PREMIERE PARTIE
Le Maliaeur d'être Bossu ou la Femme diplomate.
« Yet mark the fatc a wliolc sex of queens ! Power ail Uieir eiid, but beauty ail Ihcir means.
Pope, Ei)islle IL »
Dans un café de Russcll- Street, près de Covent-Garden, qui était depuis quelque temps fréquenté par lee^
auteurs et les politiques de Londres, trois hommes de lettres semblaient très-occupés de la lecture et du commentaire d'un livre latin. C'est dire d'avance que mon histoire remonte au siècle précédent, car dans les maisons appelées encore coffee-houses, on ne rencontre guère aujourd'hui cette classe d'habitués, qui se réunissent plus volontiers dans l'enceinte privilégiée des « clubs, » des « institutions scientifiques ou littéraires, » et autres cercles par souscription. Les cafés de Londres sont devenus généralement des hôtels garnis et des espèces de restaurants, oiil'on prendrait une triste idée de la sociabilité anglaise. Chaque convive ou chaque groupe de convives y déjeune, dîne ou soupe isolément derrière une petite barrière en boiserie, avec un grillage à rideaux, sans communication entre les tables voisines, sans avoir à craindre aucune interruption importune. Il n'y a plus, je crois, de ces tavernes comme celle de la Sirène, du temps d'Elisabeth, où Shakspcare, Ben Jonson, Beaumont, FJelcher, etc., allaient régulièrement parler théâtre en vidant quelques bouteilles de xérès; il n'y a plus de ces cofTee-houses du dix-huitième siècle, assez semblables à notre café Procope, tels que celui de Saint-James et celui de Will, où le vieux Dryden voyait tous les jeunes auteurs se presser autour de lui pour entendre ses arrêts en matière littéraire, et d'où Addison et Steele ont daté plus d'un numéro de leurs feuilles périodiques.
Le café de Russel-Street, où j'introduis mes lecteurs, était tenu par Daniel Bulton, et rivalisait avec le café de Will, depuis que M. Ironsides (nom fictif de Steele.
rommc fondateur du « Guardian » ) y avait placti la boîte de son journal, cette tête de lion, non moins redoutée des beaux esprits et des cockneys de Londres que l'était la fatale gueule du lion de Saint-Marc des politiques de Venise.
C'était donc chez Daniel Button qu'un après-midi de l'année 1721, puisqu'il faut aujourd'iiui une date, exacte ou non. à la moindre histoire, trois hommes de lettres discutaient quelques passages difficiles d'un poëte latin. Arrêtés par le sens douteux d'un vers, ils exprimèrent assez haut leur embarras pour qu'il n'y eût aucune indiscrétion de la part des auditeurs à se mêler d'une espèce de débat classique qui, sous cette forme ou une autre, se reproduisait fréquemment chez Daniel comme chez WilL Un jeune enseigne aux gardes avait jusque-là naïvement pris plaisir à écouter une conversation soutenue par les trois interlocuteurs, tantôt avec science, tantôt avec esprit. Soit réminiscence encore fraîche de quelque version de collège, soit que, sous le costume des fils de Mars, il fût resté fidèle au culte des muses universitaires, e jeune officier se flatta tout à coup d'avoir l'intelligence lu texte déclaré si obscur par ces trois autorités. Il s'approcha modestement, et, demandant pardon, non sans 'ougir, de donner son avis : « ïMessieurs, dit-il, il me ♦ semble que le sens de ce vers serait facile à saisir si, comme je le crois d'après ce qui précède, la phrase, au lieu d'un simple point qu'a mis l'imprimeur, devait se > terminer par un point d'interrogation : — ? »
Il se trouva que le jeune officier avait raison : les trois lommesde lettres se regardèrent en se mordant les lèvres,
un peu coiilus de recevoir cette leçon d'un écolier. Mai le plus piqué des trois fut celui qui tenait le livre, et qii le dernier avait proclamé le vers intraduisible. C'était u] petit homme aux yeux vifs, à l'air railleur et fln, mai malheureusement remarquable par celte conformatio disgracieuse qui rend l'esprit une arme d'autant plu nécessaire à celui qui en est affligé, qu'il a souvent à s défendre contre les méchants quolibets qu'elle lui attire Le petit homme était bossu. Il sembla, d'ailleurs, prendr exclusivement pour lui la leçon du jeune oiïicier. E eCfet, il était, pour ainsi dire, traducteur classique de so métier. Ses traductions n'étaient pas ses uniques titre littéraires, sans doute, mais ceux qui lui avaient rapport le plus :
11 avait traduit la Thébaïde de Stace.
