IV. — LA CATASTROPHE
Il était fier et excessivement impérieux , d'une sobriété peu commune , mangeant peu de viande , buvant rarement de liqueurs et faisant ordinairement ses repas avec un morceau de pain, uae tarte et de l'eau. Il croyait que la pleine lune était le temps le plus propice à l'étude, et il travaillait quelquefois toute la nuit à la clarté de la lune. Son humeur était très-inégale ; sujet à de longues et fréquentes distractions, il regardait une personne en face sans lui parler ou sans paraître la voir pendant un quart d'heure et plus. Il y avait dans son maintien un air de mâle dignité qui témoignait de la supériorité de son intelligence. Ses yeux, dont l'un était plus remarquable que l'autre, étaient gris, vifs, brillants , surtout lorsqu'il survenait quelque chose pour l'animer.
{The Life of Thomas Chatterton.)
A une semaine de là, c'était le 24 août, mistress
LDgel , l'hôtesse de Chatterton , le voyant rentrer à la
aaison pâle et défait, crut faire un acte d'humanité en
invitant à dîner avec elle. « Croyez-vous donc quej'aie
sdm? » répondit-il d'un air offensé. Le malheureux n'a-
ait cependant pas mangé depuis trois jours. Il monta
ans sa chambre, ferma la porte sur lui, brûla quelques
aplers et avala un breuvage qu'il prépara lui-même. Le
îndemain, comme on ne le vit pas redescendre à l'heure
ù il sortait ordinairement, on soupçonna qu'il pouvait
ien avoir enfin exécuté sa résolution , souvent expri-
lée, d'attenter à sa vie ; on enfonça la porte de sa
bre et on le trouva mort ; l'autopsie du corps, or-
onée par le coroner, montra qu'il avait avalé de l'ar-
y, — EPILOGUE.
The lawyer and ihe critic but behold The baser sides of littérature and life.
This is the way physicians mend or end us j
Secundum artem
(Don Juan.) L'homme de loi et le critique ne voient que le mauvais eti
sale côté de la vie Voilà comme les
médecins nous raccommodent ou nous achèvent secundum artem.
L'enquête du magistrat sur ce suicide était à peine, terminée, que les critiques commençaient la leur, quii dure encore.
Pour les uns, ce fut une belle occasion de faire le procès de la société tout entière, en s'écriant que le plus grand génie de la Grande-Bretagne venait de mourir de faim et de poésie. Cette phrase ne fut pas trouvée trèslogique par tout le monde, mais elle passa et elle a été , répétée.
D'autres se contentèrent de reprocher cette mort à le dureté d'Horace Walpole, qui se justifia de son mieux ,,
Il y en eut qui, moralistes et chrétiens avant tout prirent cet acte de désespoir pour texte de longs sermoni ^ sur l'orgueil, incurable maladie des jeunes poètes , su le danger de leur monter la tête en les proclamant en i fants sublimes et autres phrases qui ont bien encore leu application et leur côté vrai, quoiqu'un peu rebattues e surannées.
Se contentant d'apprécier littérairement cette ré|
fation nouvelle, ceux-ci exaltèrent le jeune prodige au ielà de son mérite; ceux-là le rabaissèrent au-dessous. Tel dit : « S'il eût vécu, il eût laissé bien loin les anciens et les modernes ! » Mais à cela tel autre répondit : « Sa précocité était extraordinaire, mais non son talent. [I n'eût pu mieux faire à trente ans qu'à dix-huit, il le savait bien lui-même, ou il n'eût pas déserté son poste. Les grands génies et les grands rois ont trop bien à penser pour se tuer, car leur âme, à eux , est aussi un empire. Chatterton a calculé qu'il mettait le sceau à sa réputation par une catastrophe tragique. Il avait produit ses meilleurs ouvrages, et, comme un second Empédocle, 1 s'est précipité dans l'Etna pour assurer son immoralité. Il ne reste que ses sandales de bronze! » Et le nême critique ajoutait , avec quelque raison : « En îffet, on parle bien plus de son suicide que de ses ou- /rages. Quand vous citez CoUins, Gray, Burns, ces loms vous rappellent tout d'abord les Églogues orienales, du premier; VElégie dans un cimetière de camjagney du second; Tarn O'Shanter ou le Samedi soir du 'ermier, du troisième... Mais de quel poëme de Chaterton vous souvenez-vous * ? »
On ferait des volumes avec tout ce qu'on a dit des nalheurs de Chatterton, de ses vertus , de son orgueil, c tous les motifs de son suicide.
