PAUL FERRIER
Il ne verra pas le grand jour Où, terrassant la barbarie, « Les trois couleurs de sa patrie »
Flotteront sur Metz et Strasbourg !
Le destin prit trop tôt sa proie, ' Impitoyable à l'être humain !
Déroulède mourrait demain...
...Peut-être mourrait-il de joie?
Paul Ferrier.
{Le Gaulois, 13 août iiji4.)
La Cathédrale de Reims
Le 19 septembre 1914, la cathédrale»
(le Reims fut bombardée et incendiée par les troupes allemandes : le baron von Plattenbcrg, général d'infanterie, aide de camp général et clicf de la Garde royale prussienne, est l'auteur responsable de cet attentat.
Monstrueux général baron von Plattenberg, si je vous dois ce chant d'amour à mon église, je vous passe en retour, sachant qu'ils éternisent, le soufflet des poètes et l'échafaud du Verbe, — mais je tiens magasin de gifles consacrées à tous les Allemands que j'ai pu rencontrer.
Devant elle, prés du « Lion d'Or », je naquis. — Enfant, les yeux encor brouillés de paradis, je la rêvais. Peut-être m'apparaissait-elle en musicale brume à travers l'air du ciel, et comme elle apparaît aux plus subtils des anges, dont tous les sens légers volent et s'entr'échangent.
Sans doute aussi la cathédrale était ce chantée », irréelle ou réelle en ses métamorphoses, par les anges de Reims pour ma nativité, ou bien n'étant qu'une âme en fleur et peu de chose, par mon ange gardien tout seul. Mais je le jure, elle enchantait déjà ma française nature.
L'angéli(pie murmure, imperceptiblement, devint berceuse humaine aux lèvres de maman. Et la complainte
PAUL FORT 6g
émue du bon roi Jean Renaud (lors je ne savais pas que c'était que les mots) faisait s'évanouir pour moi dans les abîmes, et jusques à ma mort, le chant des kéroubims.
Monstrueux général baron von Plattenberg, si je vous dois ce chant d'amour à mon église, je vous passe en retour, sachant qu'ils éternisent, le soufflet des poètes et l'échafaud du Verbe, — mais je tiens magasin de gifles consacrées à tous les Allemands que j'ai pu rencontrer.
Ta complainte, ô ma mère, un jour s'interrompit sur le mot « guerre » ; et toi, penchée vers ton petit, et pressant à mon front la fraicheur de tes doigts, tu t'écriais joyeuse : « Il voit ! il voit ! il voit ! » et père souriait de ta hâte enfantine à me tourner les yeux vers l'église sublime :
« Regarde ! » Ah ! oui, bien sûr, mes yeux à peine éclos ne voyaient pas plus loin que le bleu des carreaux et que des blancs rideaux sur eux l'ogive calme, et que tes doigts si blancs qu'ils allaitaient mon âme : ce fut plus doucement qu'elle naquit pour moi, réelle, grande, immense et rêvée à la fois.
Elle naquit pour moi, devinée par mes yeux, un matin de printemps au cri des hirondelles. Mes menottes ont cru la prendre au bleu des deux ! Renaissant chaque aurore elle m'était fidèle, tout habitée de saints, de rois et de héros, et d'anges à mi-vol, comme un arbre d'oi-
Grand jouet de mon âme, ô française forêt de pierres, et vos tours, mes immenses hochets, vous êtes demeurés
le seul Jeu de mon âme, avec les trois hauts porches, en triangle de flamme, et dessus eux la Rose où l'on voit voltiger des pigeons becquetant les reflets passagers.
Puis quand je suis enfin venu, ma Cathédrale, mêler un cerf- volant aux ailes de tes anges, que j'ai de tous mes cris fait sonner ton parvis et, les cheveux au vent et poursuivant mes cris, entouré tes vieux murs des cent jeux de Tenfance, mais quand je fus ton visiteur farouche et pâle.
Apre au bonheur d'aller cueillir la fleur d'extase — les mains tendues vers la lumière des vitraux — et que l'effroi sacré, qui met l'âme en sursaut, me prenait dans la nef où chantait la Voix grave et connue des enfants aux jours du paradis, quand je t'eus faite moi — que tu me le rendis !
Monstrueux général baron \on Plattcnberg, si je vous dois ce chant d'amour à mon église, je vous donne en retour, bien qu'ils immortalisent, le soufflet des poètes et l'échafaud du Verbe, — mais je tiens magasin de haine consacrée à tous les Allemands que j'ai pu rencontrer.
O Basilique, après t'avoir songée, mes songes longtemps ne furent plus obsédés que de toi, et tes anges, tes saints, tes apôtres, nos rois, et ces deux grandes tours que l'aurore prolonge, tes vitraux qui font des miracles prismatiques, envahissaient mes nuits d'enfance, ô Basilique !
Ta forêt tend sur moi ses bouquets de figures, et comme de gros troncs étreints par des lianes, arcs-bou-
tants, chapiteaux d'infernale nature, fûts et gables suscitent le grouillement des diables persuasifs et souples, ou d'une balourdise enfiellée ou, voire, ayant raines exquises.