11 avait traduit les Métamorphoses d'Ovide.
h avait traduit les ÉpUres et les .Satires d'Horace.
11 avait surtout traduit Homère tout entier.. .
Ce petit homme, en un mot, était le célèbre Alexandi Pope, entre ses deux amis Congrève et Parnell : « IMoi sieur le savant, dit-il avec un air de vanité méprisante a jeune officier, savez-vous seulement ce que c'est qu'u
POINT d'interrogation? — ? »
Le jeune ofiicier s'attendait à un petit triomphe, ou a moins à une de ces paroles bienveillantes, à un de c( serrements de main familiers que le vieux Dryden, toi satirique qu'il était, témoin Macflecnoe^ distribuait, di on, si volontiers aux jeunes gens qui venaient l'écouh au café de Will. Piqué à son tour, il ne se déconcerta pa etj faisant succéder à sa timidité cette impertinence qi
l'écolier oppose aussi quelquelbis aux remontrances de ses pédagogues : « Monsieur, répondit-il après avoir toisé la taille contournée de Pope d'un air significatif :
un point d'interrogation —? c'est une petite chose
crochue qui lait des questions. »
Cela dit, le jeune enseigne se retira.
Les rieurs ne furent pas pour Pope, qui, grommelant quelques mols^ntre ses dents, ferma son livre, dit adieu ù ses amis, sortit tout rouge de colère, et disparut dans son carrosse, car il était du très-petit nombre des poètes de ce temps-là dont le génie n'allait plus à pied.
De trois jours au moins on ne vit plus reparaître Pope au café de Daniel Button : pendant trois jours il resta triste et solitaire dans.sa délicieuse retraite de Twickenlam.
Mais ici un enthousiaste de la gloire littéraire m'in-
errompra peut-être pour se récrier sur l'excès de suscep-
ibilité que j'attribue à un homme c{ui était déjà proclamé
ilors le premier poëte de son époque. — <( Quoi donc !
vous nous représentez comme inconsolable d'une pointe
entre sa taille celui que son pays plaçait de son vivant
up un piédestal si élevé ? Les lords recherchaient Pope
omme leur commensal, et souscrivaient magnifiquement
ses œuvres ; les ladies admiraient la grâce et l'harmonie
e ses poésies légères; les critiques les plus difliciles
'antaient la profondeur de sa pensée et la noblesse de
on style dans ses poésies morales; c'était en carrosse
[u'il allait et venait de Londres à Twickenham, à Twic-
.enham, dans cette villa plus élégante que le Tibur
'Horace: Pope, eu un mot, avait non-seulement toutes
les jouissances de la gloire, mais encore celles de la ri chesse, et une c'pigramme aurait pu le rendre malheu reux pendant trois jours!... Eh ])ien! oui, Pope avait 1; conscience de son talent et de sa réputation ; Pope ctai l'enfantgàté des grands, lepoëte le plusgoùté desdames il était l'auteur admiré de la Forêt deWindsor^ de YEssa sur la Critique, de la Boucle de cheveux enlevée, de Épîtres morales, ée l'épître (V Héloïse à Abailard, de cetti traduction de Viliade surtout que l'enthousiasme ui peu exagéré de son siècle mettait à côté de l'original mais Pope eût donné sa gloire, il eût donné sa fortune prix de ses veilles, pour n'être pas bossu... Apprenez qui Pope était jeune encore, et que Pope était amoureux !