Il y a douze ans environ, un voyageur français , qui herchait à s'instruire sur les lieux mêmes, demandait à n compatriote du poète, à un médecin, quelle était la
* C'est ainsi que parlait encore Hazzlitt en 1818.
tradition la plus répandue à Bristol sur Chatterton. Ce médecin répondit à son interlocuteur, qu'il traitait de confrère : « En vérité, »mon cher docteur, il faut avouer que les hommes n'ont pas de plus grand plaisir que de prolonger une discussion : c'est pourquoi ils ont une antipathie insurmontable pour les faits les plus simples et les plus naturels. Aucun biographe ne s'est encore avisé de ce que vous me demandez là. Or, le suicide de Chatterton est tout bonnement une question de médecine. Il avait reçu en naissant une disposition héréditaire à l'aliénation mentale. Mon père, à moi, m'a souvent dit avoir soigné une de ses parentes, atteinte de la même ,. maladie, et, aujourd'hui, je puis vous montrer sa nièce;, dans notre hospice d'aliénés. Ce n'est pas un cas patho- I?î logique très-rare, mais à cause de la célébrité du nom, i., je vous rédigerai là-dessus une note que vous montrerez!; à votre savant ami et confrère, M. Mercurin de Saint-i/i Remy, le directeur de l'hospice de Saint-Paul ^ »
De ce drame et de ses commentaires, il reste une im-^ pression trop pénible pour qu'on ne me sache pas gré dCi chercher à prouver, par un contraste, que l'étoile dUij poète n'est pas toujours un météore trompeur qui l'ap^, pelle vers un abîme : — Oui, il y a là-haut un ange duj bon secours qui n'abandonne pas longtemps celui qui ne s'abandonne pas lui-même. La persévérance fait partie du vrai talent.
La catastrophe de Chatterton était encore récente, lors-
1 Depuis que ceci a été écrit (1833), l'hospice de Saint-Paul a perdu M. Mercurin, dont le successeur, non moins habile, est le docteur Casimir Blain. — 1858.
jue, clans une rue voisine de celle oii l'on avait obscuré-
nent enseveli son corps au fond d'une cour, arriva un
eune homme du comté de Suffolk, à peu près du même
,ge, un aventurier littéraire comme l'autre, qui venait
hercher aussi fortune à Londres, avec une trentaine
'écus et un ou deux poëmes en portefeuille pour tout
lagage. Ce jeune homme, sans proctecteurs, sans amis,
tait parti de son village natal contre le vœu de son père,
lomme peu lettré, qui ne croyait pas beaucoup à la
toésie et nullement à celle son fils. On lui raconte, à
on arrivée, les espérances déçues et le suicide de l'en-
lant perdu de Bristol. Il frémit au récit de cette his-
oire; mais, ayant conservé toute la candeur de sa foi
eligieuse, il adressa au ciel une ardente prière pour
u'il daignât le préserver d'un malheur semblable. Puis
se mit au travail, étudia, écrivit, et quand il pensa
ouvoir présenter ses vers à ces premiers juges de tout
ébutant, les libraires, il commença ses courses d'hum-
e candidat de la publicité. Presque partout il fut ac-
ueilli froidement ou congédié avec des défaites plus ou
loins courtoises. Quelqu'un lui fit entendre que les es-
lis d'une jeune muse ne pouvaient paraître au grand
lur que sous la garantie d'une souscription qui assure-
lit au moins les frais de l'éditeur. Le voilà forcé de s'a-
'esser aux puissants du monde. Il était fier, mais il fal-
it se produire et déjà même il fallait aussi subvenir à
îs besoins pressants. Son petit pécule était épuisé, ses
bits dénonçaient son indigence, et il avait contracté
lelques dettes. Il s'adressa donc aux ministres , aux
)mmes en dignité, aux grands seigneurs qui passaient