L'enfer lui-même est sur un porche : oui, le voilà ! C'est au nord de l'église et les feux sont glacés par du givre ; eh ! qu'importe, ils cuiront, les prélats, s'ils eurent l'âme noire, et les abbés crosses. Mais quelle bonne humeur ! on dirait qu'ils s'amiTsent d'être par Satan même « encordés » à la cuve.
Aux sons des cloches du dimanche et de mon rêve, la porte de Marie, le grand Portail s'élève ! et ses parois d'ogive où le Ciel échelonne dix légions ailées, mitrées et couronnées (semblant jolie tonnelle aux fleurs échelonnées) supportent Notre-Dame et Dieu qui la couronne.
Se levant de leur dais plein de petits clochers, ainsi qu'à l'horizon se lève un doux soleil champenois et brumeux, la Rose au cœur vermeil, tremblante de lueurs, vient de se détacher, soudain monte en sa gloire et dans le jour s'élance jusques au ciel? mais non, jusqu'où les Rois de France
coude à coude s'assemblent, et regardent la France, là-haut, dessous les Tours, en auguste rangée. Voici le blanc troupeau de tous nos grands bergers qu'une gloire de feu soulève!... O flamme intense! tout se lève et s'élève, et c'est le tour des Tours qui se perdent au ciel en un geste d'amour.
Monstrueux général baron von Plattenberg, si je vous dois ce chant de rêve et de hantise, je vous donne eu
retour, bien qu'ils immortaliseut, le soufflet des poètes et l'échafaud du Verbe, — mais je tiens magasin de haine consacrée à tous les Allemands que j'ai pu rencontrer.
Dressées comme un encens par les flammes des Porches du Christ et de Saint-Paul et cent feux de verrières, les Tours montent; le rêve y joue et voit derrière s'élever stipes, flèche, grands arcs qui se rapprochent : buissons, arbres de pierre, comme tout apparaît ! même les animaux errant dans la forêt.
D'où vient ce haut bruit clair que les échos répètent ? Un ange du chevet sonne de la trompette ? Non, le rêve me leurre et c'est vers le parvis qu'il faut tourner les yeux : de là vient ce clair bruit. — Vers le parvis baissons tous les yeux de mon rêve et goûtons leur plaisir devant qu'il ne s'achève.
Jeanne d'Arc ! ô fantôme adoré, vous voici ! Haussant votre étendard le héraut sonne, et Charles est de pourpre vêtu qui, docile, vous suit, mais regarde (entouré d'un peuple qui vous parle et vous aime et vous cherche et vous presse et vous suit) venir déjà — Bergère ! — en signe d'espérance tout le troupeau conduit des futurs rois de France.
Monstrueux général baron von Plattenberg, si je vous dois ce chant de rêve et de hantise, je vous laisse en retour, bien qu'ils immortalisent, le soufflet des poètes et l'échafaud du Verbe, — mais je tiens magasin de honte consacrée à tous les Allemands que j'ai pu rencontrer.
Peuples, rois, chevaliers s'engouffrent dans l'église au cri de Jeanne, et l'étendard qu'elle a saisi propage une ferveur qui rend le son quasi des incendies sacrés que Dieu lui-même attise, et vrai!... la Cathédrale brûle, âme des âmes, et grondant de ferveur monte au ciel en rafale.
— Rêve de ma jeunesse, il faut que vous soyez la Vérité française. Vous l'êtes tout entière ! Songe où ma cathédrale eût pensé m'efFrayer — changée en flamme allègre illuminant nos terres, — lyrique, mais gaulois, je vous ai dû la grâce de ne chanter nuls chants que du goût de ma race.
La Basilique a pris la forme de la flamme, sitôt qu'elle sortit du cœur de Jean d'Orbais, — mais plus inextinguible et haute depuis Jeanne, holocauste vers Dieu de tous les cœurs français, vous n'avez pu, non moins que le ciel étoile, baron von Plattenberg, l'éteindre ou la brûler !
Alors... notre innocent baron von Plattenberg, je vous dédie ce chant d'amour à mon église, lioch! et puis vous allonge (en vue qu'il s'éternise) le soufflet de la France, et ma lyre, haute vergue, je vous y cloue ! Vous, cordes par moi déchirées, flagellez sans merci le Barbare exécré !
Paul Fort.
{Poèmes de France, (( Bulletin lyrique de la Guerre », 21 septembre 191 -t.)
74 PIERRE FRONDAIE
Sonnet pour Roland Garros
Ecrit en passant à Fréjiis, sur la pierre du monument qui commémore la première traversée de France en AJrique par l'aile.
C'est d'ici qu'il partit. La plage se rappelle Cet homme, ou cet oiseau, qui vers Tunis volait Et que j'ai vu veillant près de Villacoublay Sur celle qu'avec Rome on peut dire éternelle.
Qu'ils étaient loin, l'exploit, la prouesse immortelle,
Et l'aigle sur la mer qu'un bleu de houle enflait
Parmi tous les héros — dans le rang, s'il vous plaît — Il gardait par orgueil l'anonymat de l'aile !
Froid parce que Garros, fier parce que Roland, Il monta sur sa tour sans pierres, d'un élan. Et ce fut pour guetter qu'il se mit en vedette.
Français du ciel qu'un sol qu'il faut défendre a pris, La caille ayant au loin chanté : « Paye ta dette » Il semblait dans le soir l'Archange de Paris.
Pierre Frondaie.