mais, au lieu de cette étoile qu'il avait voir en effet au firmament, il ne retrouvait plus, s son rêve, que le papier funeste où il avait écrit : 'ament et dernières volontés de Chatterton. n vain il se sentait frissonner; le sort en est jeté; le

voilà parti, le voilà seul, à pied, sur la route de Londres avec quelques shellings dans sa poche, tournant malgr lui la tête de temps en temps vers les clochers de Bristo qu'il ne doit plus revoir; il pleure en pensant à sa mère, sa sœur. . . Ah I s'il était temps de se dédire! mais l'orgue lui crie : Marche , marche ! et il cherche à s'étourdir, e répétant lui-même ces mots : Marche, marche I jusqu ce qu'il aperçoive la Babylone anglaise, qui est là, d vant lui, sous le sombre dais de son éternel brouillari En approchant, il croit distinguer, dans le murmu lointain de ses mille bruits, une voix qui l'appelle et 1 dit que, là où il y a place pour toutes les supériorité pour les rois du talent comme pour ceux de la puissanc un trône est préparé pour son génie méconnu. Sa té s'exalte au milieu du mouvement de cette immense p pulation ; il anticipe sur l'heure de son triomphe; il figure déjà être annoncé par la trompette de cet an de la gloire, qui n'est plus un vain emblème. Son : cognito seul le dérobe aux acclamations. Quel est' placard collé contre un mur, autour duquel se preî la foule ? Ah ! c'est sans doute l'affiche de son dernier o* vrage... Il regarde et lit :

Testament et dernières volontés de Thomas Chattértc

Toujours la même sentence et toujours écrite de main ! Tout son sang se fige dans ses veines; et, qua il circule de nouveau, son ivresse s'est dissipée; il revoit inconnu, il rougit de ses habits percés au corn il éprouve l'horrible sensation de la faim; il veut end/ mir cette torture en récitant quelques-uns de ses yé

ît il ne retrouve sur ses lèvres que des mots de parodie;

l veut prier, et il ne peut prononcer que des malédic-

ions. Un mendiant passe et lui demande l'aumône.

.ruelle ironie! « Tu t'adresses mal, dit-il à ce misérable;