pour cultiver les lettres. Les uns ne lui répondirent pas, les autres lui firent savoir qu'ils avaient à protéger des talents plus précieux que le sien.. . Alors le jcunehomme, se voyant sanfe pain et blessé dans sa susceptibilité de poëte, se rappela avec amertume tout ce qui lui avait été raconté de Chatterton. Son orgueil à lui aussi se révolta ; mais il avait au cœur une autre passion que celk des vers, une passion qui empêche qu'on se tue par orgueil à dix-huit ans. A la différence de Chatterton , qu; n'avait eu que l'égoïste et farouche amour de sa renom mée de poëte, le jeune homme du comté de Suffolk ai mait, dans sa province, une jeune fille, à laquelle étaien subordonnées toutes ses ambitions de gloire littéraire e de fortune. Dieu et l'amour l'éclairèrent d'un demie rayon d'espoir. Dieu et l'amour lui donnèrent encon quelques jours de patience. Le premier ministre n'avai lu ni ses vers, ni ses pétitions ; la porte de lord Shel burne lui avait été fermée au visage par un laquais inso lent; le lord chancelier Thurlow n'avait pas trouvé se poésies dignes de son patronage; lord Rochford lui rell sait l'aumône de quelques guinées... Eh bien! pourquc n'en appellerait-il pas à un juge plus équitable ou plu généreux, à un homme d'État dont chacun vantait à l fois le génie et la douce bienveillance? il écrivit donc à Edmond Burke :
« Monsieur,
» Je sens que j'aurais besoin de tout votre talent poi excuser la liberté que je prends avec vous; mais le moi qui m'y pousse, quelque simplement exprimé qu'il soi
doit m' obtenir mon i»ardon d'une âme comme la \ôtre. Je suis un de ces enfants perdus du monde qui sont sans amis, sans emploi et sans pain.
» J'ai besoin d'entrer dans quelques détails sur moimême. J'avais un père trop partial, qui me donna une éducation au-dessus de ses moyens de fortune, et meilleure qu'il n'eût été nécessaire, puisque c'était tout ce ju'il pouvait me donner. J'étais destiné à la profession fnédicale, mais, n'ayant pas de quoi compléter les éludes ^equises, je n'ai pu que me convaincre que mon père s'éait trompé dans les calculs de son affection. En avril lernier, je suis venu à Londres avec trois guinées, me lattant que cette somme me suffirait, à la rigueur, pour ivre jusqu'à ce que mon talent put m'en procurer daantage. De ce talent j'avais la plus haute opinion, et me vanit{' poétique contribuait à m'abuser. Je connaissais •eu le monde, ne l'ayant vu que dans les livres; j'écrivis je crus mes compositions parfaites; tandis que je manuais de pain, elles me promettaient des richesses; tandis ue mon extérieur m'exposait aux dédains, elles me harmaient par des rêves de renommée.
» Le temps, la réflexion et la misère m'ont révélé ma éprise; je vois, enfin, mes bagatelles sous un jour plus rai; mais, tout en les estimant beaucoup moins, je crois acore qu'elles sont au-dessus de tout ce qu'on publie ms les jours.
• Je connaissais un peu défunt M. Nassau, le frère de rd Rochiord, et à ce titre je demandai à Sa Seigneurie .permission de lui dédier mon petit ouvrage. Le salant exempt de toute allusion politique et de toute sa-
tire personnelle, peu m'importait à qui il serait dédié. Sa Seigneurie regarda la chose comme moins importante encore pour lui, et consentit obligeamment à la dédicace. On me dit qu'une souscription serait la méthode la plus i avantageuse de publier mon livre, et je cherchai à faire i circuler des listes de souscription. . . Ce récit doit vous 'i ennuyer, monsieur, mais croyez-moi assez puni par le n malheur qui me le dicte. Vous conclurez que, pendant 'i toutes ces démarches, j'ai fait nécessairement plus de i dépenses que je ne pouvais en faire, et, en vérité, le plus il parcimonieux des hommes n'aurait pu les éviter. L'im- 1| primeur m'a induit en erreur, et mille retards ont arrêté f ma petite affaire. Les hôtes chez qui je vis se sont aperçus i de ma situation; indigent et sans amis, j'ai été forcé, il |' y a deux jours, de signer un billet de sept guinées,pour f éviter d'être arrêté par suite d'une lettre qui en est l'é(iui- f valent. J'avais écrit à tous mes amis : mes amis sont '' tous pauvres comme moi; le temps de l'échéance approchait, et j'osai représenter ma position à lord Rochford, lui demandant de me prêter cette somme jusqu'à ce que"'' je l'eusse reçue de mes souscripteurs, c'est-à-dire jus- '!«' qu'au mois prochain; mais , à cette requête , pas de réponse, et j'ai probablement offensé milord par mon im- it portunité. Ayant en vain usé de tous les moyens hon- lu nêtes, j'avouai hier mon impossibilité de payer, et, à force su d'instances, j'obtins comme une grande faveur un délai i( ^de huit jours, au bout desquels je dois positivement ii m'acquitter ou aller en prison.
