FÉLIX GALIPAUX
L'Elu
C'est aujourd'hui dimanche et la chapelle est pleine. Celles qui sont en deuil, ceEes qui le seront, Ayant abandonné pour un moment la laine. Viennent s'agenouiller pour ceux qui sont au front !
De ces femmes en noir, une, la châtelaine, A dit, dés le début : « Mes trois fils partiront. » L'ainé, le lieutenant, est couché dans la plaine. Une balle ennemie a traversé son front.
Elle l'ignore encore. Ami de la famille, — Il maria le père et baptisa la fille — Le curé, qui le sait, l'aperçoit à l'autel.
Il s'avance vers elle, à la très sainte table. Mais la mère, en voyant son émoi concevable. L'interroge d'un mot, d'un simple mot : « Lequel ? 3
Félix Galipaux.
{Le Figaro, novembre 191 4.)
76 É>ULE HINZELIN
L'Alsacienne
Devant la maison chère aux poutres apparentes, Corsage blanc, jupon rouge, bleu tablier, Une fille d'Alsace apporte à tous, vibrantes, Les preuves qu'en Alsace on ne peut oublier.
Sur ses cheveux d'or fin et sur son front d'ivoire. Comme un superbe oiseau palpitant d'infini, Est posé le grand nœud dont les ailes de moire Tremblent au vent léger que la cloche a béni.
Qu'elle fasse pousser des fleurs, des fleurs sans nombre. Qu'elle ait, pour leur fraîcheur, des soins toujours nou-
[veaux :
Il en faut aujourd'hui pour nos tombes, dans l'ombre, Peut-être en faudra-t-il demain pour nos drapeaux.
Et la fille d'Alsace, en gardienne sans crainte. Défend le cher passé dont son cœur a besoin. Par elle, le fo3'^er, c'est la barrière sainte Qui dit à l'étranger : « Tu n'iras pas plus loin. »
Par elle, à ce foyer, nous voyons sans fin luire. Soustrait au souffle impur, envieux et cruel. Ce feu qui vient de France et que la France admire, Car rien de plus sacré n'a brillé sous le ciel.
Emile Hinzelin.
ESULE HINZELIN 77
La Lorraine
La Moselle, parfois, en Lorraine, au passage, Parmi ses longs coteaux, dans son cours gracieux, Reflète un si charmant et si pur paysage Que pour le croire vrai l'on doit lever les yeux.
Et la Lorraine abonde en semblables merveilles : Ses prés, ses bois, ses monts sont pleins d'un air en fleur ; Son sol plein de trésors, ses vergers pleins d'abeilles ; Ses cités, pleines d'art et de liante valeur.
Une race énergique, obstinée et pensive,
Au langage un peu lent, à l'effort toujours prompt.
Aime d'amour sa terre exquise et la cultive
Avec cet âpre orgueil qui maintient jeune un front.
Cette race de fer a pour joyaux ses femmes. Frêles dans le plaisir, fermes dans le tourment, Elles viennent à vous, droites de corps et d'âme, Et leur regard d'amour est net comme un serment.
Plus d'une en son salon, plus d'une en son village, Élégante héritière assise au fond d'un parc. Paysanne en sabots au chemin de halage, Semble ta propre nièce, ô sainte Jeanne d'iVrc I
Emile HinzelIn.
{^Supplément du Petit Journah)