VERS DITS
PAR MoùNET- Sully, doyen de la Comédie -Française
Soldats, à l'heure où, dans ces plaines Dont la Gloire saura les noms, Retenant leurs fauves haleines, Se taisent là-bas les canons.
Pour célébrer la Grande Attente, Alliés et gens de chez nous, Frères, suspendez à la tente Le gui celtique avec le houx,
Le lioux sombre avec le gui pâle, Tous deux prodiguant aux hivers Leurs grains de corail ou d'opale Dans leurs feuillages toujours verts.
Ce houx et ce gui d'espérance Cueillis — symbole immaculé — Dans ces forêts de notre France Où votre sang pur a coulé.
AUGUSTE DORCHAIN jg
Qu'à votre pinacle de toile On les voie auprès du drapeau Lorsque se lèvera l'étoile Guidant le mage au Dieu nouveau !
— Car malgré toi, l'Hérode immonde De tant d'innocents massacrés, Il viendra, le salut du monde, Ds nous luiront, les jours sacrés ;
Car c'est ici, hors de l'abime.
Que de notre sang répandu
Il va naître, l'ordre sublime
Si longtemps par l'Homme attendu.
Voici la lumière et la voie !
Paix sur la terre et gloire au ciel ! Amour, foi, rayons, pleurs de joie !... Noël ! Noël ! Noël ! — Noël ! !
Auguste DORCHAIN.
{Les Annales.)
6o FRANÇOIS FABIÉ
Pour de Castelnau
La petite patrie aussi vous félicite
Et vous béuit, mon général; Si la Victoire, après tant de deuils, nous visite,
On le sait, au pays natal, Et l'on y sait aussi que, durant mainte année.
Vous fûtes le bon ouvrier De cette jeime armée, ardente et couronnée,
Enfin, de son premier laurier.
Il nous plait de penser que l'âme fière et forte,
Faite de constance et de foi, Oue tout bon Rouergat de notre sol emporte
Et jalousement garde en soi, Par la vôtre a trempé celle des jeunes hommes
Qui, se levant par millions.
Au plus fort du combat sont froids, comme nous sommes,
Même avec des cœurs de lions...
Et puis, mon général, dans ces luttes épiques
Où, semblables à nos aïeux, — Nous, à coups de canons, comme eux, ;'i coups de
Nous défendons, en fils pieux, [piques, —
Notre sol, notre langue et notre belle histoire,
Toutes nos saintes missions Dans le monde, et tout ce qui fait que la Victoire
Doit rester à nos légions,
FRANÇOIS FABIÉ 6l
Vous avez du meilleur de vous, père prodigue,
Du plus rouge de votre sang.
Payé le droit de vaincre et cimenté la digue
Oui barre le flot mugissant.
Eu attendant le jour prochain — demain, peut-être.
Où, dans quelque suprême effort, Nous le refoulerons aux lieux qui l'ont vu naître,
Ce fleuve de haine et de mort...
Et c'est pour tout cela, qu'après la France entière,
Une voix du pays natal Vous loue, et que ma main pique un brin de bruyère
Dans vos lauriers, mou général.
François Fabié.
{Les Annales.)
62 RENÉ FAUCHOIS
Les Murmures de la Forêt
La forêt voudrait bien dormir. Tous ses buissons, Qu'un orage incessant remplit de noirs frissons, Gémissent, maudissant les atroces tempêtes Oue domine le cri farouche des trompettes. Elle assiste au carnage et le trouve hideux. Les arbres u"aimeut pas qu'on se batte autour d'eux. Leurs branches inclinaient jadis une ombre douce Sur le rêveur assis à leur pied plein de mousse Et s'égayaient de voir sous le feuillage vert La candide blancheur de quelque livre ouvert. Mais cette chasse inmiense et qui toujours aboie, Où riiounne est plus cruel que la bête de proie, Cet hallali sans fin qui rougit tous les gués N"a pas l'assentiment des chênes fatigués. Les vieux arbres voudraient dormir. Ils font, dans
[fombre.
Des vœux pour que s'éteigne enfin cette toux sombre ' Qui, du soir à l'aurore et de l'aurore au soir. Crible de ses crachats de fer le hallier noir. Ils souffrent et voudraient entendre dans leur sève Chanter tranquillement leur vieillesse et leur rêve. Et leur plainte s'emplit de regrets infinis... Les oiseaux effravés ont déserté leurs nids...
RENÉ FAUCHOIS 63
Ils pensent aux printemps rieurs des bucoliques, Aux rossignols des nuits d'été mélancoliques, Aux longs silences blancs de l'hiver, puis encor Aux automnes dorés qu'émeut le sou du cor...
Seuls, les lauriers n'ont pas sommeil; et les rafales
Sonnent dans leur feuillage en clameurs triomphales.
Ils s'enivrent entre eux d'évoquer dans la nuit
Leurs rameaux en couronne autour d'un front qui luit,
Et, plus sont furieux et plus grondent les chênes,
Plus ils ont de fierté de leurs gloires prochaines.
Le sang hardi qui bat aux tempes des héros,
Quand ils l'écouteront leur rendra le repos,
Les lauriers orgueilleux ne dormant leurs bons sommes
Qu'aux acclamations frénétiques des hommes...
René Fauchois.
{Le Gaulois, 30 décembre 19 14.)
64 RENÉ FAUCHOIS
Nocturne
Les canons, tout à coup, se sont tus, harassés. Sous le panache noir de la dernière bombe Un sergent qui chantait a glissé dans sa tombe. Un cheval fou galope à travers les blessés.
Des armes et des yeux luisent dans les fossés.
Un incendie au loin se soulève et retombe.
Des dragons, sabre au clair, passent comme une trombe
Dans un crépitement de rires insensés.
Alors, de tous les bois voisins l'ombre s'élance. Le vent roule en geignant d'affreux parfums si forts Que les corbeaux surpris en rêvent sur les morts. De noirs estropiés rampent vers l'ambulance.
Le ciel verse aux mourants le pardon des étoiles ; Et, seule, sous la lune aux pâleurs de remords. Comme une mère en deuil traînant son triste corps, La nuit, la triste nuit, sanglote dans ses voiles...
René Fauchois,
(Le Gaulois.)