)) Vous devinez le but de cette longue histoire. Je m'a-H dresse à vous, monsieur, comme à un homme bon, et 1
rmcttez-moi d'ajouter à un grand homme. Je n'ai lutres titres à votre faveur que celui d'être malheu- IX. Il n'est pas facile de supporter l'idée de la prison, je suis assez lâche pour redouter la captivité dont je îs menacé. Pouvez-vous, monsieur, me secourir de elque manière? Me" demanderez-vous des preuves de i véracité? Je me suis trompé moi-même, mais je n'ai nais trompé que moi. Que je puisse intéresser votre mpassion. Je sais que les hommes élevés par le rang la fortune, importunés de sollicitations fréquentes, it forcés de refuser les requêtes, même de ceux qu'ils •ent dans la détresse. C'est donc avec une faible espéice que je vous écris; mais vous me pardonnerez, msieur, si vous ne me croyez pas digne de la grâce 3 je sollicite. Il est impossible que vous n'ayez pas les itimens d'un cœur humain et généreux.
) J'irai demain chez vous, monsieur, et si je n'ai pas )ouheur d'obtenir votre bienveillance, je me soumeti à mon sort. L'existence est un fardeau pour moi; t ce qui m'est proche, tout ce qui m'est cher estmalireux de mon malheur. Mes relations du monde, dont juère je me félicitais, rendent plus amer mon revers fortune, et je n'ai plus qu'à espérer la prompte fin ne vie commencée sous de si tristes auspices. Je puis imoins (quoique je ne doive pas en tirer vanité) trouquelque consolation à en contempler le terme. Je i, monsieur, avec le plus grand respect, votre trèsnble, etc. w
Jui'ke était alors dans toutes les agitations des grandes es parlementaires de l'époque ; il n'avait pas une de
ces fortunes opulentes qui permettent aux hommes p( litiques de prodiguer l'or sans discernement pour faire des créatures ; mais cette lettre et les vers qui étaient joints lui parurent mériter son attention. Ils'er pressa d'assigner un rendez-vous pour le lendemain ; jeune poëte, qui , en sortant de chez ce grand homm put remercier le ciel de son heureuse inspiration. Bi non-seulement l'encouragea en lui donnant d'excellen conseils de critique, mais encore il assura son avenir i le recommandant à des protecteurs d'un crédit pi étendu que le sien. Il le présenta à ces mêmes lords q ravalent dédaigné, et qui reconnurent qu'ilsl'avaient ju: un peu trop vite ; il le présenta aux puissances de la ti bune, de la littérature et des arts, à Fox, au doctei Johnson, à sir Josué Reynolds , à tous ceux qui po vaient lui servir d'appui auprès des gens en place et ai près des critiques. Le jeune poëte publia son premi ouvrage et fut proclamé l'héritier poétique de Pope , ' Goldsmith, etc. Le duc de Rutland pouvait disposerd'i riche bénéfice, il le conféra au protégé de Burke , qi désormais, certain de jouir de cet otium cum dignitat de ces nobles loisirs qui contentaient l'ambition d'H race, alla épouser celle qu'il aimait et embrasser se père. Celui-ci, convaincu des talents de son fils, vouli copier son poëme de sa propre main pour mieux l'aj prendre par cœur.
Depuis ce jour, le poëte a justifié la protection < Burke par des ouvrages que lord Ryron excepta preque seuls de sa censure, dans sa fameuse satire. Il a ^ les éditions de ses ouvrages se multiplier chez le ricl
)raire Murray, qui les a payés au poids de l'or. Il avécu cherché des grands, honoré de ses rivaux, et quand, 3 février 1832, il est mort presque octogénaire, tous s habitants de sa ville natale ont pris le deuil comme , famille.
Ce poëte s'appelait Georges Crabbe ; ce nom, dans la térature anglaise contemporaine, ne le cède qu'à ceux ; Walter Scott et de Byron.