u es plus riche que moi. A ton choix, ami, nous pouvons

tre rivaux ou frères, nous partager ou nous disputer la

ièce de monnaie que ce milord vient de laisser tomber

ans ton chapeau. » Tout à coup le brouillard de Lon-

res s'épaissit et les larges gouttes d'une pluie d'orage

pndent sur Chatterton et le mendiant. « Ami , lui dit

plui-ci, qui a accepté ce nouveau frère , tes habits ne

jiuraient te garantir; viens sous mon manteau. » En ce

ornent, passent successivement plusieurs carrosses, et

hatterton reconnaît , à travers les portières , tantôt un

embre de l'opposition auquel il a prêté sa plume pour

s discours, tantôt un noble lord dont ses satires n'ont

ébranler le crédit, tous ceux pour qui il a dégradé

n talent et vendu sa conscience, dans un espoir continuel-

nent trahi et déçu. « L'orage s'est apaisé, frère, dit le

endiant, suis-moi. Je viens de voir passer les entre-

eneurs de funérailles ; ils vont sans doute porter un

DFt à son mausolée ; hâtons-nous, pour assister à la

Jtribution d'aumônes qui aura lieu sous le porche de

glise. » Chatterton suit son guide-, ils arrivent àl'Ab-

ye en même temps que le cercueil. Mais d'où vient ce

nulte ? Pourquoi ce prêtre irrité fait-il signe au cortège

rebrousser chemin ? « Retirez-vous , sacrilèges I s'é-

B-t-il; cette bière ne saurait avoir une place dans le

iple du Seigneur 1 C'est un poète, dites-vous; oui,

is un poète de Bélial, un impie qui a rêvé de boule-

verser les croyances des fidèles par les mensonges d'une nouvelle secte, un incrédule qui a fini par ne plus croire qu'au néant et s'est rendu justice par le suicide ^ Loin du temple ce cadavre I et portez-le dans les fossés des grands chemins, où vous le transpercerez d'un pieu, selon l'antique usage. Tenez, voilà sa propre sentence I » Et le prêtre jetait à la foule un papier sur lequel Chatterton lut encore : Testament et dernières volontés de Thomas Chatterton!... « Mon sort est-il donc enfin accompli? se disait le malheureux jeune homme à cette dernière phase de son rêve. Est-ce bien le spectacle de mes propres funérailles que je viens de subir , et pai quelle contradiction suis-je cependant ici, malgré l'ana thème de ce ministre fanatique ? » Car, tout à coup, il S(, retrouvait où il était réellement, dans l'antique abbaye au milieu des sculptures sépulcrales qui semblaient s'a nimer de nouveau et regarder avec douleur et pitié ci nouvel hôte de la nécropole. Alors une figure représen tant la Muse, se détachant d'un bas-relief, vint à lui, et se penchant sur son corps, fit entendre la lamentatioi funèbre d'Ella :

a Oh I répétez avec moi l'hymne de deuil 1 oh ! mêle vos larmes aux miennes ! Cessez, cessez vos danses ( ces chants qui duraient tout le jour, comme le bourdoi nement joyeux de l'abeille butinant le long du fleuve. ^

1 L'auteur fait ici allusion à une phrase souvent citée de Chattertor « Les promesses que j'ai reçues sont suffisantes pour écarter tou espèce de doute ; mais, si je m'abuse, je me ferai prédicateur mélh diste. La crédulité est une déité aussi puissante que jamais, et W peut fonder une nouvelle secte; mais si cette dernière ressource n manquait encore, eh bien! j'aurais recours à un pistolet. »

» Mon bien-aimé n'est plus; il est étendu dans son lit de mort, sous le saule de la rive.

» Sa chevelure était noire comme la nuit d'hiver, sa nain blanche comme la neige, son visage vermeil comme e jour naissant; et le voilà froid dans la fosse!

» Mon bien-aimé n'est plus; il est étendu dans son lit le mort, sous le saule de la rive.

» Sa voix était douce comme le chant de la grive, ses )as avaient la rapidité de la pensée ; hélas ! vous n'enendrez plus sa voix, et le voilà immobile sous le saule.

» Mon bien-aimé n'est plus; il est étendu dans son lit e mort, sous le saule de la rive, i » Écoutez! le corbeau bat des ailes là-bas dans le allon fleuri; écoutez 1 la chouette crie aux fantômes du îuchemar.

» Mon bien-aimé n'est plus; il est couché dans son lit 3 mort, sous le saule de la rive.

» Voyez, la blanche lune brille là-haut; c'est là-haut l'est le linceul de mon bien-aimé ; là-haut , où chaque •ur renaît l'aube matinale, où se forme le nuage de laque soir.

» Mon bien-aimé n'est plus; il est étendu dans son lit j mort, sous le saule de la rive.

» Ici, sur la fosse de mon bien-aimé , je ferai croître 5 fleurs du cimetière; je ferai reverdir la terre et j'éaillerai le gazon.

» Mon bien-aimé n'est plus; il est étendu dans son Ui

mort, sous le saule de la rive.

» J'entrelacerai de mes mains les aubépines, pour en

■mer une simple barrière et un berceau à l'entour de

son corps. Bonnes fées, allumez vos flambeaux; là auss' je veux que mon corps repose.

» Mon bien-aimé n'est plus; il est étendu dans son lit de mort, sous le saule de la rive.

» Venez, avec les pointes aiguës des ronces, faire couler tout le sang qui bat dans mon cœur; je méprise la vie et tous ses plaisirs, la danse de la nuit et les fêtes du jour.

» Mon bien-aimé n'est plus; il est étendu dans son li de mort, sous le saule de la rive.

» Fées des eaux, couronnées de joncs, je vous con à mes funérailles ; me voici, je meurs, emportez-mo: mon bien-aimé m'attend... Ainsi parla la jeune fille, elle mourut [\). »

Tel était le songe de Chatterton dans l'abbaye Westminster, lorsque les premiers cris des jeunes co neilles qui avaient leur nid au faîte de l'édifice, les pn miers rayons du jour et presque en même temps le bruit ' des clefs du sacristain, vinrent réveiller le poëte. .. « Pourrai-je encore le mettre en doute? se dit-il; ma gloire ne datera que de ma mort. » i

1 Quoique traduite librement et de mémoire, cette ballade doit être au moins , malgré quelques inexactitudes , une variante assez fidèle de l'original.

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