Et maintenant mettez-vous à sa place, vous qui avez été jeune, vous qui l'êtes aujourd'hui, vous qui avej aimé, vous pour qui l'amour est tout encore, la vie dans ce monde, le ciel dans l'autre ! — Celle qui vous occupe pendant le jour, celle de qui vous rêvez la nuit, celle poui qui vous faites aussi des vers si vous vous croyez poëte, elle vous attend, vous allez la voir, être vu d'elle, lu: déclarer votre passion, implorer un regard qui vous en courage à espérer... Dites, pour toute la gloire ettoutt la richesse de Pope, consentez-vous à ressemblera Popeî Pour moi, je l'avoue, — devrait-on en conclure que je suis en ce moment amoureux comme Pope... — il me semble que je ne voudrais jamais, pour tout l'éclat de sa renommée, que dis-je? pour la renommée d'Homère luimême, m'offrir à certains yeux avec la taille de son traducteur!
Cette pensée amère poursuivit Pope dans sou carrosse
lorsqu'il quitta brusquement le café de Daniel Button, et •au lieu de se rendre chezlady Mary Wortley Montagne, où il avait eu d'abord le projet d'aller, il porta sa tristesse dans la solitude de sa villa, sur les bords de la Tamise.
« lïélas I se disait-il à lui-même, tu t'étonnes que tout ton esprit, que tous tes beaux poèmes ne puissent t'obtenir l'aveu sollicité depuis si longtemps de lady Mary; mais il faudrait d'abord la rendre aveugle pour lui dissimuler que si tes vers rappellent Homère, ta taifle rappelle plus fidèlement encore Scarron. ïa vanité eût en vain voulu te persuader qu'on ne pouvait plus voir en toi que ton génie, et qu'en te regardant passer, le public en admiration disait tout bas : « Voilà Pope le poète I »> Malheureux I quand on chuchote à ta vue, c'est pour dire : — « Voilà Pope le bossu! » — Et tu as pu espérer qu'une femme aurait pour ton corps chétif d'autres yeux que le vulgaire! Si tu veux être aimé, écris, mais ne te montre pas... Cependant, si je me ressouviens des dernières paroles de lady Mary, de son sourire quand j'ose lui baiser la main, de la facilité avec laquelle j'ai obtenu qu'elle se laisserait peindre pour moi par sir Godfrey Kneller; — et quand je relis ses lettres... N'est-ce donc là que de l'amitié?... L'amitié d'une femme pour notre sexe n'estelle pas un autre nom pour l'amour? — Hélas! oui, sans doute, si j'étais fait comme tous les hommes ; mais les faveurs qui compteraient pour un autre sont insignifiantes pour moi... »
Tous ces lieux communs de l'amour-propre qui tour àtour se dépite et se flatte troublèrent, ])endan! i)lnsieurs
jours, le malheureux Pope; mais, enfin, un peu de confiance lui revint; sa susceptibilité s'endormit, et la muse, cette sirène qui sait si bien nous enivrer de nos propres paroles, lui dicta des vers si harmonieux et si purs qu'après les avoir fait parvenir à lady Mary, le poète pensa qu'il la trouverait plus disposée que jamais à l'écouter favorablement, quand bien même elle aurait entendu parler de l'aventure ridicule du café de Button.
Voici ces vers, qui, dans l'original , il est juste d'en prévenir, ont une douceur comparable à celle des plus tendres de Virgile; ils étaient adressés à Gay le fabuliste. J'essayerai de les traduire comme je pourrai. J'ai dit tout à l'heure que je consentais à passer pour amoureux comme Pope ; mais je ne me suis pas vanté d'être poète comme lui :