‹ Les poètes amoureuxChapitre 6 sur 31 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Si vous allez à Londres^ il est une partie de dimanche que je vous recommande : rendez- vous, le malin, à lli chemond, par terre ou par eau, n'importe, car vous aurez encore le choix pour le retour. Montez jusqu'à la porte du parc : quand l'appétit vous le dira, entrez à l'enseigne de l'ordre de la jarretière [Star and Garter) ; vous y déjeunerez dans une salle grandiose, d'où vous jouirez d'un panorama qui eût ravi Claude Lorrain : puis descendez aux bords de la Tamise, dix bateliers se disputeront Vhonneur de vous conduire jusqu'à Twickenham. Je suppose que le ciel est pur et bleu, l'air limpide et doux, que c'est un beau dimanche de mai ou de juin : trois fois je l'ai trouvé tel. Le batelier vous décrira tous les site? qui ont un nom; et lorsqu'il vous montrera du regard la villa d'Alexandre Pope, deux cygnes, les génies du lieu, viendront jouer autour de votre nacelle jusqu'au rivage. Sonnez : un honnête serviteur, à qui sans doute celte visite a été annoncée le jour où il demanda quels

seraient ses gages, viendra vous ouvrir la barrière. Suivez-le, mais soyez discret, car il ne vous perd pas de vue, et son air défiant semble vous avertir que, chez son maître jaloux, le larcin d'une rose vous coûterait plus cher qu'il ne coûta au père de Zémire dans le conte de Marmontel. Mais soyez sans regret, ces roses et toutes ces fleurs ne servent qu'à parer un sacrilège ; ce saule qui jjcnche sur votre passage ses branches aux feuilles effilées, ce n'est pas celui de Pope : tout le jardin a été bouleversé, la' maison a été abattue et rebâtie ; le poëtc ne reconnaîtrait ni sa maison ni son jardin; mais on a respecté sa grotte, incrustée de cristaux et de coquillages. A ma dernière visite, j'y remarquai un ornement nouveau dans le goût anglais... une tête de mort I On me dit qu'en creusant îa terre du côté de la tombe de Pope , les ouvriers avaient exhume son squelette , et ({u'avant de le restituer à son caveau, le propriétaire de la villa avait fait mouler son crâne. J'en examinai toutes les protubérances en disciple dévot du docteur Gall ; j'essayai de démontrer pourquoi le cerveau contenu jadis dans cette boîte osseuse avait doté la littérature anglaise de satires, d'épîtres et de lettres en prose qui rappellent tour à tour Horace, Boileau et Voltaire, de l'héroïde d'Héloïse^ qui eût fait pleurer Racine avant que Racine se fît dévot, d'une Iliade que Perrault et Lamothe eus» sent préférée à celle de l'aveugle grec, de la Boucle de cheveux enlevée, épopée de boudoir, type du gracieux et du joli, de V Essai sur V Homme, qu'on prétend avoir été flicté par lord Bolingbroke, etc. Dans ma verve crânologique, je commençais à expliquer par la même science la

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MC privée du poète après ses ouvrages, toutes les qualités de son esprit et toutes celles de son cœur, sa flnesse et sa sensibilité, sa tendresse respectueuse pour sa mère et ses fidèles amitiés, sa dcfiance de lui-même et ses timides ou malheureuses amours. Mais le cicérone, qui n'était pas payé pour m'écouter jusqu'au bout, m'interrompit par un trait d'humeur britannique qui eût déconcerté un phrénologisle plus intrépide que moi : — « Monsieur, me dit-il, parmi toutes ces bosses vous en oubliez une qui eut certainement plus d'influence qu'aucune autre sur le talent et le caractère de Pope : celle qui trahissait la déviation de sa colonne vertébrale. » Je l'avais en effet oubliée. Le cicérone me parut un peu impertinent, et le digne serviteur d'un maître capable d'arracher le saule du poète et de bouleverser sa villa. Je lui don nai mon shelling d'assez mauvaise grâce. Mais malgré moi je me souvins de son mot quand je cherchai un second titre aux deux esquisses qu'on va lire.

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